Les Noces De Cana

De Cana l’on sait l’aventure,

Mais d’un vieux grimoire je tiens

Quelques détails, dont l’Écriture

N’a pas égayé les chrétiens.

Un peu gourmet, quoi qu’on en dise,

Le Bon Dieu, qui s’était grisé,

Se permit mainte gaillardise

Dont Judas fut scandalisé.
Car chaque apôtre se signait,

Et Judas surtout s’indignait :

Hélas ! disait-il, mes amis,

Le Bon Dieu nous a compromis.
D’abord, en comptant les bouteilles,

Frères, dit-il, en vérité,

De mes jours si pleins de merveilles

Ce jour sera le mieux fêté :

Mes prêtres futurs, en mémoire

D’un tour de gobelet divin,

Vendant des oremus pour boire,

Changeront l’eau bénite en vin.
Et chaque apôtre se signait,

Et Judas surtout s’indignait :

Hélas ! disait-il, mes amis,

Le Bon Dieu nous a compromis.
Aux époux, héros de la fête,

Il dit d’un ton d’épicurien :

Buvez, trinquez, foi de prophète,

L’Amour, ce soir, n’y perdra rien ;

Mon présent de noce est un reste

De ce vin comme on n’en fait plus,

Qui, pour décupler un inceste,

Rajeunit un de mes élus
Et chaque apôtre se signait,

Et Judas surtout s’indignait :
Hélas ! disait-il, mes amis,

Le Bon Dieu nous a compromis.
Puis à Madeleine la sainte,

Qui, belle de honte et d’attraits,

Détournait, loin de cette enceinte,

Vers le désert ses yeux distraits :

De ce monde, votre conquête,

Pourquoi, dit-il, vous séparer ?

Ma sœur, ce n’est qu’en tête à tête

Qu’au désert il faut s’égarer
Et chaque apôtre se signait,

Et Judas surtout s’indignait :

Hélas ! disait-il, mes amis,

Le Bon Dieu nous a compromis.
Narguant le pharisien qui gronde,

Oui, poursuit-il, faites toujours

Des bienheureux en ce bas monde,

Pour qu’on vous canonise un jour.

Au ciel, pénitente confuse,

Quand vous frapperez en mon nom,

Ne craignez point qu’on vous refuse,

Vous qui jamais n’avez dit : Non.
Et chaque apôtre se signait,

Et Judas surtout s’indignait :

Hélas ! disait-il, mes amis,

Le Bon Dieu nous a compromis.
Moi-même, je veux à plein verre

Boire l’oubli du lendemain ;

Chaque instant me pousse au Calvaire.

J’en veux égayer le chemin.

Suivez donc mes traces divines :

En attendant que les douleurs

Viennent vous couronner d’épines,

Enfants, couronnez-vous de fleurs.
Et chaque apôtre se signait,

Et Judas surtout s’indignait :

Hélas ! disait-il, mes amis,

Le Bon Dieu nous a compromis.
Des convives troublant la vue,

Sur leurs plaisirs l’aube avait lui ;

Mais quand l’humanité vaincue

Tombait en foule autour de lui ;

Miracle ! intrépide à sa place,

L’Homme-Dieu, se versant toujours,
Détonnait un hymne d’Horace

Sur le Falerne et les Amours.
Et chaque apôtre se signait,

Et Judas surtout s’indignait :

Hélas ! disait-il, mes amis,

Le Bon Dieu nous a compromis.

Sur La Mort De M. Sassinot

Mes yeux sont dessillés et je vois sans nuages,

Je vois l’Être suprême à qui tout rend hommage,

Je le vois sur un trône élevé dans les cieux.

Toujours l’écho puissant des célestes portiques

Retentit de cantiques

Chantés en son honneur par tous les bienheureux.
Environné de feux, de gloire et de lumière,

Ce Dieu voit à ses pieds les princes de la terre :

Il lit dans leur pensée, il punit leurs forfaits.

Du juste qu’on opprime embrassant la défense,

Il couvre l’innocence

D’un bras qui du méchant veut repousser les traits.
Mais quel est ce mortel qui comme un autre Élie,

Prend un rapide essor vers la sainte patrie ?

Oh ! quel char radieux et quelle majesté !

Des brûlants séraphins j’aperçois la phalange

Guidant le nouvel ange

Au céleste séjour de la félicité.
C’est Sassinot ! quel jour de joie et d’allégresse !

O bardes, que vos chants le célèbrent sans cesse ;

Adressez-lui vos vœux, habitants d’ici-bas.

Et vous, jeunes enfants, vous à qui ce bon père

Vient d’ouvrir la carrière,

Ne pleurez plus sur lui, mais marchez sur ses pas.

Les Signes De Croix

Là-bas, là-bas, dans la forêt bretonne,

Un vieux château pend au flanc d’un rocher ;

Là des enfers le chœur danse et détonne,

Les pélerins n’osent en approcher.

Sur le manoir

Volent en cercles noirs

Mille oiseaux de malheurs

Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
D’un châtelain arborant la bannière,

Satan triomphe en ce séjour de mort.

La jeune Iseult languit sa prisonnière :

Tu céderas, dit-il, ou, par la mort !

Par le saint nom

Elle a juré que non,

Il bondit de fureur

Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
Fort à propos un cor d’ivoire sonne :

C’est Enguerrand, le vaillant paladin ;

Mais en champ clos Satan ne craint personne.

La fleur des preux va périr, quand soudain

Iseult lui dit :

Signe-toi, le maudit

Faiblira de terreur

Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
Il s’est signé trois fois, trois cris d’alarme

Ont frappé l’air, et Satan s’est enfui

De nos exploits, dit le preux qu’on désarme,

Grâce à l’amour, payons-nous aujourd’hui.

