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Au soir de la folie, nu et clair,

L’espace entre les choses a la forme de mes paroles,

La forme des paroles d’un inconnu,

D’un vagabond qui dénoue la ceinture de sa gorge

Et qui prend les échos au lasso.
Entre des arbres et des barrières,

Entre des murs et des mâchoires,

Entre ce grand oiseau tremblant

Et la colline qui l’accable,

L’espace a la forme de mes regards.
Mes yeux sont inutiles,

Le règne de la poussière est fini,

La chevelure de la route a mis son manteau rigide,

Elle ne fuit plus, je ne bouge plus,

Tous les ponts sont coupés, le ciel n’y passera plus,

Je peux bien n’y plus voir.

Le monde se détache de mon univers

Et, tout au sommet des batailles,

Quand la saison du sang se fane dans mon cerveau,

Je distingue le jour de cette clarté d’homme

Qui est la mienne,

Je distingue le vertige de la liberté,

La mort de l’ivresse,

Le sommeil du rêve,
Ô reflets sur moi-même ! ô mes reflets sanglants !

Pablo Picasso

Les armes du sommeil ont creusé dans la nuit

Les sillons merveilleux qui séparent nos têtes.

À travers le diamant, toute médaille est fausse,

Sous le ciel éclatant, la terre est invisible.
Le visage du cœur a perdu ses couleurs

Et le soleil nous cherche et la neige est aveugle.

Si nous l’abandonnons, l’horizon a des ailes

Et nos regards au loin dissipent les erreurs.

Paris Pendant La Guerre

Amoureux d’une statue.

Les bêtes qui descendent des faubourgs en feu,

Les oiseaux qui secouent leurs plumes meurtrières,

Les terribles ciels jaunes, les nuages tout nus

Ont, en toute saison, fêté cette statue.
Elle est belle, statue vivante de l’amour.

Ô neige de midi, soleil sur tous les ventres,

Ô flammes du sommeil sur un visage d’ange

Et sur toutes les nuits et sur tous les visages.
Silence. Le silence éclatant de ses rêves

Caresse l’horizon. Ses rêves sont les nôtres

Et les mains de désir qu’elle impose à son glaive

Enivrent d’ouragans le monde délivré.

Leurs Yeux Toujours Purs

Jours de lenteur, jours de pluie,

Jours de miroirs brisés et d’aiguilles perdues,

Jours de paupières closes à l’horizon des mers,

D’heures toutes semblables, jours de captivité,
Mon esprit qui brillait encore sur les feuilles

Et les fleurs, mon esprit est nu comme l’amour,

L’aurore qu’il oublie lui fait baisser la tête

Et contempler son corps obéissant et vain.
Pourtant j’ai vu les plus beaux yeux du monde,

Dieux d’argent qui tenaient des saphirs dans leurs mains,

De véritables dieux, des oiseaux dans la terre

Et dans l’eau, je les ai vus.
Leurs ailes sont les miennes, rien n’existe

Que leur vol qui secoue ma misère,

Leur vol d’étoile et de lumière (1)

Leur vol de terre, leur vol de pierre

Sur les flots de leurs ailes,
Ma pensée soutenue par la vie et la mort

La Courbe De Tes Yeux Fait Le Tour De Mon Cœur

La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,

Un rond de danse et de douceur,

Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,

Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu

C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,

Roseaux du vent, sourires parfumés,

Ailes couvrant le monde de lumière,

Bateaux chargés du ciel et de la mer,

Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores

Qui gît toujours sur la paille des astres,

Comme le jour dépend de l’innocence

Le monde entier dépend de tes yeux purs

Et tout mon sang coule dans leurs regards.

La Nuit

Caresse l’horizon de la nuit, cherche le cœur de jais que l’aube recouvre de chair. Il mettrait dans tes yeux des pensées innocentes, des flammes, des ailes et des verdures que le soleil n’invente pas.
Ce n’est pas la nuit qui te manque, mais sa puissance.

Le Miroir D’un Moment

Il dissipe le jour,

Il montre aux hommes les images déliées de l’apparence,

Il enlève aux hommes la possibilité de se distraire.

Il est dur comme la pierre,

La pierre informe,

La pierre du mouvement et de la vue,

Et son éclat est tel que toutes les armures, tous les masques en sont faussés.

Ce que la main a pris dédaigne même de prendre la forme de la main,

Ce qui a été compris n’existe plus,

L’oiseau s’est confondu avec le vent,

Le ciel avec sa vérité,

L’homme avec sa réalité.

Entre Peu D’autres

à Philippe Soupault.

Ses yeux ont tout un ciel de larmes.

Ni ses paupières ni ses mains

Ne sont une nuit suffisante

Pour que la douleur s’y cache.
Il ira demander

Au Conseil des Visages

S’il est encore capable

De chasser sa jeunesse
Et d’être dans la plaine

Le pilote du vent.

