Sur Le Ballet Du Roi Pour Monseigneur Le Duc De Montmorency

Celle pour qui je veux mourir,

Me fait un mal si favorable,

Que si l’on me venait guérir,

On me rendrait bien misérable.
Un roi pour des tourments si doux,

Quitterait toutes ses délices,

Et me voyant serait jaloux

De mes fers et de mes supplices.
Aussi pour mieux favoriser

Le divin secret de ma flamme,

Mon front s’est voulu déguiser

De peur de découvrir mon âme.
C’est ainsi que le roi des dieux,

Piqué de quelque beau visage,

Prenait en devalant des cieux,

Toujours un masque à son usage,
Et déguisant sa majesté

Pour complaire à sa frénésie,

Il avait pour chaque beauté

Une forme à sa fantaisie.
Pour moi, si mes vœux avaient lieu,

On verrait ma figure humaine

Bientôt se changer en un dieu,

Non pas pour souffrir moins de peine,
Mais plutôt pour savoir ainsi

Conserver le mal qui me presse,

Et pour être plus digne aussi

De l’amitié d’une déesse.
Plût au Ciel qu’un jour seulement

Jupiter m’eût donné sa face

Et qu’il voulût pour un moment

Me laisser régner en sa place!
J’ordonnerais que les autels

Que par tout l’univers on dresse

Pour les dieux ou pour les mortels

Ne seraient que pour ma maîtresse.
Le temps, serf de ses volontés,

Comme moi lui rendant hommage,

Laisserait vivre ses beautés

Sans leur faire jamais d’outrage.
Je commanderais aux zéphyrs

De produire une fleur nouvelle,

Toute de flamme et de soupirs

Où je serais peint avec elle.
Quelque si cher contentement

Dont Jupiter nous fasse envie,

La terre serait l’élément

Où nous voudrions passer la vie.
Paris serait notre séjour,

Et dans cette joie infinie,

Rien que moi, la paix et l’amour,

Ne serait en sa compagnie.

Thisbé Pour Le Portrait De Pyrame Au Peintre

Fais-moi, de grâce, une peinture,

Si tu fis jamais rien de beau,

Toi qui des traits de ton pinceau

Surpasses l’art et la nature,

Mais sans prendre plus de loisir

Que mon impatient désir

Ne peut accorder à mon âme,

Au moins apporte-moi demain

Le portrait de l’œil de Pyrame

Ou celui de sa belle main.
N’eusses-tu tracé que l’ombrage

De son front ou de ses cheveux,

Ne fais point tant languir mes vœux

En l’attente de ton ouvrage;

Apporte-moi dès aujourd’hui

Quelque petit semblant de lui.

Peintre, n’as-tu rien fait encore?

Tu recherches trop de façon:

Il ne faut que peindre l’Aurore

Sous l’habit d’un jeune garçon.
Connais-tu les lys et les roses?

En sais-tu faire les portraits?

En un mot, sais-tu tous les traits

De toutes les plus belles choses?

As-tu de ces tableaux hardis

Qui sur les autels de jadis

Ont porté le pinceau d’Apelle?

Sache que tu m’offenserais

De ne prendre au plus beau modèle

Un portrait que tu lui ferais.
Suis tous les plus fameux exemples

Des peintres morts ou des vivants,

Vois tout ce que les plus savants

Ont fait pour embellir nos temples,

Vois le teint, les yeux et les mains

Dont l’artifice des humains

A voulu figurer les anges:

Leur plus superbe monument

Doit quitter toutes ses louanges

A l’image de mon amant.
Si tu voulais peindre Hyacinthe

Pour le faire voir au Soleil,

Ou d’un plus superbe appareil

Vaincre le Tasse en son Aminte,

Tu peindrais Pyrame ou l’Amour

Ou ce premier éclat du jour

Lorsque sans ride et sans nuage,

Dans le ciel comme en un tableau,

Il fait luire son beau visage

Tout fraîchement tiré de l’eau.
Sois, je te prie, un peu barbare,

Pour bien faire, ouvre-moi le sein,

Tu dois là prendre le dessein

D’une occupation si rare.

Plût au Ciel qu’il te fût permis

De le voir comme Amour l’a mis

Au plus profond de mes pensées

Car c’est où ses perfections

Paraissent vivement tracées,

Aussi bien que mes passions.
Mais pardonne à ma jalousie;

S’il se peut, sans t’injurier,

Laisse-toi derechef prier

De le peindre à ma fantaisie;

Ne demande point à le voir,

Car pour bien faire ton devoir,

Et ne me faire point d’injure,

Tu le peindras comme les dieux,

De qui tu fais bien la figure

Sans qu’ils soient présents à tes yeux.

