Sur La Paix De L’année M.Dc.Xx.

Ode
La paix trop longtemps désolée

Revient aux pompes de la Cour,

Et retire du mausolée

Les jeux, les danses et l’amour.

Au seul éclat de nos épées

Les tempêtes sont dissipées ;

Tous nos bruits sont ensevelis ;

Mon Prince a fait cesser la guerre,

Et la grâce a rendu la terre

Pleine de palmes et de lys.
Notre état, d’un triste visage,

Désespéré de son salut,

Sans le Roi ne trouvait l’usage

D’aucun remède qui valût.

Grand Roi, que vos vertus sont grandes

Et bien dignes de nos offrandes!

Que vos travaux ont eu de fruit!

Toute la terre en est semée,

Et la voix de la renommée

N’en saurait faire assez de bruit.
Eh bien, races dénaturées,

Qu’avez-vous plus à murmurer ?

Les fureurs se sont retirées,

Le désordre n’a pu durer ;

Vos étendards sont notre proie,

Vos flammes sont nos feux de joie,

Le Roi triomphe du malheur ;

Et jamais on n’a vu monarque

Qui gravât de meilleure marque

Son jugement ni sa valeur.
La trahison confuse et blême

Ne sait plus sur quoi ravager ;

Le Roi a mis tout ce qu’il aime

Loin de la honte et du danger.

Il a réprimé la licence

Dont on pressait son innocence ;

Et ses desseins laborieux,

Qui ne vont point à l’aventure,

Ont fait voir que sa créature

Etait aussi celle des dieux.
Dans nos victorieuses armes,

Si la clémence l’eût permis,

Et plus de sang et plus de larmes

Eussent marqué ses ennemis.

Et dirais bien à quels supplices

S’attendaient leurs noires malices :

Mais il est las de les punir,

Il est honteux de leur diffâme,

Et serait fâché que son âme

En eût gardé le souvenir.
Il suffit que la paix est ferme,

Que ces esprits audacieux

Ont enfin achevé le terme

De leurs complots séditieux :

Il suffit que rien n’importune

Ni sa vertu, ni sa fortune,

Que le Ciel rit à son plaisir,

Que la gloire a lassé l’envie,

Et que sa grandeur assouvie

Ne trouve ni but, ni désir.
Traîtres outils de nos folies,

Instruments de flamme et de fer,

Que vos races ensevelies

Se recachent dedans l’enfer.

Aussi bien nos dieux tutélaires,

Dont ces révoltes ordinaires

Ont armé les mains tant de fois,

Jurent que le premier rebelle

Sera la victime éternelle

De l’injure de tous les rois.
Espérer encore des grâces

Et croire en de pareils forfaits

Que vous ni vos futures races

Puissiez jamais trouver de paix,

C’est douter que félonies

Ne soient proches d’être punies,

C’est ne savoir point de prison,

S’imaginer qu’un a deux têtes,

Que le ciel n’a point de tempêtes,

Ou qu’il aime la trahison.
Mais je faux en mes défiances,

Notre mal vous a fait pâtir,

Et je crois que vos consciences

L’ont fait avec du repentir.

Auriez-vous bien la barbarie

De confesser que la furie

Vous ait fait venir sans remords

Au travers du fer et des flammes,

Où tant de généreuses âmes

Ont accru le nombre des morts ?
Je vis de quel sanglant orage

L’enfer se déborda sur nous,

Et voulus mal à mon courage

De m’avoir fait venir aux coups.

La campagne était allumée,

L’air gros de bruit et de fumée,

Le Ciel confus de nos débats,

Le jour triste de notre gloire,

Et le sang fit rougir la Loire

De la honte de vos combats.
C’est assez fait de funérailles ;

On voit un assez grand tableau

De chevaux, d’hommes, de murailles

Que la flamme a jeté dans l’eau.

