Pour Se Prendre Au Piège

C’est un restaurant comme les autres. Faut-il croire que je ne ressemble à personne ? Une grande femme, à côté de moi, bat des œufs avec ses doigts. Un voyageur pose ses vêtements sur une table et me tient tête. Il a tort, je ne connais aucun mystère, je ne sais même pas la signification du mot : mystère, je n’ai jamais rien cherché, rien trouvé, il a tort d’insister.
L’orage qui, par instants, sort de la brume me tourne les yeux et les épaules. L’espace a alors des portes et de fenêtres. Le voyageur me déclare que je ne suis plus le même. Plus le même ! Je ramasse les débris de toutes mes merveilles. C’est la grande femme qui m’a dit que ce sont des débris de merveilles, ces débris. Je les jette aux ruisseaux vivaces et pleins d’oiseaux. La mer, la calme mer est entre eux comme le ciel dans la lumière. Les couleurs aussi, si l’on me parle des couleurs, je ne regarde plus. Parlez-moi des formes, j’ai grand besoin d’inquiétude.
Grande femme, parle-moi des formes, ou bien je m’endors et je mène la grande vie, les mains prises dans la tête et la tête dans la bouche, dans la bouche bien close, langage intérieur.

Sans Rancune

Larmes des yeux, les malheurs des malheureux,

Malheurs sans intérêt et larmes sans couleurs.

Il ne demande rien, il n’est pas insensible,

Il est triste en prison et triste s’il est libre.
Il fait un triste temps, il fait une nuit noire

À ne pas mettre un aveugle dehors. Les forts

Sont assis, les faibles tiennent le pouvoir

Et le roi est debout près de la reine assise.
Sourires et soupirs, des injures pourrissent

Dans la bouche des muets et dans les yeux des lâches.
Ne prenez rien : ceci brûle, cela flambe !

Vos mains sont faites pour vos poches et vos fronts.
* * *
Une ombre

Toute l’infortune du monde

Et mon amour dessus

Comme une bête nue.

Silence De L’évangile

Nous dormons avec des anges rouges qui nous montrent le désert sans minuscules et sans les doux réveils désolés. Nous dormons. Une aile nous brise, évasion, nous avons des roues plus vieilles que les plumes envolées, perdues, pour explorer les cimetières de la lenteur, la seule luxure.
* * *
La bouteille que nous entourons des linges de nos blessures ne résiste à aucune envie. Prenons les cœurs, les cerveaux, les muscles de la rage, prenons les fleurs invisibles des blêmes jeunes filles et des enfants noués, prenons la main de la mémoire, fermons les yeux du souvenir, une théorie d’arbres délivrés par les voleurs nous frappe et nous divise, tous les morceaux sont bons. Qui les rassemblera : la terreur, la souffrance ou le dégoût ?
* * *
Dormons, mes frères. Le chapitre inexplicable est devenu incompréhensible. Des géants passent en exhalant des plaintes terribles, des plaintes de géant, des plaintes comme l’aube vent en pousser, l’aube qui ne peut plus se plaindre, depuis le temps, mes frères, depuis le temps.

Ta Foi

Suis-je autre chose que ta force ?

Ta force dans tes bras,

Ta tête dans tes bras,

Ta force dans le ciel décomposé,

Ta tête lamentable,

Ta tête que je porte.

Tu ne joueras plus avec moi,

Héroïne perdue,

Ma force bouge dans tes bras.

Perspective

Un millier de sauvages

S’apprêtent à combattre.

Ils ont des armes,

Ils ont leur cœur, grand cœur,

Et s’alignent avec lenteur

Devant un millier d’arbres verts

Qui, sans en avoir l’air,

Tiennent encore à leur feuillage.

Mascha Riait Aux Anges

L’heure qui tremble au front du temps tout embrouillé
Un bel oiseau léger plus vif qu’une poussière

Traîne sur un miroir un cadavre sans tête

Des boules de soleil adoucissent ses ailes

Et le vent de son vol affole la lumière
Le meilleur a été découvert loin d’ici.

Nudité De La Vérité

Je le sais bien.
Le désespoir n’a pas d’ailes,

L’amour non plus,

Pas de visage,

Ne parlent pas,

Je ne bouge pas,

Je ne les regarde pas,

Je ne leur parle pas

Mais je suis bien aussi vivant que mon amour et que mon désespoir.

La Bénédiction

À l’aventure, en barque, au nord.

Dans la trompette des oiseaux

Les poissons dans leur élément.
L’homme qui creuse sa couronne

Allume un brasier dans la cloche,

Un beau brasier-nid-de-fourmis.
Et le guerrier bardé de fer

Que l’on fait rôtir à la broche

Apprend l’amour et la musique.

La Malédiction

Un aigle, sur un rocher, contemple l’horizon béat. Un aigle défend le mouvement des sphères. Couleurs douces de la charité, tristesse, lueurs sur les arbres décharnés, lyre en étoile d’araignée, les hommes qui sous tous les cieux se ressemblent sont aussi bêtes sur la terre qu’au ciel. Et celui qui traîne un couteau dans les herbes hautes, dans les herbes de mes yeux, de mes cheveux et de mes rêves, celui qui porte dans ses bras tous les signes de l’ombre, est tombé, tacheté d’azur, sur les fleurs à quatre couleurs.