Il dit, mais las !

Le héros est bien las,

La vierge est dans sa fleur

Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
Il traite un peu sa grand’dame en fillette,

Puis tout à coup se lève, au désespoir :

Du diable soit le noueur d’aiguillette !

Il m’a charmé ; damoiselle, au revoir !

Mais, restant coi,

Iseult dit : Signe-toi,

Mon doux maître et seigneur

Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
À cette voix dont il connaît l’empire,

Il obéit, se signe, et fait si bien

Que douze fois la colombe soupire :

Honneur, amour au chevalier chrétien !

Et douze fois

L’écho joyeux des bois

Répète : amour, honneur

Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !
Oui, j’ai grand’peur que ce récit n’éveille

En certain lieu des regrets superflus :

Si ma chanson, Rose, vous émerveille,

Si, prenant goût aux exploits des élus,

Vous vous flattez

De les voir imités

Par moi, pauvre pécheur,

Hélas, ma bonne, hélas, que j’ai grand’peur !

Sur La Mort D’une Cousine De Sept Ans

Hélas, si j’avais su, lorsque ma voix qui prêche

T’ennuyait de leçons, que, sur toi, rose et fraîche,

Le noir oiseau des morts planait inaperçu

Que la fièvre guettait sa proie, et que la porte

Où tu jouais hier te verrait passer morte

Hélas ! si j’avais su !
Je t’aurais fait, enfant, l’existence bien douce ;

Sous chacun de tes pas j’aurais mis de la mousse ;

Tes ris auraient sonné chacun de tes instants ;

Et j’aurais fait tenir dans ta petite vie

Des trésors de bonheur immense à faire envie

Aux heureux de cent ans !
Loin des bancs où pâlit l’enfance prisonnière,

Nous aurions fait tous deux l’école buissonnière

Dans les bois pleins de chants, de parfum et d’amour ;

J’aurais vidé leurs nids pour emplir ta corbeille ;

Et je t’aurais donné plus de fleurs qu’une abeille

N’en peut voir dans un jour.
Puis, quand le vieux Janvier les épaules drapées

D’un long manteau de neige, et suivi de poupées,

De magots, de pantins, minuit sonnant, accourt ;

Au milieu des cadeaux qui pleuvent pour étrenne,

Je t’aurais fait asseoir comme une jeune reine

Au milieu de sa cour.
Mais je ne savais pas et je prêchais encore ;

Sûr de ton avenir, je le pressais d’éclore,

Quand tout à coup, pleurant un pauvre espoir déçu,

De tes petites mains je vis tomber le livre ;

Tu cessas à la fois de m’entendre et de vivre

Hélas, si j’avais su !

Les Voleurs

Dame Justice a fait merveille !

Disais-je, croyant voir un jour

Douze voleurs, libres la veille,

Bâiller captifs devant la cour.

Avant que l’écriteau d’usage

À leur pilori soit collé,

Lavater, sur leur plat visage,

Lirait déjà qu’ils ont volé.
Cet homme au front chauve, à l’œil terne,

Est un usurier bien connu ;

Le passant qui, dans sa caverne,

Entre affamé, sort demi-nu.

Au front d’airain, au cœur de roche,

Il rit du pauvre désolé,

L’infâme ! et jusque dans ma poche

Il a volé, volé, volé.
Ce petit drôle, qui regarde

Les poches du voisin souvent ;

(Monsieur Guillaume, prenez garde !)

C’est Patelin toujours vivant.

Pour orner le drap qu’il dérobe,

L’autre jour même il a collé

Un ruban rouge sur sa robe

Il a volé, volé, volé.
Voilà des fournisseurs d’armée :

Lorsqu’aux pieds d’un vainqueur tremblant,

La France tombait, renfermée

Vivante dans un linceul blanc ;

Ces alchimistes, pêle-mêle,

Autour du soldat immolé,

Soufflaient de l’or dans la gamelle :

Ils ont volé, volé, volé.
Salut au baron de Wormspire !

Littérateur, blagueur, voleur,

Sur le Parnasse, dès l’empire,

Il a fait métier d’oiseleur.

Méfiez-vous, s’il vous accueille,

Frères : tout poëme envolé

S’est pris l’aile à son portefeuille :

Il a volé, volé, volé.
Mais las ! l’erreur était complète :

Mon voisin Prudhomme l’expert,

Où je croyais voir la sellette,

M’indiqua les jurés au pair ;

Et tous ces voleurs, qu’entre mille

Au bagne on eût dit racolés,

Y jetaient un gueux sans asile

Pour de l’air et du pain volés !

Surgite Mortui

Couplets chantés à un déjeuner dont tous

les convives avaient tenté ou médité le suicide.
Vous, qui mourez à tout propos

Et six fois par semaine,

Ça reprenez haleine :

Le dimanche est jour de repos.

Sortis de terre

Par un mystère,

Morts, buvons frais : le suicide altère ;

Déjeunons encor, puis mourons

Mourons de rire, ou bien courons

Nous pendre ailleurs à des bras blancs et ronds.

Surgite, pour me suivre,

Mortui, qu’on s’enivre ;

Le verre en main, essayons de revivre !
Bien qu’aux mansardes logés tous,

L’Espérance nous reste ;

Habitante céleste,

De plain pied elle entre chez nous,

Sous la tutelle

De l’immortelle

Marchons unis : Encore un jour, dit-elle ;

Demain les roses fleuriront,

Demain les vignes mûriront,

Demain vos Christs du tombeau sortiront,

Surgite, pour me suivre,

Mortui, qu’on s’enivre ;

Le verre en main, essayons de revivre !
Roucoulant d’amour sur un toit,

Vrai cœur de tourterelle,

Quand tu mourais pour elle,

Ami, Claire vivait pour toi :

Magicienne,

Aérienne,

De sa fenêtre elle lorgnait la tienne,

Et par les fentes du volet,

Vers ton front sous le pistolet

De ses doigts blancs un baiser s’envolait.