C’est assez, le Ciel s’en irrite :

Et de quelque si grand mérite

Dont l’honneur flatte nos exploits,

Il n’est rien de tel que de vivre

Sous un Roi tranquille, et de suivre

La sainte majesté des lois.

Sur Le Ballet Du Roi. Le Forgeron Pour Le Roi

Je ne suis point industrieux

Comme ce forgeron des dieux,

Dont les subtilités nuisibles

Pour un chef-d’œuvre de son art,

Dessous des filets invisibles

Firent voir qu’il était cornard.
Cet infâme aux creux étnéans

Dessus les tombeaux des Géants,

Enivré de souffre et de flamme,

Forgeait des armes pour autrui,

Cependant que Mars et sa femme

Faisait des forgerons pour lui.
Je suis un forgeron nouveau,

Qui sans enclume et sans marteau

Forge un tonnerre à ma parole,

Et du seul regard de mes yeux,

Fais partir un éclair qui vole,

Plus puissant que celui des cieux.
Les plus rebelles des humains,

Subjugués des traits de mes mains,

Ont fait émerveiller l’Europe,

Et Vulcain avoue aisément

De n’avoir jamais vu Cyclope

Battre le fer si rudement.
Le dard qu’amour me fait forger,

Sans déplaisir et sans danger,

Pénètre au fond de la pensée,

Et la dame qu’il veut toucher

En est si doucement blessée,

Qu’elle n’en peut haïr l’archer.
Mais les flèches de mon courroux,

Fatales qu’elles sont à tous,

Font trembler le dieu de la guerre,

Et rien ne l’a fait habiter

Dans un ciel si loin de la terre

Que le soin de les éviter.

Sur Une Tempête Qui S’éleva Comme Il Était Prêt De S’embarquer Pour Aller En Angleterre

Parmi ces promenoirs sauvages

J’ois bruire les vents et les flots

Attendant que les matelots

M’emportent hors de ces rivages.

Ici les rochers blanchissants,

Du choc des vagues gémissants,

Hérissent leurs masses cornues

Contre la colère des airs,

Et présentent leurs têtes nues

À la menace des éclairs.
J’ois sans peur l’orage qui gronde,

Et fût-ce l’heure de ma mort,

Je suis prêt à quitter le port

En dépit du ciel et de l’onde.

Je meurs d’ennui dans ce loisir :

Car un impatient désir

De revoir les pompes du Louvre

Travaille tant mon souvenir

Que je brûle d’aller à Douvre

Tant j’ai hâte d’en revenir.
Dieu de l’onde, un peu de silence !

Un dieu fait mal de s’émouvoir.

Fais-moi paraître ton pouvoir

À corriger ta violence.

Mais à quoi sert de te parler,

Esclave du vent et de l’air,

Monstre confus qui, de nature

Vide de rage et de pitié,

Ne montres que par aventure

Ta haine ni ton amitié !
Nochers, qui par un long usage

Voyez les vagues sans effroi

Et qui connaissez mieux que moi

Leur bon et leur mauvais visage,

Dites-moi, ce ciel foudroyant,

Ce flot de tempête aboyant,

Les flancs de ces montagnes grosses,

Sont-ils mortels à nos vaisseaux ?

Et sans aplanir tant de bosses

Pourrai-je bien courir les eaux ?
Allons, pilote, où la Fortune

Pousse mon généreux dessein !

Je porte un dieu dedans le sein

Mille fois plus grand que Neptune :

Amour me force de partir.

Et dût Thétis pour m’engloutir

Ouvrir mieux ses moites entrailles,

Cloris m’a su trop enflammer

Pour craindre que mes funérailles

Se puissent faire dans la mer.
Ô mon ange ! Ô ma destinée !

Qu’ai-je fait à cet élément

Qu’il tienne si cruellement

Contre moi sa rage obstinée ?

