Remerciement De Théophile À Corydon

Filles du souverain des dieux,

Belles princesses toutes nues

Qui foulez ce mont glorieux

Dont la vertu touche les nues,

Chères germaines du Soleil,

Devant qui la sœur du sommeil

Voit toutes ses fureurs captives,

Descendez de ce double mont,

Et ne vous montrez point rétives

Quand le mérite vous semond.

Derechef pour l’amour de moi,

Saintes filles de la Mémoire,

Si vous avez congé du Roi

D’interrompre un peu son histoire,

Suivez ce petit trait de feu

Dont votre frère perce un peu

L’obscurité de ma demeure;

Déesses, il vous faut hâter,

Le Soleil n’a que demi-heure

Tous les jours à me visiter.

Mais quel éclat dans ce manoir

Chasse l’obscurité de l’ombre?

D’où vient qu’en ce cachot si noir

On ne trouve plus rien de sombre?

Invisibles divinités

Qui par mes importunités

Etes si promptement venues,

Dieux! que je me dirai content

De vous avoir entretenues

Malgré ceux qui m’en veulent tant!

Dites-moi, car c’est le sujet

Pour qui ma passion vous presse,

Quel doit être aujourd’hui l’objet

De votre immortelle caresse.

Faites que vos divins regards

Le cherchent en toutes les parts!

Où mes amitiés sont allées.

Ah! qu’il paraît visiblement!

Muses, vous êtes appelées

Pour Corydon tant seulement.

Est-ce vous le seul des vivants

Qui n’avez point perdu courage

Pour la fureur de tant de vents

Qui conspirent à mon naufrage,

Vous seul capable de pitié,

Qu’une si longue inimitié,

Contre moi si fort obstinée

N’a jamais encore abattu,

Et qui suivez ma destinée

Jusqu’aux abois de ma vertu?

Et tant de lâches courtisans

Dont j’ai si bien flatté la vie,

Contre moi sont les partisans

Ou les esclaves de l’envie!

Aujourd’hui ces esprits abjects

Ploient à tous les faux objets

Que leur offre la calomnie,

Et n’osent d’un mot seulement

S’opposer à la tyrannie

Qui me creuse le monument.

Ce ne sont que mignards de lit,

Ce sont des courages de terre

Que la moindre vague amollit,

Et qui n’ont qu’un éclat de verre;

Ce n’est que mollesse et que fard;

Leurs sens, leurs voix et leur regard

Ont toujours diverse visée,

Et pour le mal et pour le bien

Ils ont une âme divisée

Qui ne peut s’assurer de rien.

Ces cœurs où l’ennemi de Dieu

A logé tant de perfidie

Qu’on n’y saurait trouver de lieu

Pour une affection hardie,

Ils n’ont jamais d’ami si cher

Que sa mort les puisse empêcher

De quelque visite ordinaire,

Où depuis le matin au soir

Bien souvent ils n’ont rien à faire

Que se regarder et s’asseoir.

Mais que peut-on contre le sort?

Laissons là ces vilaines âmes,

Leur lâcheté n’a point de tort;

Ils naquirent pour être infâmes;

La fortune aux yeux aveuglés,

Aux mouvements tous déréglés,

Les a conçus à l’aventure

Et sous un astre transporté

Qui cheminait contre nature

Quand il leur versa sa clarté.

Vous êtes né tout au rebours

De leurs influences malines,

L’astre dont vous suivez le cours

Suit les routes les plus divines.

Il est vrai que vous méritez

Au-delà des prospérités

Dont il vous a laissé l’usage;

Si le destin donnait un rang

Selon l’esprit et le courage

Damon serait prince du sang.

O dieux! que me faut-il choisir

Pour louer mon dieu tutélaire?

Que ferai-je en l’ardent désir

Que mon esprit a de vous plaire?

Je dirai partout mon bonheur,

Je peindrai si bien votre honneur

Que la mer qui voit les deux Pôles

Dont se mesure l’univers,

Gardera sur ses ondes molles

Le caractère de mes vers.

Remontrance De Théophile À Monsieur De Vertamont Conseiller En La Grand’chambre

Désormais que le renouveau

Fond la glace et dessèche l’eau

Qui rendent les près inutiles,

Et qu’en l’objet de leurs plaisirs

Les places des plus grandes villes

Sont des prisons à nos désirs;
Que l’oiseau, de qui les glaçons

Avaient enfermé les chansons

Dans la poitrine refroidie,

Trouve la clef de son gosier

Et promène sa mélodie

Sur le myrte et sur le rosier;
Que l’abeille, après la rigueur

Qui tient ses ailes en langueur

Au fond de ses petites cruches,

S’en va continuer le miel,

Et quittant la prison des ruches,

N’a son vol borné que du ciel;
Que les zéphyres s’épanchant

Parmi les entrailles des champs

Lâchent ce que le froid enserre;

Que l’Aurore avecque ses pleurs

Ouvre les cachots de la terre

Pour en faire sortir les fleurs;
Que le temps se rend si bénin

Même aux serpents pleins de venin

Dont notre sang est la pâture;

Qu’en la faveur de la saison

Et par arrêt de la nature

Il les fait sortir de prison;
L’an a fait plus de la moitié

Que tous les jours votre pitié

Me doit faire changer de place:

Ne me tenez plus en suspens,

Et me faites au moins la grâce

Que le ciel fait aux serpents.

Requête De Théophile À Nosseigneurs De Parlement

Celui qui briserait les portes

Du cachot noir des troupes mortes,

Voyant les maux que j’ai soufferts,

Dirait que ma prison est pire:

Ici les âmes ont des fers,

Ici le plus constant soupire.

Dieux, souffrez-vous que les Enfers

Soient au milieu de votre empire,

Et qu’une âme innocente, en un corps languissant,

Ne trouve point de crise aux douleurs qu’elle sent?

L’oeil du monde qui par ses flammes

Nourrit autant de corps et d’âmes

Qu’en peut porter chaque élément,

Ne saurait vivre demi-heure

Où m’a logé le Parlement;

Et faut que ce bel astre meure

Lorsqu’il arrive seulement

Au premier pas de ma demeure.

Chers lieutenants des dieux qui gouvernez mon sort,

Croyez-vous que je vive où le Soleil est mort?

Je sais bien que mes insolences

Ont si fort chargé les balances

Qu’elles penchent à la rigueur,

Et que ma pauvre âme abattue

D’une longue et juste langueur,

Hors d’apparence s’évertue

De sauver un peu de vigueur

Dans le désespoir qui la tue;

Mais vous êtes des dieux, et n’avez point de mains

Pour la première faute où tombent les humains.

Si mon offense était un crime,

La calamité qui m’opprime

Dans les horreurs de ma prison

Ne pourrait sans effronterie

Vous demander sa guérison;

Mon insolente flatterie

Ferait lors une trahison

A la pitié dont je vous prie,

Et ce reste d’espoir qui m’accompagne ici

Se rendrait criminel de vous crier merci.

Pressé d’un si honteux outrage,

Je cherche au fond de mon courage

Mes secrets les moins paraissants,

Je songe à toutes les délices

Où se sont emportés mes sens;

Je m’adresse à tous mes complices:

Mais ils se trouvent innocents

Et s’irritent de mes supplices.

O ciel! ô bonnes mœurs! que puis-je avoir commis

Pour rendre à mon bon droit tant de dieux ennemis?

Mais c’est en vain que je me fie

A la raison qui justifie

Ma pensée et mes actions;

Bien que mon bon droit soit palpable,

Ce sont peut-être illusions:

Le Parlement n’est pas capable

Des légères impressions

Qui font un innocent coupable.

Quelque tort apparent qui me puisse assaillir,

Les juges sont des dieux, ils ne sauraient faillir.

N’ai-je point mérité la flamme

De n’avoir su ployer mon âme

A louer vos divins esprits?

Il est temps que le Ciel s’irrite

Et qu’il punisse le mépris

D’un flatteur de Cour hypocrite

Qui vous a volé tant d’écrits

Qui sont dus à votre mérite.

Courtisans qui m’avez tant dérobé de jours,

Est-ce vous dont j’espère aujourd’hui du secours?

Race lâche et dénaturée,

Autrefois si mal figurée

Par mes vers mal récompensés,

Si ma vengeance est assouvie,

Vous serez si bien effacés

Que vous ne ferez plus d’envie

Aux honnêtes gens offensés

Des louanges de votre vie,

Et que les vertueux douteront désormais

Quel vaut mieux d’un marquis ou d’un clerc du Palais.

Et s’il faut que mes funérailles

Se fassent entre les murailles

Dont mes regards sont limités

Dans ces pierres moins impassibles

Que vos courages hébétés,

J’écrirai des vers si lisibles

Que vos honteuses lâchetés

Y seront à jamais visibles,

Et que les criminels de ce hideux manoir

N’y verront point d’objet plus infâme et plus noir.