Surgite, pour me suivre,

Mortui, qu’on s’enivre ;

Le verre en main, essayons de revivre !
Point de blasphèmes : autant vaut

Aboyer à la lune ;

La Gloire et la Fortune

On fait leurs nids d’aigle bien haut ;

Mais en campagne

Sur la montagne,

Jeunes chasseurs, si le sommeil vous gagne,

Qu’au voisin glacé par le vent

Un camarade bon vivant

Tende sa gourde et répète : En avant !

Surgite, pour me suivre,

Mortui, qu’on s’enivre ;

Le verre en main, essayons de revivre !
J’ai quelque droit, vous le sentez,

De prêcher sur ce thème :

J’en suis au quatrième

De mes suicides tentés.

En vain je blâme

Ce siècle infâme ;

En vain cent fois j’ai dit : Partez, mon âme !

Que Dieu seul la pousse dehors ;

Rose y tient : je garde mon corps ;

Ses jolis yeux font revenir les morts.

Surgite, pour me suivre,

Mortui, qu’on s’enivre ;

Le verre en main, essayons de revivre !
Suicide, monstre odieux,

Devant notre eau bénite

Rentre aux enfers bien vite

Mais il vient et sur nous, grands dieux !

Frelon morose,

Il se repose :

Pour le chasser prenons le schall de Rose.

Les enfants nés dans ce repas

D’une rasade et d’un faux pas

Vivront cent ans, et ne se tueront pas !

Surgite, pour me suivre,

Mortui, qu’on s’enivre ;

Le verre en main, essayons de revivre !

L’hiver

Adieu donc les beaux jours ! Le froid noir de novembre

Condamne le poëte à l’exil de la chambre.

Où riaient tant de fleurs, de soleil, de gaîté,

Rien, plus rien ; tout a fui comme un songe d’été.

Là-bas, avec sa voix monotone et touchante,

Le pâtre seul détonne un vieux noël ; il chante,

Et des sons fugitifs le vent capricieux

M’apporte la moitié ; l’autre s’envole aux cieux.

La femme de la Bible erre, pâle et courbée,

Glanant le long des bois quelque branche tombée,
Pour attiser encor son foyer, pour nourrir

Encore quelques jours son enfant, et mourir.

Plus d’amour sous l’ombrage, et la forêt complice

Gémit sous les frimas comme sous un cilice.

La forêt, autrefois belle nymphe, laissant

Aller ses cheveux verts au zéphyr caressant,

Maigre et chauve aujourd’hui, sans parfum, sans toilette,

Sans vie, agite en l’air ses grands os de squelette.

Un bruit mystérieux par intervalle en sort,

Semblable à cette voix qui disait : Pan est mort !

Oui, la nature entière agonise à cette heure,

Et pourtant ce n’est pas de son deuil que je pleure

Non, car je me souviens et songe avec effroi

Que voici la saison de la faim et du froid ;

Que plus d’un malheureux tremble et se dit :  » Que n’ai-je,

 » Pour m’envoler aussi, loin de nos champs de neige,

 » Les ailes de l’oiseau, qui va chercher ailleurs

 » Du grain dans les sillons et des nids dans les fleurs !

 » Vers ces bords sans hiver que l’oranger parfume,

 » Où l’on a pour foyer le Vésuve qui fume,

 » Où devant les palais, sur le marbre attiédi,

 » Le Napolitain dort aux rayons du midi,

 » Oh ! qui m’emportera ?  » Mais captif à sa place,

Hélas ! le pauvre meurt dans sa prison de glace ;

Il meurt, et cependant le riche insoucieux
De son char voyageur fatigue les essieux.

Les beaux jours sont passés ; qu’importe ! heureux du monde !

Abandonnez vos parcs au vent qui les émonde ;

Tombez de vos châteaux dans la ville, où toujours

On peut avec de l’or se créer de beaux jours.

Dans notre Babylone, hôtellerie immense,

Pour les élus du sort le grand festin commence.

Ruez-vous sur Paris comme des conquérants ;

Précipitez sans frein vos caprices errants ;

À vous tous les plaisirs et toutes les merveilles,

Le pauvre et ses sueurs, le poëte et ses veilles,

Les fruits de tous les arts et de tous les climats,

Les chants de Rossini, les drames de Dumas ;

À vous les nuits d’amour, la bacchanale immonde :

À vous pendant six mois Paris, à vous le monde !

Ne craignez pas Thémis : devant le rameau d’or,

Cerbère à triple gueule, elle s’apaise et dort.
Mais, pour bien savourer ce bonheur solitaire

Qu’assaisonne d’avance un jeûne volontaire,

Ne regardez jamais autour de vous ; passez

De vos larges manteaux masqués et cuirassés,

Car, si vos yeux tombaient sur les douleurs sans nombre

Qui rampent à vos pieds et frissonnent dans l’ombre,

Comme un frisson de fièvre, à la porte d’un bal,
La pitié vous prendrait, et la pitié fait mal

Votre face vermeille en deviendrait morose,

Et le soir votre couche aurait un pli de rose.

Tremblez, quand le punch bout dans son cratère ardent,

D’égarez vers la porte un coup d’œil imprudent ;

Vos ris évoqueraient un fantôme bizarre,

Et vous rencontreriez face à face Lazare

Qui, béant à l’odeur, voudrait et n’ose pas

Disputer à vos chiens les miettes du repas.