Ma Cloris, ouvre ici tes yeux,

Tire un de tes regards aux cieux :

Ils dissiperont leurs nuages,

Et pour l’amour de ta beauté

Neptune n’aura plus de rage

Que pour punir sa cruauté.
Déjà ces montagnes s’abaissent,

Tous leurs sentiers sont aplanis ;

Et sur ces flots si bien unis

Je vois des alcyons qui naissent.

Cloris, que ton pouvoir est grand !

La fureur de l’onde se rend

À la faveur que tu m’as faite.

Que je vais passer doucement !

Et que la peur de la tempête

Me donne peu de pensement !
L’ancre est levée, et le zéphyre,

Avec un mouvement léger,

Enfle la voile et fait nager

Le lourd fardeau de la navire.

Mais quoi ! Le temps n’est plus si beau,

La tourmente revient dans l’eau.

Dieux, que la mer est infidèle !

Chère Cloris, si ton amour

N’avait plus de constance qu’elle,

Je mourrais avant mon retour.

Ton Orgueil Peut Durer Au Plus Deux Ou Trois Ans

Ton orgueil peut durer au plus deux ou trois ans:

Après cette beauté ne sera plus si vive,

Tu verras que ta flamme alors sera tardive,

Et que tu deviendras l’objet des médisants.
Tu seras le refus de tous les courtisans,

Les plus sots laisseront ta passion oisive,

Et les désirs honteux d’une amitié lascive

Tenteront un valet à force de présents.
Tu chercheras à qui te donner pour maîtresse,

On craindra ton abord, on fuira ta caresse,

Un chacun de partout te donnera congé.
Tu reviendras à moi, je n’en ferai nul compte,

Tu pleureras d’amour, je rirai de ta honte:

Lors tu sera punie, et je serai vengé.

Un Berger Prophète

Je vis dans ces lieux innocents,

Où les esprits les plus puissants,

Quittant leurs grandeurs souveraines,

Suivent ma prophétique voix

Dans le silence de nos bois

Et dans le bruit de nos fontaines.
Ici mon désir est ma loi,

Mon entendement est mon roi,

Je préside à mes aventures;

Et comme si quelqu’un des dieux

M’eût prêté son âme et ses yeux,

Je comprends les choses futures.
J’ai vu quand des esprits mutins

Sollicitaient nos bons destins

A quitter le soin de la France,

Et deviné que leur malheur

Trouverait dans notre valeur

Le tombeau de leur espérance.
Je vois qu’un jeune potentat

Bornera bientôt son état

Du plus large tour de Neptune,

Et son bonheur sans être vain

Pourra voir avecque dédain

Les caresses de la Fortune.

Un Fier Démon, Qui Me Menace

Un fier démon, qui me menace

De son triste et funeste accent,

Contre mon amour innocent

Gronde la haine et la disgrâce.
On me rapporte que tes yeux,

Dans leurs paupières languissantes,

N’avaient plus ces flammes puissantes

Qui blessaient les âmes des dieux.
Nature est vraiment hardie

Et le sort bien faux et malin

D’assujettir le sang divin

À l’effort d’une maladie.
En détestant ses cruautés,

Quelque peu qu’il m’en divertisse,

Je crie contre l’injustice

Que le Ciel fait à tes beautés.
Depuis ce malheureux message,

Qui m’a privé de tout repos,

La tristesse a mis dans mes os

Un tourment d’amour et de rage.
Malade au lit d’où je ne sors,

Je songe que je vois la Parque,

Et que dans une même barque

Nous passons le fleuve des morts.
Si tu te deuils de mon absence,

C’est un supplice d’amitié,

Qui mérite autant de pitié

Qu’elle a de peine et d’innocence.
Je mourrai si tu meurs pour moi,

Autrement je serais bien traître,

Puisque le sort ne m’a fait naître

Que pour mourir avecque toi.

