L’esprit De Dieu

Le feu divin qui nous consume

Ressemble à ces feux indiscrets

Qu’un pasteur imprudent allume

Aux bord de profondes forêts;

Tant qu’aucun souffle ne l’éveille,

L’humble foyer couve et sommeille ;

ais s’il respire l’aquilon,

Tout à coup la flamme engourdie

S’enfle, déborde; et l’incendie

Embrase un immense horizon !
O mon âme, de quels rivages

Viendra ce souffle inattendu ?

Serait-ce un enfant des orages ?

Un soupir à peine entendu ?

Viendra-t-il, comme un doux zéphyre,

ollement caresser ma lyre,

Ainsi qu’il caresse une fleur ?

Ou sous ses ailes frémissantes,

Briser ses cordes gémissantes

Du cri perçant de la douleur ?
Viens du couchant ou de l’aurore !

Doux ou terrible au gré du sort,

Le sein généreux qui t’implore

Brave la souffrance ou la mort !

Aux coeurs altérés d’harmonie

Qu’importe le prix du génie ?

Si c’est la mort, il faut mourir !

On dit que la bouche d’Orphée,

Par les flots de l’Ebre étouffée,

Rendit un immortel soupir !
ais soit qu’un mortel vive ou meure,

Toujours rebelle à nos souhaits,

L’esprit ne souffle qu’à son heure,

Et ne se repose jamais !

Préparons-lui des lèvres pures,

Un oeil chaste, un front sans souillures,

Comme, aux approches du saint lieu,

Des enfants, des vierges voilées,

Jonchent de roses effeuillées

La route où va passer un Dieu !
Fuyant des bords qui l’ont vu naître,

De Jéthro l’antique berger

Un jour devant lui vit paraître

Un mystérieux étranger ;

Dans l’ombre, ses larges prunelles

Lançaient de pâles étincelles,

Ses pas ébranlaient le vallon ;

Le courroux gonflait sa poitrine,

Et le souffle de sa narine

Résonnait comme l’aquilon !
Dans un formidable silence

Ils se mesurent un moment ;

Soudain l’un sur l’autre s’élance,

Saisi d’un même emportement :

Leurs bras menaçants se replient,

Leurs fronts luttent, leurs membres crient,

Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;

Comme un chêne qu’on déracine

Leur tronc se balance et s’incline

Sur leurs genoux entrelacés !
Tous deux ils glissent dans la lutte,

Et Jacob enfin terrassé

Chancelle, tombe, et dans sa chute

Entraîne l’ange renversé :

Palpitant de crainte et de rage,

Soudain le pasteur se dégage

Des bras du combattant des cieux,

L’abat, le presse, le surmonte,

Et sur son sein gonflé de honte

Pose un genou victorieux !
ais, sur le lutteur qu’il domine,

Jacob encor mal affermi,

Sent à son tour sur sa poitrine

Le poids du céleste ennemi !

Enfin, depuis les heures sombres

Où le soir lutte avec les ombres,

Tantôt vaincu, tantôt vainqueur,

Contre ce rival qu’il ignore

Il combattit jusqu’à l’aurore

Et c’était l’esprit du Seigneur !
Ainsi dans les ombres du doute

L’homme, hélas! égaré souvent,

Se trace à soi-même sa route,

Et veut voguer contre le vent ;

ais dans cette lutte insensée,

Bientôt notre aile terrassée

Par le souffle qui la combat,

Sur la terre tombe essoufflée

Comme la voile désenflée

Qui tombe et dort le long du mât.
Attendons le souffle suprême ;

Dans un repos silencieux ;

Nous ne sommes rien de nous-même

Qu’un instrument mélodieux !

Quand le doigt d’en haut se retire,

Restons muets comme la lyre

Qui recueille ses saints transports

Jusqu’à ce que la main puissante

Touche la corde frémissante

Où dorment les divins accords !

Sapho

L’aurore se levait, la mer battait la plage ;

Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,

Et près d’elle, à genoux, les filles de Lesbos

Se penchaient sur l’abîme et contemplaient les flots :
Fatal rocher, profond abîme !

Je vous aborde sans effroi !

Vous allez à Vénus dérober sa victime :

J’ai méconnu l’amour, l’amour punit mon crime.

Ô Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !

Vois-tu de quelles fleurs j’ai couronné ma tête ?

Vois : ce front, si longtemps chargé de mon ennui,

Orné pour mon trépas comme pour une fête,

Du bandeau solennel étincelle aujourd’hui !
On dit que dans ton sein mais je ne puis le croire !

On échappe au courroux de l’implacable Amour ;

On dit que, par tes soins, si l’on renaît au jour,

D’une flamme insensée on y perd la mémoire !

Mais de l’abîme, ô dieu ! quel que soit le secours,

Garde-toi, garde-toi de préserver mes jours !

Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices

Un oubli passager, vain remède à mes maux !

J’y viens, j’y viens trouver le calme des tombeaux !

Reçois, ô roi des mers, mes joyeux sacrifices !

Et vous, pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?

Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos !
Importuns souvenirs, me suivrez-vous sans cesse ?

C’était sous les bosquets du temple de Vénus ;

Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,

Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse :

Aux pieds de ses autels, soudain je t’aperçus !

Dieux ! quels transports nouveaux ! ô dieux ! comment décrire

Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ?

Ma langue se glaça, je demeurais sans voix,

Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre !

Non: jamais aux regards de l’ingrate Daphné

Tu ne parus plus beau, divin fils de Latone ;

Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,

Le jeune dieu de l’Inde, en triomphe traîné,

N’apparut plus brillant aux regards d’Erigone.

Tout sortit de lui seul je me souvins, hélas !

Sans rougir de ma flamme, en tout temps, à toute heure,

J’errais seule et pensive autour de sa demeure.

Un pouvoir plus qu’humain m’enchaînait sur ses pas !

Que j’aimais à le voir, de la foule enivrée,

Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,

Lancer le disque au loin, d’une main assurée,

Et sur tous ses rivaux l’emporter dans nos jeux !

Que j’aimais à le voir, penché sur la crinière

D’un coursier de I’EIide aussi prompt que les vents,

S’élancer le premier au bout de la carrière,

Et, le front couronné, revenir à pas lents !

Ah ! de tous ses succès, que mon âme était fière !

Et si de ce beau front de sueur humecté

J’avais pu seulement essuyer la poussière

Ô dieux ! j’aurais donné tout, jusqu’à ma beauté,

Pour être un seul instant ou sa soeur ou sa mère !

Vous, qui n’avez jamais rien pu pour mon bonheur !

Vaines divinités des rives du Permesse,

Moi-même, dans vos arts, j’instruisis sa jeunesse ;

Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,

Ces chants qui m’ont valu les transports de la Grèce :

Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,

Malheureuse Sapho ! n’ont pu fléchir son coeur,

Et son ingratitude a payé ta tendresse !
Redoublez vos soupirs ! redoublez vos sanglots !

Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !
Si l’ingrat cependant s’était laissé toucher !

Si mes soins, si mes chants, si mes trop faibles charmes

A son indifférence avaient pu l’arracher !

S’il eût été du moins attendri par mes larmes !

Jamais pour un mortel, jamais la main des dieux

N’aurait filé des jours plus doux, plus glorieux !

Que d’éclat cet amour eût jeté sur sa vie !

Ses jours à ces dieux même auraient pu faire envie !

Et l’amant de Sapho, fameux dans l’univers,

Aurait été, comme eux, immortel dans mes vers !

C’est pour lui que j’aurais, sur tes autels propices,

Fait fumer en tout temps l’encens des sacrifices,

Ô Vénus ! c’est pour lui que j’aurais nuit et jour

Suspendu quelque offrande aux autels de l’Amour !

C’est pour lui que j’aurais, durant les nuits entières

Aux trois fatales soeurs adressé mes prières !

Ou bien que, reprenant mon luth mélodieux ,

J’aurais redit les airs qui lui plaisaient le mieux !

Pour lui j’aurais voulu dans les jeux d’Ionie

Disputer aux vainqueurs les palmes du génie !

Que ces lauriers brillants à mon orgueil offerts

En les cueillant pour lui m’auraient été plus chers !

J’aurais mis à ses pieds le prix de ma victoire,

Et couronné son front des rayons de ma gloire.
Souvent à la prière abaissant mon orgueil,

De ta porte, ô Phaon ! j’allais baiser le seuil.