Éblouissant les yeux de l’or qui le blasonne,

Quand votre char bondit sur un pont qui résonne,

Passez vite, de peur d’entendre jusqu’à vous

Monter le bruit que font ceux qui passent dessous ;

Car voici le moment de la débâcle humaine ;

La Morgue va pêcher les corps que l’eau promène ;

L’égoïsme, en sultan, jouit et règne : il a

Des crimes à cacher, et son Bosphore est là
Il est vrai, quelquefois une plainte légère

Blesse la majesté du riche qui digère ;

Des hommes, que la faim moissonne par millions,

En se comptant des yeux disent : Si nous voulions !

Le sanglot devient cri, la douleur se courrouce,

Et plus d’une cité regarde la Croix-Rousse.

Mais quoi ! n’avez-vous pas des orateurs fervents
Qui, par un quos ego, savent calmer les vents ;

Qui, pour le tronc du pauvre avares d’une obole,

Daignent lui prodiguer le pain de la parole,

Et, comme l’Espagnol qui montre, en l’agaçant,

Son écharpe écarlate au taureau menaçant,

Jettent, pour fasciner ses grands yeux en colère,

Un lambeau tricolore au tigre populaire ?
Oh ! quand donc viendra-t-il, ce jour que je rêvais,

Tardif réparateur de tant de jours mauvais,

Ce niveau qui, selon les écrivains prophètes,

Léger et caressant passera sur les têtes ?

Jamais, dit la raison, le monde se fait vieux ;

Il ne changera pas ; — et dans mon cœur : Tant mieux,

Ai-je dit bien souvent ; au jour de la vengeance

Si l’opprimé s’égare, il est absous d’avance.

Spartacus ressaisit son glaive souverain.

Il va se réveiller, le peuple souterrain,

Qui, paraissant au jour des grandes saturnales,

De mille noms hideux a souillé nos annales ;

Truands, mauvais garçons, bohémiens, pastoureaux,

Tombant et renaissant sous le fer des bourreaux ;

Et les repus voudront enfin, pour qu’il s’arrête,

Lui tailler une part dans leur gâteau de fête ;

Mais lui, beau de vengeance et de rébellion :
À moi toutes les parts, je me nomme lion !

Alors s’accomplira l’épouvantable scène

Qu’Isnard prophétisait au peuple de la Seine ;

Au rivage désert les barbares surpris,

Demanderont où fut ce qu’on nommait Paris.

Pour effacer du sol la reine des Sodomes,

Que ne défendra pas l’aiguille de ses dômes,

La foudre éclatera ; les quatre vents du ciel

Sur le terrain fumant feront grêler du sel ;

Et moi, j’applaudirai : ma jeunesse engourdie

Se réchauffera bien à ce grand incendie.
Ainsi je m’égarais à des vœux imprudents,

Et j’attisais de pleurs mes iambes ardents.

Je haïssais alors, car la souffrance irrite ;

Mais un peu de bonheur m’a converti bien vite.

Pour que son vers clément pardonne au genre humain,

Que faut-il au poëte ? Un baiser et du pain.

Dieu ménagea le vent à ma pauvreté nue ;

Mais le siècle d’airain pour d’autres continue,

Et des maux fraternels mon cœur est en émoi.

Dieu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi.

Que ta manne en tombant étouffe le blasphème ;

Empêche de souffrir, puisque tu veux qu’on aime !

Pour que tes fils élus, tes fils déshérités
Ne lancent plus d’en bas des regards irrités,

Aux petits oiseaux toi qui donne pâture,

Nourris toutes les faims ; à tout dans la nature

Que ton hiver soit doux ; et, son règne fini,

Le poëte et l’oiseau chanteront : Sois béni !

Saint-Martin, novembre 1833

Un Conseil

Dulmas, écoute enfin la raison qui t’éclaire,

Cesse enfin de nourrir un espoir téméraire;

Ainsi que toi, mon fils, j’eus la démangeaison

D’offenser le public, la rime et la raison;

Comme toi, bel esprit, au sortir du collège,

Ma sotte vanité saisit le privilège

Qu’usurpent trop souvent les auteurs de nos jours,

De parler sans rien dire et de parler toujours.

Amoureux de la gloire, et surtout de moi-même,

Traînant à mes côtés l’ennui d’un beau poème,

Je quêtais à la ronde un sourire flatteur ;

Copiste ingénieux, adroit compilateur,

J’enfilais de grands mots bien durs et bien sonores ;

Je parlais de soleils, d’étoiles et d’aurores ;

J’imitai ***, et mon style éclatant

Fit bâiller tout le monde, excepté moi pourtant.

Je dédaignai bientôt la robe paternelle ;

Brûlant de conquérir une palme immortelle,

Je m’élance au théâtre où l’orgueil me promet

Une place éminente à côté de Soumet.

Je pense voir déjà mon talent poétique

S’élever radieux au trône académique ;

Je triomphe en espoir, je rêve Mais bientôt

Vingt sifflets goguenards m’éveillent en sursaut :

L’infortune souvent est bonne à quelque chose ;

Abjurant et la gloire et les vers et la prose,

Depuis ce triste instant, j’ai su borner mes vœux

À vivre loin du Pinde, ignoré, mais heureux.
Que mon exemple au moins t’apprenne à fuir l’orage,

Ou, sur les mêmes flots, crains le même naufrage.

Combien d’autres malheurs je pourrais te citer !

Les bâtards de Schlegel ont beau ressusciter ;

Les Marivaux du jour, que l’intérêt assemble,

En vain marchent de pair et cabalent ensemble.

Ils trompent quelquefois nos regards indulgents,

Mais l’erreur passe vite et les goûts sont changeants.

L *** aujourd’hui se fait à peine lire ;

Il a beau nous vanter son génie et sa lyre,

Il a beau conspuer la Bible dans ses vers :

Le public, juste enfin, les abandonne aux vers.