Vos Rigueurs Me Pressaient D’une Douleur Si Forte

Vos rigueurs me pressaient d’une douleur si forte

Que si votre présent, reçu si chèrement,

Encore un jour ou deux eût tardé seulement,

Vous n’eussiez obligé qu’une personne morte.
Jamais esprit ne fut travaillé de la sorte,

Tout ce que je faisais aigrissait mon tourment,

Et pour me secourir j’essayais vainement

Tout ce que la raison aux plus sages apporte.
Enfin, ayant baisé dans ce don précieux

La trace de vos mains et celle de vos yeux,

J’ai repris ma santé plus qu’à demi ravie.
Cloris, vous êtes bien maîtresse de mon sort,

Car ayant eu pouvoir de me donner la vie,

Vous avez bien pouvoir de me donner la mort.

Vous Dont L’âme Divine Aspire Aux Choses Saintes

Vous dont l’âme divine aspire aux choses saintes,

Et que le Ciel a fait l’objet de son amour,

Verserez-vous des pleurs, et ferez-vous des plaintes,

Quand pour l’amour de Dieu vous laisserez le jour?
Les coupables esprits ont toujours mille craintes

Lorsqu’il leur faut quitter ce vicieux séjour,

Et leurs yeux criminels avecque des contraintes,

Approchent de l’éclat de la céleste cour.
Mais votre époux, qui sut parfaitement bien vivre,

S’est plu dans les assauts que le trépas nous livre:

Il est dedans le Ciel où vous irez aussi;
Il est où vos pensers incessamment séjournent.

Pourquoi donc voulez-vous que ses esprits retournent?

Ils sont plus avec vous que s’ils étaient ici.

Qui Voudra Pense À Des Empires

Qui voudra pense à des empires,

Et avecque des vœux mutins

S’obstine contre ses destins,

Qui toujours lui deviennent pires;

Moi je demande seulement,

Du plus sacré vœu de mon âme,

Qu’il plaise aux dieux et à Madame,

Que je brûle éternellement.

Satire Première

Qui que tu sois, de grâce, écoute ma satire.

Si quelque humeur joyeuse autre part ne t’attire,

Aime ma hardiesse, et ne t’offense point

De mes vers dont l’aigreur utilement te point.

Toi que les éléments ont fait d’air et de boue,

Ordinaire sujet où le malheur se joue,

Sache que ton filet que le destin ourdit,

Est de moindre importance encor qu’on ne te dit.

Pour ne te point flatter d’une divine essence,

Vois la condition de ta sale naissance,

Que tiré tout sanglant de ton premier séjour,

Tu vois en gémissant la lumière du jour:

Ta bouche n’est qu’aux cris et à la faim ouverte,

Ta pauvre chair naissante est toute découverte,

Ton esprit ignorant encor ne forme rien,

Et moins qu’un sens brutal sait le mal et le bien.

A grand-peine deux ans t’enseignent un langage,

Et des pieds et des mains te font trouver l’usage.

Heureux au prix de toi les animaux des champs:

Ils sont les moins haïs comme les moins méchants.

L’oiselet de son nid à peu de temps s’échappe

Et ne craint point les airs que de son aile il frappe;

Les poissons en naissant commencent à nager;

Et le poulet éclos chante et cherche à manger.

Nature, douce mère à ces brutales races,

Plus largement qu’à toi leur a donné des grâces;

Leur vie est moins sujette aux fâcheux accidents

Qui travaillent la tienne au dehors et dedans;

La bête ne sent point peste, guerre ou famine,

Le remords d’un forfait en son corps ne la mine;

Elle ignore le mal pour en avoir peur,

Ne connaît point l’effroi de l’Achéron trompeur.

Elle a la tête basse et les yeux contre terre,

Plus près de son repos et plus loin du tonnerre;

L’ombre des trépassés n’aigrit son souvenir,

On ne voit à sa mort le désespoir venir;

Elle compte sans bruit et loin de toute envie

Le terme dont nature a limité sa vie,

Donne la nuit paisible aux charmes du sommeil,

Et tous les jours s’égaie aux clartés du soleil,

Franche de passions et de tant de traverses

Qu’on voit au changement de nos humeurs diverses.