Au moins, disais-je, au moins, si ta rigueur jalouse

Me refuse à jamais ce doux titre d’épouse,

Souffre, ô trop cher enfant, que Sapho, près de toi,

Esclave si tu veux, vive au moins sous ta loi !

Que m’importe ce nom et cette ignominie !

Pourvu qu’à tes côtés je consume ma vie !

Pourvu que je te voie, et qu’à mon dernier jour

D’un regard de pitié tu plaignes tant d’amour’

Ne crains pas mes périls, ne crains pas ma faiblesse ;

Vénus égalera ma force à ma tendresse.

Sur les flots, sur la terre, attachée à tes pas,

Tu me verras te suivre au milieu des combats ;

Tu me verras, de Mars affrontant la furie,

Détourner tous les traits qui menacent ta vie,

Entre la mort et toi toujours prompte à courir,..

Trop heureuse pour lui si j’avais pu mourir !
 » Lorsque enfin, fatigué des travaux de Bellone,

 » Sous la tente au sommeil ton âme s’abandonne,

 » Ce sommeil, ô Phaon ! qui n’est plus fait pour moi,

 » Seule me laissera veillant autour de toi !

 » Et si quelque souci vient rouvrir ta paupière,

 » Assise à tes côtés durant la nuit entière,

 » Mon luth sur mes genoux soupirant mon amour,

 » Je charmerai ta peine en attendant le jour !
Je disais; et les vents emportaient ma prière !

L’écho répétait seul ma plainte solitaire ;

Et l’écho seul encor répond à mes sanglots !

Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !
Toi qui fus une fois mon bonheur et ma gloire!

Ô lyre ! que ma main fit résonner pour lui,

Ton aspect que j’aimais m’importune aujourd’hui,

Et chacun de tes airs rappelle à ma mémoire

Et mes feux, et ma honte, et l’ingrat qui m’a fui !

Brise-toi dans mes mains, lyre à jamais funeste !

Aux autels de Vénus, dans ses sacrés parvis

Je ne te suspends pas ! que le courroux céleste

Sur ces flots orageux disperse tes débris !

Et que de mes tourments nul vestige ne reste !

Que ne puis-je de même engloutir dans ces mers

Et ma fatale gloire, et mes chants, et mes vers !

Que ne puis-je effacer mes traces sur la terre !

Que ne puis-je aux Enfers descendre tout entière !

Et, brûlant ces écrits où doit vivre Phaon,

Emporter avec moi l’opprobre de mon nom !
Cependant si les dieux que sa rigueur outrage

Poussaient en cet instant ses pas vers le rivage ?

Si de ce lieu suprême il pouvait s’approcher ?

S’il venait contempler sur le fatal rocher

Sapho, les yeux en pleurs, errante, échevelée,

Frappant de vains sanglots la rive désolée,

Brûlant encor pour lui, lui pardonnant son sort,

Et dressant lentement les apprêts de sa mort ?

Sans doute, à cet aspect, touché de mon supplice,

Il se repentirait de sa longue injustice ?

Sans doute par mes pleurs se laissant désarmer

Il dirait à Sapho : Vis encor pour aimer !

Qu’ai-je dit ? Loin de moi quelque remords peut-être,

A défaut de l’amour, dans son coeur a pu naître :

Peut-être dans sa fuite, averti par les dieux,

Il frissonne, il s’arrête, il revient vers ces lieux ?

Il revient m’arrêter sur les bords de l’abîme ;

Il revient ! il m’appelle il sauve sa victime!

Oh ! qu’entends-je ? écoutez du côté de Lesbos

Une clameur lointaine a frappé les échos !

J’ai reconnu l’accent de cette voix si chère,

J’ai vu sur le chemin s’élever la poussière !

Ô vierges ! regardez ! ne le voyez-vous pas

Descendre la colline et me tendre les bras ?

Mais non ! tout est muet dans la nature entière,

Un silence de mort règne au loin sur la terre :

Le chemin est désert ! je n’entends que les flots

Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !
Mais déjà s’élançant vers les cieux qu’il colore

Le soleil de son char précipite le cours.

Toi qui viens commencer le dernier de mes jours,

Adieu dernier soleil ! adieu suprême aurore !

Demain du sein des flots vous jaillirez encore,

Et moi je meurs ! et moi je m’éteins pour toujours !

Adieu champs paternels ! adieu douce contrée !

Adieu chère Lesbos à Vénus consacrée !

Rivage où j’ai reçu la lumière des cieux !

Temple auguste où ma mère, aux jours de ma naissance

D’une tremblante main me consacrant aux dieux,

Au culte de Vénus dévoua mon enfance !

Et toi, forêt sacrée, où les filles du Ciel,

Entourant mon berceau, m’ont nourri de leur miel,

Adieu ! Leurs vains présents que le vulgaire envie,

Ni des traits de l’Amour, ni des coups du destin,
Misérable Sapho ! n’ont pu sauver ta vie !

Tu vécus dans les Pleurs, et tu meurs au matin !

Ainsi tombe une fleur avant le temps fanée !

Ainsi, cruel Amour, sous le couteau mortel.

Une jeune victime à ton temple amenée,

Qu’à ton culte en naissant le pâtre a destinée,

Vient tomber avant I’âge au pied de ton autel !
Et vous qui reverrez le cruel que j’adore

Quand l’ombre du trépas aura couvert mes yeux,

Compagnes de Sapho, portez-lui ces adieux !

Dites-lui qu’en mourant je le nommais encore !
Elle dit, Et le soir, quittant le bord des flots,

Vous revîntes sans elle, ô vierges de Lesbos !

Stances

Et j’ai dit dans mon coeur : Que faire de la vie?

Irai-je encor, suivant ceux qui m’ont devancé,

Comme l’agneau qui passe où sa mère a passé,

Imiter des mortels l’immortelle folie?
L’un cherche sur les mers les trésors de Memnom,

Et la vague engloutit ses voeux et son navire;

Dans le sein de la gloire où son génie aspire,

L’autre meurt enivré par l’écho d’un vain nom.
Avec nos passions formant sa vaste trame,

Celui-là fonde un trône, et monte pour tomber;

Dans des pièges plus doux aimant à succomber,

Celui-ci lit son sort dans les yeux d’une femme.
Le paresseux s’endort dans les bras de la faim;

Le laboureur conduit sa fertile charrue;

Le savant pense et lit, le guerrier frappe et tue;

Le mendiant s’assied sur les bords du chemin.
Où vont-ils cependant? Ils vont où va la feuille

Que chasse devant lui le souffle des hivers.

Ainsi vont se flétrir dans leurs travaux divers

Ces générations que le temps sème et cueille!
Ils luttaient contre lui, mais le temps a vaincu;

Comme un fleuve engloutit le sable de ses rives,

Je l’ai vu dévorer leurs ombres fugitives.

Ils sont nés, ils sont morts : Seigneur, ont-ils vécu?
Pour moi, je chanterai le maître que j’adore,

Dans le bruit des cités, dans la paix des déserts,

Couché sur le rivage, ou flottant sur les mers,

Au déclin du soleil, au réveil de l’aurore.
La terre m’a crié : Qui donc est le Seigneur?

Celui dont l’âme immense est partout répandue,

Celui dont un seul pas mesure l’étendue,

Celui dont le soleil emprunte sa splendeur;
Celui qui du néant a tiré la matière,

Celui qui sur le vide a fondé l’univers,

Celui qui sans rivage a renfermé les mers,

Celui qui d’un regard a lancé la lumière;
Celui qui ne connaît ni jour ni lendemain,

Celui qui de tout temps de soi-rnême s’enfante,

Qui vit dans l’avenir comme à l’heure présente,

Et rappelle les temps échappés de sa main :
C’est lui! c’est le Seigneur : que ma langue redise

Les cent noms de sa gloire aux enfants des mortels.

Comme la harpe d’or pendue à ses autels,

Je chanterai pour lui, jusqu’à ce qu’il me brise

Tristesse

Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage

Où Naples réfléchit dans une mer d’azur

Ses palais, ses coteaux, ses astres sans nuage,

Où l’oranger fleurit sous un ciel toujours pur.