Sacrés Murs Du Soleil Où J’adorais Philis

Sacrés murs du Soleil où j’adorais Philis,

Doux séjour où mon âme était jadis charmée,

Qui n’es plus aujourd’hui sous nos toits démolis

Que le sanglant butin d’une orgueilleuse armée;
Ornements de l’autel qui n’êtes que fumée,

Grand temple ruiné, mystères abolis,

Effroyables objets d’une ville allumée,

Palais, hommes, chevaux ensemble ensevelis;
Fossés larges et creux tout comblés de murailles,

Spectacles de frayeur, de cris, de funérailles,

Fleuve par où le sang ne cesse de courir,
Charniers où les corbeaux et loups vont tous repaître,

Clairac, pour une fois que vous m’avez fait naître,

Hélas! combien de fois me faites-vous mourir!

Le Déguisé Pour Monsieur Le Premier

Dans la félicité des grâces de vos yeux

Dont l’éclat m’est si cher alors qu’il me consomme,

Pouvant passer pour un des dieux,

Ce que je suis n’est plus que le semblant d’un homme.
Depuis que je vous vis, les clartés du soleil

Ne furent plus pour moi qu’une lumière peinte;

La faveur du plus doux sommeil,

Depuis que je vous sers, n’est pour moi qu’une feinte.
Dans l’étroite prison où demeure un amant,

Et dont je ne crois pas qu’aucun sort me délivre,

Vivre toujours dans le tourment,

Ce n’est que proprement faire semblant de vivre.
Mes yeux lorsque la nuit aveugle l’univers,

Semblent être endormis et ne voir plus de flamme,

Et toutefois ils sont ouverts,

Mais c’est vers le Soleil qui luit dedans mon âme.
Lorsqu’Alcmène eut blessé des traits de son amour

Ce dieu dont les larcins ont été si célèbres,

Nature déguisa le jour,

Et couvrit tout le ciel d’un manteau de ténèbres.
Si pour un beau dessein il faut se déguiser,

Si le secret d’amour a besoin qu’on le couvre,

On ne me saurait accuser

D’être aujourd’hui le seul qui dissimule au Louvre.

Maintenant Que Cloris A Juré De Me Plaire

Maintenant que Cloris a juré de me plaire

Et de m’aimer mieux que devant.

Je dépite le sort et crains moins sa colère

Que le Soleil ne craint le vent.
Cloris renouvelant ma chaîne presque usée,

Et renforçant mes doux liens,

M’a rendu plus heureux que l’ami de Thésée

Quand Pluton relâcha les siens.
Déjà ma liberté faisait trembler mon âme,

Mon salut me faisait périr,

Je mourais du regret d’avoir tué ma flamme

Combien qu’elle me fît mourir.
Sortant de ma prison je me trouvais sauvage,

J’étais tout ébloui du jour,

De tous mes sentiments j’avais perdu l’usage

En perdant celui de l’amour.
Ainsi l’oiseau de cage alors qu’il se délivre

Pour se remettre dans les bois,

Trouve qu’il a perdu l’usage de son vivre,

De ses ailes et de sa voix.
Dieux! où cette aventure avait porté ma vie!

Je frémissais de son orgueil,

Cependant je sentais que je mourais d’envie

De l’adorer jusqu’au cercueil.
Cloris, travaillez bien à dénouer ma chaîne,

Mon joug est très bien assuré,

Vous seriez fort longtemps pour me mettre en la peine

Dont vous m’avez sitôt tiré.
Je ne suis pas si fol que d’écouter encore

Les censures de ma raison,

Et combien que mon mal eût besoin d’ellébore,

Je prendrais plutôt du poison.

Ministre Du Repos, Sommeil, Père Des Songes

Ministre du repos, Sommeil, père des songes,

Pourquoi t’a-t-on nommé l’image de la mort?

Que ces faiseurs de vers t’ont jadis fait de tort

De le persuader avecque leurs mensonges!
Faut-il pas confesser qu’en l’aise où tu nous plonges,

Nos esprits sont ravis par un si doux transport,

Qu’au lieu de raccourcir, à la faveur du sort,

Les plaisirs de nos jours, Sommeil, tu les allonges?
Dans ce petit moment, ô songes ravissants!

Qu’Amour vous a permis d’entretenir mes sens,

J’ai tenu dans mon lit Elise toute nue.
Sommeil, ceux qui t’ont fait l’image du trépas,

Quand ils ont peint la mort ils ne l’ont pas connue,

Car vraiment son portrait ne lui ressemble pas.

Ne Me Fais Point Aimer Avecque Tant De Peine

Ne me fais point aimer avecque tant de peine,

Dedans ma passion garde-moi l’âme saine,

Tiens le plaisir des vers dans la fureur d’amour,

Si j’ai souffert la nuit console-moi le jour,

Quand tu m’auras blessé permets que je soupire,

Et quand j’ai soupiré permets-moi de l’écrire.

Ce beau feu si subtil qui pour nous faire aimer

Vient dedans notre sang afin de l’animer,

S’il est trop violent et s’il a trop de flamme

Il affaiblit le corps, il éblouit notre âme;

Mais lorsqu’à petits traits le cœur en est épris,

Il nous rend meilleurs les corps et les esprits.

