Ma Maison Est Assise Au Vent

Ma maison est assise au vent

Dans une plaine sombre et nue

Comme un tombeau pour un vivant

Où s’agite ma chair menue.
Les longs brouillards viennent frôler

Au soir ma porte solitaire,

Et je ne sais rien de la terre

Que ma tristesse d’exilé.
1909

Peut-être Serai-je Plus Gaie

Peut-être serai-je plus gaie

Quand, dédaigneuse du bonheur,

Je m’en irai vieille et fanée,

La neige au front et sur le coeur :
Quand la joie ou les cris des autres

Seront mon seul étonnement

Et que des pleurs qui furent nôtres

Je n’aurai que le bavement.
Alors, on me verra sourire

Sur un brin d’herbe comme au temps

Où sans souci d’apprendre à lire

Je courais avec le printemps.

Souvent Le Coeur Qu’on Croyait Mort

Souvent le coeur qu’on croyait mort

N’est qu’un animal endormi ;

Un air qui souffle un peu plus fort

Va le réveiller à demi ;

Un rameau tombant de sa branche

Le fait bondir sur ses jarrets

Et, brillante, il voit sur les prés

Lui sourire la lune blanche.

Jusqu’au Ciel D’azur Gris Le Pré Léger S’élève

Jusqu’au ciel d’azur gris le pré léger s’élève

Comme une route fraîche inconnue aux vivants ;

La mouillure de l’herbe et de la jeune sève
Répand dans l’air rêveur son haleine d’argent.

Sur les bords de ce pré le bouleau se balance

Avec le merisier profond dans ses rameaux

Où des moineaux dorés sautillent en silence

Comme aux pures saisons d’un univers nouveau.
Je te pénètre, ô pré que longent des collines

Où la fougère étend son feuillage en réseau.

Et j’écoute parler la voix molle et divine

De la calme nature au milieu des oiseaux.