L’exil

Ils vont sans trêve ; ils vont sous le ciel bas et sombre,
Les Fugitifs, chassés des anciens paradis ;
Et toute la tribu, depuis des jours sans nombre,
Dans leur sillon fatal traîne ses pieds roidis.

Ils vont, les derniers-nés des races primitives,
Les derniers dont les yeux, sur les divins sommets,
Dans les herbes en fleur ont vu fuir les Eaux vives
Et grandir un Soleil, oublié désormais.

Tout est mort et flétri sur les plateaux sublimes
Où l’aurore du monde a lui pour leurs aïeux ;
Et voici que les fils, à l’étroit sur les cimes,
Vers l’Occident nocturne ont cherché d’autres cieux.

Ils ont fui. Le vent souffle et pousse dans l’espace
La neige inépuisable en tourbillons gonflés ;
Un hiver éternel suspend, en blocs de glace,
De rigides torrents aux flancs des monts gelés.

Des amas de rochers, blancs d’une lourde écume,
Témoins rugueux d’un monde informe et surhumain.
Visqueux, lavés de pluie et noyés dans la brume,
De leurs blocs convulsés ferment l’âpre chemin.

Des forêts d’arbres morts, tordus par les tempêtes,
S’étendent ; et le cri des voraces oiseaux,
Près de grands lacs boueux, répond au cri des bêtes
Qui râlent en glissant sur l’épaisseur des eaux.

Mais l’immense tribu, par les sentiers plus rudes,
Par les ravins fangeux où s’engouffre le vent,
Comme un troupeau perdu, s’enfonce aux solitudes,
Sans hâte, sans relâche et toujours plus avant.

En tête, interrogeant l’ombre de leurs yeux ternes,
Marchent les durs chasseurs, les géants et les forts,
Plus monstrueux que l’ours qu’au seuil de leurs cavernes
Ils étouffaient naguère en luttant corps à corps.

Leurs longs cheveux, pareils aux lianes farouches,
En lanières tombaient de leurs crânes étroits,
Tandis qu’en se figeant l’haleine de leurs bouchés
Hérissait de glaçons leurs barbes aux poils droits.

Les uns, ceints de roseaux tressés ou d’herbes sèches,
Aux rafales de grêle offraient leurs larges flancs ;
D’autres, autour du col attachant des peaux fraîches,
D’un manteau bestial couvraient leurs reins sanglants.

Et les femmes marchaient, lentes, mornes, livides,
Haletant et pliant sous les doubles fardeaux
Des blêmes nourrissons pendus à leurs seins vides
Et des petits enfants attachés sur leur dos.

En arrière, portés sur des branches unies,
De grands vieillards muets songeaient aux jours lointains
Et, soulevant parfois leurs paupières ternies,
Vers l’horizon perdu tournaient des yeux éteints.

Ils allaient. Mais soudain, quand la nuit dans, l’espace
Roulait, avec la peur, l’obscurité sans fin,
La tribu tout entière, épuisée et trop lasse,
Multipliait le cri terrible de sa faim.

Les chasseurs ont hier suivi des pistes fausses ;
Le renne prisonnier a rompu ses liens ;
L’ours défiant n’a pas trébuché dans les fosses ;
Le cerf n’est pas tombé sous les crocs blancs des chiens.

Le sol ne livre plus ni germes ni racines,
Le poisson se dérobe aux marais submergés ;
Rien, ni les acres fruits ni le flux des résines,
Ni la moelle épaisse au creux des os rongés.

Et voici qu’appuyés sur des haches de pierre,
Les mâles, dans l’horreur d’un songe inassouvi,
Ont compté tous les morts dont la chair nourricière
Fut le festin des loups, sur le chemin suivi.

Voici la proie humaine, offerte à leur délire,
Vieillards, femmes, enfants, les faibles, autour d’eux
Vautrés dans leur sommeil stupide, sans voir luire
Les yeux des carnassiers en un cercle hideux.

Les haches ont volé. Devant les corps inertes,
Dans la pourpre qui bout et coule en noirs ruisseaux,
Les meurtriers, fouillant les poitrines ouvertes,
Mangent les cœurs tout vifs, arrachés par morceaux.

Et tous, repus, souillés d’un sang qui fume encore,
Parmi les os blanchis épars sur le sol nu,
Aux blafardes lueurs de la nouvelle aurore,
Marchent, silencieux, vers le but inconnu.

Telle, de siècle en siècle incessamment errante,
Sur la neige durcie et le désert glacé
Ne laissant même pas sa trace indifférente,
La tribu, sans espoir et sans rêve, a passé.

Tels, les Fils de l’Exil, suivant le bord des fleuves
Dont les vallons emplis traçaient le large cours,
Sauvages conquérants des solitudes neuves,
Ont avancé, souffert et pullulé toujours ;

Jusqu’à l’heure où, du sein des vapeurs méphitiques,
Dont le rideau flottant se déchira soudain,
Une terre, pareille aux demeures antiques,
A leurs yeux éblouis fleurit comme un jardin.

Devant eux s’étalait calme, immense et superbe,
Comme un tapis changeant au pied des monts jeté,
Un pays, vierge encore, où, mugissant dans l’herbe,
Des vaches au poil blanc paissaient en liberté.

Et sous les palmiers verts, parmi les fleurs nouvelles,
Les étalons puissants, les cerfs aux pieds légers
Et les troupeaux épars des fuyantes gazelles
Écoutaient sans effroi les pas des étrangers.

