L’homme

À Lord Byron
Toi, dont le monde encore ignore le vrai nom,

Esprit mystérieux, mortel, ange, ou démon,

Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie,

J’aime de tes concerts la sauvage harmonie,

Comme j’aime le bruit de la foudre et des vents

Se mêlant dans l’orage à la voix des torrents !

La nuit est ton séjour, l’horreur est ton domaine :

L’aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la plaine

Il ne veut, comme toi, que des rocs escarpés

Que l’hiver a blanchis, que la foudre a frappés ;

Des rivages couverts des débris du naufrage,

Ou des champs tout noircis des restes du carnage.

L’immortalité

Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore,

Sur nos fronts languissants à peine il jette encore

Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit ;

L’ombre croit, le jour meurt, tout s’efface et tout fuit !

Qu’un autre à cet aspect frissonne et s’attendrisse,

Qu’il recule en tremblant des bords du précipice,

Qu’il ne puisse de loin entendre sans frémir

Le triste chant des morts tout prêt à retentir,

Les soupirs étouffés d’une amante ou d’un frère

Suspendus sur les bords de son lit funéraire,

Ou l’airain gémissant, dont les sons éperdus

Annoncent aux mortels qu’un malheureux n’est plus !

Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste,

Tu ne m’apparais point sous cet aspect funeste

Que t’a prêté longtemps l’épouvante ou l’erreur ;

Ton bras n’est point armé d’un glaive destructeur,

Ton front n’est point cruel, ton oeil n’est point perfide,

Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ;

Tu n’anéantis pas, tu délivres! ta main,

Céleste messager, porte un flambeau divin ;

Quand mon oeil fatigué se ferme à la lumière,

Tu viens d’un jour plus pur inonder ma paupière ;

Et l’espoir près de toi, rêvant sur un tombeau,

Appuyé sur la foi, m’ouvre un monde plus beau !

Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles,

Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes,

Que tardes-tu? Parais; que je m’élance enfin

Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin !

Qui m’en a détaché ? qui suis-je, et que dois-je être ?

Je meurs et ne sais pas ce que c’est que de naître.

Toi, qu’en vain j’interroge, esprit, hôte inconnu,

Avant de m’animer-, quel ciel habitais-tu ?

Quel pouvoir t’a jeté sur ce globe fragile ?

Quelle main t’enferma dans ta prison d’argile ?

Par quels noeuds étonnants, par quels secrets rapports

Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ?

Quel jour séparera l’âme de la matière ?

Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ?

As-tu tout oublié? Par-delà le tombeau,

Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ?

Vas-tu recommencer une semblable vie ?

Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,

Affranchi pour jamais de tes liens mortels,

Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ?

Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie !

C’est par lui que déjà mon âme raffermie

A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs

Se faner du printemps les brillantes couleurs.

C’est par lui que percé du trait qui me déchire,

Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire,

Et que des pleurs de joie à nos derniers adieux,

A ton dernier regard, brilleront dans mes yeux.

 » Vain espoir !  » s’écriera le troupeau d’Epicure,

Et celui dont la main disséquant la nature,

Dans un coin du cerveau nouvellement décrit,

Voit penser la matière et végéter l’esprit ;

Insensé ! diront-ils, que trop d’orgueil abuse,

Regarde autour de toi : tout commence et tout s’use,

Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir ;

Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir ;

Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe

Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l’herbe ;

Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ;

Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ;

Cet astre dont le temps a caché la naissance,

Le soleil, comme nous, marche à sa décadence,

Et dans les cieux déserts les mortels éperdus

Le chercheront un jour et ne le verront plus !

Tu vois autour de toi dans la nature entière

Les siècles entasser poussière sur poussière,

Et le temps, d’un seul pas confondant ton orgueil,

De tout ce qu’il produit devenir le cercueil.

Et l’homme, et l’homme seul, ô sublime folie !

Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,

Et dans le tourbillon au néant emporté.

Abattu par le temps, rêve l’éternité !

Qu’un autre vous réponde, ô sages de la terre !

Laissez-moi mon erreur : j’aime, il faut que j’espère ;

Notre faible raison se trouble et se confond.

Oui, la raison se tait : mais l’Instinct vous répond.

Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines,

Les astres, s’écartant de leurs routes certaines,

Dans les champs de l’éther l’un par l’autre heurtés,

Parcourir au hasard les cieux épouvantés ;

Quand j’entendrais gémir et se briser la terre ;

Quand je verrais son globe errant et solitaire

Flottant loin des soleils, pleurant l’homme détruit,

Se perdre dans les champs de l’éternelle nuit ;

Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,

Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,

Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi,

Etre infaillible et bon, j’espérerais en toi,

Et, certain du retour de l’éternelle aurore,

Sur les mondes détruits, je t’attendrais encore !

Souvent, tu t’en souviens, dans cet heureux séjour

Où naquit d’un regard notre immortel amour,

Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques,

Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,

Sur l’aile du désir, loin du monde emportés,

Je plongeais avec toi dans ces obscurités.

Les ombres à longs plis descendant des montagnes,

Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes

Mais bientôt s’avançant sans éclat et sans bruit

Le choeur mystérieux des astres de la nuit,

Nous rendant les objets voilés à notre vue,

De ses molles lueurs revêtait l’étendue ;

Telle, en nos temples saints par le jour éclairés,

Quand les rayons du soir pâlissent par degrés,

La lampe, répandant sa pieuse lumière,

D’un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.

Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux,

Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux ;

Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple !

L’esprit te voit partout quand notre oeil la contemple ;

De tes perfections, qu’il cherche à concevoir,

Ce monde est le reflet, l’image, le miroir;

Le jour est ton regard, la beauté ton sourire

Partout le coeur t’adore et l’âme te respire ;

Eternel, infini, tout-puissant et tout bon,

Ces vastes attributs n’achèvent pas ton nom ;

Et l’esprit, accablé sous ta sublime essence,

Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.

Et cependant, ô Dieu! par sa sublime loi,

Cet esprit abattu s’élance encore à toi,

Et sentant que l’amour est la fin de son être,

Impatient d’aimer, brûle de te connaître.

Tu disais : et nos coeurs unissaient leurs soupirs

Vers cet être inconnu qu’attestaient nos désirs ;

A genoux devant lui, l’aimant dans ses ouvrages,

Et l’aurore et le soir lui portaient nos hommages,

Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour

La terre notre exil, et le ciel son séjour.

Ah! si dans ces instants où l’âme fugitive

S’élance et veut briser le sein qui la captive,

Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos voeux,

D’un trait libérateur nous eût frappés tous deux !

Nos âmes, d’un seul bond remontant vers leur source,

Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course

A travers l’infini, sur l’aile de l’amour,

Elles auraient monté comme un rayon du jour,

Et, jusqu’à Dieu lui-même arrivant éperdues,

Se seraient dans son sein pour jamais confondues !

Ces voeux nous trompaient-ils? Au néant destinés,

Est-ce pour le néant que les êtres sont nés ?

Partageant le destin du corps qui la recèle,

Dans la nuit du tombeau l’âme s’engloutit-elle ?

Tombe-t-elle en poussière ? ou, prête à s’envoler,

Comme un son qui n’est plus va-t-elle s’exhaler ?

Après un vain soupir, après l’adieu suprême

De tout ce qui t’aimait, n’est il plus rien qui t’aime ?

Ah! sur ce grand secret n’interroge que toi !

Vois mourir ce qui t’aime, Elvire, et réponds-moi !