Mais si jamais le Ciel m’accorde

Qu’un rayon de miséricorde

Passe au travers de cette tour,

Et qu’enfin mes juges ployables

Ou par justice ou par amour

M’ôtent de ces lieux effroyables,

Je vous ferai paraître au jour

Dans des portraits si pitoyables,

Que votre faible éclat se trouvera si faux,

Que vos fils rougiront de vos sales défauts.

Mes juges, mes dieux tutélaires,

S’il est juste que vos colères

Me laissent désormais vivant,

Si le trait de la calomnie

Me perce encore assez avant,

Si ma muse est assez punie,

Permettez que dorénavant

Elle soit sans ignominie,

Afin que votre honneur puisse trouver des vers

Dignes de les porter aux yeux de l’univers.

Requête De Théophile Au Roi

Au milieu de mes libertés,

Dans un plein repos de ma vie,

Où mes plus molles voluptés

Semblaient avoir passé l’envie,

D’un trait de foudre inopiné

Que jeta le ciel mutiné

Dessus le comble de ma joie,

Mes desseins se virent trahis,

Et moi d’un même coup la proie

De tous ceux que j’avais haïs.

Le visage des courtisans

Se peignit en cette aventure

Des couleurs dont les médisants

Voulurent peindre ma nature.

Du premier trait dont le malheur

Sépara mon destin du leur,

Mes amis changèrent de face:

Ils furent tous muets et sourds,

Et je ne vis en ma disgrâce

Rien que moi-même à mon secours.

Quelques faibles solliciteurs

Faisaient encore un peu de mine

D’arrêter mes persécuteurs

Sur le penchant de ma ruine;

Mais en un péril si pressant

Leur secours fut si languissant

Et ma guérison si tardive

Que la raison me résolut

A voir si quelque étrange rive

M’offrirait un port de salut.

Je fus longtemps à desseigner

Où j’irais habiter la terre,

Et sur le point de m’éloigner

Mille peurs me faisaient la guerre;

Car le Soleil qui chaque jour

Fait si vite un si large tour,

Ne visite point de contrée

Où ces chefs de dissensions

Ne donnent aisément l’entrée

A quelqu’un de leurs espions.

Après cinq ou six mois d’erreurs,

Incertain en quel lieu du monde

Je pourrais rasseoir les terreurs

De ma misère vagabonde,

Une incroyable trahison

Me fit rencontrer ma prison

Où j’avais cherché mon asile:

Mon protecteur fut mon sergent.

O grand Dieu, qu’il est difficile

De courre avecque de l’argent!

Le billet d’un religieux,

Respecté comme des patentes,

Fit épier en tant de lieux

Le porteur des Muses errantes

Qu’à la fin deux méchant prévôts,

Fort grands voleurs, et très dévots,

Priant Dieu comme des apôtres,

Mirent la main sur mon collet,

Et tout disant leurs patenôtres,

Pillèrent jusqu’à mon valet.

A l’éclat du premier appas,

Eblouis un peu de la proie,

Ils doutèrent si je n’étais pas

Un faiseur de fausse monnoie.

Ils m’interrogeaient sur le prix

Des quadruples qu’on m’avait pris

Qui n’étaient pas au coin de France.

Lors il me prit un tremblement

De crainte que leur ignorance

Me jugeât prévôtablement.

Ils ne pouvaient s’imaginer

Sans soupçon de beaucoup de crimes,

Qu’on trouvât tant à butiner

Sur un simple faiseur de rimes;

Et quoique l’or fût bon et beau

Aussi bien au jour qu’au flambeau,

Il croyaient, me voyant sans peine

Quelque fonds qu’on me dérobât,

Que c’étaient des feuilles de chêne

Avec la marque du sabbat.

Ils disaient entre eux sourdement

Que je parlais avec la Lune,

Et que le Diable assurément

Etait auteur de ma fortune;

Que pour faire service à Dieu

Il fallait bien choisir un lieu

Où l’objet de leur tyrannie

Me fit sans cesse discourir

Du trépas plein d’ignominie

Qui me devait faire périr.

Sans cordon, jartières, ni gants,

Au milieu de dix hallebardes,

Je flattais des gueux arrogants

Qu’on m’avait ordonné pour gardes;

Et nonobstant chargé de fers

On m’enfonce dans les Enfers

D’une profonde et noire cave

Où l’on n’a qu’un peu d’air puant

Des vapeurs de la froide bave

D’un vieux mur humide et gluant.

Dedans ce commun lieu de pleurs

Où je me vis si misérable,

Les assassins et les voleurs

Avaient un trou plus favorable.

Tout le monde disait de moi

Que je n’avais ni foi ni loi,

Qu’on ne connaissait point de vice

Où mon âme ne s’adonnât,

Et quelque trait que j’écrivisse

C’était pis qu’un assassinat;

Qu’un saint homme de grand esprit,

Enfant du bienheureux Ignace,

Disait en chaire et par écrit

Que j’étais mort par contumace,

Que je ne m’étais absenté

Que de peur d’être exécuté

Aussi bien que mon effigie,

Que je n’étais qu’un suborneur,

Et que j’enseignais la magie

Dedans les cabarets d’honneur;

Qu’on avait bandé les ressorts

De la noire et forte machine

Dont le souple et vaste corps

Etend ses bras jusqu’à la Chine;

Qu’en France et parmi l’étranger

Ils avaient de quoi se venger

Et de quoi forger une foudre

Dont le coup me serait fatal

En dût-il coûter plus de poudre

Qu’il n’en perdirent à Vuital.

Que le gaillard Père Guérin

Qui tous les jours fait dans la chaise

Plus de leçons à Tabarin

Qu’à tous les clercs d’un diocèse,

Comme s’il eût bien disposé

Et terre et ciel à ma ruine,

Prêchait qu’à peu de jours de là

La justice humaine et divine

M’immolerait à Loyola;

Que par le sentiment chrétien

D’une charité volontaire,

Infinité de gens de bien

Avaient entrepris mon affaire,

Qu’on était si fort irrité

Qu’en dépit de la vérité

Que Jésus-Christ a tant aimée,

Pour les intérêts du clergé

On me voulait voir en fumée

Soudain que je serais jugé.

On emploie de par le Roi,

De la force et de l’artifice,

Comme si Lucifer pour moi

Eût entrepris sur la justice.

A Paris, soudain que j’y fus,

J’entendais par des bruits confus

Que tout était prêt pour me cuire,

Et je doutais avec raison

Si ce peuple m’allait conduire

A la Grève ou dans la prison.

Ici donc comme en un tombeau,

Troublé du péril où je rêve,

Sans compagnie et sans flambeau,

Toujours dans le discours de Grève,

A l’ombre d’un petit faux jour

Qui perce un peu l’obscure tour

Où les bourreaux vont à la quête,

Grand Roi, l’honneur de l’univers,

Je vous présente la requête

De ce pauvre faiseur de vers.

Je demande premièrement

Qu’on supprime ce grand volume

Qui brave trop insolemment

La captivité de ma plume,

Et que monsieur le cardinal,

Après m’avoir fait tant de mal,

Pour l’amour de Dieu se retienne:

Il va contre la charité,

Et choque une vertu chrétienne

Quand il choque ma liberté;

Qu’on remontre aux religieux

A qui mon nom semble un blasphème,

Que leur zèle est injurieux

De vouloir m’ôter le baptême;

Que les crimes qu’ils ont prêchés,

Inconnus aux plus débauchés,

Sont controuvés pour me détruire

Et sèment un subtil appas

Par où l’âme se peut instruire

Au vice qu’elle ne sait pas;

Que si ma plume avait commis

Tout le mal qu’ils vous font entendre,

La fureur de mes ennemis

M’aurait déjà réduit en cendre;

Que leurs écrits et leurs abois,

Qui déjà depuis tant de mois

Font la guerre à mon innocence,

M’auraient fait faire mon procès

Si dans ma plus grande licence

Je n’avais évité l’excès;

Que c’était un procédé nouveau,

Dont Ignace était incapable,

De fouiller l’air, la terre et l’eau

Pour rendre un innocent coupable;

Qu’autrefois on a pardonné

Ce carnaval désordonné

De quelques-uns de nos poètes

Qui se trouvèrent convaincus

D’avoir sacrifiés aux bêtes

Devant l’idole de Bacchus;

Qu’à mon exemple nos rimeurs

Ne prendront point ce privilège,

Et que mes écrits et mes mœurs

Ont en horreur le sacrilège;

Que mon confesseur soit témoin

Si je ne rends pas tout le soin

Qu’un bon chrétien doit à l’Eglise,

Et qu’on ne voit en aucun lieu

Qu’un vers de ma façon se lise

Qui soit au déshonneur de Dieu;

Que l’honneur, la pitié, le droit

Sont violés en ma poursuite,

Et que certain Père voudrait

N’avoir point empêché ma fuite,

Mais la honte d’avoir manqué

Ce qu’il a si fort attaqué,

Demande qu’on m’anéantisse

De peur que, me rendant au Roi,

Les marques de son injustice

Ne survivent avecque moi.

