Ainsi L’amour Et La Fortune

Ode V.

Ainsi l’amour et la fortune,
Tous deux causes de mes douleurs,
Donnent à mes nouveaux malheurs
Leur force contraire et commune,
Ainsi la fortune et l’amour,
D’une force unie et contraire
Veulent avancer et distraire
Mes rages et mon dernier jour.

Tous deux pour voler ont des ailes,
Aveugles des yeux, des désirs,
De tous deux les jeux, les plaisirs
Sont peines et rages cruelles :
Ils ne s’abreuvent que de pleurs,
N’aiment que les fers et les flammes,
N’affligent que les belles âmes,
Ne blessent que les braves coeurs.

La fortune est femme ploiable,
L’amour un dépiteux enfant,
L’une s’abaisse en triomphant,
L’autre est vainqueur insupportable,
L’une de sa légèreté
Change au plaisir en grand désastre,
Et l’autre n’a opiniâtre
Plus grand mal que la fermeté.

Père Du Doux Repos, Sommeil, Père Du Songe

Père du doux repos, Sommeil, père du Songe,

Maintenant que la nuit, d’une grande ombre obscure,

Fait à cet air serein humide couverture,

Viens, Sommeil désiré et dans mes yeux te plonges.
Ton absence, Sommeil, languissamment allonge

Et me fait plus sentir la peine que j’endure.

Viens, Sommeil, l’assoupir et la rendre moins dure,

Viens abuser mon mal de quelque doux mensonge.
Ja le muet silence un escadron conduit

De fantômes ballants dessous l’aveugle nuit :

Tu me dédaignes seul qui te suis tant dévot.
Viens, Sommeil désiré, m’environner la tête,

Car, d’un voeu non menteur, un bouquet je t’apprête

De ta chère morelle et de ton cher pavot.