Inhumés par les soins d’une saine critique,

Ses livres vont dormir au fond d’une boutique.

Hélas ! bien des auteurs, comme lui boursouflés,

Ne vivent un moment que pour être sifflés ;

On court après la gloire, et la gloire infidèle,

Quand on croit l’attraper, s’envole à tire d’aile ;

On veut monter bien haut, mais on roule bien bas ;

La montagne est glissante, et le bruit des faux pas,

Réveillant chaque jour les échos du Parnasse,

Avertit les Cotins du sort qui les menace :

Ils tombent l’un sur l’autre, et les sifflets railleurs

Vous répètent sans cesse :  » Avis aux rimailleurs. « 

L’île Des Bossus

Conte-chanson
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Un jour, le vent moqueur y jette

Un puîné de Jean de Calais ;

Jean débarque et prend sa lorgnette :

 » Tudieu ! que ces magots sont laids !  »

Et Jean, d’un air superbe,

Les toise à chaque pas ;

Car il est un proverbe

Que Jean ne connaît pas :
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
D’un air triomphant, il s’étale

Le soir aux Bouffes ; mais soudain

Autour de lui, de stalle en stalle,

Bourdonne un rire de dédain.

Maint faiseur d’épigramme

Crie : À la porte ! il va

Faire avorter le drame

Et la dona diva.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Jean le comprit, et d’une haleine

Vite à son auberge il courut

Endosser deux bosses de laine ;

Puis dans le monde il reparut :

Et soudain chaque belle,

Prise à ce tour subtil,

Du beau Polichinelle

Voulut tenir le fil.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Mainte vieille, à la dérobée,

Épuisa pour lui soins et fard ;

Mainte fois sa bosse est tombée

Aux pieds d’une autre Putiphar ;

Enfin, pouvant à peine

Suffire à son bonheur,

Jean d’une énorme reine

Fut l’écuyer d’honneur.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Mais du roi Pouf il vit la fille ;

L’auguste enfant, des plus jolis,

Épouvantail de sa famille,

Avait poussé droit comme un lis.

De ce côté sans cesse

Jean soupire, et, vainqueur

Aux pieds de la princesse

Met sa bosse et son cœur.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Tous deux s’esquivent : bon voyage !

Puis en France ils vont saintement

Ajouter à leur mariage

La formule du sacrement.

Bref, de sa double bosse,

Inutile à Calais,

Pour danser à la noce,

Jean se fit des mollets.
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.
Il eut un enfant, deux, trois, quatre,

Fut échevin et marguiller,

Vit des abus sans les combattre,

Écouta des sots sans bâiller.

Et, vieux, de la jeunesse

Devenu le Mentor,

Au sortir de la messe

Il fredonnait encor :
Dans le pays des bossus,

Il faut l’être

Ou le paraître :

Les dos plats sont mal reçus

Au pays des bossus.

Un Quart D’heure De Dévotion

Vous demandez, amis, comment s’est échappée

De ma plume profane une sainte épopée ?

Écoutez : l’âme en deuil, et la tristesse au front,

Un soir, je visitai Saint-Étienne du Mont.
À cette heure sacrée, heure où la nuit commence,

Quelques rares chrétiens peuplent seuls l’ombre immense.

C’est l’enfant à la bouche encor blanche de lait,

Qui dans ses doigts vermeils égrène un chapelet,

Et semble demander, dans sa fraîche prière,

Un souris fraternel aux chérubins de pierre ;

La pâle mère en deuil, devant un crucifix,

Au vainqueur de la mort redemandant son fils ;

Le vieillard qui mourant, de ses lourdes sandales,

Comme pour dire : ouvrez, heurte aux funèbres dalles,

Et prêt à s’endormir de son dernier sommeil,

Aux pieds de Jésus-Christ s’étend comme au soleil

Mais plus souvent, hélas, c’est l’artiste profane

Contemplant aux piliers l’acanthe qui se fane,

Admirant des couleurs sur la toile où revit

Le fait miraculeux qu’un siècle expiré vit,

Époussetant de l’œil chaque peinture usée,

Et du seuil à la nef parcourant un musée.

Au milieu des autels qui s’écroulent partout,

L’autel païen des arts est seul resté debout.
Et la rougeur au front, je l’avoûrai moi-même,

Qui suspends à la croix l’ex-voto d’un poëme,

Dans le temple, au hasard, j’aventurais mes pas

Et j’effleurais l’autel et je ne priais pas.
Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines

D’elles-mêmes s’ouvraient aux syllabes latines,

Et j’allais aux grands jours, blanc lévite du chœur,

Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur.

Mais depuis, au courant du monde et de ses fêtes

Emporté, j’ai suivi les pas des faux prophètes.

Complice des docteurs et des pharisiens,

J’ai blasphémé le Christ, persécuté les siens.

Quand l’émeute aux bras nus, pour la traîner au fleuve,

Arrachant une croix à la coupole veuve,

Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol,

De loin sur les manteaux je veillais comme Saul.

Mais de vagues remords assailli de bonne heure :

Où puiser, ai-je dit, la paix intérieure ?

Où marcher dans la nuit sans étoiles aux cieux,

Et sans guide ici-bas ? Enfants insoucieux,

Les uns, pour ne rien voir des hommes ni des choses,

Abaissent sur leur front leurs couronnes de roses ;

D’autres, en proclamant l’idole liberté,

Sous le glaive légal tombent avec fierté,

Et promettent, mourants, de leurs voix fatidique,

Au Teutatès moderne un culte druidique ;

Où, soufflant la terreur sur l’Église et l’État,

Tonnent, bruyants échos, autour de l’apostat,

Qui, disciple du Christ, au front sanglant du maître

Posa le bonnet rouge, avec ses mains de prêtre.