C’était là. Le Destin, dans l’aube qui se lève,
Au terme de l’Exil ressuscitait pour eux,
Comme un réveil tardif après un sombre rêve,
Le vivant souvenir des siècles bienheureux.

La Vie a rejailli de la source féconde,
Et toute soif s’abreuve à son flot fortuné,
Et le désert se peuple et toute chair abonde,
Et l’homme pacifique est comme un nouveau-né.

Il revoit le Soleil, l’immortelle Lumière,
Et le ciel où, témoins des clémentes saisons,
Des astres reconnus, à l’heure coutumière,
Montent, comme autrefois, sur les vieux horizons.

Et plus loin, par delà le sable monotone,
Il voit irradier, comme un profond miroir,
L’étincelante mer dont l’infini frissonne
Quand le Soleil descend dans la rougeur du soir.

Et le Ciel sans limite et la Nature immense,
Les eaux, les bois, les monts, tout s’anime à ses yeux.
Moins aveugle et moins sourd, un univers commence
Où son cœur inquiet sent palpiter des Dieux.

Ils naissent du chaos où s’ébauchaient leurs formes,
Multiples et sans noms, l’un par l’autre engendrés ;
Et le reflet sanglant de leurs ombres énormes
D’une terreur barbare emplit les temps sacrés.

Ils parlent dans l’orage ; ils pleurent dans l’averse.
Leur bras libérateur darde et brandit l’éclair,
Comme un glaive strident qui poursuit et transperce
Les monstres nuageux accumulés dans l’air.

Sur l’abîme éternel des eaux primordiales
Nagent des Dieux prudents, tels que de grands poissons ;
D’infaillibles Esprits peuplent les nuits astrales ;
Des serpents inspirés sifflent dans les buissons.

Puis, lorsque surgissant comme un roi, dans l’aurore,
Le Soleil triomphal brille au firmament bleu,
L’homme, les bras tendus, chante, contemple, adore
La Majesté suprême et le plus ancien Dieu ;

Celui qui féconda la Vie universelle,
L’ancêtre vénéré du jour propice et pur,
Le guerrier lumineux dont le disque étincelle
Comme un bouclier d’or suspendu dans l’azur ;

Et celui qui parfois, formidable et néfaste,
Immobile au ciel fauve et morne de l’Été,
Flétrit, dévore, embrase, et du désert plus vaste
Fait, jusqu’aux profondeurs, flamber l’immensité.

Mais quand l’homme, éveillant l’éternelle Nature,
Ses formes, ses couleurs, ses clartés et ses voix,
Fut seul devant les Dieux, fils de son âme obscure,
Il tressaillit d’angoisse et supplia ses Rois.

Alors, ô Souverains ! les taureaux et les chèvres
D’un sang expiatoire ont inondé le sol ;
Et l’hymne évocateur, en s’échappant des lèvres,
Comme un aiglon divin tenta son premier vol.

Idoles de granit, simulacres de pierre,
Bétyles, Pieux sacrés, Astres du ciel serein,
Vers vous, avec l’offrande, a monté la prière,
Et la graisse a fumé sur les autels d’airain.

Les siècles ont passé ; les races successives
Ont bâti des palais, des tours et des cités
Et des temples jaloux, dont les parois massives
Aux profanes regards cachaient les Dieux sculptés.

Triomphants tour à tour ou livrés aux insultes,
Voluptueux, cruels, terribles ou savants,
Tels, vous avez versé pour jamais, ô vieux cultes !
L’ivresse du Mystère aux âmes des vivants.

Tels vous traînez encore, au fond de l’ombre ingrate,
Vos cortèges sacrés, lamentables et vains,
Du vieux Nil à la mer et du Gange à l’Euphrate,
Ô spectres innommés des ancêtres divins !

Et dans le vague abîme où gît le monde antique,
Luit, comme un astre mort, au ciel religieux,
La sombre majesté de l’Orient mystique,
Berceau des nations et sépulcre des Dieux.

Le Papillon Malade

Apologue
Las des fleurs, épuisé de ses longues amours,

Un papillon dans sa vieillesse

(Il avait du printemps goûté les plus beaux jours)

Voyait d’un oeil chagrin la tendre hardiesse

Des amants nouveau-nés, dont le rapide essor

Effleurait les boutons qu’humectait la rosée.

Soulevant un matin le débile ressort

De son aile à demi-brisée :
  » Tout a changé, dit-il, tout se fane. Autrefois

L’univers n’avait point cet aspect qui m’afflige.

Oui, la nature se néglige ;

Aussi pour la chanter l’oiseau n’a plus de voix.

Les papillons passés avaient bien plus de charmes !

Toutes les fleurs tombaient sous nos brûlantes armes !

Touchés par le soleil, nos légers vêtements

Semblaient brodés de diamants !

Je ne vois plus rien sur la terre

Qui ressemble à mon beau matin !

J’ai froid. Tout, jusqu’aux fleurs, prend une teinte austère,

Et je n’ai plus de goût aux restes du festin !

Ce gazon si charmant, ce duvet des prairies,

Où mon vol fatigué descendait vers le soir,

Où Chloé, qui n’est plus, vint chanter et s’asseoir,

N’offre plus qu’un vert pâle et des couleurs flétries !

L’air me soutient à peine à travers les brouillards

Qui voilent le soleil de mes longues journées ;

Mes heures, sans amour, se changent en années :

Hélas ! Que je plains les vieillards !
  » Je voudrais, cependant, que mon expérience

Servît à tous ces fils de l’air.