Que tardez-vous? Partons! Je veux revoir encore

Le Vésuve enflammé sortant du sein des eaux;

Je veux de ses hauteurs voir se lever l’aurore;

Je veux, guidant les pas de celle que j’adore,

Redescendre, en rêvant, de ces riants coteaux;

Suis-moi dans les détours de ce golfe tranquille;

Retournons sur ces bords à nos pas si connus,

Aux jardins de Cinthie, au tombeau de Virgile,

Près des débris épars du temple de Vénus :

Là, sous les orangers, sous la vigne fleurie,

Dont le pampre flexible au myrte se marie,

Et tresse sur ta tête une voûte de fleurs,

Au doux bruit de la vague ou du vent qui murmure,

Seuls avec notre amour, seuls avec la nature,

La vie et la lumière auront plus de douceurs.
De mes jours pâlissants le flambeau se consume,

Il s’éteint par degrés au souffle du malheur,

Ou, s’il jette parfois une faible lueur,

C’est quand ton souvenir dans mon sein le rallume;

Je ne sais si les dieux me permettront enfin

D’achever ici-bas ma pénible journée.

Mon horizon se borne, et mon oeil incertain

Ose l’étendre à peine au-delà d’une année.

Mais s’il faut périr au matin,

S’il faut, sur une terre au bonheur destinée,

Laisser échapper de ma main

Cette coupe que le destin

Semblait avoir pour moi de roses couronnée,

Je ne demande aux dieux que de guider mes pas

Jusqu’aux bords qu’embellit ta mémoire chérie,

De saluer de loin ces fortunés climats,

Et de mourir aux lieux où j’ai goûté la vie.

La Liberté, Ou Une Nuit À Rome

Comme l’astre adouci de l’antique Elysée,

Sur les murs dentelés du sacré Colysée,

L’astre des nuits, perçant des nuages épars,

Laisse dormir en paix ses longs et doux regards,

Le rayon qui blanchit ses vastes flancs de pierre,

En glissant à travers les pans fIottants du lierre,

Dessine dans l’enceinte un lumineux sentier ;

On dirait le tombeau d’un peuple tout entier,

Où la mémoire, errante après des jours sans nombre,

Dans la nuit du passé viendrait chercher une ombre,
Ici, de voûte en voûte élevé dans les cieux,

Le monument debout défie encor les yeux ;

Le regard égaré dans ce dédale oblique,

De degrés en degrés, de portique en portique,

Parcourt en serpentant ce lugubre désert,

Fuit, monte, redescend, se retrouve et se perd.

Là, comme un front penché sous le poids des années,

La ruine, abaissant ses voûtes inclinées,

Tout à coup se déchire en immenses lambeaux,

Pend comme un noir rocher sur l’abîme des eaux ;

Ou des vastes hauteurs de son faîte superbe

Descendant par degrés jusqu’au niveau de l’herbe,

Comme un coteau qui meurt sous les fleurs du vallon,

Vient mourir à nos pieds sur des lits de gazon.

Sur les flancs décharnés de ces sombres collines,

Des forêts dans les airs ont jeté leurs racines :

Là, le lierre jaloux de l’immortalité,

Triomphe en possédant ce que l’homme a quitté ;

Et pareil à l’oubli, sur ces murs qu’il enlace,

Monte de siècle en siècle aux sommets qu’il efface.

Le buis, l’if immobile, et l’arbre des tombeaux,

Dressent en frissonnant leurs funèbres rameaux,

Et l’humble giroflée, aux lambris suspendue,

Attachant ses pieds d’or dans la pierre fendue,

Et balançant dans l’air ses longs rameaux flétris,

Comme un doux souvenir fleurit sur des débris.

Aux sommets escarpés du fronton solitaire,

L’aigle à la frise étroite a suspendu son aire :

Au bruit sourd de mes pas, qui troublent son repos,

Il jette un cri d’effroi, grossi par mille échos,

S’élance dans le ciel, en redescend, s’arrête,

Et d’un vol menaçant plane autour de ma tête.

Du creux des monuments, de l’ombre des arceaux,

Sortent en gémissant de sinistres oiseaux :

Ouvrant en vain dans l’ombre une ardente prunelle,

L’aveugle amant des nuits bat les murs de son aile ;

La colombe, inquiète à mes pas indiscrets,

Descend, vole et s’abat de cyprès en cyprès,

Et sur les bords brisés de quelque urne isolée,

Se pose en soupirant comme une âme exilée.
Les vents, en s’engouffrant sous ces vastes débris,

En tirent des soupirs, des hurlements, des cris :

On dirait qu’on entend le torrent des années

Rouler sous ces arceaux ses vagues déchaînées,

Renversant, emportant, minant de jours en jours

Tout ce que les mortels ont bâti sur son cours.

Les nuages flottants dans un ciel clair et sombre,

En passant sur l’enceinte y font courir leur ombre,

Et tantôt, nous cachant le rayon qui nous luit,

Couvrent le monument d’une profonde nuit,

Tantôt, se déchirant sous un souffle rapide,

Laissent sur le gazon tomber un jour livide,

Qui, semblable à l’éclair, montre à l’oeil ébloui

Ce fantôme debout du siècle évanoui ;

Dessine en serpentant ses formes mutilées,

Les cintres verdoyants des arches écroulées,

Ses larges fondements sous nos pas entrouverts,

Et l’éternelle croix qui, surmontant le faîte,

Incline comme un mât battu par la tempête.
Rome ! te voilà donc ! Ô mère des Césars !

J’aime à fouler aux pieds tes monuments épars ;

J’aime à sentir le temps, plus fort que ta mémoire,

Effacer pas à pas les traces de ta gloire !

L’homme serait-il donc de ses oeuvres jaloux ?

Nos monuments sont-ils plus immortels que nous ?

Egaux devant le temps, non, ta ruine immense

Nous console du moins de notre décadence.

J’aime, j’aime à venir rêver sur ce tombeau,

A l’heure où de la nuit le lugubre flambeau

Comme l’oeil du passé, flottant sur des ruines,

D’un pâle demi-deuil revêt tes sept collines,

Et, d’un ciel toujours jeune éclaircissant l’azur,

Fait briller les torrents sur les flancs de Tibur.

Ma harpe, qu’en passant l’oiseau des nuits effleure,

Sur tes propres débris te rappelle et te pleure,

Et jette aux flots du Tibre un cri de liberté,

Hélas ! par l’écho même à peine répété.
  » Liberté ! nom sacré, profané par cet âge,

J’ai toujours dans mon coeur adoré ton image,

Telle qu’aux jours d’Emile et de Léonidas,

T’adorèrent jadis le Tibre et l’Eurotas ;

Quand tes fils se levant contre la tyrannie,

Tu teignais leurs drapeaux du sang de Virginie,

Ou qu’à tes saintes lois glorieux d’obéir,

Tes trois cents immortels s’embrassaient pour mourir ;

Telle enfin que d’Uri prenant ton vol sublime,

Comme un rapide éclair qui court de cime en cime,

Des rives du Léman aux rochers d’Appenzell,

Volant avec la mort sur la flèche de Tell,

Tu rassembles tes fils errants sur les montagnes,

Et, semblable au torrent qui fond sur leurs campagnes

Tu purges à jamais d’un peuple d’oppresseurs

Ces champs où tu fondas ton règne sur les moeurs !

  » Alors ! mais aujourd’hui, pardonne à mon silence ;

Quand ton nom, profané par l’infâme licence,
Du Tage à l’Éridan épouvantant les rois,

Fait crouler dans le sang les trônes et les Iris ;

Détournant leurs regards de ce culte adultère,

Tes purs adorateurs, étrangers sur la terre,

Voyant dans ces excès ton saint nom se flétrir,

Ne le prononcent plus de peur de l’avilir.

Il fallait t’invoquer, quand un tyran superbe

Sous ses pieds teints de sang nous fouler comme l’herbe,
En pressant sur son coeur le poignard de Caton.

Alors il était beau de confesser ton nom :

La palme des martyrs couronnait tes victimes,

Et jusqu’à leurs soupirs, tout leur était des crimes.

L’univers cependant, prosterné devant lui,

Adorait, ou tremblait ! L’univers, aujourd’hui,

Au bruit des fers brisés en sursaut se réveille.

Mais, qu’entends-je ? et quels cris ont frappé mon oreille ?