Ce que veut mon caprice à la raison déplaît;

Ce que tu trouves beau, mon oeil le trouve laid;

Un même train de vie au plus constant n’agrée,

La profane nous fâche autant que la sacrée.

Ceux qui dans les bourbiers des vices empêchés

Ne suivent que le mal, n’aiment que les péchés,

Sont tristes bien souvent, et ne leur est possible

De consommer une heure en volupté paisible.

Le plus libre du monde est esclave à son tour;

Souvent le plus barbare est sujet à l’amour;

Et le plus patient que le Soleil éclaire

Se trouve quelquefois emporté de colère.

Comme Saturne laisse et prend une saison,

Notre esprit abandonne et reçoit la raison.

Je ne sais quelle humeur nos volontés maîtrise

Et de nos passions est la certaine crise;

Ce qui sert aujourd’hui nous doit nuire demain,

On ne tient le bonheur jamais que d’une main;

Le destin inconstant sans y penser oblige

Et nous faisant du bruit souvent il nous afflige;

Les riches plus contents ne se sauraient guérir

De la crainte de perdre et du soin d’acquérir.

Notre désir changeant suit la course de l’âge:

Tel est grave et pesant qui fut jadis volage,

Et sa masse caduque, esclave du repos,

N’aime plus qu’à rêver, hait le joyeux propos.

Une sale vieillesse en déplaisir confite,

Qui toujours se chagrine et toujours se dépite,

Voit tout à contrecœur, et ses membres cassés

Se rongent de regret de ses plaisirs passés,

Veut traîner notre enfance à la fin de la vie,

De notre sang bouillant veut étouffer l’envie.

Un vieux père rêveur aux nerfs tout refroidis,

Sans plus se souvenir quel il était jadis,

Alors que l’impuissance éteint sa convoitise,

Veut que notre bon sens révère sa sottise,

Que le sang généreux étouffe sa vigueur,

Et qu’un esprit bien né se plaise à la rigueur.

Il nous veut attacher nos passions humaines

Que son malade esprit ne juge pas bien saines.

Soit par rébellion, ou bien par une erreur,

Ces repreneurs fâcheux me sont tous en horreur.

J’approuve qu’un chacun suive en tout la nature:

Son empire est plaisant et sa loi n’est pas dure;

Ne suivant que son train jusqu’au dernier moment,

Même dans les malheurs on passe heureusement.

Jamais mon jugement ne trouvera blâmable

Celui-là qui s’attache à ce qu’il trouve aimable,

Qui dans l’état mortel tient tout indifférent;

Aussi bien même fin à l’Achéron nous rend:

La barque de Charon, à tous inévitable,

Non plus que le méchant n’épargne l’équitable.

Injuste Nautonier, hélas! pourquoi sers-tu

Avec même aviron le vice et la vertu?

Celui qui dans les biens a mis toute sa joie,

Et dont l’esprit avare après l’argent aboie,

Où qu’il tourne la terre en refendant la mer,

Ses navires jamais ne puissent abîmer.

L’autre qui rien du tout que les grandeurs ne prise,

Et qu’un vif aiguillon de vanité maîtrise,

Soit toujours bien paré, mesure tous ses pas,

S’imagine en soi-même être ce qu’il n’est pas,

Qu’il fasse voir un sceptre en son âme aveuglée,

Et son ambition ne soit jamais réglée.

Celui-ci veut poursuivre un vain titre de vent

Qui pour nous maintenir nous perd le plus souvent;

Il s’attache à l’honneur, suit ce destin sévère

Qu’une sotte coutume ignoramment révère:

De sa condition je prise le bonheur,

Et trouve qu’il fait bien de mourir pour l’honneur.