Combien de jeunes cœurs que le doute rongea !

Combien de jeunes fronts qu’il sillonne déjà !

Le doute aussi m’accable, hélas ! et j’y succombe :

Mon âme fatiguée est comme la colombe

Sur le flot du désert égarant son essor ;

Et l’olivier sauveur ne fleurit pas encor
Ces mille souvenirs couraient dans ma mémoire ;

Et je balbutiai :  » Seigneur, faites-moi croire !  »

Quand soudain sur mon front passa ce vent glacé

Qui sur le front de Job autrefois a passé.

Le vent d’hiver pleura sous le parvis sonore,

Et soudain je sentis que je gardais encore

Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré,

Un peu de vieille foi, parfum évaporé.
Cependant mon genou, fléchi par la prière,

Se heurta contre un livre oublié sur la pierre,

Et la secrète voix qui parle aux cœurs élus

Murmura dans le mien :  » Prends, et lis ;  » et je lus,

Je lus avec amour ces quatre chants sublimes,

Dont l’auteur s’est voilé de quatre pseudonymes,

Mais où sur chaque mot le poëte à dessein

Imprima son génie à défaut de son seing,

Page de vérité, qu’à sa ligne dernière,

Le Golgotha tremblant sabla de sa poussière.

Quand je me relevai plus léger de remords,

Comme au dedans de moi, c’était fête au dehors ;

La vitre occidentale, allumant sa rosace,

D’une langue de feu m’illumina la face ;

Les deux blancs chérubins, levant leur front courbé,

Avec plus de ferveur prièrent au jubé ;

Et l’orgue, s’éveillant sous un doigt invisible,

D’un long et doux murmure emplit la nef paisible.

Et je versai des pleurs, et reconquis à Dieu,

Au tombeau de Racine alors je fis un vœu.
Ce vœu je l’accomplis en écrivant ces pages.

Les temps étaient passés des saints pélerinages :

Je ne pouvais aller, courbé sous le bourdon,

Boire au Jourdain captif le céleste pardon ;

Au rivage où fleurit la parole divine

Ma muse ira du moins. Pars, muse pélerine,

Conduite à Bethléem par l’étoile des rois,

Au Gloria des cieux mêle ta douce voix ;

Rallume l’âtre éteint de Marthe et de Marie ;

Consulte le voyant au puits de Samarie ;

Et, fidèle au gibet de ton Dieu méconnu,

Sous le sang rédempteur prosterne ton front nu,

Puis, malgré l’incrédule et ses bruits de risée,

Relève fièrement la tête baptisée.
Dieu bénira mes chants ; sur les autels divers

Puisqu’on sème des fleurs, on peut jeter des vers.

Depuis le temps antique, où vibrait à tes fêtes

La harpe de David et des anciens prophètes,

N’est-ce pas, ô Seigneur, un encens précieux

Que l’encens du poëte ? et les anges des cieux

Ne se courbaient-ils pas, avides, pour entendre

Jean Racine toucher son luth pieux et tendre,

Quand il eut pour le cloître abondonné les cours

Et dans ton amour pur éteint tous ses amours ?

Et puis, mon grain d’encens, qui sait, fera peut-être

Pétiller l’urne éteinte entre les mains du prêtre.
J’ai dans mes souvenirs un fabliau bien vieux

Dont, au bruit de la mer et des vents pluvieux,

Mon aïeule bretonne, à la voix sibylline,

Berçait pendant la nuit mon enfance orpheline.

Un jour, Dieu sait pourquoi,l’élément nourricier

Qui prodigue la vie à ce limon grossier,

Le feu, manqua dans l’air ; la nature vivante

Tressaillit tout à coup de froid et d’épouvante.

Les oiseaux, qu’un vent noir chassait en tourbillons,

Désertaient effarés les bois et les vallons.

Plus cruels de terreur, dans l’atmosphère humide,

Les vautours se battaient. Le rossignol timide

Dit sa chanson de mort, et, lorsqu’elle finit,

Se cacha résigné, la tête dans son nid.

Fatigué d’un long vol, l’oiseau porte-tonnerre

Replia sa grande aile et dormit dans son aire.

Seul pour sauver le monde agonisant déjà,

Le petit roitelet voltigea, voltigea

Jusqu’au sommet des cieux ; mais, couvert d’étincelles,

À l’élément conquis il se brûla les ailes,

Et dans les bois, chantant pour le bénir en chœur,

Le Prométhée obscur tomba mort et vainqueur.
Que je succombe ou non à l’œuvre expiatoire,

À celui qui m’inspire, à Dieu louange et gloire !

Quand la brise du soir en passant à travers

L’orgue du marécage, aux mille tuyaux verts,

En pousse vers le ciel une plainte touchante,

Voyageur, ne dis pas :  » Gloire au roseau qui chante !  »

Mais, le foulant aux pieds, dis :  » Gloire au Dieu vivant

Qui féconde la boue et qui commande au vent ! « 

L’isolement

À Madame Douday-Dupré

De mon riche avenir vous voilà créancière,

Madame ; quand l’oubli me jetait en poussière,

Sur moi, poëte obscur, l’autre jour, en passant,

Vous laissâtes tomber un mot compatissant.

Un mot, voilà tout mais, quand vous fûtes passée,

Cette parole d’or, oh ! je l’ai ramassée,

J’ai caché dans mon sein ma relique, et, depuis,

Je la porte les jours, je la baise les nuits.

Si ma reconnaissance avec délire éclate,

Si mon baiser brutal mord la main qui me flatte,

Madame, pardonnez, c’est que voilà deux ans

(Et deux ans à porter tout seul sont bien pesants !)