Juste Roi, protecteur des lois,

Vous sur qui l’équité se fonde,

Qui seul emportez sur les rois

Ce titre le plus beau du monde,

Voyez avec combien de tort

Votre justice sent l’effort

Du tourment qui me désespère:

En France on n’a jamais souffert

Cette procédure étrangère

Qui vous offense et qui me perd.

Si j’étais du plus vil métier

Qui s’exerce parmi les rues,

Si j’étais fils de savetier

Ou de vendeuse de morues,

On craindrait qu’un peuple irrité,

Pour punir la témérité

De celui qui me persécute,

Ne fît avec sédition

Ce que sa fureur exécute

En son aveugle émotion.

Après ce jugement mortel,

Où l’on a vu ma renommée

Et mon portrait sur leur autel

N’être plus qu’un peu de fumée,

Fallait-il chercher de nouveau

Les matières de mon tombeau?

Fallait-il permettre à l’envie

D’employer ses injustes soins

Pour faire ici languir ma vie

En l’attente des faux témoins?

Mais quelques peuples si lointains

Dont la nouvelle intelligence

Puisse accompagner les desseins

De leur cruelle diligence,

Que des lutins, des loups-garoux,

Obéissant à leur courroux,

Viennent ici pour me confondre,

Dieu, qui leur serrera la voix,

Pour mon salut fera répondre

La sainte majesté des lois.

Qui peut avoir assez de front,

Quels fols ont assez de licence

Pour ne se taire avec affront

A l’abord de mon innocence?

Et quoique la canaille ait dit

Pour l’argent ou pour le crédit

Dont on leur a jeté l’amorce,

Dans les mouvements de leurs yeux

On verra qu’ils parlent par force

Devant des juges et des dieux.

O grand Maître de l’univers,

Puissant auteur de la nature,

Qui voyez dans ces cœurs pervers

L’appareil de leur imposture,

Et vous, sainte Mère de Dieu,

A qui les noirs creux de ce lieu

Sont aussi clairs que les étoiles,

Voyez l’horreur où l’on m’a mis,

Et me développez des toiles

Dont m’ont enceint mes ennemis!

Sire, jetez un peu vos yeux

Sur le précipice où je tombe,

Saint image du Roi des cieux,

Rompez les maux où je succombe.

Si vous ne m’arrachez des mains

De quelques morgueurs inhumains

A qui mes maux donnent à vivre,

L’hiver me donnera secours:

En me tuant il me délivre

De mille trépas tous les jours.

Qu’il plaise à votre Majesté

De se remettre en la mémoire

Que parfois mes vers ont été

Les messagers de votre gloire,

Comme, pour accomplir mes vœux,

Encore aujourd’hui je ne veux

Ravoir ma liberté première

Que pour la mettre en ce devoir,

Et ne demande la lumière

Que pour l’honneur de vous revoir.

Dans ces lieux voués au malheur,

Le Soleil, contre sa nature,

A moins de jour et de chaleur

Que l’on n’en fait à sa peinture;

On n’y voit le ciel que bien peu,

On n’y voit ni terre ni feu,

On meurt de l’air qu’on y respire,

Tous les objets y sont glacés;

Si bien que c’est ici l’empire

Où les vivants sont trépassés.

Comme Alcide força la mort

Lorsqu’il lui fit lâcher Thésée,

Vous ferez, avec moins d’effort,

Chose plus grande et plus aisée.

Signez mon élargissement:

Ainsi de trois doigts seulement

Vous abattrez vingt et deux portes

Et romprez les barres de fer

De trois grilles qui sont plus fortes

Que toutes celles de l’Enfer.

Théophile À Son Ami Chiron

Toi qui fais un breuvage d’eau

Mille fois meilleurs et plus beau

Que celui du beau Ganymède,

Et qui lui donnes tant d’appas

Que sa liqueur est un remède

Contre l’atteinte du trépas,

Penses-tu que malgré l’ennui

Que me peut donner aujourd’hui

L’horreur d’une prison si noire,

Je ne te garde encore un lieu

Au même endroit de ma mémoire

Où se doit mettre un demi-dieu?

Bouffi d’un air tout infecté,

De tant d’ordures humecté,

Et du froid qui me fait la guerre,

Tout chagrin et tout abattu,

Mieux qu’en autre lieu de la terre

Il me souvient de ta vertu.

Chiron, au moins si je pouvais

Te faire ouïr les tristes voix

Dont t’invoquent mes maladies,

Tu me pourrais donner de quoi

Forcer mes Muses étourdies

A parler dignement de toi.

De tant de vases précieux

Où l’art le plus exquis des cieux

A caché sa meilleur force,

Si j’avais seulement goûté

A leur moindre petite amorce

J’aurais trop d’aise et de santé.

Si devant que de me coucher

Mes soupirs se pouvaient boucher

D’un long trait de cet hydromèle

Où tout chagrin s’ensevelit,

L’enfant dont avorta Sémèle

Ne me mettrait jamais au lit.

Au lieu des continus ennuis

Qui me font passer tant de nuits

Avec des visions horribles,

Mes yeux verraient en sommeillant

Mille voluptés invisibles

Que la main cherche en s’éveillant.

Au lieu d’être dans les enfers,

De songer des feux et des fers

Qui me font le repos si triste,

Je songerais d’être à Paris

Dans le cabinet où Caliste

Eut triomphé de Cloris.

A l’éclat de ses doux flambeaux

Les noires caves des tombeaux

D’où je vois sortir les Furies,

Se peindraient de vives couleurs

Et seraient à mes rêveries

De beaux près tapissés de fleurs.

Ah! que je perds de ne pouvoir

Quelquefois t’ouïr et te voir

Dans mes noires mélancolies

Qui ne me laissent presque rien

De tant d’agréables folies

Qu’on aimait en mon entretien!

Que mes dieux sont mes ennemis

De ce qu’ils ne m’ont pas permis

De t’appeler en ma détresse!

Docte Chiron, après le Roi

Et les faveurs de ma maîtresse,

Mon cœur n’a de regret qu’à toi.

Très Humble Requête De Théophile À Monseigneur Le Premier Président

Privé de la clarté des cieux

Sous l’enclos d’une voûte sombre

Où les limites de mes yeux

Sont dans l’espace de mon ombre,

Dévoré d’un ardent désir

Qui soupire après le plaisir

Et la liberté de ma vie,

Je m’irrite contre le sort

Et ne veux plus mal à l’envie

Que d’avoir différé ma mort.

Plût au Ciel qu’il me fût permis,

Sans violer les droits de l’âme,

De me rendre à mes ennemis,

Et moi-même allumer ma flamme!

Que bientôt j’aurais évité

La honteuse captivité

Dont la force du temps me lie!

Aujourd’hui mes sens bienheureux

Verraient ma peine ensevelie

Dans un sépulcre généreux.

Mais ce grand Dieu qui fit nos lois,

Lorsqu’il régla nos destinées

Ne laissa point à notre choix

La mesure de nos années.

Quand nos astres ont fait leurs cours,

Et que la trame de nos jours

N’a plus aucun filet à suivre,

L’homme alors peut changer de lieu,

Et pour continuer de vivre

Ne doit mourir qu’avecque Dieu.

Aussi me puis-je bien vanter

Que dans l’horreur d’une aventure

Assez capable de tenter

La faiblesse de la nature,

Le Ciel, ami des innocents,

Fit voir à mes timides sens

Sa divinité si propice

Qu’encore j’ai toujours été

Sur le bord de mon précipice

D’un visage assez arrêté.

Il est vrai qu’au point d’endurer

Les affronts que la calomnie

M’a fait si longuement durer,

Ma constance se voit finie.

Dans ce sanglant ressouvenir

Celui qui veut me retenir

Il a ses passions trop lentes,

Et n’a jamais été battu

Des prospérités insolentes

Qui s’attaquent à la vertu.

Mais, ô l’erreur de mes esprits!

Dans le siècle infâme où nous sommes,

Tout ce déshonneur n’est qu’un prix

Pour passer le commun des hommes.

Combien de favoris de Dieu

Dans un plus misérable lieu

Ont senti de pires malices,

Et dans leurs innocentes mains,

Qui n’avaient que les Cieux complices,

Reçu des fers inhumains!

D’ailleurs l’épine est sous la fleur,

Le jour sort d’une couche noire;

Et que sais-je si mon malheur

N’est point la source de ma gloire?