L’isolement

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,

Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;

Je promène au hasard mes regards sur la plaine,

Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;

Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;

Là le lac immobile étend ses eaux dormantes

Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,

Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;

Et le char vaporeux de la reine des ombres

Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.
Cependant, s’élançant de la flèche gothique,

Un son religieux se répand dans les airs :

Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique

Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente

N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;

Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante

Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue,

Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,

Je parcours tous les points de l’immense étendue,

Et je dis :   » Nulle part le bonheur ne m’attend.   »
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,

Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !
Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,

D’un oeil indifférent je le suis dans son cours ;

En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,

Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,

Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :

Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire;

Je ne demande rien à l’immense univers.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,

Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,

Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,

Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;

Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,

Et ce bien idéal que toute âme désire,

Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puîs-je, porté sur le char de l’Aurore,

Vague objet de mes voeux, m’élancer jusqu’à toi !

Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?

Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
Quand là feuille des bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Ode

Peuple ! des crimes de tes pères

Le Ciel punissant tes enfants,

De châtiments héréditaires

Accablera leurs descendants !

Jusqu’à ce qu’une main propice

Relève l’auguste édifice

Par qui la terre touche aux cieux,

Et que le zèle et la prière

Dissipent l’indigne poussière

Qui couvre l’image des dieux !
Sortez de vos débris antiques,

Temples que pleurait Israël ;

Relevez-vous, sacrés portiques ;

Lévites, montez à l’autel !

Aux sons des harpes de Solime,

Que la renaissante victime

S’immole sous vos chastes mains !

Et qu’avec les pleurs de la terre

Son sang éteigne le tonnerre

Qui gronde encor sur les humains !

Plein d’une superbe folie,
Ce peuple au front audacieux

S’est dit un jour :   » Dieu m’humilie ;

Soyons à nous-mêmes nos dieux.

Notre intelligence sublime

A sondé le ciel et l’abîme

Pour y chercher ce grand esprit !

Mais ni dans les flancs de la terre,

Mais ni dans les feux de la sphère,

Son nom pour nous ne fut écrit.
  » Déjà nous enseignons au monde

A briser le sceptre des rois ;

Déjà notre audace profonde

Se rit du joug usé des lois.

Secouez, malheureux esclaves,

Secouez d’indignes entraves.

Rentrez dans votre liberté !

Mortel ! du jour où tu respires,

Ta loi, c’est ce que tu désires ;

Ton devoir, c’est la volupté !
 » Ta pensée a franchi l’espace,

Tes calculs précèdent les temps,

La foudre cède à ton audace,

Les cieux roulent tes chars flottants ;

Comme un feu que tout alimente,

Ta raison, sans cesse croissante,

S’étendra sur l’immensité !

Et ta puissance, qu’elle assure,

N’aura de terme et de mesure

Que l’espace et l’éternité.
 » Heureux nos fils ! heureux cet âge

Qui, fécondé par nos leçons,

Viendra recueillir l’héritage

Des dogmes que nous lui laissons !

Pourquoi les jalouses années

Bornent-elles nos destinées

A de si rapides instants ?

Ô loi trop injuste et trop dure !

Pour triompher de la nature

Que nous a-t-il manqué ? le temps  »
Eh bien ! le temps sur vos poussières

A peine encore a fait un pas !

Sortez, ô mânes de nos pères,

Sortez de la nuit du trépas !

Venez contempler votre ouvrage !

Venez partager de cet âge

La gloire et la félicité !

Ô race en promesses féconde,

Paraissez ! bienfaiteurs du monde,

Voilà votre postérité !
Que vois je ? ils détournent la vue,

Et, se cachant sous leurs lambeaux,

Leur foule, de honte éperdue,

Fuit et rentre dans les tombeaux !

Non, non, restez, ombres coupables;

Auteurs de nos jours déplorables,

Restez ! ce supplice est trop doux.

Le Ciel, trop lent à vous poursuivre,

Devait vous condamner à vivre

Dans le siècle enfanté par vous !
Où sont-ils, ces jours où la France,

A la tête des nations,

Se levait comme un astre immense

Inondant tout de ses rayons ?

Parmi nos siècles, siècle unique,

De quel cortège magnifique

La gloire composait ta cour !

Semblable au dieu qui nous éclaire,

Ta grandeur étonnait !a terre,

Dont tes clartés étaient l’amour !
Toujours les siècles du génie

Sont donc les siècles des vertus !

Toujours les dieux de l’harmonie

Pour les héros sont descendus !

Près du trône qui les inspire,

Voyez-les déposer la lyre

Dans de pures et chastes mains,

Et les Racine et les Turenne

Enchaîner les grâces d’Athène

Au char triomphant des Romains !
Mais, ô déclin! quel souffle aride

De notre âge a séché les fleurs ?

Eh quoi ! le lourd compas d’Euclide

Etouffe nos arts enchanteurs !

Elans de l’âme et du génie !

Des calculs la froide manie

Chez nos pères vous remplaça

Ils posèrent sur la nature

Le doigt glacé qui la mesure,

Et la nature se glaça !
Et toi, prêtresse de la terre,

Vierge du Pinde ou de Sion,

Tu fuis ce globe de matière,

Privé de ton dernier rayon !

Ton souffle divin se retire

De ces coeurs flétris, que la lyre

N’émeut plus de ses sons touchants !

Et pour son Dieu qui le contemple,

Sans toi l’univers est un temple

Qui n’a plus ni parfums ni chants !
Pleurons donc, enfants de nos pères !

Pleurons ! de deuil couvrons nos fronts !

Lavons dans nos !armes amères

Tant d’irréparables affronts !

Comme les fils d’Héliodore,

Rassemblons du soir à l’aurore

Les débris du temple abattu !

Et sous ces cendres criminelles

Cherchons encor les étincelles

Du génie et de la vertu !

Ode Sur La Naissance Du Duc De Bordeaux

Versez du sang ! frappez encore !

Plus vous retranchez ses rameaux,

Plus le tronc sacré voit éclore

Ses rejetons toujours nouveaux !

Est-ce un dieu qui trompe le crime ?

Toujours d’une auguste victime

Le sang est fertile en vengeur !

Toujours échappé d’Athalie

Quelque enfant que le fer oublie

Grandit à l’ombre du Seigneur !
Il est né l’enfant du miracle !

Héritier du sang d’un martyr,

Il est né d’un tardif oracle,

Il est né d’un dernier soupir !

Aux accents du bronze qui tonne

La France s’éveille et s’étonne

Du fruit que la mort a porté!

Jeux du sort ! merveilles divines !

Ainsi fleurit sur des ruines

Un lis que l’orage a planté.
Il vient, quand les peuples victimes

Du sommeil de leurs conducteurs,

Errent aux penchants des abîmes

Comme des troupeaux sans pasteurs !

Entre un passé qui s’évapore,

Vers un avenir qu’il ignore,

L’homme nage dans un chaos !

Le doute égare sa boussole,

Le monde attend une parole,

La terre a besoin d’un héros !
Courage ! c’est ainsi qu’ils naissent !

C’est ainsi que dans sa bonté

Un dieu les sème ! Ils apparaissent

Sur des jours de stérilité !

Ainsi, dans une sainte attente,

Quand des pasteurs la troupe errante

Parlait d’un Moïse nouveau,

De la nuit déchirant le voile,

Une mystérieuse étoile

Les conduisit vers un berceau !
Sacré berceau ! frêle espérance

Qu’ une mère tient dans ses bras !

Déjà tu rassures la France,

Les miracles ne trompent pas !