Ainsi qui n’est saisi de cette rage extrême,

Qui prend la liberté de savoir ce qu’il aime,

Qui s’en fait obliger et ne se laisse pas

Abuser sottement à de légers appas,

Avec peu de travail il a bientôt sa proie,

Et de peu de soupirs il achète sa joie.

Ainsi dans le tourment il trouve le bonheur,

Et dans la servitude il fait venir l’honneur.

Parfois sa passion se tient un peu cachée

Pour avoir le plaisir de se voir recherchée,

Et s’il veut consentir de se voir maltraité,

Ce n’est que pour le bien d’être après regretté.

Moi qui toute la nuit offusqué de tes charmes

Les pavots du sommeil ai distillés en larmes,

Et qui m’imaginant d’ouïr tes doux propos,

N’ai su prendre en dormant tant soit peu de repos,

Je mériterais bien que toute la journée

On flattât la douleur que la nuit m’a donnée,

Et que Cloris vînt faire avecque un doux baiser

De ses afflictions mon âme reposer.

On dit que le Soleil sortant du sein de l’onde

Pour rendre l’exercice et la lumière au monde,

Dissipe à son réveil cette confuse erreur

Des songes de la nuit qui nous faisaient horreur;

Mais quand nous guérissons à l’aspect de sa flamme,

Ces petites frayeurs ne percent point dans l’âme,

Ce n’est qu’un peu de bile et de froide vapeur

Qui peint légèrement des visions de peur,

Car une passion bien avant imprimée

Ne s’évanouit pas ainsi qu’une fumée,

Et ceux qui comme moi sont travaillés d’Amour

Gardent leur rêverie et la nuit et le jour.

Cloris est le Soleil dont la clarté puissante

Console à son regard mon âme languissante,

Ecarte mes ennuis, dissipe à son abord

Le chagrin de la vie et la peur de la mort.

Mais depuis peu de jours sa flamme est si tardive,

Pour être comme elle est si perçante et si vive,

Que l’ingrate me laisse à petit feu mourir,

Faute d’un seul regard qui me pourrait guérir.

Donne-moi la raison d’une amitié si lente;

Cloris, aurais-tu peur que mon âme insolente

Offrît à ta beauté qu’un’ vœu respectueux?

Mes désirs sont ardents, mais ils sont vertueux,

Et ce plaisir lascif où le brutal aspire,

N’est pas le mouvement du feu que je soupire.

J’aime à te regarder et d’être tout un jour

Mourant auprès de toi sans te parler d’amour,

Si ce n’est que mes yeux, au desçu de mon âme,

Fassent étinceler quelque rayon de flamme,

Et que mon cœur, surpris de trop de passion,

Lâche quelque soupir sans mon intention.

Mon pauvre esprit captif craint si fort ta colère

Qu’il n’ose hasarder même de te complaire.

J’aime mieux me fâcher de n’avoir point osé

Que mourir dans l’affront de me voir refusé,

Car nier quelque chose à mon désir fidèle

Ce serait me donner une douleur mortelle,

Et de regret contraint de me désespérer,

Je perdrais le plaisir que j’ai de t’adorer.

Il vaut mieux vivre encore en cette incertitude

A quoi que le destin garde ma servitude.

Cependant cet amour me tient les sens ouverts

A la facilité de composer des vers,

J’en tire le plaisir de peindre en mon ouvrage

Tous les traits de mon âme et de ton beau visage,

Et leurs linéaments portraits dans mes écrits,

M’entretiennent toujours les yeux et les esprits.

Puisque le ciel t’a mis dedans la fantaisie

Le bonheur de goûter un peu ma poésie,

Tu verras mon génie à tes yeux complaisant,

T’en faire tous les jours quelque nouveau présent.

Ma passion destine une œuvre à ta louange

Qui te doit plaire mieux que les trésors du Gange,

Et lorsque mon travail te fait songer à moi

Je m’estime aussi riche et plus heureux qu’un roi.

Ce qu’on tient de fortune est une fausse pompe

Où notre infirmité se captive et se trompe,

Un jugement bien sain y sent peu de plaisir,

Et n’y soumet jamais son glorieux désir.

Ces métaux qu’un avare avidement enserre,

Comme indignes du jour sont cachés sous la terre.

Si les trésors étaient, comme on dit, précieux,

Cloris, les diamants nous tomberaient des cieux,

La perle descendrait avecque la rosée,

Elle ne serait point aux ondes exposée,

La mer qui la vomit la tiendrait chèrement,

La mer dont l’ambre même est comme un excrément,

Le Soleil qui fait l’or en aurait des couronnes.

Ainsi je ne veux point, Cloris, que tu me donnes,

Et tu sais bien aussi que je ne pense pas

Que de riches présents soient pour toi des appas,

Car un de mes soupirs que je te fais entendre,

Une goutte de pleurs que tu me vois répandre,

Peuvent plus sur ton âme et te font plus aimer

Que si je te donnais et la terre et la mer.