Un esprit enragé qui voudrait voir en guerre

Pour son contentement et le ciel et la terre,

Ne respire brutal que la flamme et le fer,

Et qui croit que son ombre étonnera l’enfer,

Qu’il emploie au carnage et la force et les charmes,

Et son corps nuit et jour ne soit vêtu que d’armes.

Une sauvage humeur qui dans l’horreur des bois,

Des chiens avec le cor anime les abois,

Son dessein innocent heureusement poursuivre

En la tranquillité de cette peine oisive;

Qu’il travaille sans cesse à brosser les forêts,

Et jamais le butin n’échappe de ses rets.

Celui qu’une beauté d’inévitable amorce

Retient dans ses liens plus de gré que de force,

Qu’il se flatte en sa peine, et tâche à prolonger

Les soucis qui le vont si doucement ronger,

Qu’il perde rarement l’objet de ce visage,

Ne détourne jamais son cœur de cette image,

Ne se souvienne plus du jeu, ni de la Cour,

N’adore aucun des dieux qu’après celui d’amour,

N’aime rien que ce joug, et toujours s’étudie

A tenir en humeur sa chère maladie,

Ne se trouble jamais d’aucun soupçon jaloux,

Se moque des acquets d’un impuissant époux,

Qu’il se trouve allégé par la moindre caresse

Des fers les plus pesants dont sa rigueur le presse,

Sauve les mouvements de ses affections,

Ne tâche de brider jamais ses passions.

Si tu veux résister, l’amour te sera pire,

Et ta rébellion étendra son empire.

Amour a quelque but, quelque temps de durer,

Que notre entendement ne peut pas mesurer:

C’est un fiévreux tourment qui travaillant notre âme,

Lui donne des accès et de glace et de flamme,

S’attache à nos esprits comme la fièvre au corps,

Jusqu’à ce que l’humeur en soit toute dehors.

Contre ses longs efforts la résistance est vaine,

Qui ne peut l’éviter il doit aimer sa peine.

L’esclave patient n’est qu’à demi dompté,

S’il veut à sa contrainte unir sa volonté.

Le sanglier enragé qui d’une dent pointue

Dans son gosier sanglant mord l’épieu qui le tue,

Se nuit pour se défendre, et d’un aveugle effort

Se travaille lui-même, et se donne la mort.

Ainsi l’homme souvent s’obstine à se détruire,

Et de sa propre main il prend peine à se nuire.

Celui qui de nature et de l’amour des cieux,

Entrant en la lumière, est né moins vicieux,

Lorsque plus son génie aux vertus le convie,

Il force sa nature et fait toute autre vie:

Imitateur d’autrui ne suit plus ses humeurs,

S’égare pour plaisir du train des bonnes mœurs.

S’il est né libéral, au discours d’un avare

Il tâchera d’éteindre une vertu si rare;

Si son esprit est haut, il le veut faire bas;

S’il est propre à l’étude, il parle des combats.

Je crois que les destins ne font venir personne

En l’être des mortels qui n’ait l’âme assez bonne,

Mais on la vient corrompre, et le céleste feu

Qui luit à la raison ne nous dure que peu;

Car l’imitation rompt notre bonne trame,

Et toujours chez autrui fait demeurer notre âme.

Je pense que chacun aurait assez d’esprit

Suivant le libre train que nature prescrit.

A qui ne sait farder ni le cœur ni la face,

L’impertinence même a souvent bonne grâce.

Qui suivra son génie et gardera sa foi,

Pour vivre bienheureux, il vivra comme moi.

Satire Seconde

Connais-tu ce fâcheux qui contre la Fortune

Aboie impudemment comme un chien à la Lune?

Et qui voudrait, ce semble, en détourner le cours

Par l’importunité d’un outrageux discours?

D’une sotte malice en son âme il s’afflige

Quand la faveur du Roi ses favoris oblige.