Confiante dans son délire,

A ce berceau déjà ma lyre

Ouvre un avenir triomphant;

Et, comme ces rois de l’Aurore,

Un instinct que mon âme ignore

Me fait adorer un enfant !
Comme l’orphelin de Pergame,

Il verra près de son berceau

Un roi, des princes, une femme,

Pleurer aussi sur un tombeau !

Bercé sur le sein de sa mère,

S’il vient à demander son père,

Il verra se baisser leurs yeux !

Et cette veuve inconsolée,

En lui cachant le mausolée,

Du doigt lui montrera les cieux !
Jeté sur le déclin des âges,

Il verra l’empire sans fin,

Sorti de glorieux orages,

Frémir encor de son déclin.

Mais son glaive aux champs de victoire

Nous rappellera la mémoire

Des destins promis à Clovis,

Tant que le tronçon d’une épée,

D’un rayon de gloire frappée,

Brillerait aux mains de ses fils !
Sourd aux leçons efféminées

Dont le siècle aime à les nourrir,

Il saura que les destinées

Font roi, pour régner ou mourir ;

Que des vieux héros de sa race

Le premier titre fut l’audace,

Et le premier trône un pavois,

Et qu’en vain l’humanité crie

Le sang versé pour la patrie

Est toujours la pourpre des rois !
Tremblant à la voix de l’histoire,

Ce juge vivant des humains,

Français ! il saura que la gloire

Tient deux flambeaux entre ses mains

L’un, d’une sanglante lumière

Sillonne l’horrible carrière

Des peuples par le crime heureux ;

Semblable aux torches des furies

Que jadis les fameux impies

Sur leurs pas traînaient après eux !
L’autre, du sombre oubli des âges.

Tombeau des peuples et des rois.

Ne sauve que les siècles sages,

Et les légitimes exploits :

Ses clartés immenses et pures,

Traversant les races futures,

Vont s’unir au jour éternel ;

Pareil à ces feux pacifiques,

Ô Vesta ! que des mains pudiques

Entretenaient sur ton autel !
Il saura qu’aux jours où nous sommes,

Pour vieillir au trône des rois,

Il faut montrer aux yeux des hommes

Ses vertus auprès de ses droits ;

Qu’assis à ce degré suprême,

Il faut s’y défendre soi-même,

Comme les dieux sur leurs autels ;

Rappeler en tout leur image,

Et faire adorer le nuage

Qui les sépare des mortels !
Au pied du trône séculaire

Où s’assied un autre Nestor,

De la tempête populaire

Le flot calmé murmure encor !

Ce juste, que le ciel contemple,

Lui montrera par son exemple

Comment, sur les écueils jeté,

On élève sur le rivage,

Avec les débris du naufrage,

Un temple à l’immortalité !
Ainsi s’expliquaient sur ma lyre

Les destins présents à mes yeux ;

Et tout secondait mon délire,

Et sur la terre, et dans les cieux !

Le doux regard de l’espérance

Eclairait le deuil de la France :

Comme, après une longue nuit,

Sortant d’un berceau de ténèbres,

L’aube efface les pas funèbres

De l’ombre obscure qui s’enfuit.

Philosophie

(Au Marquis de L.M.F)
Oh ! qui m’emportera vers les tièdes rivages,

Où l’Arno couronné de ses pâles ombrages,

Aux murs des Médicis en sa course arrêté,

Réfléchit le palais par un sage habité,

Et semble, au bruit flatteur de son onde plus lente,

Murmurer les grands noms de Pétrarque et du Dante ?

Ou plutôt, que ne puis-je, au doux tomber du jour,

Quand le front soulagé du fardeau de la cour,

Tu vas sous tes bosquets chercher ton Égérie,

Suivre, en rêvant, tes pas de prairie en prairie;

Jusqu’au modeste toit par tes mains embelli,

Où tu cours adorer le silence et l’oubli !

J’adore aussi ces dieux : depuis que la sagesse

Aux rayons du malheur a mûri ma jeunesse,

Pour nourrir ma raison des seuls fruits immortels,

J’y cherche en soupirant l’ombre de leurs autels ;

Et, s’il est au sommet de la verte colline,

S’il est sur le penchant du coteau qui s’incline,

S’il est aux bords déserts du torrent ignoré

Quelque rustique abri, de verdure entouré,

Dont le pampre arrondi sur le seuil domestique

Dessine en serpentant le flexible portique;

Semblable à la colombe errante sur les eaux,

Qui, des cèdres d’Arar découvrant les rameaux,

Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose,

Soudain mon âme errante y vole et s’y repose !

Aussi, pendant qu’admis dans les conseils des rois,

Représentant d’un maître honoré par son choix,

Tu tiens un des grands fils de la trame du monde ;

Moi, parmi les pasteurs, assis aux bords de l’onde,

Je suis d’un oeil rêveur les barques sur les eaux ;

J’écoute les soupirs du vent dans les roseaux ;

Nonchalamment couché près du lit des fontaines,

Je suis l’ombre qui tourne autour du tronc des chênes,

Ou je grave un vain nom sur l’écorce des bois,

Ou je parle à l’écho qui répond à ma voix,

Ou dans le vague azur contemplant les nuages,

Je laisse errer comme eux mes flottantes images ;

La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté,

Me marque un jour de plus que je n’ai pas compté !
Quelquefois seulement quand mon âme oppressée

Sent en rythmes nombreux déborder ma pensée ;

Au souffle inspirateur du soir dans les déserts,

Ma lyre abandonnée exhale encor des vers !

J’aime à sentir ces fruits d’une sève plus mûre,

Tomber, sans qu’on les cueille, au gré de la nature,

Comme le sauvageon secoué par les vents,

Sur les gazons flétris, de ses rameaux mouvants

Laisse tomber ces fruits que la branche abandonne,

Et qui meurent au pied de l’arbre qui les donne !

Il fut un temps, peut-être, où mes jours mieux remplis,

Par la gloire éclairés, par l’amour embellis,

Et fuyant loin de moi sur des ailes rapides,

Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides.

Aux douteuses clartés de l’humaine raison,

Egaré dans les cieux sur les pas de Platon,

Par ma propre vertu je cherchais à connaître

Si l’âme est en effet un souffle du grand être ;

Si ce rayon divers, dans l’argile enfermé,

Doit être par la mort éteint ou rallumé ;

S’il doit après mille ans revivre sur la terre ;

Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère,

Et montant d’astre en astre à son centre divin,

D’un but qui fuit toujours il s’approche sans fin ?

Si dans ces changements nos souvenirs survivent ?

Si nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent

S’il est un juge assis aux portes des enfers,

Qui sépare à jamais les justes des pervers ?

S’il est de saintes lois qui, du ciel émanées,

Des empires mortels prolongent les années,

Jettent un frein au peuple indocile à leur voix,

Et placent l’équité sous la garde des rois ?

Ou si d’un dieu qui dort l’aveugle nonchalance

Laisse au gré du destin trébucher sa balance,

Et livre, en détournant ses yeux indifférents,

La nature au hasard, et la terre aux tyrans ?

Mais ainsi que des cieux, où son vol se déploie,

L’aigle souvent trompé redescend sans sa proie,

Dans ces vastes hauteurs où mon oeil s’est porté

Je n’ai rien découvert que doute et vanité !

Et las d’errer sans fin dans des champs sans limite,

Au seul jour où je vis, au seul bord que j’habite,

J’ai borné désormais ma pensée et mes soins :

Pourvu qu’un dieu caché fournisse à mes besoins !

Pourvu que dans les bras d’une épouse chérie

Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie !

Que le rustique enclos par mes pères planté

Me donne un toit l’hiver, et de l’ombre l’été ;

Et que d’heureux enfants ma table couronnée

D’un convive de plus se peuple chaque année !