Esclaves et tyrans, opprimés, oppresseurs,

Quand tes droits ont vaincu, s’offrent pour tes vengeurs ;

Insultant sans péril la tyrannie absente,

Ils poursuivent partout son ombre renaissante ;

Et, de la vérité couvrant la faible voix,

Quand le peuple est tyran, ils insultent aux rois.
Tu règnes cependant sur un siècle qui t’aime,

Liberté ; tu n’as rien à craindre que toi-même.

Sur la pente rapide où roule en paix ton char,

Je vois mille Brutus mais où donc est César ? « 

La Sagesse

Ô vous, qui passez comme l’ombre

Par ce triste vallon des pleurs,

Passagers sur ce globe sombre,

Hommes! mes frères en douleurs,

Ecoutez : voici vers Solime

Un son de la harpe sublime

Qui charmait l’écho du Thabor :

Sion en frémit sous sa cendre,

Et le vieux palmier croit entendre

La voix du vieillard de Ségor!
Insensé le mortel qui pense!

Toute pensée est une erreur.

Vivez, et mourez en silence;

Car la parole est au Seigneur!

Il sait pourquoi flottent les mondes;

Il sait pourquoi coulent les ondes,

Pourquoi les cieux pendent sur nous,

Pourquoi le jour brille et s’efface,

Pourquoi l’homme soupire et passe :

Et vous, mortels, que savez-vous?
Asseyez-vous près des fontaines,

Tandis qu’agitant les rameaux,

Du midi les tièdes haleines

Font flotter l’ombre sur les eaux :

Au doux murmure de leurs ondes

Exprimez vos grappes fécondes

Où rougit l’heureuse liqueur;

Et de main en main sous vos treilles

Passez-vous ces coupes vermeilles

Pleines de l’ivresse du coeur.
Ainsi qu’on choisit une rose

Dans les guirlandes de Sârons,

Choisissez une vierge éclose

Parmi les lis de vos vallons!

Enivrez-vous de son haleine;

Ecartez ses tresses d’ébène,

Goûtez les fruits de sa beauté.

Vivez, aimez, c’est la sagesse :

Hors le plaisir et la tendresse,

Tout est mensonge et vanité!
Comme un lis penché par la pluie

Courbe ses rameaux éplorés,

Si la main du Seigneur vous plie,

Baissez votre tête, et pleurez.

Une larme à ses pieds versée

Luit plus que la perle enchâssée

Dans son tabernacle immortel ;

Et le coeur blessé qui soupire

Rend un son plus doux que la lyre

Sous les colonnes de l’autel!
Les astres roulent en silence

Sans savoir les routes des cieux;

Le Jourdain vers l’abîme immense

Poursuit son cours mystérieux;

L’aquilon, d’une aile rapide,

Sans savoir où l’instinct le guide,

S’élance et court sur vos sillons;

Les feuilles que l’hiver entasse,

Sans savoir où le vent les chasse,

Volent en pâles tourbillons!
Et vous, pourquoi d’un soin stérile

Empoisonner vos jours bornés?

Le jour présent vaut mieux que mille

Des siècles qui ne sont pas nés.

Passez, passez, ombres légères,

Allez où sont allés vos pères,

Dormir auprès de vos aïeux.

De ce lit où la mort sommeille,

On dit qu’un jour elle s’éveille

Comme l’aurore dans les cieux!

Le Crucifix

Toi que j’ai recueilli sur sa bouche expirante

Avec son dernier souffle et son dernier adieu,

Symbole deux fois saint, don d’une main mourante,

Image de mon Dieu !
Que de pleurs ont coulé sur tes pieds, que j’adore,

Depuis l’heure sacrée où, du sein d’un martyr,

Dans mes tremblantes mains tu passas, tiède encore

De son dernier soupir !
Les saints flambeaux jetaient une dernière flamme ;

Le prêtre murmurait ces doux chants de la mort,

Pareils aux chants plaintifs que murmure une femme

A l’enfant qui s’endort.

.
De son pieux espoir son front gardait la trace,

Et sur ses traits, frappés d’une auguste beauté,

La douleur fugitive avait empreint sa grâce,

La mort sa majesté.
Le vent qui caressait sa tête échevelée

e montrait tour à tour ou me voilait ses traits,

Comme l’on voit flotter sur un blanc mausolée

L’ombre des noirs cyprès.
Un de ses bras pendait de la funèbre couche,

L’autre, languissamment replié sur son coeur,

Semblait chercher encore et presser sur sa bouche

L’image du Sauveur.
Ses lèvres s’entr’ouvraient pour l’embrasser encore,

ais son âme avait fui dans ce divin baiser,

Comme un léger parfum que la flamme dévore

Avant de l’embraser.
aintenant tout dormait sur sa bouche glacée,

Le souffle se taisait dans son sein endormi,

Et sur l’oeil sans regard la paupière affaissée

Retombait à demi.
Et moi, debout, saisi d’une terreur secrète,

Je n’osais m’approcher de ce reste adoré,

Comme si du trépas la majesté muette

L’eût déjà consacré.
Je n’osais! mais le prêtre entendit mon silence,

Et, de ses doigts glacés prenant le crucifix :

 » Voilà le souvenir, et voilà l’espérance :

Emportez-les, mon fils!  »
Oui, tu me resteras, ô funèbre héritage !

Sept fois depuis ce jour l’arbre que j’ai planté

Sur sa tombe sans nom a changé son feuillage :

Tu ne m’as pas quitté.
Placé près de ce coeur, hélas! où tout s’efface,

Tu l’as contre le temps défendu de l’oubli,

Et mes yeux, goutte à goutte, ont imprimé leur trace

Sur l’ivoire amolli.
O dernier confident de l’âme qui s’envole,

Viens, reste sur mon coeur! parle encore, et dis-moi

Ce qu’elle te disait quand sa faible parole

N’arrivait plus qu’à toi.
A cette heure douteuse où l’âme recueillie,

Se cachant sous le voile épaissi sur nos yeux,

Hors de nos sens glacés pas à pas se replie,

Sourde aux derniers adieux ;
Alors qu’entre la vie et la mort incertaine,

Comme un fruit par son poids détaché du rameau,

Notre âme est suspendue et tremble à chaque haleine

Sur la nuit du tombeau ;
Quand des chants, des sanglots la confuse harmonie

N’éveille déjà plus notre esprit endormi,

Aux lèvres du mourant collé dans l’agonie,

Comme un dernier ami ;
Pour éclaircir l’horreur de cet étroit passage,

Pour relever vers Dieu son regard abattu,

Divin consolateur, dont nous baisons l’image,

Réponds ! Que lui dis-tu ?
Tu sais, tu sais mourir! et tes larmes divines,

Dans cette nuit terrible où tu prias en vain,

De l’olivier sacré baignèrent les racines

Du soir jusqu’au matin !
De la croix, où ton oeil sonda ce grand mystère,

Tu vis ta mère en pleurs et la nature en deuil ;

Tu laissas comme nous tes amis sur la terre,

Et ton corps au cercueil !
Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne

De rendre sur ton sein ce douloureux soupir :

Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne,

O toi qui sais mourir !
Je chercherai la place où sa bouche expirante

Exhala sur tes pieds l’irrévocable adieu,

Et son âme viendra guider mon âme errante

Au sein du même Dieu !
Ah! puisse, puisse alors sur ma funèbre couche,

Triste et calme à la fois, comme un ange éploré,

Une figure en deuil recueillir sur ma bouche

L’héritage sacré !
Soutiens ses derniers pas, charme sa dernière heure,

Et, gage consacré d’espérance et d’amour,

De celui qui s’éloigne à celui qui demeure

Passe ainsi tour à tour !
Jusqu’au jour où, des morts percant la voûte sombre,

Une voix dans le ciel, les appelant sept fois,

Ensemble éveillera ceux qui dormaient à l’ombre

De l’éternelle croix !

Le Papillon

Naître avec le printemps, mourir avec les roses,

Sur l’aile du zéphyr nager dans un ciel pur,

Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses,

S’enivrer de parfums, de lumière et d’azur,

Secouant, jeune encor, la poudre de ses ailes,

S’envoler comme un souffle aux voûtes éternelles,

Voilà du papillon le destin enchanté!

Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose,

Et sans se satisfaire, effleurant toute chose,

Retourne enfin au ciel chercher la volupté!