Un jour mes ennuis effacés,

Dans mon souvenir retracés,

Seront eux-même leur salaire:

Toutes les choses ont leur tour,

Dieu veut souvent que la colère

Soit la marque de son amour.

Qui me pourra persuader

Que la Cour soit toujours charmée?

D’où la peut encore aborder

Le venin de la renommée?

Si Verdun ouvre un peu ses yeux

Quel esprit assez captieux

Pourra mordre à sa conscience?

De quel vent peut-on écumer

Dans ce grand gouffre de science

Pour n’y pas bientôt abîmer?

Grande lumière de nos jours,

Dont les projets sont des miracles,

Et de qui les communs discours

Ont plus de poids que les oracles,

Sainte guide de tant de dieux

Qui, sur le modèle des cieux,

Donnez des règles à la terre,

Dieu sans excès et sans défaut,

Vous avez ça-bas un tonnerre,

Comme en a ce grand Dieu là-haut.

Le Ciel par de si beaux crayons

Marque le fil de vos harangues

Qu’on y voit les mêmes rayons

Du grand trésor de tant de langues

Qu’il versa par le Saint-Esprit

Au disciples de Jésus-Christ.

Paris est jaloux que Toulouse

Ait eu devant lui tant d’honneur,

L’Europe est aujourd’hui jalouse

Que la France ait tout ce bonheur.

Quand je pense profondément

A vos vertus si reconnues,

Mon espoir prend un fondement

Qui l’élève au dessus des nues,

Je laisse reposer mes soins,

Les alarmes des faux témoins

Ne me donnent plus tant de crainte,

Et mon esprit tout transporté,

Au milieu de tant de contrainte,

Goûte à demi ma liberté.

C’est de vous sur tous que j’attends

A voir retrancher la licence

Qui fait habiter trop longtemps

La crainte avec l’innocence;

Et quand tout l’Enfer répandrait

Ses ténèbres sur mon bon droit,

Je sais que votre esprit éclate

Dans la plus noire obscurité,

Et que tout l’appas qui vous flatte

C’est la voix de la vérité.

Mais, ô l’honneur du Parlement!

Tout ce que j’écris vous offense

Puisqu’écrire ici seulement

C’est violer votre défense.

Mon faible esprit s’est débauché

A l’objet d’un si doux péché,

Et croit sa faute légitime,

Car la vertu doit avouer

Qu’elle-même est pis que le crime,

Si c’est crime que vous louer.

La Maison De Sylvie Par Théophile

Ode I
Pour laisser avant que mourir

Les traits vivants d’une peinture

Qui ne puisse jamais périr

Qu’en la perte de la nature,

Je passe de crayons dorés

Sur les lieux les plus révérés

Où la vertu se réfugie,

Et dont le port me fut ouvert

Pour mettre ma tête à couvert

Quand on brûla mon effigie.
Tout le monde a dit qu’Apollon

Favorise qui le réclame,

Et qu’avec l’eau de son vallon

Le savoir peut couler dans l’âme;

Mais j’étouffe ce vieil abus

Et bannis désormais Phébus

De la bouche de nos poètes:

Tous ses temples sont démolis

Et ses démons ensevelis

Dans des sépultures muettes.
Je ne consacre point mes vers

A ces idoles effacées

Qui n’ont été dans l’univers

Qu’un faux objet de nos pensées.

Ces fantômes n’ont plus de lieu:

Tel qu’on dit avoir été dieu

N’était pas seulement un homme

Le premier qui vit l’Eternel

Fut cet imprudent criminel

Qui mordit la fatale pomme.
Tous ces dieux de bronze et d’airain

N’ont jamais lancé le tonnerre,

C’est le dard du Dieu souverain

Qui créa le ciel et la terre.

Ah! que le céleste courroux

Etait bien embrasé sur nous

Lorsqu’il fit parler ces oracles,

Et que sans détourner nos pas

Il nous vit courir aux appas

De leurs pernicieux miracles.
Satan ne nous fait plus broncher

Dans de si dangereuses toiles;

Le Dieu que nous allons chercher

Loge plus haut que les étoiles.

Nulle divinité que lui

Ne me peut donner aujourd’hui

Cette flamme ou cette fumée

Dont nos entendements épris

S’efforcent à gagner le prix

Qui mérite la renommée.
Après lui je m’en vais louer

Une image de Dieu si belle

Que le Ciel me doit avouer

Du travail que je fais pour elle.

Car après ses sacrés autels

Qui devant leurs feux immortels

Font aussi prosterner les anges,

Nous pouvons sans impiété

Flatter une chaste beauté

Du doux encens de nos louanges.
Ainsi sous de modestes vœux

Mes vers promettent à Sylvie

Ce bruit charmeur que les neveux

Nomment une seconde vie.

Que si mes écrits méprisés

Ne peuvent voir autorisés

Les témoignages de sa gloire,

Ces eaux, ces rochers et ces bois

Prendront des âmes et des voix

Pour en conserver la mémoire.
Si quelques arbres renommés

D’une adoration profane

Ont été jadis animés

Des sombres regards de Diane,

Si les ruisseaux en murmurant

Allaient autrefois discourant

Au gré d’un faune ou d’une fée,

Et si la masse du rocher

Se laissa quelquefois toucher

Aux chansons que disait Orphée,
Quelle dureté peut avoir

L’objet que ma Princesse touche,

Qu’elle ne puisse le pourvoir

Tout aussitôt d’âme et de bouche?

Dans ses bâtiments orgueilleux,

Dans ses promenoirs merveilleux,

Quelle solidité de marbres

Ne pourront pénétrer ses yeux?

Quelles fontaines et quels arbres

Ne les estimeront des dieux?
Les plus durs chênes entrouverts

Bien plutôt de gré que de force,

Peindront pour elle de mes vers

Et leurs feuilles et leur écorce,

Et quand ils les auront gravés

Sur leurs fronts les plus relevés,

Je sais que les plus fiers orages

Ne leur oseront pas toucher,

Et pourront plutôt arracher

Leurs racines et leurs ombrages.
Je sais que ces miroirs flottants

Où l’objet change tant de place,

Pour elle devenus constants

Auront une fidèle glace,

Et sous un ornement si beau

La surface même de l’eau,

Nonobstant sa délicatesse,

Gardera sûrement encrés

Et mes caractères sacrés

Et les attraits de la Princesse.
Mais sa gloire n’a pas besoin

Que mon seul ouvrage en réponde;

Le ciel a déjà pris le soin

De la peindre par tout le monde:

Ses yeux sont peints dans le Soleil,

L’Aurore dans son teint vermeil

Voit ses autres beautés tracées,

Et rien n’éteindra ses vertus

Que les cieux ne soient abattus

Et les étoiles effacées.
Ode II
Un soir que les flots mariniers

Apprêtaient leur molle litière

Aux quatre rouges limoniers

Qui sont au joug de la lumière,

Je penchais mes yeux sur le bord

D’un lit où la Naïade dort

Et regardant pêcher Sylvie

Je voyais battre les poissons

A qui plus tôt perdrait la vie

En l’honneur de ses hameçons.
D’une main défendant le bruit

Et de l’autre jetant la line

Elle fait qu’abordant la nuit

Le jour plus bellement décline.

Le Soleil craignait d’éclairer

Et craignait de se retirer,

Les étoiles n’osaient paraître,

Les flots n’osaient s’entrepousser,

Le zéphyre n’osait passer,

L’herbe se retenait de croître.
Ses yeux jetaient un feu dans l’eau:

Ce feu choque l’eau sans la craindre,

Et l’eau trouve ce feu si beau

Qu’elle ne l’oserait éteindre.

Ces éléments si furieux

Pour le respect de ses beaux yeux

Interrompirent leur querelle,

Et de crainte de la fâcher

Se virent contraints de cacher

Leur inimitié naturelle.
Les Tritons en la regardant

A travers leurs vitres liquides,

D’abord à cet objet ardent

Sentent qu’ils ne sont plus humides,

Et par étonnement soudain

Chacun d’eux dans un corps de daim

Cache sa forme dépouillée,

S’étonne de se voir cornu,

Et comment le poil est venu

Dessus son écaille mouillée.
Soupirant du cruel affront

Qui de dieux les a fait des bêtes

Et sous les cornes de leur front

A courbé leurs honteuses têtes,

Ils ont abandonné les eaux,

Et dans la rive où les rameaux

Leur ont fait un logis si sombre,

Promenant leurs yeux ébahis,

N’osent plus fier que leur ombre

A l’étang qui les a trahis.
On dit que la sœur du Soleil

Eut ce pouvoir sur la nature

Lorsque d’un changement pareil

Actéon quitta sa figure.