Qu’aux tourments de mon cœur nul cœur ne s’associe,

Et j’avais oublié comment on remercie.

J’ai supporté deux ans le mépris et la faim

Sans mêler de blasphème à ma plainte sans fin.

Je disais, résigné : Lorsque Dieu fait un homme,

De ses bonheurs futurs il lui compte la somme :

 » Prends, lui dit-il, et marche !  » et moi, dès le départ,

Prodigue voyageur, j’ai dévoré ma part.
Enfant, j’ai vu passer dans ma vague mémoire

Des prêtres qui chantaient sur une bière noire ;

À travers les sanglots, de moment en moments,

Un nom cher m’arrivait mais ce souvenir ment ;

Car de l’école à peine eus-je franchi les grilles,

Que je tombai joyeux aux bras de deux familles ;

Moi qui la veille, hélas ! rêvant d’un autre accueil,

Me croyais orphelin sur la foi d’un cercueil.
Mon cœur, ivre à seize ans de volupté céleste,

S’emplit d’un chaste amour dont le parfum lui reste.

J’ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court

L’ange qui me berçait trouva le fardeau lourd,

Et, pour monter à Dieu dans son vol solitaire,

Me laissa retomber tout meurtri sur la terre,

Où depuis mon regard dans l’horizon lointain

Plongeait sans voir venir le bon Samaritain.

Je veux bien acquitter mes dettes amassées,

Et payer en douleurs mes délices passées,

Dieu ! mais puisque la loi défend de murmurer,

Fais-nous donc des tourments que l’on puisse endurer !

La Pauvreté n’est pas l’hôte que je redoute ;

Je l’aime, c’est ma sœur ; la Faim, sans qu’il en coûte

Une heure à mon sommeil, un vers à mes chansons,

Entre et s’assied chez moi, car nous nous connaissons.

Je n’ai pas convoité sur mon lit d’agonie

L’or du voisin, qui sonne avec tant d’ironie ;

Ce qu’il me faut à moi, ce n’est pas seulement

Le vin de la vendange et le pain de froment ;

Ma prière avant tout demande à Dieu pour vivre

Le pain qui nourrit l’âme et le vin qui l’enivre

L’amour ! Et je suis seul, déjà seul, quand j’entends

Frémir encor l’airain qui m’a sonné vingt ans !

La fatigue m’endort et besoin m’éveille

Sans qu’un souhait ami caresse mon oreille.

Quand j’allais au printemps chercher dans vos jardins

Un sentier vierge encor du pied des citadins,

Sur mon cœur solitaire et qu’un vague amour tue,

J’ai pressé bien souvent un socle de statue ;

Et, miracle du ciel ! bien souvent j’ai cru voir

La froide Galatée en mes bras s’émouvoir,

Voir des pleurs de pitié pendus à sa paupière,

Voir des souris éclos de ses lèvres de pierre ;

Et quand ma plainte au marbre inspirait tant d’émoi,

Les cœurs vivants restaient pétrifiés pour moi !
Oh ! voilà le tourment auquel rien n’habitue,

Qui dévore les nuits et les jours, et qui tue.

Ce supplice inouï, quand je vous le nommais,

Vous ne compreniez pas : ne comprenez jamais,

Madame ! Au grand désert de votre capitale,

L’homme seul, voyez-vous, c’est l’antique Tantale ;

C’est le serpent coupé, vivace et bondissant,

Dont chaque tronçon veuf poursuit son frère absent ;

C’est l’homme enseveli tout vivant dans la tombe

Qui se réveille au bruit de la terre qui tombe ;

Et, hurlant des appels que le ver entend seul,

Se débat convulsif dans les plis du linceul.

Mais au bonheur, après cette agonie amère,

Vous m’avez fait renaître, et vous êtes ma mère.

Pour me guérir enfin du coup qui m’étourdit,

Il ne fallait qu’un mot : ce mot vous l’avez dit.

Et tout à coup voyez comme le charme opère :

 » Courage !  » et je suis fort :  » Espérance !  » et j’espère ;

Et d’un sommeil fiévreux je me réveille sain,

Honteux de ne pouvoir payer le médecin.

Oh! patience ! un jour j’acquitterai ma dette.

J’ignore quel sera mon destin de poëte :

Dois-je, tendant ma coupe à l’Amour échanson,

De l’écume qui tombe arroser la chanson ;

Phalène qui tournoie à l’éclair d’une épée,

Irai-je dans le sang picorer l’épopée,

Cueillir la blanche idylle en fleur dans le hameau,

Ou du saule pleureur effeuiller un rameau,

Je doute encor ; mais cette moisson de gloire,

Vous l’aurez fait éclore, et j’ai longue mémoire,

Et, de mon frais butin parfumant vos genoux,

 » Prenez, dirais-je alors : tout cela, c’est à vous ! « 

Un Souvenir À L’hôpital

Sur ce grabat, chaud de mon agonie,

Pour la pitié je trouve encor des pleurs ;

Car un parfum de gloire et de génie

Est répandu dans ce lieu de douleurs ;

C’est là qu’il vint, veuf de ses espérances,

Chanter encor, puis prier et mourir :

Et je répète en comptant mes souffrances :

Pauvre Gilbert[1], que tu devais souffrir !
Ils me disaient : Fils des Muses, courage !

Nous veillerons sur ta lyre et ton sort ;

Ils le disaient hier, et dans l’orage

La Pitié seule aujourd’hui m’ouvre un port.

Tremblez, méchants ! mon dernier vers s’allume,

Et si je meurs, il vit pour vous flétrir

Hélas ! mes doigts laissent tomber la plume :

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
Si seulement une voix consolante

Me répondait quand j’ai longtemps gémi !