Un homme dont le nom est à peine connu,

D’un pays étranger nouvellement venu,

Que la Fortune aveugle, en promenant sa roue,

Tira sans y penser d’une ornière de boue

Malgré toute l’envie au dessus du malheur,

D’un crédit insolent gourmande la valeur;

Et nous le permettons, et le Français endure

Qu’à ses propres dépens cette grandeur lui dure.

Nos princes autrefois étaient bien plus hardis;

Où se cache aujourd’hui la vertu de jadis?

Apprends, malicieux, comme tu sais mal vivre,

Qu’une fortune est d’or et que l’autre est de cuivre,

Que le sort a des lois qu’on ne saurait forcer,

Que son compas est droit, qu’on ne le peut fausser.

Nous venons tous du Ciel pour posséder la terre,

La faveur s’ouvre aux uns, aux autres se resserre;

Une nécessité que le Ciel établit

Déshonore les uns, les autres ennoblit;

Un ignoble souvent de riches biens hérite,

L’autre dans l’hôpital est tout plein de mérite.

Pour trouver le meilleur, il faudrait bien choisir:

Ne crois point que les dieux soient si pleins de loisir.

Encor si chaque infâme était marqué d’un signe,

Qui de toutes vertus le fît trouver indigne,

Les rois qui sous les dieux disposent du bonheur,

Enrichiraient toujours le mérite et l’honneur.

Que si l’âme des dieux est la même justice,

Ce qui leur déplaît porte le nom de vice,

Les rois qui sont leurs fils et lieutenants ici,

Peuvent juger des bons et des mauvais aussi.

Et sans flatter mon Roi, je trouve bien étrange

Qu’un vulgaire ignorant, et tiré de la fange,

Contre sa majesté se montre injurieux,

Dessous ses actions portant l’oeil curieux.

Quant à moi, je répute une faveur bien mise

Envers le plus chétif que le Roi favorise.

Quoique toujours bien pauvre, et toujours dédaigné,

Sur mon esprit l’envie encor n’a rien gagné;

Qu’un homme de trois jours de soie et d’or se couvre,

Du bruit de sa carrosse importune le Louvre,

Qu’un étranger heureux se moque des Français,

Qu’il ait mille suivants, pourvu que je n’en sois.

Je leur fais ce souhait en mon humeur hardie,

Je ne crains point faillir quoi que ma Muse die;

Ma liberté dit tout sans toutefois nommer

Par une vaine aigreur ceux que je veux blâmer.

Aussi n’attends jamais que je te fasse rire

D’un vers que sans danger je ne saurais écrire.

Ceux-là sont fols vraiment qui vendent un bon mot

De cent coups de bâton que fait donner un sot.

Esclaves imprudents de leur humeur mauvaise,

Ne savent méditer un vers qu’il ne déplaise.

Des pasquins contre aucun je ne compose ici,

Et ne saurais souffrir des injures aussi.

Le dieu des vers m’inspire une modeste flamme,

Qui n’est propre à donner ni recevoir du blâme;

Je hais la médisance et ne puis consentir

De gagner avec peine un triste repentir.

Chacun qui voit mes vers, s’il a les yeux d’un homme,

Connaîtra son portrait combien qu’on ne le nomme.

Qui ne lit ma satire, il n’en est pas tancé;

Plusieurs s’en fâcheront à qui je n’ai pensé.

Qui hait trop la laideur de son vilain visage,

Il ne devrait jamais en regarder l’image;

Qui craint d’être repris, il n’a qu’à se cacher,

Et de là mon dessein n’est plus de le fâcher.

Si J’étais Dans Un Bois Poursuivi D’un Lion

Si j’étais dans un bois poursuivi d’un lion,

Si j’étais à la mer au fort de la tempête,

Si les dieux irrités voulaient presser ma tête

Du faix du mont Olympe et du mont Pélion,
Si je voyais le jour que vit Deucalion

Où la mort ne cuida laisser homme ni bête,

Si pour me dévorer je voyais toute prête

La rage des flambeaux qui brûlaient Ilion,
Je verrais ces dangers avecque moins d’ennui

Que les maux violents que je souffre aujourd’hui

Pour un mauvais regard que m’a donné mon ange.
Je vois déjà sur moi mille foudres pleuvoir,

De la mort de son fils Dieu contre moi se venge

Depuis que ma Philis se fâche de me voir.