Je te proteste aussi de n’être point avare,

De tout ce que la mer et la terre ont de rare,

Et qu’un de tes regards me vaut mille fois mieux

Que le gouvernement de l’empire des cieux.

On N’avait Point Posé Les Fondements De Rome

On n’avait point posé les fondements de Rome,

On n’avait point parlé du siège d’Ilion,

La terre n’avait point reçu Deucalion,

Ni Babel divisé le langage des hommes.
Les sœurs de Phaéton ne pleuraient point la gomme,

Les Géants n’avaient point monté le Pélion,

Et celui qui causa notre rébellion

N’avait pas mis la dent sur la première pomme.
Chypre n’avait point vu ses rives écumer

De ce germe divin qui tomba dans la mer

Quand la mère d’Amour voulut sortir de l’onde.
Bref, nous ne savons point de siècles assez vieux,

Depuis qu’on a connu l’origine du monde,

De qui l’antiquité ne le cède à tes yeux.

Perside, Je Me Sens Heureux

Perside, je me sens heureux

De ma nouvelle servitude,

Vous n’avez point d’ingratitude

Qui rebute un cœur amoureux.

Il est bien vrai que je me fâche

Du fard où votre teint se cache.

Nature a mis tout son crédit

A vous faire entièrement belle,

L’art qui pense mieux faire qu’elle

Me déplaît et vous enlaidit.
L’éclat, la force et la peinture

De tant et de si belles fleurs

Que l’Aurore avec ses pleurs

Tire du sein de la nature,

Sans fard et sans déguisement

Nous donne bien plus aisément

Le plaisir d’une odeur naïve,

Leur objet nous contente mieux

Et se montre devant nos yeux

Avec une couleur plus vive.
Les oiseaux qui sont si bien teints,

Ne couvrent point d’une autre image

Le lustre d’un si beau plumage

Dont la nature les a peints,

Et leur céleste mélodie,

Plus aimable qu’en Arcadie

N’étaient les flageolets des dieux,

Prend elle-même ses mesures,

Choisit les tons, fait les césures

Mieux que l’art le plus curieux.
L’eau de sa naturelle source

Trouve assez de canaux ouverts

Pour traîner par des plis divers

La facilité de sa course:

Ses rivages sont verdissants

Où des arbrisseaux fleurissants

Ont toujours la racine fraîche,

L’herbe y croît jusqu’à leur gravier,

Mais une herbe que le bouvier

N’apporta jamais à sa crèche.
Ces petits cailloux bigarrés

En des diversités si belles,

Où trouvaient-ils des modèles

Qui les fissent mieux figurés?

La nature est inimitable,

Et dans sa beauté véritable

Elle éclate si vivement

Que l’art gâte tous ses ouvrages,

Et lui fait plutôt mille outrages

Qu’il ne lui donne un ornement.
L’art, ennemi de la franchise,

Ne veut point être reconnu,

Mais l’Amour qui ne va que nu,

Ne souffre point qu’on se déguise.

Les Nymphes au sortir des eaux

D’un peu de jonc et de roseaux

Se font la coiffure et la robe;

Et les yeux du Satyre ont droit

De regretter encor l’endroit

Que le vêtement leur dérobe.
Si vous saviez que peut l’effort

De votre beauté naturelle,

Et combien de vainqueurs pour elle

Implorent l’aide de la mort,

Vous casseriez ces pots de terre,

De bois, de coquille, de verre,

Où vous renfermez vos onguents;

La nuit vous quitteriez le masque,

Et perdriez cette humeur fantasque

De dormir avecque vos gants.
Lorsque vous serez hors d’usage,

Et que l’injure de vos ans

Appellera les courtisans

A l’amour d’un plus beau visage,

Quand vos appas seront ôtés,

Que les rides de tous côtés

Auront coupé ce front d’albâtre,

Tâchez lors d’escroquer l’amour,

Et si vous pouvez, chaque jour

Faites-vous de cire ou de plâtre.
Si le Ciel me fait vivre assez

Pour voir la fin de votre gloire

Et me punir de la mémoire

De nos contentements passés,

Je crois que je serai bien aise,

Ne trouvant plus rien qui me plaise

Au visage que vous aurez,

De revoir l’Amour et les Grâces

Et d’en aller baiser les traces

Sur le fard dont vous userez.
Mais aujourd’hui, belle Perside,

Vos jeunes yeux seront témoins

Qu’il faut un siècle pour le moins

Pour vous amener une ride.

L’Aurore qui dedans mes vers

Voit apprendre à tout l’univers

Que votre beauté la surmonte,

Arrachant de ses beaux habits

Et les perles et les rubis,

Elle pleure et rougit de honte.
Elle n’est point rouge au matin

D’autant que Tithon l’a baisée

Et ne verse point sa rosée

Pour la marjolaine et le thym.

La rougeur qui paraît en elle

C’est de voir Perside si belle,

Et l’humidité de ses pleurs,

Quoi que chante la poésie,

Ce sont des pleurs de jalousie

Et des marques de ses douleurs.