Sous des bosquets flétris j’ai puisé ma science,

J’ai défini la vie, enfants : c’est un éclair !

Frêles triomphateurs, vos ailes intrépides

S’arrêteront un jour avec étonnement :

Plus de larcins alors, plus de baisers avides ;

Les roses subiront un affreux changement.
  » Je croyais comme vous qu’une flamme immortelle

Coulait dans les parfums créés pour me nourrir,

Qu’une fleur était toujours belle,

Et que rien ne devait mourir.

Mais le temps m’a parlé ; sa sévère éloquence

A détendu mon vol et glacé mes penchants :

Le coteau me fatigue et je me traîne aux champs ;

Enfin, je vois la mort où votre inconséquence

Poursuit la volupté. Je n’ai plus de désir,

Car on dit que l’amour est un bonheur coupable :

Hélas ! D’y succomber je ne suis plus capable,

Et je suis tout honteux d’avoir eu du plaisir.   »
Près du sybarite invalide,

Un papillon naissait dans toute sa beauté :

Cette plainte l’étonne ; il rêve, il est tenté

De rentrer dans sa chrysalide.
  » Quoi ! Dit-il, ce ciel pur, ce soleil généreux,

Qui me transforme et qui me fait éclore,

Mon berceau transparent qu’il chauffe et qu’il colore,

Tous ces biens me rendront coupable et malheureux !

Mais un instinct si doux m’attire dans la vie !

Un souffle si puissant m’appelle autour des fleurs !

Là-bas, ces coteaux verts, ces brillantes couleurs

Font naître tant d’espoir, tant d’amour, tant d’envie !

Oh ! Tais-toi, pauvre sage, ou pauvre ingrat, tais-toi !

Tu nous défends les fleurs encor penché sur elles.

Dors, si tu n’aimes plus ; mais les cieux sont à moi :

J’éclos pour m’envoler, et je risque mes ailes ! « 

Le Petit Menteur

Venez bien près, plus près, qu’on ne puisse m’entendre.
Un bruit vole sur vous, mais qu’il est peu flatteur !
Votre mère en est triste ; elle vous est si tendre !
On dit, mon cher amour, que vous êtes menteur.

Au lieu d’apprendre en paix la leçon qu’on vous donne,
Vous faites le plaintif, vous traînez votre voix,
Et vous criez très haut : Hé ! ma bonne ! ma bonne !
L’écho, qui me dit tout, m’en a parlé deux fois.

Vous avez effrayé cette bonne attentive.
Et, pour vous secourir,
Près de vous, toute pâle, on l’a vue accourir :
Hélas ! vous avez ri de sa bonté craintive,
Enfant ! vous avez ri ! quelle douleur pour nous !
On ne croira donc plus à vos jeunes alarmes ?
Si j’avais eu ce tort, j’irais à deux genoux
Lui demander pardon d’avoir ri de ses larmes ;
J’irais… Ne pleurez pas ; causons avant d’agir ;
Écoutez une histoire, et jugez-la vous-même :
Cachez-vous cependant sur ce coeur qui vous aime ;
Je rougis de vous voir rougir.

 » Au loup ! au loup ! à moi !  » criait un jeune pâtre ;
Et les bergers entr’eux suspendaient leurs discours.
Trompé par les clameurs du rustique folâtre,
Tout venait, jusqu’aux chiens, tout volait au secours.
Ayant de tant de cours éveillé le courage,
Tirant l’un du sommeil, et l’autre de l’ouvrage,
Il se mettait à rire, il se croyait bien fin :
 » Je suis loup,  » disait-il. Mais attendez la fin.
Un jour que les bergers, au fond d’une vallée,
Appelant la gaîté sur leurs aigres pipeaux,
Confondaient leurs repas, leurs chansons, leurs troupeaux,
Et de leurs pieds joyeux pressaient l’herbe foulée
 » Au loup ! au loup ! à moi !  » dit le jeune garçon ;
 » Au loup !  » répéta-t-il d’une voix lamentable.
Pas un n’abandonna la danse ni la table :
 » Il est loup, dirent-ils ; à d’autres la leçon.  »

Et toutefois le loup dévorait la plus belle
De ses belles brebis ;
Et pour punir l’enfant qu’il traitait de rebelle,
Il lui montrait les dents, et rompait ses habits :
Et le pauvre menteur, élevant ses prières,
N’attristait que l’écho ; ses cris n’amenaient rien.
Tout riait, tout dansait au loin dans les bruyères :
 » Eh quoi ! pas un ami, dit-il, pas même un chien !  »
On ajoute, et vraiment, c’est pitié de le croire !
Qu’il serrait la brebis dans ses deux bras tremblants ;
Et, quand il vint en pleurs raconter son histoire,
On vit que ses deux bras étaient nus et sanglants.
 » Il ne ment pas, dit-on, il tremble ! il saigne ! il pleure !
Quoi ! c’est donc vrai, Colas ?  » Il s’appelait Colas.