Ce que fit sa divine main

Pour punir dans un corps humain

Sa curiosité profane,

S’est fait ici contre les dieux

Qui n’avaient approché leurs yeux

Que des yeux de notre Diane.
Ces daims que la honte et la peur

Chassent des murs et des allées,

Maudissent le destin trompeur

Des frontières qu’il leur a volées.

Leur cœur privé d’humidité

Ne peut qu’avec timidité

Voir le ciel ni fouler la terre

Où Sylvie en ses promenoirs

Jette l’éclat de ses yeux noirs

Qui leur font encore la guerre.
Ils s’estiment heureux pourtant

De prendre l’air qu’elle respire,

Leur destin n’est que trop content

De voir le jour sous son empire.

La Princesse qui les charma

Alors qu’elle les transforma

Les fit être blancs comme neige,

Et pour consoler leur douleur

Ils reçurent le privilège

De porter toujours sa couleur.
Lorsqu’à petits flocons liés

La neige fraîchement venue

Sur de grands tapis déliés

Epanche l’amas de la nue,

Lorsque sur le chemin des cieux

Ses grains serrés et gracieux

N’ont trouvé ni vent ni tonnerre,

Et que sur les premiers coupeaux,

Loin des hommes et des troupeaux,

Ils ont peint les bois et la terre,
Quelque vigueur que nous ayons

Contre les esclaves qu’elle darde,

Ils nous blessent, et leurs rayons

Eblouissent qui les regarde.

Tel dedans ce parc ombrageux

Eclate le troupeau neigeux,

Et dans ses vêtements modestes,

Où le front de Sylvie est peint,

Fait briller l’éclat de son teint

A l’envi des neiges célestes.
En la saison que le Soleil,

Vaincu du froid et de l’orage,

Laisse tant d’heures au sommeil

Et si peu de temps à l’ouvrage,

La neige, voyant que ces daims

La foulent avec des dédains,

S’irrite de leurs bonds superbes

Et pour affamer ce troupeau,

Par dépit sous un froid manteau

Cache et transit toutes les herbes.
Mais le parc pour ses nourrissons

Tient assez de crèches couvertes

Que la neige ni les glaçons

Ne trouveront jamais ouvertes.

Là le plus rigoureux hiver

Ne les saurait jamais priver

Ni de loge ni de pâture:

Ils y trouvent toujours du vert

Qu’un peu de soin met à couvert

Des outrages de la nature.
Là les faisans et les perdrix

Y fournissent leurs compagnies

Mieux que les Halles de Paris

Ne les sauraient avoir fournies.

Avec elles voit-on manger

Ce que l’air le plus étranger

Nous peut faire venir de rare,

Des oiseaux venus de si loin

Qu’on y voit imiter le soin

D’un grand Roi qui n’est pas avare.
Les animaux les moins privés

Aussi bien que les moins sauvages,

Sont également captivés

Dans ces bois et dans ces rivages.

Le maître d’un lieu si plaisant

De l’hiver le plus malfaisant

Défie toutes les malices:

A l’abondance de son bien

Les éléments ne trouvent rien

Pour lui retrancher ses délices.
Ode III
Dans ce parc un vallon secret

Tout voilé de ramages sombres,

Où le Soleil est si discret

Qu’il n’y force jamais les ombres,

Presse d’un cours si diligent

Les flots de deux ruisseaux d’argent

Et donne une fraîcheur si vive

A tous les objets d’alentour,

Que même les martyrs d’amour

Y trouvent leur douleur captive.
Un étang dort là tout auprès,

Où ces fontaines violentes

Courent et font du bruit exprès

Pour éveiller ses vagues lentes.

Lui d’un maintien majestueux

Reçoit l’abord impétueux

De ces Naïades vagabondes,

Qui dedans ce large vaisseau

Confondent leur petit ruisseau

Et ne discernent plus ses ondes.
Là Mélicerte en un gazon

Frais de l’étang qui l’environne,

Fait aux cygnes une maison

Qui lui sert aussi de couronne.

Si la vague qui bat ses bords

Jamais avecque des trésors

N’arrive à son petit empire,

Au moins les vents et les rochers

N’y font point crier les nochers

Dont ils ont brisé le navire.
Là les oiseaux font leurs petits

Et n’ont jamais vu leurs couvées

Soûler les sanglants appétits

Du serpent qui les a trouvées.

Là n’étend point ses plis mortels

Ce monstre de qui tant d’autels

Ont jadis adoré les charmes,

Et qui d’un gosier gémissant

Fait tomber l’âme du passant

Dedans l’embûche de ses larmes.
Zéphyr en chasse les chaleurs,

Rien que les cygnes n’y repaissent,

On n’y trouve rien sous les fleurs

Que la fraîcheur dont elles naissent.

Le gazon garde quelquefois

Le bandeau, l’arc et le carquois

De mille Amours qui se dépouillent

A l’ombrage de ses roseaux

Et dans l’humidité des eaux

Trempent leurs jeunes corps qui bouillent.
L’étang leur prête sa fraîcheur,

La Naïade leur verse à boire,

Toute l’eau prend de leur blancheur

L’éclat d’une couleur d’ivoire.

On voit là ces nageurs ardents

Dans les ondes qu’ils vont fendant

Faire la guerre aux Néréides,

Qui devant leur teint mieux uni

Cachent leur visage terni

Et leur front tout coupé de rides.

Or ensemble, ores dispersés,
Ils brillent dans ce crêpe sombre,

Et sous les flots qu’ils ont percés

Laissent évanouir leur ombre.

Parfois dans une claire nuit,

Qui du feu de leurs yeux reluit

Sans aucun ombrage des nues,

Diane quitte son berger

Et s’en va là-dedans nager

Avecque ses étoiles nues.
Les ondes qui leur font l’amour

Se refrisent sur leurs épaules

Et font danser tout alentour

L’ombre des roseaux et des saules.

Le dieu de l’eau tout furieux

Haussé pour regarder leurs yeux

Et leur poil qui flotte sur l’onde,

Du premier qu’il voit approcher

Pense voir ce jeune cocher

Qui fit jadis brûler le monde.
Et ce pauvre amant langoureux

Dont le feu toujours se rallume

Et de qui les soins amoureux

Ont fait ainsi blanchir la plume,

Ce beau cygne à qui Phaéton

Laissa ce lamentable ton

Témoin d’une amitié si sainte,

Sur le dos son aile élevant

Met ses voiles blanches au vent

Pour chercher l’objet de sa plainte.
Ainsi pour flatter son ennui

Il demande au dieu Mélicerte

Si chaque dieu n’est pas celui

Dont il soupire tant la perte,

Et contemplant de tous côtés

La semblance de leurs beautés,

Il sent renouveler sa flamme,

Errant avec de faux plaisirs

Sur les traces des vieux désirs

Que conserve encore son âme.
Toujours ce furieux dessein

Entretient ses blessures fraîches,

Et fait venir contre son sein

L’air brûlant et les ondes sèches.

Ces attraits empreints là-dedans

Comme avec des flambeaux ardents,

Lui rendent la peau toute noire:

Ainsi dedans comme dehors

Il lui tient l’esprit et le corps,

La voix, les yeux et la mémoire.
Ode IV
Chaste oiseau, que ton amitié

Fut malheureusement suivie!

Sa mort est digne de pitié

Comme ta foi digne d’envie.

Que ce précipité tombeau,

Qui t’en laissa l’objet si beau,

Fut cruel à tes destinées!

Si la mort l’eût laissé vieillir,

Tes passions allaient faillir:

Car tout s’éteint par les années.
Mais quoi! le sort a des revers

Et certains mouvements de haine

Qui demeurent toujours couverts

Aux yeux de la prudence humaine.

Si pour fuir ce repentir

Ton jugement eût pu sentir

Le jour qui vous devait disjoindre,

Tu n’eusses jamais vu ce jour,

Et jamais le trait de l’Amour

Ne se fût mêlé de te poindre.
Pour avoir aimé ce garçon

Encore après la sépulture,

Ne crains pas le mauvais soupçon

Qui peut blâmer ton aventure.

Les courages des vertueux

Peuvent d’un vœu respectueux

Aimer toutes beautés sans crime,

Comme, donnant à tes amours

Ce chaste et ce commun discours,

Mon cœur n’a point passé la rime.
Certains critiques curieux

En trouvent les mœurs offensées,

Mais leurs soupçons injurieux

Sont les crimes de leurs pensées.

Le dessein de la chasteté

Prend une honnête liberté

Et franchit les sottes limites

Que prescrivent les imposteurs

Qui, sous des robes de docteurs,

Ont des âmes de sodomites.
Le Ciel nous donne la beauté

Pour une marque de sa grâce:

C’est par où sa divinité

Marque toujours un peu sa trace.