Pour Une Amante Captive

Tyrannique respect, triste et fâcheux devoir,

Qui tiens si rudement mes volontés contraintes,

Dois-je mourir ici sans que je puisse avoir

Autre soulagement que celui de mes plaintes?
Souffrirai-je, ô Tircis! mon cœur gelé de craintes,

Dans le désir brûlant que j’ai de te revoir?

Lois que ma passion devait avoir enfreintes,

Garderez-vous toujours ce rigoureux pouvoir?
Je crois que le tyran qui d’éternelles flammes

Donne le châtiment ordonné pour les âmes,

Quand je serais esclave au fond de ses Enfers,
S’il savait le sujet de mon impatience,

Sentirait, me voyant, blesser sa conscience

S’il ne me permettait de sortir de mes fers.

Pour Une Amante Irritée

Ceux qui tirent le cœur par les traits du visage

Remarquent dans le tien des signes de valeur,

Mais comme la vaillance est toujours un présage

Qui promet de la gloire avecque du malheur,
J’espère que la mort avecque sa pâleur

Couvrira tes beautés de sa funeste image,

Et que ton jeune sang tout rempli de chaleur

Viendra faire à ton dam preuve de ton courage.
Un jour que tu voudras combattre au premier rang,

Je te verrai couvert de poussière et de sang,

Et le cœur traversé d’une mortelle plaie,
Tourner tes traîtres yeux devers ton monument.

Lors pour te faire voir que ma vengeance est vraie,

Je n’en jetterai pas un soupir seulement.

Proche De La Saison Où Les Plus Vives Fleurs

Proche de la saison où les plus vives fleurs

Laissent évanouir leur âme et leurs couleurs,

Un amant désolé, mélancolique, sombre,

Jaloux de son chemin, de ses pas, de son ombre,

Baisait aux bords de Loire, en flattant son ennui,

L’image de Caliste errante avec lui.

Rêvant auprès du fleuve il disait à son onde:

 » Si tu vas dans la mer qui va par tout le monde,

Fais-moi ressouvenir d’apprendre à l’univers

Qu’il n’a rien de si beau que l’objet de mes vers.

Ces fleurs dont le printemps fait voir tes rives peintes,

Au matin sont en vie et le soir sont éteintes;

Mais quelque changement qui te puisse arriver,

Caliste et ses beautés n’auront jamais d’hiver.

Ces humides baisers dont tes rives mouillées

Seront pour quelques jours encore chatouillées,

Arrêteront enfin leur amoureuse erreur,

Et s’approchant de toi se géleront d’horreur.

Alors que tous les flots sont transformés en marbres,

Lorsque les aquilons vont déchirer les arbres,

Et que l’eau n’ayant plus humidité ni poids,

Fait pendre le cristal des roches et des bois,

Que l’onde aplanissant ses orgueilleuses bosses,

Souffre sans murmurer le fardeau des carrosses,

Que la neige durcie a pavé les marêts,

Confondu les chemins avecque les guérets,

Que l’hiver, renfrogné d’un orgueilleux empire,

Empêche les amours de Flore et de Zéphyre,

Qu’Endymion, vaincu du froid et du sommeil,

Ne peut tenir parole à la sœur du Soleil,

Qui cependant toujours va visiter sa place

Sur le haut d’un rocher tout hérissé de glace,

Moi qui d’un sort plus humble ou bien plus glorieux,

Sur les beautés du ciel n’ai point jeté mes yeux,

Qui n’ai jamais cherché cette bonne fortune

Qu’Endymion trouvait aux beautés de la Lune,

Durant cette saison où leur ardent désir

Ne trouve à son dessein ni place ni loisir,

Je verrai ma Caliste après ce long voyage,

Qui plus que cent hivers m’a fait souffrir d’orage,

Qui m’a plus ruiné que de faire abîmer

Un vaisseau chargé d’or que j’aurais sur la mer.

Quel outrage plus grand aurait-il pu me faire

Que me cacher un mois le seul jour qui m’éclaire?

Dieux, hâtez donc l’hiver, et lui soyez témoins

Que le printemps, l’automne et l’été valent moins.

Qu’il dépouille les bois, et de sa froide haleine

Perde tout ce que donne et le mont et la plaine.

Ce mois qui maintenant retient cette beauté,

A bien plus d’injustice et plus de cruauté,

Car l’hiver au plus fort de sa plus dure guerre,

Nous ôte seulement ce que nous rend la terre,

N’emporte que des fruits, n’étouffe que des fleurs,

Et sur notre destin n’étend point ses malheurs,

Où la dure saison qui m’ôte ma maîtresse,

Toutes ses cruautés à ma ruine adresse.

Mon front est plus terni que des lys effacés,

Mon sang est plus gelé que des ruisseaux glacés,

Blois est l’Enfer pour moi, le Loire est le Cocyte,

Je ne suis plus vivant si je ne ressuscite.