Si je pouvais sentir ma main tremblante

Se réchauffer dans la main d’un ami !

Mais que d’amis, sourds à ma voix plaintive,

À leurs banquets, ce soir, vont accourir,

Sans remarquer l’absence d’un convive !

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
J’ai bien maudit le jour qui m’a vu naître ;
Mais la nature est brillante d’attraits,

Mais chaque soir le vent à ma fenêtre

Vient secouer un parfum de forêts.

Marcher à deux sur les fleurs et la mousse,

Au fond des bois rêver, s’asseoir, courir,

Oh ! quel bonheur ! oh ! que la vie est douce !

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
1832.

L’oiseau Que J’attends

Les beaux soleils morts vont renaître,

Et voici déjà mille oiseaux

Pendant leur nid à la fenêtre,

Peuplant les bois, rasant les eaux.

Tous les matins un doux bruit d’ailes

Me réveille, et j’espère hélas !

À mes carreaux, noirs d’hirondelles,

L’oiseau que j’attends ne vient pas.
L’ambition me fut connue,

Quand je vis l’aigle au large vol,

Un jour, contempler de la nue

Les insectes poudreux du sol ;

Je vois à la tempête noire

L’aigle encor livrer des combats ;

Je le vois sans rêver la gloire :

L’oiseau que j’attends ne vient pas.
Voici le rossignol, qui cueille

Un brin d’herbe pour se nourrir,

Puis se cache au bois sous la feuille

Pour chanter un jour, et mourir :

Il chante l’amour Ironie !

Oiseau moqueur, chante plus bas ;

Et qu’ai-je besoin d’harmonie ?

L’oiseau que j’attends ne vient pas.
Plus loin, le martinet des grèves,

Sur un beau lac d’azur et d’or,

Comme un poëte sur ses rêves,

Se berce, voltige et s’endort.

Dors et vole à ta fantaisie,

Heureux frère ; devant mes pas,

Moi, j’ai vu fuir la poésie :

L’oiseau que j’attends ne vient pas.
Arrive enfin, je t’en supplie,

Noir messager dont Dieu se sert ;

Corbeau qui, sur les pas d’Élie,

Émiettais du pain au désert.

Portant la part que Dieu m’a faite,

Arrive, il est temps ; mais, hélas !

Mort sans doute avec le prophète,

L’oiseau que j’attends ne vient pas.

Vive La Beauté

Dès l’aurore quand pour boire

Adam Billaut se levait,

Un baiser rend la mémoire
À ma Suzon qui rêvait ;

Dans ses bras, heureux esclave,

Je dis au vieux chansonnier :

Tu peux descendre à la cave,

Moi, je suis bien au grenier.
Vous dont le cœur bat au ventre,

Chantez Bacchus et Comus ;

Pour moi, s’il faut opter entre

Les divinités en us,

Dieux gourmands, je vous néglige,

Et suivant un rit plus beau,

C’est à Vénus Callypige

Que je dis : Introïbo.
L’Alcoran, que je révère,

Traite le vin de poison :

Le vin noie au fond d’un verre

L’amour comme la raison.

L’infortuné, qu’il enivre,

Chancelle en parlant d’amour ;

Fi donc ! l’amant qui sait vivre

Ne doit tomber qu’à son tour.
Tout votre or devient potable,
Et bien souvent au dessert,

Gourmands, vous quittez la table

Comme on quitte un tapis vert.

Prodiguez : je suis avare,

Et le soir, quand je m’endors,

Pour que rien ne m’en sépare,

J’ai la main sur mes trésors.
Sur les genoux de ma belle

Je dîne, et, pour un amant,

Cette méthode nouvelle

Offre plus d’un agrément.

À l’étiquette on échappe,

Puis, à la fin du repas,

On n’a qu’à lever la nappe,

Et l’on met la table à bas.
En vain un docteur morose

Me dit : Jouir c’est vieillir ;

Une guêpe est dans la rose,

Prends des gants pour la cueillir.

Au hasard je marche et j’aime,

Aventureux pèlerin ;

Vive la beauté quand même !

Sera toujours mon refrain.

M. Paillard

Et flon, flon, flon, miserere,

Monsieur Paillard est enterré.
Adieu, père de la commune,

Dit le Bossuet du moment ;

Mais au défunt gardant rancune,

Le pauvre peuple dit gaîment :
Et flon, flon, flon, miserere,

Monsieur Paillard est enterré.
Traitant la misère en vassale,

Premier magistrat du canton,

Aux pauvresses, de sa main sale,

Monseigneur prenait le menton.
Et flon, flon, etc.
Lui volaient-elles noix ou pomme,

Sous le pommier, sous le noyer,

À l’instant même le digne homme

Les jetait bas pour se payer.
Et flon, flon, etc.
Fredonnant de sa voix de chantre,

Flânait-il dans quelque dessein,

Ses breloques sur son gros ventre

Alentour sonnaient le tocsin.
Et flon, flon, etc.
Jacques, défends-lui bien ta porte.

De peur qu’au logis, en tremblant,

Ta femme, cet hiver, n’apporte

De l’infamie et du pain blanc.
Et flon, flon, etc.
À la vertu la mieux armée,

L’or en main, portant des défis,

Il tente la mère affamée

Auprès du berceau de son fils.
Et flon, flon, etc.
Puis quand il a, sans rien débattre,

Payé son triomphe insolent,

Il se dit, fier comme Henri Quatre

Tudieu, je suis un vert galant !
Et flon, flon, etc.
Et le curé le canonise ;

Il me damnerait, moi, Gros-Jean ;

Mais comme au b, à l’église,

Il en aura pour son argent.
Et flon, flon, flon, miserere,

Monsieur Paillard est enterré.