Ami ! je n’irai plus ravir si loin de moi,

Dans les secrets de Dieu ces comment ; ces pourquoi,

Ni du risible effort de mon faible génie,

Aider péniblement la sagesse infinie !

Vivre est assez pour nous; un plus sage l’a dit :

Le soin de chaque jour à chaque jour suffit.

Humble, et du saint des saints respectant les mystères,

J’héritai l’innocence et le dieu de mes pères ;

En inclinant mon front j’élève à lui mes bras,

Car la terre l’adore et ne le comprend pas :

Semblable à l’Alcyon, que la mer dorme ou gronde,

Qui dans son nid flottant s’endort en paix sur l’onde,

Me reposant sur Dieu du soin de me guider

A ce port invisible où tout doit aborder,

Je laisse mon esprit, libre d’inquiétude,

D’un facile bonheur faisant sa seule étude,

Et prêtant sans orgueil la voile à tous les vents,

Les yeux tournés vers lui, suivre le cours du temps.
Toi, qui longtemps battu des vents et de l’orage,

Jouissant aujourd’hui de ce ciel sans nuage,

Du sein de ton repos contemples du même oeil

Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil ;

Dont la raison facile, et chaste sans rudesse,

Des sages de ton temps n’a pris que la sagesse,

Et qui reçus d’en haut ce don mystérieux

De parler aux mortels dans la langue des dieux ;

De ces bords enchanteurs où ta voix me convie,

Où s’écoule à flots purs l’automne de ta vie,

Où les eaux et les fleurs, et l’ombre, et l’amitié,

De tes jours nonchalants usurpent la moitié,

Dans ces vers inégaux que ta muse entrelace,

Dis-nous, comme autrefois nous l’aurait dit Horace,

Si l’homme doit combattre ou suivre son destin ?

Si je me suis trompé de but ou de chemin ?

S’il est vers la sagesse une autre route à suivre ?

Et si l’art d’être heureux n’est as tout l’art de vivre.

Souvenir

En vain le jour succède au jour,

Ils glissent sans laisser de trace ;

Dans mon âme rien ne t’efface,

Ô dernier songe de l’amour !
Je vois mes rapides années

S’accumuler derrière moi,

Comme le chêne autour de soi

Voit tomber ses feuilles fanées.
Mon front est blanchi par le temps ;

Mon sang refroidi coule à peine,

Semblable à cette onde qu’enchaîne

Le souffle glacé des autans.
Mais ta jeune et brillante image,

Que le regret vient embellir,

Dans mon sein ne saurait vieillir

Comme l’âme, elle n’a point d’âge.
Non, tu n’as pas quitté mes yeux;

Et quand mon regard solitaire

Cessa de te voir sur la terre,

Soudain je te vis dans les cieux.
Là, tu m’apparais telle encore

Que tu fus à ce dernier jour,

Quand vers ton céleste séjour

Tu t’envolas avec l’aurore.
Ta pure et touchante beauté

Dans les cieux même t’a suivie ;

Tes yeux, où s’éteignait la vie,

Rayonnent d’immortalité !
Du zéphyr l’amoureuse haleine

Soulève encor tes longs cheveux ;

Sur ton sein leurs flots onduleux

Retombent en tresses d’ébène,
L’ombre de ce voile incertain

Adoucit encor ton image,

Comme l’aube qui se dégage

Des derniers voiles du matin.
Du soleil la céleste flamme

Avec les jours revient et fuit ;

Mais mon amour n’a pas de nuit,

Et tu luis toujours sur mon âme.
C’est toi que j’entends, que je vois,

Dans le désert, dans le nuage;

L’onde réfléchit ton image;

Le zéphyr m’apporte ta voix.
Tandis que la terre sommeille,

Si j’entends le vent soupirer,

Je crois t’entendre murmurer

Des mots sacrés à mon oreille.
Si j’admire ces feux épars

Qui des nuits parsèment le voile,

Je crois te voir dans chaque étoile

Qui plaît le plus à mes regards.
Et si le souffle du zéphyr

M’enivre du parfum des fleurs.

Dans ses plus suaves odeurs

C’est ton souffle que je respire.
C’est ta main qui sèche mes pleurs,

Quand je vais, triste et solitaire,

Répandre en secret ma prière

Près des autels consolateurs.
Quand je dors, tu veilles dans l’ombre ;

Tes ailes reposent sur moi ;

Tous mes songes viennent de toi,

Doux comme le regard d’une ombre.
Pendant mon sommeil, si ta main

De mes jours déliait la trame,

Céleste moitié de mon âme,

J’irais m’éveiller dans ton sein !
Comme deux rayons de l’aurore,

Comme deux soupirs confondus,

Nos deux âmes ne forment plus

Qu’une âme, et je soupire encore !

Le Lac

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,

Dans la nuit éternelle emportés sans retour,

Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges

Jeter l’ancre un seul jour ?
Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s’asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,

Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,

Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes

Sur ses pieds adorés.
Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre

Du rivage charmé frappèrent les échos ;

Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère

Laissa tomber ces mots :
 » Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !
 » Assez de malheureux ici-bas vous implorent,

Coulez, coulez pour eux ;

Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.
 » Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m’échappe et fuit ;

Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore

Va dissiper la nuit.
 » Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;

Il coule, et nous passons !   »
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,

Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,

S’envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?
Eh quoi ! n’en pourrons-nous fixer au moins la trace ?

Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !

Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus !
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !
Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux.
Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,

Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,

Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés.
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,

Que les parfums légers de ton air embaumé,

Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,

Tout dise : Ils ont aimé !

Le Pasteur Et Le Pêcheur

C’était l’heure chantante où, plus doux que l’aurore,
Le jour en expirant semble sourire encore,
Et laisse le zéphyr dormant sous les rameaux
En descendre avec l’ombre et flotter sur les eaux ;
La cloche dans la tour, lentement ébranlée,
Roulait ses longs soupirs de vallée en vallée,
Comme une voix du soir qui, mourant sur les flots,
Rappelle avant la nuit la nature au repos.
Les villageois, épars autour de leurs chaumières,
Cadençaient à ses sons leurs rustiques prières,
Rallumaient en chantant la flamme des foyers,
Suspendaient les filets aux troncs des peupliers,
Ou, déliant le joug de leurs taureaux superbes,
Répandaient devant eux l’or savoureux des gerbes ;
Puis, assis en silence au seuil de leurs séjours,
Attendaient le sommeil, ce doux prix de leurs jours.

Deux enfants du hameau, l’un pasteur du bocage,
L’autre jeune pêcheur de l’orageuse plage,
Consacrant à l’amour l’heure oisive du soir,
A l’ombre du même arbre étaient venus s’asseoir ;
Là, pour goûter le frais au pied du sycomore,
Chacun avait conduit la vierge qu’il adore :
Néaere et Naela, deux jeunes sœurs, deux lis
Que sur la même tige un seul souffle a cueillis.
Les deux amants, couchés aux genoux des bergères,
Les regardaient tresser les tiges des fougères.
Un tertre de gazon, d’anémones semé,
Étendait sous la pente un tapis parfumé ;
La mer le caressait de ses vagues plaintives ;
Douze chênes, courbant leurs vieux troncs sur ses rives,
Ne laissaient sous leurs feuilles entrevoir qu’à demi
Le bleu du firmament dans son flot endormi.
Un arbre dont la vigne enlaçait le feuillage
Leur versait la fraîcheur de son mobile ombrage ;
Et non loin derrière eux, dans un champ déjà mûr,
Où le pampre et l’érable entrelaçaient leur mur,
Ils entendaient le bruit de la brise inégale
Tomber, se relever, gémir par intervalle,
Et, ranimant les airs par le jour assoupis,
Glisser en bruissant entre l’or des épis.