Le Passé

A M. A. de V***.
Arrêtons-nous sur la colline

A l’heure où, partageant les jours,

L’astre du matin qui décline

Semble précipiter son cours!

En avançant dans sa carrière,

Plus faible il rejette en arrière

L’ombre terrestre qui le suit,

Et de l’horizon qu’il colore

Une moitié le voit encore,

L’autre se plonge dans la nuit!
C’est l’heure où, sous l’ombre inclinée,

Le laboureur dans le vallon

Suspend un moment sa journée,

Et s’assied au bord du sillon!

C’est l’heure où, près de la fontaine,

Le voyageur reprend haleine

Après sa course du matin

Et c’est l’heure où l’âme qui pense

Se retourne et voit l’espérance

Qui l’abandonne en son chemin!
Ainsi notre étoile pâlie,

Jetant de mourantes lueurs

Sur le midi de notre vie,

Brille à peine à travers nos pleurs.

De notre rapide existence

L’ombre de la mort qui s’avance

Obscurcit déjà la moitié!

Et, près de ce terme funeste,

Comme à l’aurore, il ne nous reste

Que l’espérance et l’amitié!
Ami qu’un même jour vit naître,

Compagnon depuis le berceau,

Et qu’un même jour doit peut-être

Endormir au même tombeau!

Voici la borne qui partage

Ce douloureux pèlerinage

Qu’un même sort nous a tracé!

De ce sommet qui nous rassemble,

Viens, jetons un regard ensemble

Sur l’avenir et le passé!
Repassons nos jours, si tu l’oses!

Jamais l’espoir des matelots

Couronna-t-il d’autant de roses

Le navire qu’on lance aux flots?

Jamais d’une teinte plus belle

L’aube en riant colora-t-elle

Le front rayonnant du matin?

Jamais, d’un oeil perçant d’audace,

L’aigle embrassa-t-il plus d’espace

Que nous en ouvrait le destin?
En vain sur la route fatale,

Dont les cyprès tracent le bord,

Quelques tombeaux par intervalle

Nous avertissaient de la mort!

Ces monuments mélancoliques

Nous semblaient, comme aux jours antiques,

Un vain ornement du chemin!

Nous nous asseyions sous leur ombre,

Et nous rêvions des jours sans nombre,

Hélas! entre hier et demain!
Combien de fois, près du rivage

Où Nisida dort sur les mers,

La beauté crédule ou volage

Accourut à nos doux concerts!

Combien de fois la barque errante

Berça sur l’onde transparente

Deux couples par l’Amour conduits!

Tandis qu’une déesse amie

Jetait sur la vague endormie

Le voile parfumé des nuits!
Combien de fois, dans le délire

Qui succédait à nos festins,

Aux sons antiques de la lyre,

J’évoquai des songes divins!

Aux parfums des roses mourantes,

Aux vapeurs des coupes fumantes,

Ils volaient à nous tour à tour!

Et sur leurs ailes nuancées,

Egaraient nos molles pensées

Dans les dédales de l’Amour!
Mais dans leur insensible pente,

Les jours qui succédaient aux jours

Entraînaient comme une eau courante

Et nos songes et nos amours;

Pareil à la fleur fugitive

Qui du front joyeux d’un convive

Tombe avant l’heure du festin,

Ce bonheur que l’ivresse cueille,

De nos fronts tombant feuille à feuille,

Jonchait le lugubre chemin!
Et maintenant, sur cet espace

Que nos pas ont déjà quitté,

Retourne-toi! cherchons la trace

De l’amour, de la volupté!

En foulant leurs rives fanées,

Remontons le cours des années,

Tandis qu’un souvenir glacé,

Comme l’astre adouci des ombres,

Eclaire encor de teintes sombres

La scène vide du passé!
Ici, sur la scène du monde,

Se leva ton premier soleil!

Regarde! quelle nuit profonde

A remplacé ce jour vermeil!

Tout sous les cieux semblait sourire,

La feuille, l’onde, le zéphire

Murmuraient des accords charmants!

Ecoute! la feuille est flétrie!

Et les vents sur l’onde tarie

Rendent de sourds gémissements!
Reconnais-tu ce beau rivage?

Cette mer aux flots argentés,

Qui ne fait que bercer l’image

Des bords dans son sein répétés?

Un nom chéri vole sur l’onde!

Mais pas une voix qui réponde,

Que le flot grondant sur l’écueil!

Malheureux! quel nom tu prononces!

Ne vois-tu pas parmi ces ronces

Ce nom gravé sur un cercueil?
Plus loin sur la rive où s’épanche

Un fleuve épris de ces coteaux,

Vois-tu ce palais qui se penche

Et jette une ombre au sein des eaux?

Là, sous une forme étrangère,

Un ange exilé de sa sphère

D’un céleste amour t’enflamma!

Pourquoi trembler? quel bruit t’étonne?

Ce n’est qu’une ombre qui frissonne

Aux pas du mortel qu’elle aima!
Hélas! partout où tu repasses,

C’est le deuil, le vide ou la mort,

Et rien n’a germé sur nos traces

Que la douleur ou le remord!

Voilà ce coeur où ta tendresse

Sema des fruits que ta vieillesse,

Hélas! ne recueillera pas :

Là, l’oubli perdit ta mémoire!

Là, l’envie étouffa ta gloire!

Là, ta vertu fit des ingrats!
Là, l’illusion éclipsée

S’enfuit sous un nuage obscur!

Ici, l’espérance lassée

Replia ses ailes d’azur!

Là, sous la douleur qui le glace,

Ton sourire perdit sa grâce,

Ta voix oublia ses concerts!

Tes sens épuisés se plaignirent,

Et tes blonds cheveux se teignirent

Au souffle argenté des hivers!
Ainsi des rives étrangères,

Quand l’homme, à l’insu des tyrans,

Vers la demeure de ses pères

Porte en secret ses pas errants,

L’ivraie a couvert ses collines,

Son toit sacré pend en ruines,

Dans ses jardins l’onde a tari;

Et sur le seuil qui fut sa joie,

Dans l’ombre un chien féroce aboie

Contre les mains qui l’ont nourri!
Mais ces sens qui s’appesantissent

Et du temps subissent la loi,

Ces yeux, ce coeur qui se ternissent,

Cette ombre enfin, ce n’est pas toi!

Sans regret, au flot des années,

Livre ces dépouilles fanées

Qu’enlève le souffle des jours,

Comme on jette au courant de l’onde

La feuille aride et vagabonde

Que l’onde entraîne dans son cours!
Ce n’est plus le temps de sourire

A ces roses de peu de jours!

De mêler aux sons de la lyre

Les tendres soupirs des amours!

De semer sur des fonds stériles

Ces voeux, ces projets inutiles,

Par les vents du ciel emportés,

A qui le temps qui nous dévore

Ne donne pas l’heure d’éclore

Pendant nos rapides étés!
Levons les yeux vers la colline

Où luit l’étoile du matin!

Saluons la splendeur divine

Qui se lève dans le lointain!

Cette clarté pure et féconde

Aux yeux de l’âme éclaire un monde

Où la foi monte sans effort!

D’un saint espoir ton coeur palpite;

Ami! pour y voler plus vite,

Prenons les ailes de la mort!
En vain, dans ce désert aride,

Sous nos pas tout s’est effacé!

Viens! où l’éternité réside,

On retrouve jusqu’au passé!

Là, sont nos rêves pleins de charmes,

Et nos adieux trempés de larmes,

Nos voeux et nos espoirs perdus!

Là, refleuriront nos jeunesses;

Et les objets de nos tristesses

A nos regrets seront rendus!
Ainsi, quand les vents de l’automne

Ont balayé l’ombre des bois,

L’hirondelle agile abandonne

Le faîte du palais des rois!

Suivant le soleil dans sa course,

Elle remonte vers la source

D’où l’astre nous répand les jours;

Et sur ses pas retrouve encore

Un autre ciel, une autre aurore,

Un autre nid pour ses amours!
Ce roi, dont la sainte tristesse

Immortalisa les douleurs,

Vit ainsi sa verte jeunesse

Se renouveler sous ses pleurs!

Sa harpe, à l’ombre de la tombe,

Soupirait comme la colombe

Sous les verts cyprès du Carmel!

Et son coeur, qu’une lampe éclaire,

Résonnait comme un sanctuaire

Où retentit l’hymne éternel!