 » Nous avons bien ri tout à l’heure ;
Et la brebis est morte ! elle est mangée…hélas !  »
On le plaignit. Un rustre, insensible à ses larmes.
Lui dit :  » Tu fus menteur, tu trompas notre effroi :
Or, s’il m’avait trompé, le menteur fût-il roi,
Me crierait vainement aux armes.  »

Et vous n’êtes pas roi, mon ange, et vous mentez !
Ici, pas un flatteur dont la voix vous abuse ;
Vous n’avez point d’excuse.
Quand vous aurez perdu tous les cours révoltés,
Vous ne direz qu’à moi votre souffrance amère,
Car on ne ment pas à sa mère.
Tout s’enfuira de vous, j’en pleurerai tout bas ;
Vous n’aurez plus d’amis, je n’aurai plus de joie :
Que ferons-nous alors ? Oh ! ne vous cachez pas !
Prenez un peu courage, enfant ; que je vous voie ;
Vous me touchez le coeur, j’y sens votre pardon ;
Allez, petit chéri, ne trompez plus personne ;
Soyez sage, aimez Dieu, priez qu’il vous pardonne ;
Il est père, il est bon !

Le Rossignol Aveugle

Pauvre exilé de l’air ! Sans ailes, sans lumière,Oh ! Comme on t’a fait malheureux !Quelle ombre impénétrable inonde ta paupière !Quel deuil est étendu sur tes chants douloureux !Innocent Bélisaire ! Une empreinte brûlanteDu jour sur ta prunelle a séché les couleurs,Et ta mémoire y roule incessamment des pleurs,Et tu ne sais pourquoi Dieu fit la nuit si lente !Et Dieu nous verse encor la nuit égale au jour.Non ! Ta nuit sans rayons n’est pas son triste ouvrage.Il ouvrit tout un ciel à ton vol plein d’amour,Et ton vol mutilé l’outrage !Par lui ton coeur éteint s’illumine d’espoir.Un éclair qu’il allume à ton horizon noirTe fait rêver de l’aube, ou des étoiles blanchesOu d’un reflet de l’eau qui glisse entre les branchesDes bois que tu ne peux plus voir !Et tu chantes les bois, puisque tu vis encore.Tu chantes : pour l’oiseau, respirer, c’est chanter.Mais quoi ! Pour moduler l’ennui qui te dévore,Sous le voile vivant qui te cache l’aurore,Combien d’autres accents te faut-il inventer !Un coeur d’oiseau sait-il tant de notes plaintives ?Ah ! Quand la liberté soufflait dans tes chansons,Qu’avec ravissement tes ailes incaptivesDans l’azur sans barrière emportaient ses leçons !Douce horloge du soir aux saules suspendue,Ton timbre jetait l’heure aux pâtres dispersés ;Mais le timbre égaré dans ta clarté perdueSonne toujours minuit sur tes chants oppressés.Tes chants n’éveillent plus la pâle primevèreQui meurt sans recevoir les baisers du soleil,Ni le souci fermé sous le doigt du sommeilQui se rouvre baigné d’une rosée amère ;Tu ne sais plus quel astre éclaire tes instants ;Tu bois, sans les compter, tes heures de souffrance ;Car la veille sans espéranceNe sent pas la fuite du temps !Tu ne vas plus verser ton hymne sur la rose,Ni retremper ta voix dans le feu qui l’arrose.Cette haleine d’encens, ce parfum tant aimé,C’est l’amour qui fermente au fond d’un coeur fermé ;Et ton coeur contre ta cageSe jette avec désespoir ;Et l’on rit du vain courageQui heurte ton esclavageSur un barreau sanglant que tu ne peux mouvoir.Du fond de ton sépulcre un cri lent et sonoreDénonce tes malheurs autre part entendus ;Ton oeil vide s’ouvre encorePour saluer une auroreQue l’homme n’éteindra plus !Ce jour que l’esclave envieDu moins changera son sort,Et je sais trop de la vie,Pour médire de la mort !Chante la liberté, prisonnier ! Dieu t’écoute.Allons ! Nous voici deux à chanter devant lui.J’ai su dire ma joie, et je sais aujourd’huiCe qu’un son douloureux te coûte !Chante pour tes bourreaux qui daignent te nourrir,Qui t’ont ravi des cieux la flamme épanouie :Tes cris font des accords, ton deuil les désennuie ;Si ta douleur s’enferme, ils te feront mourir !Chante donc ta douleur profonde,Ton désert au milieu du monde,Ton veuvage, ton abandon ;Dis, dis quelle amertume affreuseRend la liberté douloureusePour qui n’en sait plus que le nom !Dis qu’il fait froid dans ta pensée,Comme quand une voix glacéeSouffla sur le feu de mon coeurPour éteindre aussi la lumièreD’une espérance, la première,Que je prenais pour le bonheur !Laisse ton hymne désolée,Comme l’eau dans une vallée,S’épancher sur tes sombres jours,Et que l’espoir filtre toujoursAu fond de ta joie écoulée !

L’églantine

Églantine ! Humble fleur, comme moi solitaire,

Ne crains pas que sur toi j’ose étendre ma main.

Sans en être arrachée orne un moment la terre,

Et comme un doux rayon console mon chemin.

Quand les tièdes zéphirs s’endorment sous l’ombrage,

Quand le jour fatigué ferme ses yeux brûlants,

Quand l’ombre se répand et brunit le feuillage,

Par ton souffle, vers toi, guide mes pas tremblants.
Mais ton front, humecté par le froid crépuscule,

Se penche tristement pour éviter ses pleurs ;

Tes parfums sont enclos dans leur blanche cellule,

Et le soir a changé ta forme et tes couleurs.

Rose, console-toi ! Le jour qui va paraître,

Rouvrira ton calice à ses feux ranimé ;

Ta mourante auréole, il la fera renaître,

Et ton front reprendra son éclat embaumé.
Fleur au monde étrangère, ainsi que toi, dans l’ombre

Je me cache et je cède à l’abandon du jour ;

Mais un rayon d’espoir enchante ma nuit sombre :

Il vient de l’autre rive et j’attends son retour.