Vous qui feignez d’aimer avecque tant de foi,

Trompeurs, vous êtes bien moins amoureux que moi,

Courtisans qui partout ne servez que de nombre,

Qui traînez sans plaisir vos jours mal assurés,

Pendants chez la Fortune à des liens dorés,

Vous savez mal que c’est de véritables peines

Que donne un feu subtil qui fait brûler les veines;

Esclaves insensés des pompes de la Cour,

Vous savez mal que c’est d’un véritable amour.

Infidèle Alidor, tu feins d’aimer Sylvie,

Mais tu perds son objet, et tu ne perds point la vie,

Tu chasses tout le jour, tu dors toute la nuit,

Et tu dis que partout son image te suit,

Qu’elle est profondément empreinte en ta pensée,

Et que ton âme en est mortellement blessée.

O toi qui ma Caliste aujourd’hui me ravis,

Qui vois ce que je sens, qui sais comme je vis,

Malicieux destin qui me sépares d’elle,

Tu répondras pour moi si je lui suis fidèle,

Si depuis son départ j’eus un mauvais dessein,

Si je n’ai toujours eu des serpents dans le sein!

Tout ce que fait Damon pour divertir ma peine,

Toute sa bonne chère est importune et vaine.

Je suis honteux de voir qu’il faille ingratement

Faire mauvaise mine à son bon traitement,

Que je ne puisse en rien déguiser ma tristesse

Quoiqu’à me divertir son amitié me presse.

Aussitôt que je puis me dérober de lui,

Que je trouve un endroit commode à mon ennui,

Afin de digérer plus tôt mon amertume,

Je la fais par mes vers distiller à ma plume.

Parfois, lorsque je pense écrire mon tourment,

Je passe tout le jour à rêver seulement,

Et dessus mon papier laissant errer mon âme,

Je peins cent fois mon nom et celui de Madame

De penser en penser confusément tiré,

Suivant les mouvements de mon sens égaré,

Si j’arrête mes yeux sur nos noms que je trace,

Quelque goutte de pleurs m’échappe, et les efface,

Et sans que mon travail puisse changer d’objet,

Mille fois sans dessein je change de projet.

Toute cette beauté dans mes sens ramassée,

Tantôt ses doux regards présente à ma pensée,

Quelquefois son beau teint, et m’offre quelquefois

Les oeillets de sa lèvre et l’accent de sa voix;

Tantôt son bel esprit d’une superbe image

Tout seul de mes écrits veut recevoir l’hommage.

Confus je me retire, et songe qu’il vaut mieux

Consoler autrement et mon âme et mes yeux.

Je m’en vais dans les champs pour voir s’il est possible

Qu’un bienheureux hasard me la rendît visible;

Je m’en vais sur les bords de ces publiques eaux

Dont le dos nuit et jour est chargé de bateaux,

Et tout ce que je vois descendre sur la rive

Me fait imaginer que ma Caliste arrive.

Bref, contre tout espoir mon oeil n’est jamais las

De travailler en vain à chercher du soulas.

Quoi que le temps prescrit à cette longue absence,

Pour tout ce que je fais d’un seul point ne s’avance,

Je veux persuader à mon ardent amour,

Qu’il voit à tous moments l’heure de son retour.  »

Ainsi dit Mélibée, et pâle, et las, et triste,

Acheva sa journée en adorant Caliste.

Depuis Ce Triste Jour Qu’un Adieu Malheureux

Depuis ce triste jour qu’un adieu malheureux

M’ôta le cher objet de mes yeux amoureux,

Mon âme de mes sens fut toute désunie,

Et privé que je fus de votre compagnie,

Je me trouvai si seul avecque tant d’effroi

Que je me crus moi-même être éloigné de moi.

La clarté du soleil ne m’était point visible,

La douceur de la nuit ne m’était point sensible,

Je sentais du poison en mes plus doux repas,

Et des gouffres partout où je portais mes pas.

Depuis rien que la mort n’accompagna ma vie,

Tant me coûta l’honneur de vous avoir suivie.

O dieux qui disposez de nos contentements,

Les donnez-vous toujours avecque des tourments?

Ne se peut-il jamais qu’un bon succès arrive

A l’état des mortels qu’un mauvais ne le suive?

Mêlez-vous de l’honneur au sort plus gracieux

De celui des humains que vous aimez le mieux?

Ici votre puissance est en vain appelée,

Comme un corps a son ombre, un couteau sa vallée,

Ainsi que le soleil est suivi de la nuit,

Toujours le plus grand bien a du mal qui le suit.

Lorsque le beau Pâris accompagnait Hélène,

Son âme de plaisir vit sa fortune pleine,

Mais le sort ce bonheur cruellement vengea,

Car comme avec le temps la fortune changea,

De sa prospérité naquit une misère

Qui fit brûler sa ville et massacrer son père.