Le Poète Mourant

La coupe de mes jours s’est brisée encor pleine ;

Ma vie hors de mon sein s’enfuit à chaque haleine ;

Ni baisers ni soupirs ne peuvent l’arrêter ;

Et l’aile de la mort, sur l’airain qui me pleure,

En sons entrecoupés frappe ma dernière heure ;

Faut-il gémir ? faut-il chanter ?
Chantons, puisque mes doigts sont encor sur la lyre ;

Chantons, puisque la mort, comme au cygne, m’inspire

Aux bords d’un autre monde un cri mélodieux.

C’est un présage heureux donné par mon génie,

Si notre âme n’est rien qu’amour et qu’harmonie,

Qu’un chant divin soit ses adieux !
La lyre en se brisant jette un son plus sublime ;

La lampe qui s’éteint tout à coup se ranime,

Et d’un éclat plus pur brille avant d’expirer ;

Le cygne voit le ciel à son heure dernière,

L’homme seul, reportant ses regards en arrière,

Compte ses jours pour les pleurer.
Qu’est-ce donc que des jours pour valoir qu’on les pleure ?

Un soleil, un soleil ; une heure, et puis une heure ;

Celle qui vient ressemble à celle qui s’enfuit ;

Ce qu’une nous apporte, une autre nous l’enlève :

Travail, repos, douleur, et quelquefois un rêve,

Voilà le jour, puis vient la nuit.
Ah ! qu’il pleure, celui dont les mains acharnées

S’attachant comme un lierre aux débris des années,

Voit avec l’avenir s’écrouler son espoir !

Pour moi, qui n’ai point pris racine sur la terre,

Je m’en vais sans effort, comme l’herbe légère

Qu’enlève le souffle du soir.
Le poète est semblable aux oiseaux de passage

Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,

Qui ne se posent point sur les rameaux des bois ;

Nonchalamment bercés sur le courant de l’onde,

Ils passent en chantant loin des bords ; et le monde

Ne connaît rien d’eux, que leur voix.
Jamais aucune main sur la corde sonore

Ne guida dans ses jeux ma main novice encore.

L’homme n’enseigne pas ce qu’inspire le ciel ;

Le ruisseau n’apprend pas à couler dans sa pente,

L’aigle à fendre les airs d’une aile indépendante,

L’abeille à composer son miel.
L’airain retentissant dans sa haute demeure,

Sous le marteau sacré tour à tour chante et pleure,

Pour célébrer l’hymen, la naissance ou la mort ;

J’étais comme ce bronze épuré par la flamme,

Et chaque passion, en frappant sur mon âme,

En tirait un sublime accord.
Telle durant la nuit la harpe éolienne,

Mêlant aux bruits des eaux sa plainte aérienne,

Résonne d’elle-même au souffle des zéphyrs.

Le voyageur s’arrête, étonné de l’entendre,

Il écoute, il admire et ne saurait comprendre

D’où partent ces divins soupirs.
Ma harpe fut souvent de larmes arrosée,

Mais les pleurs sont pour nous la céleste rosée ;

Sous un ciel toujours pur le coeur ne mûrit pas :

Dans la coupe écrasé le jus du pampre coule,

Et le baume flétri sous le pied qui le foule

Répand ses parfums sur nos pas.
Dieu d’un souffle brûlant avait formé mon âme ;

Tout ce qu’elle approchait s’embrasait de sa flamme :

Don fatal ! et je meurs pour avoir trop aimé !

Tout ce que j’ai touché s’est réduit en poussière :

Ainsi le feu du ciel tombé sur la bruyère

S’éteint quand tout est consumé.
Mais le temps ? Il n’est plus. Mais la gloire ? Eh ! qu’importe

Cet écho d’un vain son, qu’un siècle à l’autre apporte ?

Ce nom, brillant jouet de la postérité ?

Vous qui de l’avenir lui promettez l’empire,

Écoutez cet accord que va rendre ma lyre !

..

Les vents déjà l’ont emporté !
Ah ! donnez à la mort un espoir moins frivole.

Eh quoi ! le souvenir de ce son qui s’envole

Autour d’un vain tombeau retentirait toujours ?

Ce souffle d’un mourant, quoi! c’est là de la gloire ?

Mais vous qui promettez les temps à sa mémoire,

Mortels, possédez-vous deux jours ?
J’en atteste les dieux ! depuis que je respire,

Mes lèvres n’ont jamais prononcé sans sourire

Ce grand nom inventé par le délire humain ;

Plus j’ai pressé ce mot, plus je l’ai trouvé vide,

Et je l’ai rejeté, comme une écorce aride

Que nos lèvres pressent en vain.
Dans le stérile espoir d’une gloire incertaine,

L’homme livre, en passant, au courant qui l’entraîne

Un nom de jour en jour dans sa course affaibli ;

De ce brillant débris le flot du temps se joue ;

De siècle en siècle, il flotte, il avance, il échoue

Dans les abîmes de l’oubli.
Je jette un nom de plus à ces flots sans rivage ;

Au gré des vents, du ciel, qu’il s’abîme ou surnage,

En serai-je plus grand ? Pourquoi ? ce n’est qu’un nom.

Le cygne qui s’envole aux voûtes éternelles,

Amis ! s’informe-t-il si l’ombre de ses ailes

Flotte encor sur un vil gazon ?
Mais pourquoi chantais-tu ? Demande à Philomèle

Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle

Au doux bruit des ruisseaux sous l’ombrage roulant !

Je chantais, mes amis, comme l’homme respire,

Comme l’oiseau gémit, comme le vent soupire,

Comme l’eau murmure en coulant.
Aimer, prier, chanter, voilà toute ma vie.

Mortels ! de tous ces biens qu’ici-bas l’homme envie,

À l’heure des adieux je ne regrette rien ;

Rien que l’ardent soupir qui vers le ciel s’élance,

L’extase de la lyre, ou l’amoureux silence

D’un coeur pressé contre le mien.
Aux pieds de la beauté sentir frémir sa lyre,

Voir d’accord en accord l’harmonieux délire

Couler avec le son et passer dans son sein,

Faire pleuvoir les pleurs de ces yeux qu’on adore,

Comme au souffle des vents les larmes de l’aurore

Tombent d’un calice trop plein ;
Voir le regard plaintif de la vierge modeste

Se tourner tristement vers la voûte céleste,

Comme pour s’envoler avec le son qui fuit,

Puis retombant sur vous plein d’une chaste flamme,

Sous ses cils abaissés laisser briller son âme,

Comme un feu tremblant dans la nuit ;
Voir passer sur son front l’ombre de sa pensée,

La parole manquer à sa bouche oppressée,

Et de ce long silence entendre enfin sortir

Ce mot qui retentit jusque dans le ciel même,

Ce mot, le mot des dieux, et des hommes : Je t’aime !

Voilà ce qui vaut un soupir.
Un soupir ! un regret ! inutile parole !

Sur l’aile de la mort, mon âme au ciel s’envole ;

Je vais où leur instinct emporte nos désirs ;

Je vais où le regard voit briller l’espérance ;

Je vais où va le son qui de mon luth s’élance ;

Où sont allés tous mes soupirs !
Comme l’oiseau qui voit dans les ombres funèbres,

La foi, cet oeil de l’âme, a percé mes ténèbres ;

Son prophétique instinct m’a révélé mon sort.

Aux champs de l’avenir combien de fois mon âme,

S’élançant jusqu’au ciel sur des ailes de flamme,

A-t-elle devancé la mort ?
N’inscrivez point de nom sur ma demeure sombre.

Du poids d’un monument ne chargez pas mon ombre :

D’un peu de sable, hélas ! je ne suis point jaloux.

Laissez-moi seulement à peine assez d’espace

Pour que le malheureux qui sur ma tombe passe

Puisse y poser ses deux genoux.
Souvent dans le secret de l’ombre et du silence,

Du gazon d’un cercueil la prière s’élance

Et trouve l’espérance à côté de la mort.

Le pied sur une tombe on tient moins à la terre ;

L’horizon est plus vaste, et l’âme, plus légère,

Monte au ciel avec moins d’effort.
Brisez, livrez aux vents, aux ondes, à la flamme,

Ce luth qui n’a qu’un son pour répondre à mon âme !

Le luth des Séraphins va frémir sous mes doigts.