Les Cloches Du Soir

Quand les cloches du soir, dans leur lente volée

Feront descendre l’heure au fond de la vallée,

Si tu n’as pas d’amis ni d’amours près de toi,

Pense à moi ! Pense à moi !
Car les cloches du soir avec leur voix sonore

A ton coeur solitaire iront parler encore,

Et l’air fera vibrer ces mots autour de toi :

Aime moi ! Aime moi !
Si les cloches du soir éveillent les alarmes,

Demande au temps ému qui passe entre nos larmes,

Le temps dira toujours qu’il n’a trouvé que toi

Près de moi !
Quand les cloches du soir, si tristes dans l’absence,

Tinteront sur mon coeur ivre de ta présence,

Ah ! c’est le chant du ciel qui sonnera pour toi !

Pour toi et pour moi !
Quand les cloches du soir, qui bourdonne et qui pleure,

Ira parler de mort au seuil de ta demeure,

Songe qu’il reste encore une âme près de toi :

Pense à moi ! pense à moi !

Les Deux Ramiers

D’ou venez-vous, couple triste et charmant ?
Rien parmi nous ne vous appelle encore ;
Les jours d’avril n’ont qu’une pâle aurore,
Et nul abri pour l’amoureux tourment ;
Les blés frileux cachant leurs fronts timides,
Comme les fleurs, tremblent au veut du nord ;
Le lierre seul couvre les murs humides ;
Et l’hirondelle est toujours loin du port.

Vous deux, chassés par le malheur sans doute,
Et consolés du malheur par l’amour,
Pour échapper à quelque noir vautour,
De l’Orient vous avez fui la route.
Au toit prochain, je vous entends gémir ;
Ah ! vous souffrez je ne sais plus dormir !
Des vrais amans doux et discrets modèles,
J’ai vos douleurs; que n’ai-je aussi vos ailes !
Je volerais sur votre humble rempart ;
Tristes ramiers, j’irais, triste moi-même,
En souvenir d’un malheureux que j’aime,
Du peu que j’ai vous offrir une part.

Il erre seul et vous errez ensemble !
Dans vos baisers que votre exil est doux !
Le même sort vous frappe et vous rassemble ;
Oh ! que d’amants sont moins heureux que vous !
Venez tous deux, venez sur ma fenêtre
De votre soif étancher les ardeurs ;
Des cieux dorés, où l’amour vous fit naître,
Au toit du pauvre oubliez les splendeurs.
Que l’un de vous se hasarde à descendre ;
Le plus hardi doit guider le plus tendre ;
D’un cœur qui bat d’amour et de frayeur,
Pour un moment qu’il détache son cœur.
Voici du grain, voici de l’eau limpide,
Humble secours par mes mains répandu ;
Il soutiendra votre destin timide,
Si tout un jour vous l’avez attendu !

Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine,
Semez vos dons à mon cher voyageur !
Ne souffrez pas que quelque voix hautaine
Sur son front pur appelle la rougeur.
Que ma prière en tout lieu le devance ;
Dieu ! que pas un ne le nomme étranger !
Aidez son cœur à porter notre absence,
Et que parfois le temps lui soit léger !

Le Berceau D’hélène

Qu’a-t-on fait du bocage où rêva mon enfance ?
Oh ! je le vois toujours ! j’y voudrais être encor !
Au milieu des parfums j’y dormais sans défense,
Et le soleil sur lui versait des rayons d’or.
Peut-être qu’à cette heure il colore les roses,
Et que son doux reflet tremble dans le ruisseau.
Viens couler à mes pieds, clair ruisseau qui l’arroses ;
Sous tes flots transparents, montre-moi le berceau ;
Viens, j’attends ta fraîcheur, j’appelle ton murmure ;
J’écoute, réponds-moi !
Sur tes bords, où les fleurs se fanent sans culture,
Les fleurs ont besoin d’eau, mon cœur sèche sans toi.
Viens, viens me rappeler, dans ta course limpide,
Mes jeux, mes premiers jeux, si chers, si décevants,
Des compagnes d’Hélène un souvenir rapide,
Et leurs rires lointains, faibles jouets des vents.
Si tu veux caresser mon oreille attentive,
N’as-tu pas quelquefois, en poursuivant ton cours,
Lorsqu’elles vont s’asseoir et causer sur ta rive,
N’as-tu pas entendu mon nom dans leurs discours ?

Sur les roses peut-être une abeille s’élance :
Je voudrais être abeille et mourir dans les fleurs,
Ou le petit oiseau dont le nid s’y balance :
Il chante, elle est heureuse, et j’ai connu les pleurs.
Je ne pleurais jamais sous sa voûte embaumée ;
Une jeune Espérance y dansait sur mes pas :
Elle venait du ciel, dont l’enfance est aimée ;
Je dansais avec elle ; oh ! je ne pleurais pas !
Elle m’avait donné son prisme, don fragile !
J’ai regardé la vie à travers ses couleurs.
Que la vie était belle ! et, dans son vol agile,
Que ma jeune Espérance y répandait de fleurs !
Qu’il était beau l’ombrage où j’entendais les muses
Me révéler tout bas leurs promesses confuses ;
Où j’osais leur répondre, et de ma faible voix,
Bégayer le serment de suivre un jour leurs lois !
D’un souvenir si doux l’erreur évanouie
Laisse au fond de mon âme un long étonnement.
C’est une belle aurore à peine épanouie
Qui meurt dans un nuage ; et je dis tristement :
Qu’a-t-on fait du bocage où rêva mon enfance ?
Oh ! j’en parle toujours ! j’y voudrais être encor !
Au milieu des parfums j’y dormais sans défense,
Et le soleil sur lui versait des rayons d’or.