Ils disputaient entre eux des doux soins de leur vie ;
Chacun trouvait son sort le plus digne d’envie :
L’humble berger vantait les doux soins des troupeaux,
Le pêcheur sa nacelle et le charme des eaux ;
Quand un vieillard leur dit avec un doux sourire :
– Chantez ce que les champs ou l’onde vous inspire !
Chantez ! Celui des deux dont la touchante voix
Saura mieux faire aimer les vagues ou les bois,
Des mais de la maîtresse à qui sa voix est chère
Recevra le doux prix de ses accords: Néaere,
Offrant à son amant le prix des moissonneurs,
A sa dernière gerbe attachera des fleurs ;
Et Naela, tressant les roses qu’elle noue,
De l’esquif du pêcheur couronnera la proue,
Et son mât tout le jour, aux yeux des matelots,
De ses bouquets flottants parfumera les flots.
Ainsi dit le vieillard. On consent en silence :
Le beau pêcheur médite, et le pasteur commence.

LE PASTEUR.

Quand l’astre du printemps, au berceau d’un jour pur,
Lève à moitié son front dans la changeant azur ;
Quand l’aurore, exhalant sa matinale haleine,
Épand les doux parfums dont la vallée est pleine,
Et, faisant incliner le calice des fleurs,
De la nuit sur les prés laisse épancher les pleurs,
Alors que du matin la vive messagère,
L’alouette, quittant son lit dans la fougère,
Et modulant des airs gais comme le réveil,
Monte, plane et gazouille au-devant du soleil :
Saisissant mes taureaux par leur corne glissante,
Je courbe sous le joug leur tête mugissante,
Par des nœuds douze fois sur leurs fronts redoublés,
J’attache au bois polis leurs membres accouplés ;
L’anneau brillant d’acier au timon les enchaîne,
J’entrelace à leur joug de longs festons de chêne,
Dont la feuille mobile et les flottants rameaux
De l’ardeur du midi protègent leurs naseaux.

Le Soir

Le soir ramène le silence.

Assis sur ces rochers déserts,

Je suis dans le vague des airs

Le char de la nuit qui s’avance.
Vénus se lève à l’horizon ;

A mes pieds l’étoile amoureuse.

De sa lueur mystérieuse

Blanchit les tapis de gazon.
De ce hêtre au feuillage sombre

J’entends frissonner les rameaux :

On dirait autour des tombeaux

Qu’on entend voltiger une ombre.
Tout à coup détaché des cieux,

Un rayon de l’astre nocturne,

Glissant sur mon front taciturne,

Vient mollement toucher mes yeux.
Doux reflet d’un globe de flamme,

Charmant rayon, que me veux-tu ?

Viens-tu dans mon sein abattu

Porter la lumière à mon âme ?
Descends-tu pour me révéler

Des mondes le divin mystère?

Les secrets cachés dans la sphère

Où le jour va te rappeler?
Une secrète intelligence

T’adresse-t-elle aux malheureux ?

Viens-tu la nuit briller sur eux

Comme un rayon de l’espérance ?
Viens-tu dévoiler l’avenir

Au coeur fatigué qui t’implore ?

Rayon divin, es-tu l’aurore

Du jour qui ne doit pas finir ?
Mon coeur à ta clarté s’enflamme,

Je sens des transports inconnus,

Je songe à ceux qui ne sont plus

Douce lumière, es-tu leur âme ?
Peut-être ces mânes heureux

Glissent ainsi sur le bocage ?

Enveloppé de leur image,

Je crois me sentir plus près d’eux !
Ah ! si c’est vous, ombres chéries !

Loin de la foule et loin du bruit,

Revenez ainsi chaque nuit

Vous mêler à mes rêveries.

Ramenez la paix et l’amour

Au sein de mon âme épuisée,

Comme la nocturne rosée

Qui tombe après les feux du jour.
Venez ! mais des vapeurs funèbres

Montent des bords de l’horizon :

Elles voilent le doux rayon,

Et tout rentre dans les ténèbres.

Le Temple

Qu’il est doux, quand du soir l’étoile solitaire,

Précédant de la nuit le char silencieux,

S’élève lentement dans la voûte des cieux,

Et que l’ombre et le jour se disputent la terre,

Qu’il est doux de porter ses pas religieux

Dans le fond du vallon, vers ce temple rustique

Dont la mousse a couvert le modeste portique,

Mais où le ciel encor parle à des coeurs pieux !
Salut, bois consacré ! Salut, champ funéraire,

Des tombeaux du village humble dépositaire ;

Je bénis en passant tes simples monuments.

Malheur à qui des morts profane la poussière !

J’ai fléchi le genou devant leur humble pierre,

Et la nef a reçu mes pas retentissants.

Quelle nuit ! quel silence ! au fond du sanctuaire

A peine on aperçoit la tremblante lumière

De la lampe qui brûle auprès des saints autels.

Seule elle luit encor, quand l’univers sommeille :

Emblème consolant de la bonté qui veille

Pour recueillir ici les soupirs des mortels.

Avançons. Aucun bruit n’a frappé mon oreille ;

Le parvis frémit seul sous mes pas mesurés ;

Du sanctuaire enfin j’ai franchi les degrés.

Murs sacrés, saints autels ! je suis seul, et mon âme

Peut verser devant vous ses douleurs et sa flamme,

Et confier au ciel des accents ignorés,

Que lui seul connaîtra, que vous seuls entendrez.

Mais quoi ! de ces autels j’ose approcher sans crainte !

J’ose apporter, grand Dieu, dans cette auguste enceinte

Un coeur encor brûlant de douleur et d’amour !

Et je ne tremble pas que ta majesté sainte

Ne venge le respect qu’on doit à son séjour !

Non : je ne rougis plus du feu qui me consume :

L’amour est innocent quand la vertu l’allume.

Aussi pur que l’objet à qui je l’ai juré,

Le mien brûle mon coeur, mais c’est d’un feu sacré ;

La constance l’honore et le malheur l’épure.

Je l’ai dit à la terre, à toute la nature ;

Devant tes saints autels je l’ai dit sans effroi :

J’oserais, Dieu puissant, la nommer devant toi.

Oui, malgré la terreur que ton temple m’inspire,

Ma bouche a murmuré tout bas le nom d’Elvire ;

Et ce nom répété de tombeaux en tombeaux,

Comme l’accent plaintif d’une ombre qui soupire,

De l’enceinte funèbre a troublé le repos.
Adieu, froids monuments ! adieu, saintes demeures !

Deux fois l’écho nocturne a répété les heures,

Depuis que devant vous mes larmes ont coulé :

Le ciel a vu ces pleurs, et je sors consolé.
Peut-être au même instant, sur un autre rivage,

Elvire veille ainsi, seule avec mon image,

Et dans un temple obscur, les yeux baignés de pleurs

Vient aux autels déserts confier ses douleurs.