Tous les objets les mieux formés

Doivent être les mieux aimés,

Si ce n’est qu’une âme maligne,

Esclave d’un corps vicieux,

Combatte les faveurs des cieux

Et démente son origine.
O que le désir aveuglé

Où l’âme du brutal aspire,

Est loin du mouvement réglé

Dont le cœur vertueux soupire!

Que ce feu que nature a mis

Dans le cœur de deux vrais amis

A des ravissements étranges!

Nature a fondé cet amour:

Ainsi les yeux aiment le jour,

Ainsi le Ciel aime les anges.
Ainsi malgré ces tristes bruits

Et leur imposture cruelle,

Tircis et moi goûtons les fruits

D’une amitié chaste et fidèle.

Rien ne sépare nos désirs,

Ni nos ennuis, ni nos plaisirs:

Nos influences enlacées

S’étreignent d’un même lien,

Et mes sentiments ne sont rien

Que le miroir de ses pensées.
Certains feux de divinité

Qu’on nommait autrefois génies,

D’une invisible affinité

Tiennent nos fortunes unies.

Quelque visage différent,

Quelque divers sort apparent

Qui se lise en nos aventures,

Sa raison et son amitié

Prennent aujourd’hui la moitié

De ma honte et de mes injures.
Lorsque d’un si subit effroi

Les plus noirs enfants de l’envie,

Au milieu des faveurs du Roi

Osèrent menacer ma vie,

Et que pour me voir opprimé

Le Parlement même, animé

Des rapports de la calomnie,

Sans pitié me vit combattu

De la secrète tyrannie

Des ennemis de ma vertu,
Tircis avecque trop de foi

M’assura comme il est unique

A qui l’astre luisant sur moi

De tous mes destins communique.

Il n’eut pas disposé son cours

A commencer les tristes jours

Dont je souffre encore l’orage,

Qu’il s’en vint sous un froid sommeil

De tout ce funeste appareil

A Damon faire voir l’image.
Tircis outré de mes douleurs,

Me redit ce songe effroyable

Qu’un long train de tant de malheurs

Rendent dorénavant aimable.

D’un long soupir qui devança

La première voix qu’il poussa

Pour prédire mon aventure,

Je sentis mon sang se geler,

Et comme autour de moi voler

L’ombre de ma douleur future.
Ode V
 » Damon, dit-il, j’étais au lit,

Goûtant ce que les nuits nous versent

Lorsque le somme ensevelit

Les soins du jour qui nous traversent,

Au milieu d’un profond repos

Où nul regard ni nul propos

N’abusait de ma fantaisie,

Une froide et noire vapeur

Me transit l’âme d’une peur

Qui la tient encore saisie.
Jamais que lors notre amitié

N’avait mis mon cœur à la gêne,

Tu me fis lors plus de pitié

Que Philis ne me fait de peine.

Cet effroyable souvenir

Me vient encore entretenir,

Et me redonne les alarmes

Du spectacle plus ennemi

Qui jamais d’un oeil endormi

A pu faire couler des larmes.
Je ne sais si le feu d’amour

Qui n’abandonne point mon âme,

Au défaut des rayons du jour

Ouvrit lors mes yeux de sa flamme.

Combien que dans ce froid sommeil

La visible ardeur du Soleil

Se fût du tout évanouie,

Je crus qu’en cette fiction

J’avais libre la fonction

De ma vue et de mon ouïe.
Un grand fantôme souterrain

Sortant de l’infernale fosse,

Enroué comme de l’airain

Où roulerait une carrosse,

D’un abord qui me menaçait

Et d’un regard qui me blessait,

Dressant vers moi ses pas funèbres,

Fier des commissions du sort,

Me dit trois fois:  » Damon est mort « ,

Puis se perdit dans les ténèbres.
Sans doute que leurs vérités,

Plus puissantes que leurs mensonges,

Touchent plus fort nos facultés

Et nous impriment mieux les songes,

Je retins si bien ses accents,

Et son image dans mes sens

Demeura tellement empreinte,

Que ton corps mort entre mes bras

Et ton sang versé dans mes draps

Ne m’eussent pas fait plus de crainte.
Après, d’une autre illusion

Réfléchissant sur ma pensée,

Et songeant à la vision,

Qui s’était fraîchement passée,

Je songeais qu’encore on doutait

En quel état Damon était,

Et comme, au fort de la lumière

Où les objets sont éclaircis,

Je condamnais les faux soucis

De mon illusion première.
Mais dans ce doute un messager,

Qui portait les couleurs des Parques,

Me vint de ce fatal danger

Rafraîchir les funestes marques:

Un garçon habillé de deuil,

Qui semblait sortir du cercueil,

Ouvrant les rideaux de ma couche,

Me crie:  » On a tué Damon « ,

Mais d’un accent que le démon

N’avait pas été plus farouche.
Morphée à ce second assaut,

Otant ses fers à ma paupière,

Me réveilla tout en sursaut,

Et me laissa voir la lumière.

Je me levai déshabillé,

Plus transi, plus froid, plus mouillé

Que si j’étais sorti de l’onde:

C’était au point que l’Occident

Laisse sortir le char ardent

Où roule le flambeau du monde.
Cherchant du soulas par mes yeux,

Je mets la tête à la fenêtre,

Et regarde un peu dans les cieux

Le jour qui ne faisait que naître.

Et combien que ce songe-là

Dans mon sang que la peur gela

Laissât encore ses images,

Je me rassure et me rendors,

Croyant que les vapeurs du corps

Avaient enfanté ces nuages.
Le sommeil ne m’eut pas repris

Que, songeant encore à ta vie,

Tu vins rassurer mes esprits

Qu’on ne te l’avait point ravie.

 » Il est vrai, Tircis, me dis-tu,

Qu’on en veut bien à ma vertu « .

Là je te vis dans une émeute

Avancer l’épée à la main

Vers un portail qui chut soudain

Et qui t’accabla de sa chute.
De là, ce songe en mon cerveau

Poursuivant toujours son idée,

Je te vis suivre en un tombeau

Par une foule débordée.

Les juges y tenaient leur rang,

L’un d’entr’eux épancha du sang

Qui me jaillit contre la face.

Là tout mon songe s’acheva,

Et ton pauvre ami se leva

Noyé d’une sueur de glace.  »
Cher Tircis, lorsque mon esprit

D’une souvenance importune

Repense au destin qui t’apprit

Les secrets de mon infortune,

Lorsque je suis le moins troublé,

Tout mon espoir est accablé

De la tempête inévitable

Dont me bat le courroux divin,

Et voici comment son devin

A rendu ta voix véritable.
Ce songe du fatal secret

Où ma première mort fut peinte,

Prédisait le cruel décret

Dont ma liberté fut éteinte.

Ce garçon aux vêtements noirs

Qui semblait sortir des manoirs

Qui ne s’ouvrent qu’à la magie,

Lorsqu’il parla de mon tombeau

Prédisait l’infâme flambeau

Qui consuma mon effigie.
Tircis encore à l’autre fois

Que cette vision suivie,

Par mes regards et par ma voix

L’assura que j’étais en vie,

Se doit assez ressouvenir

Du souci qui le fit venir

Où j’avais commencé ma fuite,

Lorsque sa voix moins que ses pleurs

Me dit ce songe de malheurs

Dont j’attends encore la suite.
Ce songe avec autant de foi

Lui fit voir l’épée et la porte,

Et le peuple alentour de moi

Comme d’une personne morte:

Quand mes faibles bras alarmés

A cinquante voleurs armés

Voulurent présenter l’épée,

Je chus sous un portail ouvert,

Et fus saisi dans le couvert

Où ma bonne foi fut trompée.
Soudain le sieur de Commartin

Qui porte des habits funèbres,

Me fit serrer à Saint-Quentin

Entre les fers et les ténèbres.

Depuis, toujours tout enchaîné,

Soixante archers m’ont amené

Par les bruits de la populace,

Dedans ces ténébreux manoirs

Où ce sang et les juges noirs

M’avaient déjà marqué la place.
Ode VI
Ainsi prophétisa Tircis

Les malheurs que toute une année

Par des accidents si précis

A fait choir sur ma destinée;

La furie de mon destin

Lui parut au même matin

Qu’elle répandit sa bruine,

Car le décret du Parlement

Se donnait au même moment,

Que Tircis songeait ma ruine.
Mon innocence et ma raison

Pour échapper à leur colère

Appelèrent de ma prison

A l’autel d’un dieu tutélaire.

C’est où je trouvai mon support,

C’est où Tircis courut d’abord

Prédire et consoler ma peine.

Nous étions lors tous deux couverts

De ces arbres pour qui mes vers

Ouvrent si justement ma veine.
Nous étions dans un cabinet

Enceint de fontaines et d’arbres,

Son meuble est si clair et si net

Que l’émail est moins que les marbres.