Mais au fond du tableau, cherchant des yeux sa proie,
J’ai vu… je vois encor s’avancer le Malheur.
Il errait comme une ombre, il attristait ma joie
Sous les traits d’un vieux oiseleur ;
Et le vieux oiseleur, patiemment avide,
Aux pièges, avant l’aube, attendait les oiseaux ;
Et le soir il comptait, avec un ris perfide,
Ses petits prisonniers tremblants sous les réseaux.
Est-il toujours bien cruel, bien barbare,
Bien sourd à la prière ? et, dans sa main avare,
Plutôt que de l’ouvrir,
Presse-t-il sa victime à la faire mourir ?
Ah ! Du moins, comme alors, puisse une jeune fille
Courir, en frappant l’air d’une tendre clameur,
Renvoyer dans les cieux la chantante famille,
Et tromper le méchant qui faisait le dormeur !
Dieu ! quand on le trompait, quelle était sa colère !
Il fallait fuir : des pleurs ne lui suffisaient pas ;
Ou, d’une pitié feinte exigeant le salaire,
Il pardonnait tout haut, il maudissait tout bas.
Au pied d’un vieux rempart, une antique chaumière
Lui servait de réduit ;
Il allait s’y cacher tout seul et sans lumière,
Comme l’oiseau de nuit.
Un soir, en traversant l’église abandonnée,
Sa voix nomma la Mort. Que sa voix me fit peur !
Je m’envolai tremblante au seuil où j’étais née,
Et j’entendis l’écho rire avec le trompeur.
 » Dis, qu’est-ce que la Mort ?  » demandai-je à ma mère.
 » — C’est un vieux oiseleur qui menace toujours.
Tout tombe dans ses rets, ma fille, et les beaux jours
S’éteignent sous ses doigts comme un souffle éphémère.  »

Je demeurai pensive et triste sur son sein.
Depuis, j’allai m’asseoir aux tombes délaissées :
Leur tranquille silence éveillait mes pensées ;
Y cueillir une fleur me semblait un larcin.
L’aquilon m’effrayait de ses soupirs funèbres.
La voix, toujours la voix, m’annonçait le Malheur ;
Et quand je l’entendais passer dans les ténèbres,
Je disais :  » C’est la Mort, ou le vieux oiseleur.  »

Mais tout change : l’autan fait place aux vents propices,
La nuit fait place au jour ;
La verdure, au printemps, couvre les précipices,
Et l’hirondelle heureuse y chante son retour :
Je revis le berceau, le soleil et les roses ;
Ruisseau, tu m’appelais, je m’élançai vers toi :
Je t’appelle à mon tour, clair ruisseau qui l’arroses ;
J’écoute, réponds-moi !
Qu’a-t-on fait du bocage où rêva mon enfance ?
Oh ! je le vois toujours ! j’y voudrais être encor !
Au milieu des parfums j’y dormais sans défense,
Et le soleil sur lui versait des rayons d’or !

La Première Heure De L’année

xxMinuit ! l’année expire ; et l’année est éclose.
Une reine nouvelle entre dans l’univers :
Reine enfant, dans ses mains que de hochets divers !
Que son sceptre est léger sur l’enfant qui repose !
Je voudrais l’être encor pour te voir plus longtemps,
Pour sentir ton berceau près de ma frêle vie,
Pour enchaîner ma trame à tes premiers instants,
Pour être de toi seul et charmée et suivie !
Au doux frémissement dont l’air est agité,
Aux ardentes lueurs que la lampe a jeté,
On dirait que le ciel entr’ouvre ma demeure ;
La jeune Année y tinte ; et, d’un vœu tourmenté,
Tu reviens avec moi goûter sa première heure !
D’une aile palpitante elle étend les ressorts ;
Ses jours, déjà comptés, couvent sous sa ceinture.
Qu’ils soient riches de fleurs, nos faciles trésors,
Nos parfums, seul encens dont j’aime la culture !

Après tant de contrainte, ô toi qui m’es rendu,
Dans le désordre heureux de la foule écoulée,
Que ta ruse est charmante ! et que j’en suis troublée !
Minuit nous frappe ensemble, et je n’ai rien perdu !
J’enlace dans tes bras à la fois deux années ;
Une chaîne de plus serre nos destinées !
Quel bonheur ! je la vois naître dans ton regard :
En l’écoutant venir tes vœux m’ont embrasée ;
J’ai salué du cœur ta rêveuse pensée ;
Et la force me manque à te dire : Il est tard.