L’amoureuse

Elle est debout sur mes paupières

Et ses cheveux sont dans les miens,

Elle a la forme de mes mains,

Elle a la couleur de mes yeux,

Elle s’engloutit dans mon ombre

Comme une pierre sur le ciel.
Elle a toujours les yeux ouverts

Et ne me laisse pas dormir.

Ses rêves en pleine lumière

Font s’évaporer les soleils,

Me font rire, pleurer et rire,

Parler sans avoir rien à dire.

Le Jeu De Construction

à Raymond Roussel.

L’homme s’enfuit, le cheval tombe,

La porte ne peut pas s’ouvrir,

L’oiseau se tait, creusez sa tombe,

Le silence le fait mourir.
Un papillon sur une branche

Attend patiemment l’hiver,

Son cœur est lourd, la branche penche,

La branche se plie comme un ver.
Pourquoi pleurer la fleur séchée

Et pourquoi pleurer les lilas ?

Pourquoi pleurer la rose d’ambre ?
Pourquoi pleurer la pensée tendre ?

Pourquoi chercher la fleur cachée

Si l’on n’a pas de récompense ?
— Mais pour ça, ça et ça.

Le Sourd Et L’aveugle

Gagnerons-nous la mer avec des cloches

Dans nos poches, avec le bruit de la mer

Dans la mer, ou bien serons-nous les porteurs

D’une eau plus pure et silencieuse ?
L’eau se frottant les mains aiguise des couteaux.

Les guerriers ont trouvé leurs armes dans les flots

Et le bruit de leurs coups est semblable à celui

Des rochers défonçant dans la nuit les bateaux.
C’est la tempête et le tonnerre. Pourquoi pas le silence

Du déluge, car nous avons en nous tout l’espace rêvé

Pour le plus grand silence et nous respirerons

Comme le vent des mers terribles, comme le vent
Qui rampe lentement sur tous les horizons.

L’égalité Des Sexes

Tes yeux sont revenus d’un pays arbitraire

Où nul n’a jamais su ce que c’est qu’un regard

Ni connu la beauté des yeux, beauté des pierres,

Celle des gouttes d’eau, des perles en placards,
Des pierres nues et sans squelette, ô ma statue.

Le soleil aveuglant te tient lieu de miroir

Et s’il semble obéir aux puissance du soir

C’est que ma tête est close, ô statue abattue
Par mon amour et par mes ruses de sauvage.

Mon désir immobile est ton dernier soutien

Et je t’emporte sans bataille, ô mon image,

Rompue à ma faiblesse et prise dans mes liens.

Les Petits Justes

I
Sur la maison du rire

Un oiseau rit dans ses ailes.

Le monde est si léger

Qu’il n’est plus à sa place

Et si gai

Qu’il ne lui manque rien.
II
Pourquoi suis-je si belle ?

Parce que mon maître me lave.
III
Avec tes yeux je change comme avec les lunes

Et je suis tour à tour et de plomb et de plume,

Une eau mystérieuse et noire qui t’enserre

Ou bien dans tes cheveux ta légère victoire.
IV
Une couleur madame, une couleur monsieur,

Une aux seins une aux cheveux,

La bouche des passions

Et si vous voyez rouge

La plus belle est ? vos genoux.
V
À faire rire la certaine,

Était-elle en pierre ?

Elle s’effondra.
VI
Le monstre de la fuite hume même les plumes

De cet oiseau roussi par le feu du fusil.

Sa plainte vibre tout le long d’un mur de larmes

Et les ciseaux des yeux coupent la mélodie

Qui bourgeonnaient déj? dans le cœur du chasseur.
VII
La nature s’est prise au filet de ta vie.

L’arbre, ton ombre, montre sa chair nue : le ciel.

Il a la voix du sable et les gestes du vent

Et tout ce que tu dis bouge derrière toi.
VIII
Elle se refuse toujours à comprendre, à entendre,

Elle rit pour cacher sa terreur d’elle-même.

Elle a toujours marché sous les arches des nuits

Et partout où elle a passé

Elle a laissé

L’empreinte des choses brisées.
IX
Sur ce ciel délabré, sur ces vitres d’eau douce,

Quel visage viendra, coquillage sonore,

Annoncer que la nuit de l’amour touche au jour,

Bouche ouverte liée ? la bouche fermée.
X
Inconnue, elle était ma forme préférée,

Celle qui m’enlevait le souci d’être un homme,

Et je la vois et je la perds et je subis

Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide.
XI
Les hommes qui changent et se ressemblent

Ont, au cours de leurs jours, toujours fermé les yeux

Pour dissiper la brume de dérision

Etc.

L’habitude

Toutes mes petites amies sont bossues :

Elles aiment leur mère.

Tous mes animaux sont obligatoires,

Ils ont des pieds de meuble

Et des mains de fenêtre.

Le vent se déforme,

Il lui faut un habit sur mesure,

Démesuré.

Voilà pourquoi

Je dis la vérité sans la dire.