Celui qui l’a fait si poli

Semble avoir jadis démoli

Le grand palais de la lumière,

Et pillant son riche pourpris,

De tout ce glorieux débris

Avoir là porté la matière.
Pour conserver son ornement

Le Soleil le lave et l’essuie,

Car c’est le Soleil seulement

Qui fait le beau temps et la pluie;

Flore y met tant de belles fleurs

Que l’Aurore ne peut sans pleurs

Voir leur éclat qui la surmonte:

C’est à cause de cet affront

Qu’elle montre si peu son front

Et qu’on la voit rougir de honte.
L’odeur de ces fleurs passerait

Le musc de Rome et de Castille,

Et la terre s’offenserait

Qu’on y brûlât de la pastille.

Le garçon qui se consuma

Dans les ondes qu’il alluma,

Voit là tous ses appas renaître,

Et ravi d’un objet si beau,

Il admire que son tombeau

Lui conserve encore son être.
La Nymphe qui lui fait la cour

Le voit là tous les ans revivre,

Car son opiniâtre amour

La contraint encore à le suivre.

Là le Ciel semble avoir pitié

Des longs maux de son amitié,

Et permet parfois au Zéphyre

De la mener à son amant,

Qui respire insensiblement

L’air des flammes qu’elle soupire.
Echo dedans un si beau feu,

Jalouse que le Ciel la voie,

Est invisible et parle peu,

De respect, de honte et de joie.

Ainsi mes esprits transportés

Se trouvent tout déconcertés

Quand une beauté me regarde,

Et mon discours le moins suspect

Trouve toujours ou le respect

Ou la honte qui le retarde.
Quand je vois partir les regards

Des superbes yeux de Caliste,

Qui sont autant de coups de dards

Où nulle qu’elle ne résiste,

Le témoin le plus assuré,

Qui de mon esprit égaré

Montre la passion confuse,

C’est que je ne saurais comment

Le prier d’un mot seulement

Que sa voix ne me le refuse.
Je suivrais l’importun désir

Qui m’en parle toujours dans l’âme,

Et prendrais ici le loisir

De parler un peu de ma flamme;

Mais l’entreprise du tableau

Qui par un cabinet si beau

Commence à promener la Muse,

Me tient dans ce parc enchanté

Où le printemps le plus hâté

Toujours cinq ou six mois s’amuse.
Quand le Ciel lassé d’endurer

Les insolences de Borée

L’a contraint de se retirer

Loin de la campagne azurée,

Que les Zéphyres rappelés

Des ruisseaux à demi gelés

Ont rompu les écorces dures,

Et d’un souffle vif et serein

Du céleste palais d’airain

Ont chassé toutes les ordures,
Les rayons du jour égarés

Parmi des ombres incertaines

Eparpillent leurs feux dorés

Dessus l’azur de ces fontaines.

Son or dedans l’eau confondu,

Avecque ce cristal fondu

Mêle son teint et sa nature,

Et sème son éclat mouvant

Comme la branche au gré du vent

Efface et marque sa peinture.
Zéphyre jaloux du Soleil

Qui paraît si beau sur les ondes,

Traverse ainsi l’état vermeil

De ces allées vagabondes;

Ainsi ces amoureux Zéphyrs

De leurs nerfs qui sont leurs soupirs

Renforçant leurs secousses fraîches,

Détournent toujours ce flambeau

Et pour cacher le front de l’eau

Jettent au moins des feuilles sèches.
L’eau qui fuit en les retardant,

Orgueilleuse de leur querelle,

Rit et s’échappe cependant

Qu’ils sont à disputer pour elle,

Et pour prix de tous leurs efforts,

Laissant les âmes sur les bords

De cette fontaine superbe,

Dissipent toutes leurs chaleurs

A conserver l’état des fleurs

Et la molle fraîcheur de l’herbe.
C’est où se couche Palémon

Qui triomphe de leur maîtresse,

Et plein d’écume et de limon,

Quand il veut reçoit sa caresse.

Ainsi naguère deux bergers

Ont couru les sanglants dangers

Que l’honneur a mis à l’épée,

Et par un malheur mutuel

Laissent vainqueur de leur duel

Un vilain qui plut à Napée.
Ode VII
Le plus superbe ameublement

Dont le séjour des rois éclate,

L’or semé prodigalement

Sur la soie et sur l’écarlate,

N’eurent jamais rien de pareil

Aux teintures dont le Soleil

Couvre les petits flots de verre.

Quelle couleur peut plaire mieux

Que celle qui contraint les cieux

De faire l’amour avec la terre?
Ce cabinet toujours couvert

D’une large et haute tenture,

Prend son ameublement tout vert

Des propres mains de la Nature,

D’elle de qui le juste soin

Etend ses charités si loin,

Et dont la richesse féconde

Paraît si claire en chaque lieu

Que la providence de Dieu

L’établit pour nourrir le monde.
Tous les blés elle les produit;

Le cep ne vit que de sa force,

Elle en fait le pampre et le fruit

Et les racines et l’écorce.

Elle donne le mouvement

Et le siège à chaque élément,

Et selon que Dieu l’autorise,

Notre destin pend de ses mains,

Et l’influence des humains

Ou leur nuit ou les favorise.
Elle a mis toute sa bonté

Et son savoir et sa richesse

Et les trésors de sa beauté

Sur le Duc et sur la Duchesse.

Elle a fait les heureux accords

Qui joignent leur âme et leur corps.

Bref, c’est elle aussi qui marie

Les Zéphyres avec nos fleurs,

Et qui fait de tant de couleurs

Tous les ans leur tapisserie.
Avec les naturels appas

Dont ce beau cabinet se pare,

La musique ne manque pas

D’y fournir ce qu’elle a de rare.

Ces chantres si tôt éveillés

Qui dorment toujours habillés,

Quand l’Aurore les vient semondre

Lui donnent un si doux salut

Que Saint-Amant avec son luth

Aurait peine de les confondre.
Quand la Princesse y fait séjour,

Ces oiseaux pensent que l’Aurore,

A dessein d’y tenir sa cour,

A quitté les rives du More.

Un saint désir de l’approcher

Les anime et les fait pencher

Des branches qui lui font ombrage,

Et devant ces divinités

Leurs innocentes libertés

Ne craignent rien qui les outrage.
Leurs cœurs se laissent dérober,

Insensiblement ils s’oublient,

Et des rameaux qu’ils font courber

Quelquefois leurs pieds se délient;

Leur petit corps précipité

Se fie en la légèreté

De la plume qui le retarde;

Ils planent sur les ailerons

Et volent aux environs

De Sylvie qui les regarde.
Quand elle écoute leurs chansons,

Leur vaine gloire s’étudie

A réciter quelques leçons

De leur plus douce mélodie.

Chacun d’eux se trouve ravi,

Ils étalent tous à l’envi

Leur trésor caché sous la plume,

Et ces remèdes si plaisants

Qui des soucis les plus cuisants

Détrempent toute l’amertume.
Comme les chantres quelquefois,

D’une complaisance ignorante,

Mignardant et l’oeil et la voix

Devant les beaux yeux d’Amarante,

Leur plaisir et leur vanité

Fait qu’avec importunité

Ils nous prodiguent leurs merveilles,

Et qu’ils chantent si longuement

Que leur concert le plus charmant

Lasse l’esprit et les oreilles,
Ainsi l’entretien d’un rimeur

Enflé des arts et des sciences,

Lorsqu’il se trouve en bonne humeur

Vient à bout de nos patiences,

Et sans qu’on puisse rebuter

Cet instinct de persécuter

Que leur inspire le génie,

Il faut à force de parler

Que leur poumon las de souffler

Fasse paix à la compagnie,
Ainsi ces oiseaux s’attachant

Au dessein de plaire à Sylvie,

Dans les longs efforts de leurs chants

Semblent vouloir laisser la vie;

Leur gosier sans cesse mouvant

Etourdit les eaux et le vent,

Et vaincu de sa violence,

Quoiqu’il veuille se retenir,

Il peut à peine revenir

A la liberté du silence.
Comme ils tâchent à qui mieux mieux

De faire agréer leur hommage,

Leur zèle rend presque odieux

Le tumulte de leur ramage.

Leur bruit est ce bruit de Paris

Lorsqu’une voix de tant de cris

Bénit le Roi parmi les rues

Qu’on le fâche en le bénissant,

Et l’air éclate d’un accent

Qui semble avoir crevé les nues.
Ode VIII
Sur tous le Rossignol outré

Dans son âme encore altérée

N’a jamais pu dire à son gré

Les affronts que lui fit Térée.