Il n’est pas tard : Minuit ! Le timbre vibre encore ;
Écoute : c’est l’adieu d’un si doux souvenir !
Écoute : c’est l’espoir d’un si doux avenir !
Du temps pour les cœurs purs que la voix est sonore !
Comme il est plein d’amour en passant près de toi !
Il compte nos soupirs… Entends-tu comme moi ?
Ce qu’il t’a révélé voudras-tu me l’apprendre ?
Oui, viens ! d’autres que toi ne me font rien comprendre.
On croit mes jours troublés d’un triste égarement,
Et tu les as comblés d’espérance et de joie ;
Mais, pour oser répandre un si cher sentiment,
Il faut que je te parle, il faut que je te voie.
Dans tes bras je sais tout ; et demain tu viendras ;
Laisse-moi donc ce soir me sauver de tes bras.
Quand je t’attends, demain, c’est le nom de la vie ;
C’est le ciel sans mourir ; et tu réponds : Demain !
Tes yeux parlent sur moi, ta main est dans ma main ;
Ne promets rien de plus à mon âme ravie.
Que demander ? J’existe et j’aime ! Ah ! sans remord,
Reprends… si tu le peux, ton âme trop charmée :
Que faire d’un serment quand on se sent aimée ?
Quand on cesse de l’être, empêche-t-il la mort ?

Du feu de tes baisers ne sèche pas mes larmes :
Je te la dois cette heure où nous vivons tout bas :
Je ne donnerais pas ses furtives alarmes
Pour l’éternité même où tu ne serais pas,
Ne promets rien de plus ; forte est la destinée !
Va chercher le repos, il n’est pas en ce lieu ;
Va ! nous n’arrêtons pas la diligente année,
Par nos semblants d’adieux qui prolongent l’adieu.
Aime-la ! que demain sa couronne éphémère
Touche tes yeux fermés sous son premier sommeil !
Qu’elle apporte à ton cœur, dans le plus frais réveil,
Un souvenir d’enfance, un baiser de ta mère !
Ta mère ! et puis ta gloire ; et puis pas un regret.
Moi, si je n’ai plus d’heure à cette heure pareille,
Que son doux souvenir, penché vers mon oreille,
Jusqu’à mon dernier jour m’en reparle en secret !

Me voilà seule : il marche au pied de ma croisée ;
Comme un flambeau, sur lui, la lune s’est posée ;
Elle éclaire ses pas qu’il poursuit lentement :
Les bras tendus vers moi j’ai vu glisser son ombre.
Quelle nuit ! l’amour même enchante l’hiver sombre ;
Et l’heure qui s’oublie escorte mon amant !

Jeune Année ! aujourd’hui ne lui dis rien d’austère ;
Flatte-le de ma vie : il craint la mort pour moi,
Dis que pas un roseau ne tombera sous toi ;
Promets-lui… tous les biens qu’il souhaite à la terre,
Dis qu’un timbre éclatant, sur notre âge arrêté,
Frappera dans ton cours son âme généreuse ;
Dis que ton sein, fécond pour sa jeunesse heureuse,
Enfantera la liberté !

Je suis seule… et c’est Dieu qui juge la prière !
L’ingrat ! il n’a pensé qu’à moi seule aujourd’hui !
Dieu ! je voudrais vers vous remonter la première,
Pour vous la demander, et l’envoyer vers lui !

L’absence

Quand je me sens mourir du poids de ma pensée,
Quand sur moi tout mon sort assemble sa rigueur,
D’un courage inutile affranchie et lassée,
Je me sauve avec toi dans le fond de mon cœur !

Tu grondes ma tristesse, et, triste de mes larmes,
De tes plus doux accents tu me redis les charmes :
J’espère ! … car ta voix, plus forte que mon sort,
De mes chagrins profonds triomphe sans effort.

Je ne sais ; mais je crois qu’à tes regrets rendue,
Dans ces seuls entretiens tu m’as tout entendue.
Tu ne dis pas :  » Ce soir !  » Tu ne dis pas :  » Demain !  »
Non, mais tu dis :  » Toujours !  » en pleurant sur ma main.

L’amour

Vous demandez si l’amour rend heureuse ;

Il le promet, croyez-le, fût-ce un jour.

Ah ! pour un jour d’existence amoureuse,

Qui ne mourrait ? la vie est dans l’amour.
Quand je vivais tendre et craintive amante,

Avec ses feux je peignais ses douleurs :

Sur son portrait j’ai versé tant de pleurs,

Que cette image en paraît moins charmante.
Si le sourire, éclair inattendu,

Brille parfois au milieu de mes larmes,

C’était l’amour ; c’était lui, mais sans armes ;

C’était le ciel qu’avec lui j’ai perdu.
Sans lui, le coeur est un foyer sans flamme ;

Il brûle tout, ce doux empoisonneur.

J’ai dit bien vrai comme il déchire une âme :

Demandez-donc s’il donne le bonheur !
Vous le saurez : oui, quoi qu’il en puisse être,

De gré, de force, amour sera le maître ;

Et, dans sa fièvre alors lente à guérir,

vous souffrirez, ou vous ferez souffrir.
Dès qu’on l’a vu, son absence est affreuse ;

Dès qu’il revient, on tremble nuit et jour ;

Souvent enfin la mort est dans l’amour ;

Et cependant oui, l’amour rend heureuse !

L’arbrisseau

La tristesse est rêveuse, et je rêve souvent ;
La nature m’y porte, on la trompe avec peine :
Je rêve au bruit de l’eau qui se promène,
Au murmure du saule agité par le vent.
J’écoute : un souvenir répond à ma tristesse ;
Un autre souvenir s’éveille dans mon cœur :
Chaque objet me pénètre, et répand sa couleur
Sur le sentiment qui m’oppresse.
Ainsi le nuage s’enfuit,
Pressé par un autre nuage :
Ainsi le flot fuit le rivage,
Cédant au flot qui le poursuit.