Bien que dans ce carnage on vit tant de malheur,

Qu’on versa dans le feu tant de sang et de pleurs,

Je jure par l’éclat de votre beau visage,

Que pour l’amour de vous je souffre davantage,

Car si longtemps absent de vos yeux,

Il me semble qu’on m’a chassé d’auprès des dieux,

Et que je suis tombé par un coup de tonnerre

Du plus haut lieu du ciel au plus bas de la terre.

Depuis tous mes plaisirs dorment dans le cercueil.

Aussi vraiment depuis je suis vêtu de deuil,

Je suis chagrin partout où le plaisir abonde,

Je n’ai plus nul souci que de déplaire au monde,

Comme sans me flatter je vous proteste ici

Que le monde ne fait que me déplaire aussi.

Au milieu de Paris je me suis fait ermite,

Dedans un seul objet mon esprit se limite,

Quelque part où mes yeux me pensent divertir

Je traîne une prison d’où je ne puis sortir,

J’ai le feu dans les os et dans l’âme déchirée

De cette flèche d’or que vous m’avez tirée.

Quelque tentation qui se présente à moi,

Son appas ne me sert qu’à renforcer ma foi.

L’ordinaire secours que la raison apporte

Pour rendre à tout le moins ma passion moins forte,

L’irrite davantage et me fait mieux souffrir

Un tourment qui m’oblige en me faisant mourir.

Contre un dessein prudent s’obstine mon courage

Ainsi que le rocher s’endurcit à l’orage.

J’aime ma frénésie et ne saurais aimer

Aucun de mes amis qui la voudraient blâmer.

Aussi ne crois-je point que la raison consente

De m’approcher tandis que vous serez absente.

J’entends que ma pensée éprouve incessamment

Tout ce que peut l’ennui sur un fidèle amant,

J’entends que le Soleil avecque moi s’ennuie,

Que l’air soit couvert d’ombre et la terre de pluie,

Que parmi le sommeil de tristes visions

Enveloppent mon âme en leurs illusions,

Que tous mes sentiments soient mêlés d’une rage,

Qu’au lit je m’imagine être dans un naufrage,

Tomber d’un précipice et voir mille serpents

Dans un cachot obscur autour de moi rampants.

Aussi bien loin de vous une vie inhumaine

Sans doute me sera plus aimable et plus sainte,

Car je ne puis songer seulement au plaisir

Qu’une mort ne me vienne incontinent saisir.

Mais quand le Ciel, lassé du tourment qu’il me livre,

Sous un meilleur aspect m’ordonnera de vivre,

Et qu’en leur changement les astres inconstants

Me pourront amener un favorable temps,

Mon âme à votre objet se trouvera changée,

Et de tous ces malheurs incontinent vengée.

Quand mes esprits seraient dans un mortel sommeil,

Vos regards me rendront la clarté du soleil,

Dessus moi votre voix peut agir de la sorte

Que le Zéphyr agit sur la campagne morte.

Voyez comment Philis renaît à son abord,

Déjà l’hiver contre elle a fini son effort.

Désormais nous voyons épanouir les roses,

La vigueur du printemps reverdit toutes choses,

Le ciel en est plus gai, les jours en sont plus beaux,

L’Aurore en s’habillant écoute les oiseaux,

Les animaux des champs qu’aucun souci n’outrage,

Sentent renouveler et leur sang et leur âge,

Et suivant leur nature et l’appétit des sens,

Cultivent sans remords des plaisirs innocents.

Moi seul dans la saison où chacun se contente,

Accablé des douleurs d’une cruelle attente,

Languis sans réconfort et tout seul dans l’hiver,

Ne vois point de printemps qui me puisse arriver.

Seul je vois les forêts encore désolées,

Les parterres déserts, les rivières gelées,

Et comme ensorcelé ne puis goûter le fruit

Qu’à la faveur de tous cette saison produit.

Mais lorsque le Soleil adoré de mon âme

Du feu de ses rayons rechauffera ma flamme,

Mon printemps reviendra, mais mille fois plus beau

Que n’en donne aux mortels le céleste flambeau.

Si jamais le destin permet que je la voie,

Plus que tous les mortels tout seul j’aurai de joie.

O dieux! pour défier l’horreur du monument

Je ne demande rien que cela seulement.

D’un Sommeil Plus Tranquille À Mes Amours Rêvant

D’un sommeil plus tranquille à mes amours rêvant,

J’éveille avant le jour mes yeux et ma pensée,

Et cette longue nuit si durement passée,

Je me trouve étonné de quoi je suis vivant.
Demi désespéré je jure en me levant

D’arracher cet objet à mon âme insensée,

Et soudain de ses vœux ma raison offensée

Se dédit et me laisse aussi fol que devant.
Je sais bien que la mort suit de près ma folie,

Mais je vois tant d’appas en ma mélancolie,

Que mon esprit ne peut souffrir sa guérison.
Chacun à son plaisir doit gouverner son âme,

Mithridate autrefois a vécu de poison,

Les Lestrygons de sang, et moi je vis de flamme.