Le Vallon

Mon coeur, lassé de tout, même de l’espérance,

N’ira plus de ses voeux importuner le sort ;

Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,

Un asile d’un jour pour attendre la mort.
Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :

Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,

Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,

Me couvrent tout entier de silence et de paix.
Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure

Tracent en serpentant les contours du vallon ;

Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,

Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.
La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;

Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :

Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée

N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.
La fraîcheur de leurs lits, l’ombre qui les couronne,

M’enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux,

Comme un enfant bercé par un chant monotone,

Mon âme s’assoupit au murmure des eaux.
Ah ! c’est là qu’entouré d’un rempart de verdure,

D’un horizon borné qui suffit à mes yeux,

J’aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,

A n’entendre que l’onde, à ne voir que les cieux.
J’ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie ;

Je viens chercher vivant le calme du Léthé.

Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l’on oublie :

L’oubli seul désormais est ma félicité.
Mon coeur est en repos, mon âme est en silence ;

Le bruit lointain du monde expire en arrivant,

Comme un son éloigné qu’affaiblit la distance,

A l’oreille incertaine apporté par le vent.
D’ici je vois la vie, à travers un nuage,

S’évanouir pour moi dans l’ombre du passé ;

L’amour seul est resté, comme une grande image

Survit seule au réveil dans un songe effacé.
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,

Ainsi qu’un voyageur qui, le coeur plein d’espoir,

S’assied, avant d’entrer, aux portes de la ville,

Et respire un moment l’air embaumé du soir.
Comme lui, de nos pieds secouons la poussière ;

L’homme par ce chemin ne repasse jamais ;

Comme lui, respirons au bout de la carrière

Ce calme avant-coureur de l’éternelle paix.
Tes jours, sombres et courts comme les jours d’automne,

Déclinent comme l’ombre au penchant des coteaux ;

L’amitié te trahit, la pitié t’abandonne,

Et seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Mais la nature est là qui t’invite et qui t’aime ;

Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours

Quand tout change pour toi, la nature est la même,

Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore :

Détache ton amour des faux biens que tu perds ;

Adore ici l’écho qu’adorait Pythagore,

Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.
Suis le jour dans le ciel, suis l’ombre sur la terre ;

Dans les plaines de l’air vole avec l’aquilon ;

Avec le doux rayon de l’astre du mystère

Glisse à travers les bois dans l’ombre du vallon.
Dieu, pour le concevoir, a fait l’intelligence :

Sous la nature enfin découvre son auteur !

Une voix à l’esprit parle dans son silence :

Qui n’a pas entendu cette voix dans son coeur ?

La Poésie Sacrée

DITHYRAMBE.

À M. Eugène de Genoude.

Son front est couronné de palmes et d’étoiles ;
Son regard immortel, que rien ne peut ternir,
Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles,
Réveille le passé, plonge dans l’avenir !
Du monde sous ses yeux ses fastes se déroulent,
Les siècles à ses pieds comme un torrent s’écoulent ;
A son gré descendant ou remontant leurs cours,
Elle sonne aux tombeaux l’heure, l’heure fatale,
Ou sur sa lyre virginale
Chante au monde vieilli ce jour, père des jours !

——

Ecoutez ! – Jéhova s’élance
Du sein de son éternité.
Le chaos endormi s’éveille en sa présence,
Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance
Repose sur l’immensité !

Dieu dit, et le jour fut; Dieu dit, et les étoiles
De la nuit éternelle éclaircirent les voiles ;
Tous les éléments divers
A sa voix se séparèrent ;
Les eaux soudain s’écoulèrent
Dans le lit creusé des mers ;
Les montagnes s’élevèrent,
Et les aquilons volèrent
Dans les libres champs des airs !

Sept fois de Jéhova la parole féconde
Se fit entendre au monde,
Et sept fois le néant à sa voix répondit ;
Et Dieu dit : Faisons l’homme à ma vivante image.
Il dit, l’homme naquit; à ce dernier ouvrage
Le Verbe créateur s’arrête et s’applaudit !

——

Mais ce n’est plus un Dieu ! – C’est l’homme qui soupire
Eden a fui !… voilà le travail et la mort !
Dans les larmes sa voix expire ;
La corde du bonheur se brise sur sa lyre,
Et Job en tire un son triste comme le sort.

——

Ah ! périsse à jamais le jour qui m’a vu naître !
Ah ! périsse à jamais la nuit qui m’a conçu !
Et le sein qui m’a donné l’être,
Et les genoux qui m’ont reçu !

Que du nombre des jours Dieu pour jamais l’efface ;
Que, toujours obscurci des ombres du trépas,
Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place,
Qu’il soit comme s’il n’était pas !

Maintenant dans l’oubli je dormirais encore,
Et j’achèverais mon sommeil
Dans cette longue nuit qui n’aura point d’aurore,
Avec ces conquérants que la terre dévore,
Avec le fruit conçu qui meurt avant d’éclore
Et qui n’a pas vu le soleil.

Mes jours déclinent comme l’ombre ;
Je voudrais les précipiter.
O mon Dieu ! retranchez le nombre
Des soleils que je dois compter !
L’aspect de ma longue infortune
Eloigne, repousse, importune
Mes frères lassés de mes maux ;
En vain je m’adresse à leur foule,
Leur pitié m’échappe et s’écoule
Comme l’onde au flanc des coteaux.

Ainsi qu’un nuage qui passe,
Mon printemps s’est évanoui ;
Mes yeux ne verront plus la trace
De tous ces biens dont j’ai joui.
Par le souffle de la colère,
Hélas ! arraché à la terre,
Je vais d’où l’on ne revient pas !
Mes vallons, ma propre demeure,
Et cet oeil même qui me pleure,
Ne reverront jamais mes pas !

L’homme vit un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur ;
Rassasié de sa misère,
Il tombe enfin comme la fleur ;
Il tombe ! Au moins par la rosée
Des fleurs la racine arrosée
Peut-elle un moment refleurir !
Mais l’homme, hélas!, après la vie,
C’est un lac dont l’eau s’est enfuie :
On le cherche, il vient de tarir.

Mes jours fondent comme la neige
Au souffle du courroux divin ;
Mon espérance, qu’il abrège,
S’enfuit comme l’eau de ma main ;
Ouvrez-moi mon dernier asile ;
Là, j’ai dans l’ombre un lit tranquille,
Lit préparé pour mes douleurs !
O tombeau ! vous êtes mon père !
Et je dis aux vers de la terre :
Vous êtes ma mère et mes sœurs !

Mais les jours heureux de l’impie
Ne s’éclipsent pas au matin ;
Tranquille, il prolonge sa vie
Avec le sang de l’orphelin !
Il étend au loin ses racines ;
Comme un troupeau sur les collines,
Sa famille couvre Ségor ;
Puis dans un riche mausolée
Il est couché dans la vallée,
Et l’on dirait qu’il vit encor.

C’est le secret de Dieu, je me tais et l’adore !
C’est sa main qui traça les sentiers de l’aurore,
Qui pesa l’Océan, qui suspendit les cieux !
Pour lui, l’abîme est nu, l’enfer même est sans voiles !
Il a fondé la terre et semé les étoiles !
Et qui suis-je à ses yeux ?

——

Mais la harpe a frémi sous les doigts d’Isaïe ;
De son sein bouillonnant la menace à longs flots
S’échappe ; un Dieu l’appelle, il s’élance, il s’écrie :
Cieux et terre, écoutez ! silence au fils d’Amos !

——

Osias n’était plus : Dieu m’apparut; je vis
Adonaï vêtu de gloire et d’épouvante !
Les bords éblouissants de sa robe flottante
Remplissaient le sacré parvis !

Des séraphins debout sur des marches d’ivoire
Se voilaient devant lui de six ailes de feux ;
Volant de l’un à l’autre, ils se disaient entre eux :
Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux !
Toute la terre est pleine de sa gloire !