Bientôt, vivant comme eux d’un immortel délire,

Je vais guider, peut-être, aux accords de ma lyre,

Des cieux suspendus à ma voix.
Bientôt ! Mais de la mort la main lourde et muette

Vient de toucher la corde : elle se brise, et jette

Un son plaintif et sourd dans le vague des airs.

Mon luth glacé se tait Amis, prenez le vôtre ;

Et que mon âme encor passe d’un monde à l’autre

Au bruit de vos sacrés concerts !

Les Étoiles

A Mme de P***.

Il est pour la pensée une heure une heure sainte,

Alors que, s’enfuyant de la céleste enceinte,

De l’absence du jour pour consoler les cieux,

Le crépuscule aux monts prolonge ses adieux.

On voit à l’horizon sa lueur incertaine,

Comme les bords flottants d’une robe qui traîne,

Balayer lentement le firmament obscur,

Où les astres ternis revivent dans l’azur.

Alors ces globes d’or, ces îles de lumière,

Que cherche par instinct la rêveuse paupière,

Jaillissent par milliers de l’ombre qui s’enfuit

Comme une poudre d’or sur les pas de la nuit;

Et le souffle du soir qui vole sur sa trace,

Les sème en tourbillons dans le brillant espace.

L’oeil ébloui les cherche et les perd à la fois;

Les uns semblent planer sur les cimes des bois,

Tel qu’un céleste oiseau dont les rapides ailes

Font jaillir en s’ouvrant des gerbes d’étincelles.

D’autres en flots brillants s’étendent dans les airs,

Comme un rocher blanchi de l’écume des mers;

Ceux-là, comme un coursier volant dans la carrière,

Déroulent à longs plis leur flottante crinière;

Ceux-ci, sur l’horizon se penchant à demi,

Semblent des yeux ouverts sur le monde endormi,

Tandis qu’aux bords du ciel de légères étoiles

Voguent dans cet azur comme de blanches voiles

Qui, revenant au port, d’un rivage lointain,

Brillent sur l’Océan aux rayons du matin.
De ces astres brillants, son plus sublime ouvrage,

Dieu seul connaît le nombre, et la distance, et l’âge;

Les uns, déjà vieillis, pâlissent à nos yeux,

D’autres se sont perdus dans les routes des cieux,

D’autres, comme des fleurs que son souffle caresse,

Lèvent un front riant de grâce et de jeunesse,

Et, charmant l’Orient de leurs fraîches clartés,

Etonnent tout à coup l’oeil qui les a comptés.

Dans la danse céleste ils s’élancent et l’homme,

Ainsi qu’un nouveau-né, les salue, et les nomme.

Quel mortel enivré de leur chaste regard,

Laissant ses yeux flottants les fixer au hasard,

Et cherchant le plus pur parmi ce choeur suprême,

Ne l’a pas consacré du nom de ce qu’il aime?

Moi-même il en est un, solitaire, isolé,

Qui, dans mes longues nuits, m’a souvent consolé,

Et dont l’éclat, voilé des ombres du mystère,

Me rappelle un regard qui brillait sur la terre.

Peut-être? ah! puisse-t-il au céleste séjour

Porter au moins ce nom que lui donna l’Amour!
Cependant la nuit marche, et sur l’abîme immense

Tous ces mondes flottants gravitent en silence,

Et nous-même, avec eux emportés dans leur cours

Vers un port inconnu nous avançons toujours!

Souvent, pendant la nuit, au souffle du zéphire,

On sent la terre aussi flotter comme un navire.

D’une écume brillante on voit les monts couverts

Fendre d’un cours égal le flot grondant des airs;

Sur ces vagues d’azur où le globe se joue,

On entend l’aquilon se briser sous la proue,

Et du vent dans les mâts les tristes sifflements,

Et de ses flancs battus les sourds gémissements;

Et l’homme sur l’abîme où sa demeure flotte

Vogue avec volupté sur la foi du pilote!

Soleils! mondes flottants qui voguez avec nous,

Dites, s’il vous l’a dit, où donc allons-nous tous?

Quel est le port céleste où son souffle nous guide?

Quel terme assigna-t-il à notre vol rapide?

Allons-nous sur des bords de silence et de deuil,

Echouant dans la nuit sur quelque vaste écueil,

Semer l’immensité des débris du naufrage?

Ou, conduits par sa main sur un brillant rivage,

Et sur l’ancre éternelle à jamais affermis,

Dans un golfe du ciel aborder endormis?
Vous qui nagez plus près de la céleste voûte,

Mondes étincelants, vous le savez sans doute!

Cet Océan plus pur, ce ciel où vous flottez,

Laisse arriver à vous de plus vives clartés;

Plus brillantes que nous, vous savez davantage;

Car de la vérité la lumière est l’image!

Oui : si j’en crois l’éclat dont vos orbes errants

Argentent des forêts les dômes transparents,

Qui glissant tout à coup sur des mers irritées,

Calme en les éclairant les vagues agitées;

Si j’en crois ces rayons dont le sensible jour

Inspire la vertu, la prière, l’amour,

Et quand l’oeil attendri s’entrouvre à leur lumière,

Attirent une larme au bord de la paupière;

Si j’en crois ces instincts, ces doux pressentiments

Qui dirigent vers nous les soupirs des amants,

Les yeux de la beauté, les rêves qu’on regrette,

Et le vol enflammé de l’aigle et du poète!

Tentes du ciel, Edens! temples! brillants palais!

Vous êtes un séjour d’innocence et de paix!

Dans le calme des nuits, à travers la distance,

Vous en versez sur nous la lointaine influence!

Tout ce que nous cherchons, l’amour, la vérité,

Ces fruits tombés du ciel dont la terre a goûté,

Dans vos brillants climats que le regard envie

Nourrissent à jamais les enfants de la vie,

Et l’homme, un jour peut-être à ses destins rendu,

Retrouvera chez vous tout ce qu’il a perdu?

Hélas! combien de fois seul, veillant sur ces cimes

Où notre âme plus libre a des voeux plus sublimes,

Beaux astres! fleurs du ciel dont le lis est jaloux,

J’ai murmuré tout bas : Que ne suis-je un de vous?

Que ne puis-je, échappant à ce globe de boue,

Dans la sphère éclatante où mon regard se joue,

Jonchant d’un feu de plus le parvis du saint lieu,

Eclore tout à coup sous les pas de mon Dieu,

Ou briller sur le front de la beauté suprême,

Comme un pâle fleuron de son saint diadème?

Dans le limpide azur de ces flots de cristal,

Me souvenant encor de mon globe natal,

Je viendrais chaque nuit, tardif et solitaire,

Sur les monts que j’aimais briller près de la terre;

J’aimerais à glisser sous la nuit des rameaux,

A dormir sur les prés, à flotter sur les eaux;

A percer doucement le voile d’un nuage,

Comme un regard d’amour que la pudeur ombrage :

Je visiterais l’homme; et s’il est ici-bas

Un front pensif, des yeux qui ne se ferment pas,

Une âme en deuil, un coeur qu’un poids sublime oppresse,

Répandant devant Dieu sa pieuse tristesse;

Un malheureux au jour dérobant ses douleurs

Et dans le sein des nuits laissant couler ses pleurs,

Un génie inquiet, une active pensée

Par un instinct trop fort dans l’infini lancée;

Mon rayon pénétré d’une sainte amitié

Pour des maux trop connus prodiguant sa pitié,

Comme un secret d’amour versé dans un coeur tendre,

Sur ces fronts inclinés se plairait à descendre!

Ma lueur fraternelle en découlant sur eux

Dormirait sur leur sein, sourirait à leurs yeux :

Je leur révélerais dans la langue divine

Un mot du grand secret que le malheur devine;

Je sécherais leurs pleurs; et quand l’oeil du matin

Ferait pâlir mon disque à l’horizon lointain,

Mon rayon en quittant leur paupière attendrie

Leur laisserait encor la vague rêverie,

Et la paix et l’espoir; et, lassés de gémir,

Au moins avant l’aurore ils pourraient s’endormir.
Et vous, brillantes soeurs! étoiles, mes compagnes,

Qui du bleu firmament émaillez les campagnes,

Et cadençant vos pas à la lyre des cieux,

Nouez et dénouez vos choeurs harmonieux!