Si Quelquefois Amour Permet Que Je Respire

Si quelquefois Amour permet que je respire,

Et que pour un moment j’écoute ma raison,

Mon esprit aussitôt pense à ma guérison,

Tâchant de m’affranchir de ce fâcheux empire.
Il est vrai que mon mal ne peut devenir pire,

Qu’un esclave serait honteux de ma prison,

Et que les plus damnés à ma comparaison

Trouveraient justement des matières pour rire.
Cloris d’un oeil riant et d’un cœur sans remords,

Me tient dans des tourments pires que mille morts,

Sans espoir que jamais sa cruauté s’amende.
Hélas! après avoir à mes douleurs songé,

Je voudrais me résoudre à demander congé,

Mais j’ai peur d’obtenir le don que je demande.

Mon Espérance Refleurit

Mon espérance refleurit,

Mon mauvais destin perd courage,

Aujourd’hui le Soleil me rit,

Et le Ciel me fait bon visage.
Mes maux ont achevé leur temps,

Maintenant ma douleur se range,

A la fin mes vœux sont contents,

Amour a ramené mon ange.
Dieux que j’ai si souvent priés

Sans me vouloir jamais entendre;

Je vous ai bien injuriés

D’être si longs à me la rendre.
J’excuse votre cruauté,

Je perds le soin de vous déplaire,

Le retour de cette beauté

A fini toute ma colère.

Je N’ai Repos Ni Nuit Ni Jour

Je n’ai repos ni nuit ni jour,

Je brûle, je me meurs d’amour,

Tout me nuit, personne ne m’aide,

Le mal m’ôte le jugement,

Et plus je cherche de remède,

Moins je trouve d’allégement.
Je suis désespéré, j’enrage,

Qui me veut consoler m’outrage,

Si je pense à ma guérison,

Je tremble de cette espérance,

Je me fâche de ma prison,

Et ne crains que ma délivrance.
Orgueilleuse et belle qu’elle est,

Elle me tue, elle me plaît,

Ses faveurs qui me sont si chères,

Quelquefois flattent mon tourment,

Quelquefois elle a des colères

Qui me poussent au monument.
Mes amoureuses fantaisies,

Mes passions, mes frénésies,

Qu’ai-je plus encore à souffrir?

Dieux, destins, amour, ma maîtresse,

Ne dois-je jamais ni guérir,

Ni mourir du trait qui me blesse?
Mais suis-je point dans un tombeau?

Mes yeux ont perdu leur flambeau,

Et mon âme Iris l’a ravie,

Encor voudrais-je que le sort

Me fît avoir plus d’une vie

Afin d’avoir plus d’une mort.
Plût aux dieux qui me firent naître,

Qu’ils eussent retenu mon être

Dans le froid repos du sommeil,

Que ce corps n’eût jamais eu d’âme,

Et que l’Amour ou le Soleil

Ne m’eussent point donné leur flamme.
Tout ne m’apporte que du mal,

Mon propre démon m’est fatal,

Tous les astres me sont funestes,

J’ai beau recourir aux autels,

Je sens que pour moi les célestes

Sont faibles comme les mortels.
O destins! tirez-moi de peine,

Dites-moi si cette inhumaine

Consent à mon affliction:

Je bénirai son injustice,

Et n’aurai d’autre passion

Que de courir à mon supplice.
Las! je ne sais ce que je veux,

Mon âme est contrainte à mes vœux,

Ce que je crains je le demande,

Je cherche mon contentement,

Et quand j’ai du mal j’appréhende

Qu’il finisse trop promptement.