Du temple à ces accents la voûte s’ébranla,
Adonaï s’enfuit sous la nue enflammée :
Le saint lieu fut rempli de torrents de fumée.
La terre sous mes pieds trembla !

Et moi ! je resterais dans un lâche silence !
Moi qui t’ai vu, Seigneur, je n’oserais parler !
A ce peuple impur qui t’offense
Je craindrais de te révéler !

Qui marchera pour nous ? dit le Dieu des armées.
Qui parlera pour moi ? dit Dieu : Qui ? moi, Seigneur !
Touche mes lèvres enflammées !
Me voilà ! je suis prêt !… malheur !

Malheur à vous qui dès l’aurore
Respirez les parfums du vin !
Et que le soir retrouve encore
Chancelants aux bords du festin !
Malheur à vous qui par l’usure
Etendez sans fin ni mesure
La borne immense de vos champs !
Voulez-vous donc, mortels avides,
Habiter dans vos champs arides,
Seuls, sur la terre des vivants ?

Malheur à vous, race insensée !
Enfants d’un siècle audacieux,
Qui dites dans votre pensée :
Nous sommes sages à nos yeux :
Vous changez ma nuit en lumière,
Et le jour en ombre grossière
Où se cachent vos voluptés !
Mais, comme un taureau dans la plaine,
Vous traînez après vous la chaîne
Des vos longues iniquités !

Malheur à vous, filles de l’onde !
Iles de Sydon et de Tyr !
Tyrans ! qui trafiquez du monde
Avec la pourpre et l’or d’Ophyr !
Malheur à vous ! votre heure sonne !
En vain l’Océan vous couronne,
Malheur à toi, reine des eaux,
A toi qui, sur des mers nouvelles,
Fais retentir comme des ailes
Les voiles de mille vaisseaux !

Ils sont enfin venus les jours de ma justice ;
Ma colère, dit Dieu, se déborde sur vous !
Plus d’encens, plus de sacrifice
Qui puisse éteindre mon courroux !

Je livrerai ce peuple à la mort, au carnage ;
Le fer moissonnera comme l’herbe sauvage
Ses bataillons entiers !
– Seigneur ! épargnez-nous ! Seigneur ! – Non, point de trêve,
Et je ferai sur lui ruisseler de mon glaive
Le sang de ses guerriers !

Ses torrents sécheront sous ma brûlante haleine ;
Ma main nivellera, comme une vaste plaine,
Ses murs et ses palais ;
Le feu les brûlera comme il brûle le chaume.
Là, plus de nation, de ville, de royaume ;
Le silence à jamais !

Ses murs se couvriront de ronces et d’épines ;
L’hyène et le serpent peupleront ses ruines ;
Les hiboux, les vautours,
L’un l’autre s’appelant durant la nuit obscure,
Viendront à leurs petits porter la nourriture
Au sommet de ses tours !

——

Mais Dieu ferme à ces mots les lèvres d’Isaïe ;
Le sombre Ezéchiel
Sur le tronc desséché de l’ingrat Israël
Fait descendre à son tour la parole de vie.

——

L’Eternel emporta mon esprit au désert :
D’ossements desséchés le sol était couvert ;
J’approche en frissonnant; mais Jéhova me crie :
Si je parle à ces os, reprendront-ils la vie ?
– Eternel, tu le sais ! – Eh bien! dit le Seigneur,
Ecoute mes accents ! retiens-les et dis-leur :
Ossements desséchés ! insensible poussière !
Levez-vous ! recevez l’esprit et la lumière !
Que vos membres épars s’assemblent à ma voix !
Que l’esprit vous anime une seconde fois !
Qu’entre vos os flétris vos muscles se replacent !
Que votre sang circule et vos nerfs s’entrelacent !
Levez-vous et vivez, et voyez qui je suis !
J’écoutai le Seigneur, j’obéis et je dis :
Esprits, soufflez sur eux du couchant, de l’aurore ;
Soufflez de l’aquilon, soufflez !… Pressés d’éclore,
Ces restes du tombeau, réveillés par mes cris,
Entrechoquent soudain leurs ossements flétris ;
Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre,
Leurs os sont rassemblés, et la chair les recouvre !
Et ce champ de la mort tout entier se leva,
Redevint un grand peuple, et connut Jéhova !

——

Mais Dieu de ses enfants a perdu la mémoire ;
La fille de Sion, méditant ses malheurs,
S’assied en soupirant, et, veuve de sa gloire,
Ecoute Jérémie, et retrouve des pleurs.

——

Le seigneur, m’accablant du poids de sa colère,
Retire tour à tour et ramène sa main ;
Vous qui passez par le chemin,
Est-il une misère égale à ma misère ?

En vain ma voix s’élève, il n’entend plus ma voix ;
Il m’a choisi pour but de ses flèches de flamme,
Et tout le jour contre mon âme
Sa fureur a lancé les fils de son carquois !

Sur mes os consumés ma peau s’est desséchée ;
Les enfants m’ont chanté dans leurs dérisions ;
Seul, au milieu des nations,
Le Seigneur m’a jeté comme une herbe arrachée.

Il s’est enveloppé de son divin courroux ;
Il a fermé ma route, il a troublé ma voie ;
Mon sein n’a plus connu la joie,
Et j’ai dit au Seigneur : Seigneur, souvenez-vous,
Souvenez-vous, Seigneur, de ces jours de colère ;
Souvenez-vous du fiel dont vous m’avez nourri ;
Non, votre amour n’est point tari :
Vous me frappez, Seigneur, et c’est pourquoi j’espère.

Je repasse en pleurant ces misérables jours ;
J’ai connu le Seigneur dès ma plus tendre aurore :
Quand il punit, il aime encore ;
Il ne s’est pas, mon âme, éloigné pour toujours.

Heureux qui le connaît ! heureux qui dès l’enfance
Porta le joug d’un Dieu, clément dans sa rigueur !
Il croit au salut du Seigneur,
S’assied au bord du fleuve et l’attend en silence.

Il sent peser sur lui ce joug de votre amour ;
Il répand dans la nuit ses pleurs et sa prière,
Et la bouche dans la poussière,
Il invoque, il espère, il attend votre jour.

——

Silence, ô lyre ! et vous silence,
Prophètes, voix de l’avenir !
Tout l’univers se tait d’avance
Devant celui qui doit venir !
Fermez-vous, lèvres inspirées ;
Reposez-vous, harpes sacrées,
Jusqu’au jour où sur les hauts lieux
Une voix au monde inconnue,
Fera retentir dans la nue :
PAIX A LA TERRE, ET GLOIRE AUX CIEUX !

L’enthousiasme

Ainsi, quand l’aigle du tonnerre

Enlevait Ganymède aux cieux,

L’enfant, s’attachant à la terre,

Luttait contre l’oiseau des dieux;

Mais entre ses serres rapides

L’aigle pressant ses flancs timides,

L’arrachait aux champs paternels ;

Et, sourd à la voix qui l’implore,

Il le jetait, tremblant encore,

Jusques aux pieds des immortels.
Ainsi quand tu fonds sur mon âme,

Enthousiasme, aigle vainqueur,

Au bruit de tes ailes de flamme

Je frémis d’une sainte horreur;

Je me débats sous ta puissance,

Je fuis, je crains que ta présence

N’anéantisse un coeur mortel,

Comme un feu que la foudre allume,

Qui ne s’éteint plus, et consume

Le bûcher, le temple et l’autel.
Mais à l’essor de la pensée

L’instinct des sens s’oppose en vain ;

Sous le dieu, mon âme oppressée

Bondit, s’élance, et bat mon sein.