Introduit sur vos pas dans la céleste chaîne,

Je suivrais dans l’azur l’instinct qui vous entraîne,

Vous guideriez mon oeil dans ce brillant désert,

Labyrinthe de feux où le regard se perd!

Vos rayons m’apprendraient à louer, à connaître

Celui que nous cherchons, que vous voyez peut-être!

Et noyant dans son sein mes tremblantes clartés,

Je sentirais en lui.., tout ce que vous sentez!

Les Préludes

[…]

L’onde qui baise ce rivage,

De quoi se plaint-elle à ses bords ?

Pourquoi le roseau sur la plage,

Pourquoi le ruisseau sous l’ombrage

Rendent-ils de tristes accords ?
De quoi gémit la tourterelle

Quand, dans le silence des bois,

Seule auprès du ramier fidèle,

L’Amour fait palpiter son aile,

Les baisers étouffent sa voix ?
Et toi, qui mollement te livre

Au doux sourire du bonheur,

Et du regard dont tu m’enivre,

Me fais mourir, me fais revivre,

De quoi te plains-tu sur mon coeur ?
Plus jeune que la jeune aurore,

Plus limpide que ce flot pur,

Ton âme au bonheur vient d’éclore,

Et jamais aucun souffle encore

N’en a terni le vague azur.
Cependant, si ton coeur soupire

De quelque poids mystérieux,

Sur tes traits si la joie expire,

Et si tout près de ton sourire

Brille une larme dans tes yeux,
Hélas ! c’est que notre faiblesse,

Pliant sous sa félicité

Comme un roseau qu’un souffle abaisse,

Donne l’accent de la tristesse

Même au cri de la volupté ;
Ou bien peut-être qu’avertie

De la fuite de nos plaisirs,

L’âme en extase anéantie

Se réveille et sent que la vie

Fuit dans chacun de nos soupirs.
Ah ! laisse le zéphire avide

À leur source arrêter tes pleurs ;

Jouissons de l’heure rapide :

Le temps fuit, mais son flot limpide

Du ciel réfléchit les couleurs.
Tout naît, tout passe, tout arrive

Au terme ignoré de son sort :

À l’Océan l’onde plaintive,

Aux vents la feuille fugitive,

L’aurore au soir, l’homme à la mort.
Mais qu’importe, ô ma bien-aimée !

Le terme incertain de nos jours ?

Pourvu que sur l’onde calmée,

Par une pente parfumée,

Le temps nous entraîne en son cours ;
Pourvu que, durant le passage,

Couché dans tes bras à demi,

Les yeux tournés vers ton image,

Sans le voir, j’aborde au rivage

Comme un voyageur endormi.
Le flot murmurant se retire

Du rivage qu’il a baisé,

La voix de la colombe expire,

Et le voluptueux zéphire

Dort sur le calice épuisé.
Embrassons-nous, mon bien suprême,

Et sans rien reprocher aux dieux,

Un jour de la terre où l’on aime

Évanouissons-nous de même

En un soupir mélodieux. […]

La Branche D’amandier

De l’amandier tige fleurie,

Symbole, hélas! de la beauté,

Comme toi, la fleur de la vie

Fleurit et tombe avant l’été.
Qu’on la néglige ou qu’on la cueille,

De nos fronts, des mains de l’Amour,

Elle s’échappe feuille à feuille,

Comme nos plaisirs jour à jour!
Savourons ces courtes délices;

Disputons-les même au zéphyr,

Epuisons les riants calices

De ces parfums qui vont mourir.
Souvent la beauté fugitive

Ressemble à la fleur du matin,

Qui, du front glacé du convive,

Tombe avant l’heure du festin.
Un jour tombe, un autre se lève;

Le printemps va s’évanouir;

Chaque fleur que le vent enlève

Nous dit : Hâtez-vous de jouir.
Et, puisqu’il faut qu’elles périssent,

Qu’elles périssent sans retour!

Que ces roses ne se flétrissent

Que sous les lèvres de l’amour!

Adieu À Graziella

Adieu ! mot qu’une larme humecte sur la lèvre ;
Mot qui finit la joie et qui tranche l’amour ;
Mot par qui le départ de délices nous sèvre ;
Mot que l’éternité doit effacer un jour !

Adieu !…. Je t’ai souvent prononcé dans ma vie,
Sans comprendre, en quittant les êtres que j’aimais,
Ce que tu contenais de tristesse et de lie,
Quand l’homme dit : « Retour ! » et que Dieu dit : « Jamais ! »

Mais aujourd’hui je sens que ma bouche prononce
Le mot qui contient tout, puisqu’il est plein de toi,
Qui tombe dans l’abîme, et qui n’a pour réponse
Que l’éternel silence entre une image et moi !

Et cependant mon coeur redit à chaque haleine
Ce mot qu’un sourd sanglot entrecoupe au milieu,
Comme si tous les sons dont la nature est pleine
N’avaient pour sens unique, hélas ! qu’un grand adieu !

Adieux A La Mer

Murmure autour de ma nacelle,
Douce mer dont les flots chéris,
Ainsi qu’une amante fidèle,
Jettent une plainte éternelle
Sur ces poétiques débris.

Que j’aime à flotter sur ton onde.
A l’heure où du haut du rocher
L’oranger, la vigne féconde,
Versent sur ta vague profonde
Une ombre propice au nocher !

Souvent, dans ma barque sans rame,
Me confiant à ton amour,
Comme pour assoupir mon âme,
Je ferme au branle de ta lame
Mes regards fatigués du jour.

Comme un coursier souple et docile
Dont on laisse flotter le mors,
Toujours, vers quelque frais asile,
Tu pousses ma barque fragile
Avec l’écume de tes bords.

Ah ! berce, berce, berce encore,
Berce pour la dernière fois,
Berce cet enfant qui t’adore,
Et qui depuis sa tendre aurore
N’a rêvé que l’onde et les bois !

Le Dieu qui décora le monde
De ton élément gracieux,
Afin qu’ici tout se réponde,
Fit les cieux pour briller sur l’onde,
L’onde pour réfléchir les cieux.

Aussi pur que dans ma paupière,
Le jour pénètre ton flot pur,
Et dans ta brillante carrière
Tu sembles rouler la lumière
Avec tes flots d’or et d’azur.

Aussi libre que la pensée,
Tu brises le vaisseau des rois,
Et dans ta colère insensée,
Fidèle au Dieu qui t’a lancée,
Tu ne t’arrêtes qu’à sa voix.

De l’infini sublime image,
De flots en flots l’oeil emporté
Te suit en vain de plage en plage,
L’esprit cherche en vain ton rivage,
Comme ceux de l’éternité.

Ta voix majestueuse et douce
Fait trembler l’écho de tes bords,
Ou sur l’herbe qui te repousse,
Comme le zéphyr dans la mousse,
Murmure de mourants accords.

Que je t’aime, ô vague assouplie,
Quand, sous mon timide vaisseau,
Comme un géant qui s’humilie,
Sous ce vain poids l’onde qui plie
Me creuse un liquide berceau.

Que je t’aime quand, le zéphire
Endormi dans tes antres frais,
Ton rivage semble sourire
De voir dans ton sein qu’il admire
Flotter l’ombre de ses forêts !

Que je t’aime quand sur ma poupe
Des festons de mille couleurs,
Pendant au vent qui les découpe,
Te couronnent comme une coupe
Dont les bords sont voilés de fleurs !

Qu’il est doux, quand le vent caresse
Ton sein mollement agité,
De voir, sous ma main qui la presse,
Ta vague, qui s’enfle et s’abaisse
Comme le sein de la beauté !

Viens, à ma barque fugitive
Viens donner le baiser d’adieux ;
Roule autour une voix plaintive,
Et de l’écume de ta rive
Mouille encor mon front et mes yeux.

Laisse sur ta plaine mobile
Flotter ma nacelle à son gré,
Ou sous l’antre de la sibylle,
Ou sur le tombeau de Virgile :
Chacun de tes flots m’est sacré.

Partout, sur ta rive chérie,
Où l’amour éveilla mon coeur,
Mon âme, à sa vue attendrie,
Trouve un asile, une patrie,
Et des débris de son bonheur,

Flotte au hasard : sur quelque plage
Que tu me fasses dériver,
Chaque flot m’apporte une image ;
Chaque rocher de ton rivage
Me fait souvenir ou rêver…