J’ai vu languir, au fond de la vallée,
Un arbrisseau qu’oubliait le bonheur ;
L’aurore se levait sans éclairer sa fleur,
Et pour lui la nature était sombre et voilée.
Ses printemps ignorés s’écoulaient dans la nuit ;
L’amour jamais d’une fraîche guirlande
À ses rameaux n’avait laissé l’offrande :
Il fait froid aux lieux qu’Amour fuit.
L’ombre humide éteignait sa force languissante ;
Son front pour s’élever faisait un vain effort ;
Un éternel hiver, une eau triste et dormante
Jusque dans sa racine allaient porter la mort.

 » Hélas ! faut-il mourir sans connaître la vie !
Sans avoir vu des cieux briller les doux flambeaux !
Je n’atteindrai jamais de ces arbres si beaux
La couronne verte et fleurie !
Ils dominent au loin sur les champs d’alentour :
On dit que le soleil dore leur beau feuillage ;
Et moi, sous leur impénétrable ombrage,
Je devine à peine le jour !
Vallon où je me meurs, votre triste influence
A préparé ma chute auprès de ma naissance.
Bientôt, hélas ! je ne dois plus gémir !
Déjà ma feuille a cessé de frémir…
Je meurs, je meurs.  » Ce douloureux murmure
Toucha le dieu protecteur du vallon.
C’était le temps où le noir Aquilon
Laisse, en fuyant, respirer la nature.
 » Non, dit le dieu : qu’un souffle de chaleur
Pénètre au sein de ta tige glacée.
Ta vie heureuse est enfin commencée ;
Relève-toi, j’ai ranimé ta fleur.
Je te consacre aux nymphes des bocages ;
À mes lauriers tes rameaux vont s’unir,
Et j’irai quelque jour sous leurs jeunes ombrages
Chercher un souvenir.  »

L’arbrisseau, faible encor, tressaillit d’espérance ;
Dans le pressentiment il goûta l’existence ;
Comme l’aveugle-né, saisi d’un doux transport,
Voit fuir sa longue nuit, image de la mort,
Quand une main divine entr’ouvre sa paupière,
Et conduit à son âme un rayon de lumière :
L’air qu’il respire alors est un bienfait nouveau ;
Il est plus pur : il vient d’un ciel si beau !

Jeune Homme Irrité

Jeune homme irrité sur un banc d’école,

Dont le coeur encor n’a chaud qu’au soleil,

Vous refusez donc l’encre et la parole

À celles qui font le foyer vermeil ?

Savant, mais aigri par vos lassitudes,

Un peu furieux de nos chants d’oiseaux,

Vous nous couronnez de railleurs roseaux !

Vous serez plus jeune après vos études :

Quand vous sourirez,

Vous nous comprendrez.
Vous portez si haut la férule altière,

Qu’un géant plîrait sous son docte poids.

Vous faites baisser notre humble paupière,

Et nous flagellez à briser nos doigts.

Où prenez-vous donc de si dures armes ?

Qu’ils étaient méchants vos maîtres latins !

Mais l’amour viendra : roi de vos destins,

Il vous changera par beaucoup de larmes :

Quand vous pleurerez,

Vous nous comprendrez !
Ce beau rêve à deux, vous voudrez l’écrire.

On est éloquent dès qu’on aime bien ;

Mais si vous aimez qui ne sait pas lire,

L’amante à l’amant ne répondra rien.

Laissez donc grandir quelque jeune flamme

Allumant pour vous ses vagues rayons ;

Laissez-lui toucher plumes et crayons ;

L’esprit, vous verrez, fait du jour à l’âme :

Quand vous aimerez,

Vous nous comprendrez !

Au Sommeil

Image de la mort, effroi du tendre amour,
Sommeil, emporte au loin ce songe épouvantable !
La mort est dans l’adieu d’un ami véritable :
Ah ! ne m’avertis pas que l’on se quitte un jour !

Dans ton vol escorté de fantômes livides,
Va rendre, s’il se peut, la mémoire aux ingrats ;
Passe comme un miroir devant ces cœurs arides,
Et sous leurs traits hideux va leur tendre les bras !

Que l’avare, étendu dans son étroite couche,
Rêve une fausse clef près d’atteindre son or ;
Qu’il crie, et que sa voix meurt au fond de sa bouche,
Et qu’un bras invisible entr’ouvre son trésor !

Qu’il entende compter ses richesses cachées ;
Que la lampe expirante y jette sa lueur ;
Paralyse ses mains sur lui-même attachées,
Et qu’il tremble, inondé d’une froide sueur !

Va tromper des tyrans les pâles sentinelles,
Fais circuler la crainte autour de leurs rideaux ;
Dissipe les grandeurs qu’ils croyaient éternelles,
Et de pavots sanglants épaissis leurs bandeaux !

Force de ce palais l’enceinte inaccessible ;
Ose annoncer la mort au cœur d’un mauvais roi ;
Ordonne à ce cœur insensible
D’être au moins sensible à l’effroi !

Montre-lui la vengeance implacable, dans l’ombre,
Sous les traits d’un esclave armé de tous ses fers ;
Montre-lui le poignard au feu mourant et sombre
Des yeux qu’il fit pleurer : c’est le feu des enfers.

Que le beffroi s’ébranle, et tinte à son oreille
La fureur populaire et son nom abhorré ;
Que sa porte d’airain en tombant le réveille
Et qu’il ne puisse fuir par la peur égaré !

Mais laisse à l’amour pur des songes sans alarmes ;
Laisse au temps à dissoudre un nœud si doux, si fort !
Malheureux, quand l’amour daigne enchanter nos larmes,
On ne veut plus croire à la mort !