La foudre en mes veines circule

Etonné du feu qui me brûle.

Je l’irrite en le combattant,

Et la lave de mon génie

Déborde en torrents d’harmonie,

Et me consume en s’échappant.
Muse, contemple ta victime !

Ce n’est plus ce front inspiré,

Ce n’est plus ce regard sublime

Qui lançait un rayon sacré :

Sous ta dévorante influence,

A peine un reste d’existence

A ma jeunesse est échappé.

Mon front, que la pâleur efface,

Ne conserve plus que la trace

De la foudre qui m’a frappé.
Heureux le poète insensible !

Son luth n’est point baigné de pleurs,

Son enthousiasme paisible

N’a point ces tragiques fureurs.

De sa veine féconde et pure

Coulent, avec nombre et mesure,

Des ruisseaux de lait et de miel ;

Et ce pusillanime Icare,

Trahi par l’aile de Pindare,

Ne retombe jamais du ciel.
Mais nous, pour embraser les âmes,

Il faut brûler, il faut ravir

Au ciel jaloux ses triples flammes.

Pour tout peindre, il faut tout sentir.

Foyers brûlants de la lumière,

Nos coeurs de la nature entière

Doivent concentrer les rayons ;

Et l’on accuse notre vie !

Mais ce flambeau qu’on nous envie

S’allume au feu des passions.
Non, jamais un sein pacifique

N’enfanta ces divins élans,

Ni ce désordre sympathique

Qui soumet le monde à nos chants.

Non, non, quand l’Apollon d’Homère

Pour lancer ses traits sur la terre,

Descendait des sommets d’Eryx,

Volant aux rives infernales,

Il trempait ses armes fatales

Dans les eaux bouillantes du Styx.
Descendez de l’auguste cime

Qu’indignent de lâches transports !

Ce n’est que d’un luth magnanime

Que partent les divins accords.

Le coeur des enfants de la lyre

Ressemble au marbre qui soupire

Sur le sépulcre de Memnon ;

Pour lui donner la voix et l’âme,

Il faut que de sa chaste flamme

L’oeil du jour lui lance un rayon.
Et tu veux qu’éveillant encore

Des feux sous la cendre couverts

Mon reste d’âme s’évapore

En accents perdus dans les airs !

La gloire est le rêve d’une ombre ;

Elle a trop retranché le nombre

Des jours qu’elle devait charmer.

Tu veux que je lui sacrifie

Ce dernier souffle de ma vie !

Je veux le garder pour aimer !

La Prière

Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,

Descend avec lenteur de son char de victoire.

Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux

Conserve en sillons d’or sa trace dans les cieux,

Et d’un reflet de pourpre inonde l’étendue.

Comme une lampe d’or, dans l’azur suspendue,

La lune se balance aux bords de l’horizon ;

Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon,

Et le voile des nuits sur les monts se déplie :

C’est l’heure où la nature, un moment recueillie,

Entre la nuit qui tombe et le jour qui s’enfuit,

S’élève au Créateur du jour et de la nuit,

Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage,

De la création le magnifique hommage.

Voilà le sacrifice immense, universel !

L’univers est le temple, et la terre est l’autel ;

Les cieux en sont le dôme : et ces astres sans nombre,

Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l’ombre,

Dans la voûte d’azur avec ordre semés,

Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés :

Et ces nuages purs qu’un jour mourant colore,

Et qu’un souffle léger, du couchant à l’aurore,

Dans les plaines de l’air, repliant mollement,

Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament,

Sont les flots de l’encens qui monte et s’évapore

Jusqu’au trône du Dieu que la nature adore.

Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts ?

D’où s’élèvera l’hymne au roi de l’univers ?

Tout se tait : mon coeur seul parle dans ce silence.

La voix de l’univers, c’est mon intelligence.

Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent,

Elle s’élève à Dieu comme un parfum vivant ;

Et, donnant un langage à toute créature,

Prête pour l’adorer mon âme à la nature.

Seul, invoquant ici son regard paternel,

Je remplis le désert du nom de I’Eternel ;

Et celui qui, du sein de sa gloire infinie,

Des sphères qu’il ordonne écoute l’harmonie,

Ecoute aussi la voix de mon humble raison,

Qui contemple sa gloire et murmure son nom.

Salut, principe et fin de toi-même et du monde,

Toi qui rends d’un regard l’immensité féconde ;

Ame de l’univers, Dieu, père, créateur,

Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur ;

Et, sans avoir besoin d’entendre ta parole,

Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.

L’étendue à mes yeux révèle ta grandeur,

La terre ta bonté, les astres ta splendeur.

Tu t’es produit toi-même en ton brillant ouvrage ;

L’univers tout entier réfléchit ton image,

Et mon âme à son tour réfléchit l’univers.

Ma pensée, embrassant tes attributs divers,

Partout autour de soi te découvre et t’adore,

Se contemple soi-même et t’y découvre encore

Ainsi l’astre du jour éclate dans les cieux,

Se réfléchit dans l’onde et se peint à mes yeux.

C’est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême ;

Je te cherche partout, j’aspire à toi, je t’aime ;

Mon âme est un rayon de lumière et d’amour

Qui, du foyer divin, détaché pour un jour,

De désirs dévorants loin de toi consumée,

Brûle de remonter à sa source enflammée.

Je respire, je sens, je pense, j’aime en toi.

Ce monde qui te cache est transparent pour moi ;

C’est toi que je découvre au fond de la nature,

C’est toi que je bénis dans toute créature.

Pour m’approcher de toi, j’ai fui dans ces déserts ;

Là, quand l’aube, agitant son voile dans les airs,

Entr’ouvre l’horizon qu’un jour naissant colore,

Et sème sur les monts les perles de l’aurore,

Pour moi c’est ton regard qui, du divin séjour,

S’entr’ouvre sur le monde et lui répand le jour :

Quand l’astre à son midi, suspendant sa carrière,

M’inonde de chaleur, de vie et de lumière,

Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens,

Seigneur, c’est ta vertu, ton souffle que je sens ;

Et quand la nuit, guidant son cortège d’étoiles,

Sur le monde endormi jette ses sombres voiles,

Seul, au sein du désert et de l’obscurité,

Méditant de la nuit la douce majesté,

Enveloppé de calme, et d’ombre, et de silence,

Mon âme, de plus près, adore ta présence ;

D’un jour intérieur je me sens éclairer,

Et j’entends une voix qui me dit d’espérer.

Oui, j’espère, Seigneur, en ta magnificence :

Partout à pleines mains prodiguant l’existence,

Tu n’auras pas borné le nombre de mes jours

A ces jours d’ici-bas, si troublés et si courts.

Je te vois en tous lieux conserver et produire ;

Celui qui peut créer dédaigne de détruire.

Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté

J’attends le jour sans fin de l’immortalité.

La mort m’entoure en vain de ses ombres funèbres,

Ma raison voit le jour à travers ces ténèbres.

C’est le dernier degré qui m’approche de toi,

C’est le voile qui tombe entre ta face et moi.

Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j’implore ;

Ou, si, dans tes secrets tu le retiens encore,

Entends du haut du ciel le cri de mes besoins ;

L’atome et l’univers sont l’objet de tes soins,

Des dons de ta bonté soutiens mon indigence,

Nourris mon corps de pain, mon âme d’espérance ;

Réchauffe d’un regard de tes yeux tout-puissants

Mon esprit éclipsé par l’ombre de mes sens

Et, comme le soleil aspire la rosée,

Dans ton sein, à jamais, absorbe ma pensée.