C’est une affaire d’expérience :

Il prend sa vie par le milieu.
Seuls, les plateaux de la balance

Fin Des Circonstances

Un bouquet tout défait brûle les coqs des vagues

Et le plumage entier de la perdition

Rayonne dans la nuit et dans la mer du ciel.

Plus d’horizon, plus de ceinture,

Les naufragés, pour la première fois, font des gestes qui ne les soutiennent pas.

Tout se diffuse, rien ne s’imagine plus.

Georges Braque

Un oiseau s’envole,

II rejette les nues comme un voile inutile,

II n’a jamais craint la lumière,

Enfermé dans son vol,

II n’a jamais eu d’ombre.
Coquilles des moissons brisées par le soleil.

Toutes les feuilles dans les bois disent oui,

Elles ne savent dire que oui,

Toute question, toute réponse

Et la rosée coule au fond de ce oui.
Un homme aux yeux légers décrit le ciel d’amour.

Il en rassemble les merveilles

Comme des feuilles dans un bois,

Comme des oiseaux dans leurs ailes

Et des hommes dans le sommeil.

Joan Miró

Soleil de proie prisonnier de ma tête,

Enlève la colline, enlève la forêt.

Le ciel est plus beau que jamais.
Les libellules des raisins

Lui donnent des formes précises

Que je désigne d’un geste.
Nuages du premier jour,

Nuages insensibles et que rien n’autorise,

Leurs graines brûlent

Dans les feux de paille de mes regards.
À la fin, pour se couvrir d’une aube

Il faudra que le ciel soit aussi pur que la nuit.

Absences

I
La plate volupté et le pauvre mystère

Que de n’être pas vu.
Je vous connais, couleur des arbres et des villes,

Entre nous est la transparence de coutume

Entre les regards éclatants.

Elle roule sur pierres

Comme l’eau se dandine.

D’un côté de mon cœur des vierges s’obscurcissent,

De l’autre la main douce est au flanc des collines.

La courbe de peu d’eau provoque cette chute,

Ce mélange de miroirs.

Lumières de précision, je ne cligne pas des yeux,

Je ne bouge pas,

Je parle

Et quand je dors

Ma gorge est une bague à l’enseigne de tulle.
II
Je sors au bras des ombres,

Je suis au bas des ombres,

Seul.
La pitié est plus haut et peut bien y rester,

La vertu se fait l’aumône de ses seins

Et la grâce s’est prise dans les filets de ses paupières.

Elle est plus belle que les figures des gradins,

Elle est plus dure,

Elle est en bas avec les pierres et les ombres.

Je l’ai rejointe.
C’est ici que la clarté livre sa dernière bataille.

Si je m’endors, c’est pour ne plus rêver.

Quelles seront alors les armes de mon triomphe ?

Dans mes yeux grands ouverts le soleil fait les joints,

Ô jardin de mes yeux !

Tous les fruits sont ici pour figurer des fleurs,

Des fleurs de la nuit,

Une fenêtre sans feuillage

S’ouvre soudain dans son visage.

Où poserai-je mes lèvres, nature sans rivage ?
Une femme est plus belle que le monde où je vis

Et je ferme les yeux.

Je sors au bras des ombres,

Je suis au bas des ombres

Et des ombres m’attendent.

Arp

Tourne sans reflets aux courbes sans sourires des ombres à moustaches, enregistre les murmures de la vitesse, la terreur minuscule, cherche sous des cendres froides les plus petits oiseaux, ceux qui ne ferment jamais leurs ailes, résiste au vent.

Celle De Toujours, Toute

Si je vous dis :  » j’ai tout abandonné  »

C’est qu’elle n’est pas celle de mon corps,

Je ne m’en suis jamais vanté,

Ce n’est pas vrai

Et la brume de fond où je me meus

Ne sait jamais si j’ai passé.
L’éventail de sa bouche, le reflet de ses yeux,

Je suis le seul à en parler,

Je suis le seul qui soit cerné

Par ce miroir si nul où l’air circule à travers moi

Et l’air a un visage, un visage aimé,

Un visage aimant, ton visage,

À toi qui n’as pas de nom et que les autres ignorent,

La mer te dit : sur moi, le ciel te dit : sur moi,

Les astres te devinent, les nuages t’imaginent

Et le sang répandu aux meilleurs moments,

Le sang de la générosité

Te porte avec délices.
Je chante la grande joie de te chanter,

La grande joie de t’avoir ou de ne pas t’avoir,

La candeur de t’attendre, l’innocence de te connaitre,

Ô toi qui supprimes l’oubli, l’espoir et l’ignorance,

Qui supprimes l’absence et qui me mets au monde,

Je chante pour chanter, je t’aime pour chanter

Le mystère où l’amour me crée et se délivre.
Tu es pure, tu es encore plus pure que moi-même.