La Victoire

L’oeil terrible d’un dieu s’est ouvert à mon front :

Que je vois bien la vie au fond de ma blessure !

Et comme un loup marqué de honteuses morsures,

Je porte, clair regard, le faix de tes rayons.
– J’ai cherché ma patrie avec sincérité

Dans ses villes, son ciel, ses champs et ses navires.

– Mais rien ne vaut la chambre où je fais de ma lyre

Le silence pleuvoir avec limpidité.

Le Sage Humilié

J’ai abîmé l’enfant de votre coeur

(Y fallait-il cette présence triste ?)

Mais, évadé, sourire sans grandeur,

Comment prouver que tout ce Monde existe ?
– Et toi, mon corps, enfant que j’abandonne,

Par tous tes sens tu montres des désirs !

– Et toi, Sagesse, un poète s’étonne

Que pour si peu l’on vienne t’endormir.
Si Dieu est mort dans les hommes qui rient,

Nécessité, tu protèges nos arts.
Tant pis ! Je suis enchanté de ma Vie,

– Et je m’étire au milieu du brouillard.

Mon Corps

Corps violent, redoutable, honteux,

Corps de poète habitué aux larmes,

Qui te secoue ainsi, qui te désarme ?

(Bruxelles dort orné de mille feux)
Dans le pays de la bonne souffrance

(Rappelle-toi cette maison des champs)

Archange infirme ivre de ton silence,

N’attendais-tu qu’un amour plus pressant ?
On connaît bien le gouffre où je me penche,

La Muse morte y couche entre ses dieux.
Regardez tous (c’est une page blanche)

Et enterrez les poètes chez eux.

Mon Pays

La Ville est dans ma chambre

Ce fauteuil est un port.

Avez-vous vu mes lampes

Mes mâts et mes bateaux ?
Le tabac et les vagues

Chantantes du ciel noir,

Le jeu, le bruit des algues

Aux vitres, mes miroirs,
Tout m’y plaît, m’y agrée :

J’y respire un bon air

Léger comme un beau vers.
Ô ville ravagée

Restez dans ma maison

Qui n’a qu’une saison.

Mort D’un Dieu

On meurt dans la pluie.

La Douleur du Nord

Aime ce décor

En saisons pourries.
Pégase y est mort

Une nuit de pluie.

Pourquoi, Poésie,

Ce cri vers le Nord ?
Les ailes cassées

Dans des cheminées

Saigne l’ange lourd :
Ô ville épuisée

Qui t’es couronnée

Du corps de l’Amour.

Découverte De L’évidence

La vie est simple. Je dis

Que nous ignorons sa grâce,

Masque transparent, visage

Ridicule, tu souris.
Toi, frère des champs, merci :

La vie est à ton image.

Parle donc, pour être un sage.

Soyons plus forts que l’ennui.
J’enferme les vieilles Muses,

Car ces filles ont des ruses

Terribles et sans beauté.
Vite en cage ! Moi, j’existe

Et je vois avec fierté

Qu’on ne saurait être triste

Aux jardins que j’ai plantés.

Guérison

Le gazon nourri des vertes banlieues,

Ma forêt d’amour aux chemins vernis,

Sont tout pénétrés d’une pâte bleue

– D’un azur solide où planter des nids.
Fuyons les pays que leur gloire encombre

(Quel désert superbe on ferait ici)

Nous irons au bois fouler le décombre

De tout ce laurier cher à mes amis
Il faut mettre au vert notre poétique.

Ne te grise plus de métaphysique,

Laisse épanouir ton corps triomphant.
Tout s’arrangera si tu es bien ivre !

Muse des taillis qui ris de mes livres,

Allons dans les bois te faire un enfant.

J’ai Bu Du Rhum

Joie ardente, corps nouveau

Hors des vagues de la danse

Vive enfin ta violence

Ton orgueil et tes sursauts !
Ah, mon plaisir ! Il te faut

Adorer avec silence,

Tout cet été qui s’élance

Qui s’épuise dans les eaux !
C’est le rôle de ma vie :

Miracle ! Je simplifie

Jusqu’aux songes de l’Éther,
Et d’une cime enflammée

Voici ma terre sacrée

Belle comme un oeil ouvert !

Art Poétique

Je fis ce masque pour mes frères

Avec l’or que j’avais volé

(Dieu des chanteurs, ami sévère)

A ma vieille sincérité.
Que leurs dédains m’ont réjoui !
– Toute ma vie agenouillée.

Un dieu s’y est épanoui

Comme une rivière emportée.
On peut revivre ! On peut se taire
Ô éternité sans recours

Selon ta flamme solitaire

Ma lyre a dit ce mot d’amour.

Connaissance De L’ivresse

Ô douleur chevelue adossée au comptoir

Du vieux cabaret où je fume

Belle dame dorée emprisonnant le soir

Dans cette lyre qui s’allume
Dans la flûte de Pan que forment rayonnantes

Les limonades, les liqueurs,

A l’aimable madère et aux honteuses menthes

Vos yeux empruntent des couleurs.
Madame ma douleur d’alcool auréolée

Lève de paresseuses mains

Reverrons-nous enfin ce corps dans la fumée ?
– Cependant qu’aux lueurs du vin

Une Muse déjà mortellement blessée

S’enivre et hurle comme un chien.

Construction

Sortons. J’ai entendu des Dryades profondes,

Lamentantes redire aux hommes de l’été

(Comme de grandes eaux amoureuses qui grondent)

Quel amour il faudrait à leur avidité.
Est-ce vous sur ce banc ma Muse vagabonde,

Coudes au corps, les mains ouvertes, l’air brisé ?

Je garde aux dents le goût de vos fourrures blondes,

Je me noue à vos bras, lierre, dieu naufragé.
Bruxelles réjouit d’un amour tendre et terne

Ses faubourgs bourdonnants ainsi que des citernes.

Moi je me crée une Ève avec solennité.
Cette épouse est debout et mes lampes s’enflamment !

Viens, toi que forme seule entre toutes les femmes

L’équilibre sans fin d’un poème achevé.