Élégie Cloris, Lorsque Je Songe, En Te Voyant Si Belle

Cloris, lorsque je songe, en te voyant si belle,

Que ta vie est sujette à la loi naturelle,

Et qu’à la fin les traits d’un visage si beau,

Avec tout leur éclat, iront dans le tombeau,

Sans espoir que la mort nous laisse en la pensée

Aucun ressentiment de l’amitié passée,

Je suis tout rebuté de l’aise et du souci

Que nous fait le destin qui nous gouverne ici,

Et tombant tout à coup dans la mélancolie,

Je commence à blâmer un peu notre folie,

Et fais vœu de bon cœur de m’arracher un jour

La chère rêverie où m’occupe l’amour.

Aussi bien faudra-t-il qu’une vieillesse infâme

Nous gèle dans le sang les mouvements de l’âme,

Et que l’âge en suivant ses révolutions

Nous ôte la lumière avec les passions.

Ainsi je me résous de songer à ma vie

Tandis que la raison m’en fait venir l’envie.

Je veux prendre un objet où mon libre désir

Discerne la douleur d’avecque le plaisir,

Où mes sens tout entiers sans fraude et sans contrainte

Ne s’embarrassent plus ni d’espoir ni de crainte,

Et de sa vaine erreur mon cœur désabusant,

Je goûterai le bien que je verrai présent,

Je prendrai les douceurs à quoi je suis sensible

Le plus abondamment qu’il me sera possible.

Dieu nous a tant donné de divertissements,

Nos sens trouvent en eux tant de ravissements,

Que c’est une fureur de chercher qu’en nous même

Quelqu’un que nous aimions et quelqu’un qui nous aime.

Le cœur le mieux donné tient toujours à demi,

Chacun s’aime un peu mieux toujours que son ami,

On les suit rarement dedans la sépulture,

Le droit de l’amitié cède aux lois de nature.

Pour moi si je voyais en l’humeur où je suis

Ton âme s’envoler aux éternelles nuits,

Quoi que puisse envers moi l’usage de tes charmes,

Je m’en consolerais avec un peu de larmes.

N’attends pas que l’Amour aveugle aille suivant

Dans l’horreur de la nuit des ombres et du vent.

Ceux qui jurent d’avoir l’âme encore assez forte

Pour vivre dans les yeux d’une maîtresse morte,

N’ont pas pris le loisir de voir tous les efforts

Que fait la mort hideuse à consumer un corps

Quand les sens pervertis sortent de leur usage,

Qu’une laideur visible efface le visage,

Que l’esprit défaillant et les membres perclus,

En se disant adieu, ne se connaissent plus,

Que dedans un moment, après la vie éteinte,

La face sur son cuir n’est pas seulement peinte,

Et que l’infirmité de la puante chair

Nous fait ouvrir la terre afin de la cacher.

Il faut être animé d’une fureur bien vive,

Ayant considéré comme la mort arrive,

Et comme tout l’objet de notre amour périt,

Si par un tel remède une âme ne guérit.

Cloris, tu vois qu’un jour il faudra qu’il advienne

Que le destin ravisse et ta vie et la mienne;

Mais sans te voir le corps ni l’esprit dépéri,

Le Ciel en soit loué, Cloris, je suis guéri.

Mon âme en me dictant les vers que je t’envoie,

Me vient de plus en plus ressusciter la joie,

Je sens que mon esprit reprend sa liberté,

Que mes yeux dévoilés connaissent la clarté,

Que l’objet d’un beau jour, d’un pré, d’une fontaine,

De voir comme Garonne en l’Océan se traîne,

De prendre dans mon île en ses longs promenoirs

La paisible fraîcheur de ses ombrages noirs,

Me plaît mieux aujourd’hui que le charme inutile

Des attraits dont l’Amour te fait voir si fertile.

Languir incessamment après une beauté,

Et ne se rebuter d’aucune cruauté,

Gagner au prix du sang une faible espérance

D’un plaisir passager qui n’est qu’en apparence,

Se rendre l’esprit mol, le courage abattu,

Ne mettre en aucun prix l’honneur ni la vertu,

Pour conserver son mal mettre tout en usage,

Se peindre incessamment et l’âme et le visage,

Cela tient d’un esprit où le Ciel n’a point mis

Ce que son influence inspire à ses amis.

Pour moi que la raison éclaire en quelque sorte,

Je ne saurais porter une fureur si forte,

Et déjà tu peux voir au train de cet écrit,

Comme la guérison avance en mon esprit;

Car insensiblement ma muse un peu légère

A passé dessus toi sa plume passagère,

Et détournant mon cœur de son premier objet,

Dès le commencement j’ai changé de sujet,

Emporté du plaisir de voir ma veine aisée

Sûrement aborder ma flamme rapaisée

Et jouer à son gré sur les propos d’aimer,

Sans avoir aujourd’hui pour but que de rimer,

Et sans te demander que ton bel oeil éclaire

Ces vers où je n’ai pris aucun soin de te plaire.