Ses poumons sans cesse enflammés

Sont ses vieux soupirs ranimés,

Et ce peu d’esprit qui lui reste

N’est qu’un souvenir éternel

De maudire son criminel

Et l’appeler toujours inceste.
Ce petit oiseau tout penché

Où la Princesse se présente,

Craint d’avoir le gosier bouché,

Le bec clos, la langue pesante,

Et cependant qu’il peut jouir

Du bonheur de se faire ouïr,

Lui raconte son aventure,

Et gazouille soir et matin

Sur les caprices du destin

Qui lui fit changer de nature.
Il a de si divers accès

Dans le long récit de sa honte

Qu’on aura fini mon procès

Quand il aura fini son conte.

Les morts gisants sous Pélion,

Toutes les cendres d’Ilion

N’ont point donné tant de matière

De faire des plaintes aux cieux

Que cet oiseau malicieux

En vomit sur son cimetière.
Ce plaisir reste à son malheur

Que sa voix qui daigne le suivre

Afin de venger sa douleur

La fait continuer de vivre.

Il ne fait pas bon irriter

Celui qui sait si bien chanter;

Car l’artifice de l’envie

Ne saurait trouver un tombeau

D’où son esprit toujours plus beau

Ne revienne encore à la vie.
La cendre de son monument,

Malgré les races ennemies,

Fait revivre éternellement

Son mérite et leurs infamies.

Les vers flatteurs et médisants

Trouvent toujours des partisans:

Le pinceau d’un faiseur de rimes,

S’il est adroit aux fictions,

Aux plus sincères actions

Sait donner la couleur des crimes.
Dieux! que c’est un contentement

Bien doux à la raison humaine

Que d’exhaler si doucement

La douleur que nous fait la haine!

Un brutal qu’on va poursuivant

Dans des soupirs d’air et de vent

Cherche une honteuse allégeance,

Mais la douleur des bons esprits

Qui laisse des soupirs écrits

Guérit avecque la vengeance.
Aujourd’hui dans les durs soucis

Du malheur qui me bat sans cesse,

Si mes sens n’étaient adoucis

Par le respect de la Princesse,

J’écrirais avecque du fiel

Les adversités dont le Ciel

Souffre que les méchants me troublent,

Et quand mes maux m’accableraient

Mes injures redoubleraient

Comme leurs cruautés redoublent.
Peut-être les sanglants auteurs

De tant et de si longs outrages,

Ces infâmes persécuteurs

Verront mourir leurs vieilles rages;

Et si ma fortune à son tour

Permet que je me venge un jour,

N’ai-je point une encre assez noire

Et dans ma plume assez de traits

Pour les peindre dans ces portraits

Qui font horreur à la mémoire?
Mais ici mes vers glorieux

D’un objet plus beau que les anges,

Laissent ce soin injurieux

Pour s’occuper à des louanges.

Puisque l’horreur de la prison

Nous laisse encore la raison,

Muses, laissons passer l’orage.

Donnons plutôt notre entretien

A louer qui nous fait du bien

Qu’à maudire qui nous outrage.
Et mon esprit voluptueux

Souvent pardonne par faiblesse,

Et comme font les vertueux

Ne s’aigrit que quand on le blesse.

Encore dans ces lieux d’horreur

Je ne sais quelle molle erreur

Parmi tous ces objets funèbres

Me tire toujours au plaisir,

Et mon oeil qui suit mon désir

Voit Chantilly dans ces ténèbres.
Au travers de ma noire tour

Mon âme a des rayons qui percent

Dans ce parc que les yeux du jour

Si difficilement traversent,

Mes sens en ont tout le tableau,

Je sens les fleurs au bord de l’eau,

Je prends le frais qui les humecte,

La Princesse s’y vient asseoir,

Je vois comme elle y va le soir

Que le jour fuit et la respecte.
Les oiseaux n’y font plus de bruit,

Le seul roi de leur harmonie

Qui touche un luth en pleine nuit

Demeure en notre compagnie;

Et laissant ses vieilles douleurs

Dans la lumière et les chaleurs

Que la fuite du jour emporte,

Il concerte si sagement

Qu’il semble que le jugement

Lui forme des airs de la sorte.
Ode IX
 » Moi qui chante soir et matin

Dans le cabinet de l’Aurore,

Où je vois ce riche butin

Qu’elle prend au rivage More,

L’or, les perles et les rubis

Dont ses flammes et ses habits

Ont jadis marqué la Cigale,

Et tout ce superbe appareil

Qu’elle dérobait au Soleil

Pour se faire aimer à Céphale,
Je vis un jour ensevelis

Devant la reine d’Amathonte

Tous les oeillets et tous les lys

Que la terre cachait de honte,

Car je chantai l’hymne du prix

Qui fit voir que devant Cypris

Toute autre beauté comparée

Si peu les siennes égalait

Qu’un enfant connut qu’il fallait

Lui donner la pomme dorée.
Tous les jours la reine des bois

Devant mes yeux passe et repasse,

Et souvent pour ouïr ma voix

Se détourne un peu de la chasse;

Souvent qu’elle se va baigner

Où rien ne l’ose accompagner

Que ses Dryades vagabondes,

J’ai tout seul cette privauté

De voir l’éclat de sa beauté

Dans l’habit de l’air et de l’onde.
Mais j’atteste l’air et les cieux

Dont je tiens la voix et la vie,

Que m

La Pénitence De Théophile

Aujourd’hui que les courtisans,

Les bourgeois et les artisans,

Et les peuples de la campagne,

Pour noyer les soins du trépas

Passent les excès d’Allemagne

Dans leur voluptueux repas,

Que le jeu, la danse et l’amour

Occupent la nuit et le jour

Des enfants de la douce vie,

Que le cœur le plus débauché

Contente la plus molle envie

Que lui fournisse le péché,

Que les plus modestes désirs

Ne respirent que les plaisirs,

Que les luths par toute la terre

Ont fait taire les pistolets,

Et cacher les dieux de la guerre

Dans la machine des ballets,

Mon jeu, ma danse et mon festin

Se font avec saint Augustin,

Dont l’aimable et sainte lecture

Est ici mon contrepoison

En la misérable aventure

Des longs ennuis de ma prison.

Celui qui d’un pieux devoir

Employa l’absolu pouvoir

A borner ici mon étude,

L’envoya pour m’entretenir

Dans cette étroite solitude

Dont il voulut me retenir.

Parmi le céleste entretien

D’un si beau livre et si chrétien,

Je me mêle à la voix des anges,

Et transporté de cet honneur,

Mon esprit donne des louanges

A qui m’a causé ce bonheur.

Je vois dans ces divins écrits

Que l’orgueil des plus grands esprits

Ne sert au sien que de trophée,

Et que la sotte Antiquité

Soupire et languit étouffée

Sous le joug de la vérité.

Tous ces démons du temps passé

Dont il a vivement tracé

Les larcins et les adultères,

Sont moins que fantômes de nuit

Devant les glorieux mystères

Du grand Soleil qui nous reluit.

Tous ces grands temples si vantés

Dont tant de siècles enchantés

Ont suivi les fameux oracles,

N’ont plus de renom ni de lieu,

Et désormais tous les miracles

Se font en la Cité de Dieu.

Grande lumière de la foi,

Qui me donnez si bien de quoi

Me consoler dans les ténèbres,

Mon désespoir le plus mordant

Et mes soucis les plus funèbres

Se calment en te regardant.

Je ne te puis lire si peu

Qu’aussitôt un céleste feu

Ne me perce au profond de l’âme,

Et que mes sens faits plus chrétiens

Ne gardent beaucoup de la flamme

Que me font éclater les tiens.

Je maudis mes jours débauchés,

Et dans l’horreur de mes péchés,

Bénissant mille fois l’orage

Qui m’en donne le repentir,

Je trouve encore en mon courage

Quelque espoir de me garantir.

Cet espoir prend à son secours

Le souvenir de tant de jours

Dont la jeune et grande licence

Eut besoin des confessions

Qui cherchèrent de l’innocence

Pour tes premières actions.

Grand Saint, pardonne à ce captif

Qui d’un emprunt lâche et furtif,

Porte ici ton divin exemple:

Pressé d’un accident mortel

J’entre tout sanglant dans le temple

Et me sers du droit de l’autel.

Alors que mes yeux indiscrets

Ont trop percé dans tes secrets,

Jésus m’a mis dans la pensée

Qu’il se fit ouvrir le côté,

Et que sa veine fut percée

Pour laver notre iniquité.

Esprit heureux, puisqu’aujourd’hui

Tu contemples avecque lui

Les félicités éternelles,

Et que tu me vois empêché

Des affections criminelles

De l’objet mortel du péché,

Jette un peu l’oeil sur ma prison,

Et portant de ton oraison

La faiblesse de ma prière,

Gagne pour moi son amitié,

Et me rends la digne matière

Des mouvements de sa pitié.

Je confesse que justement

Un si rude et si long tourment

Voit tarder sa miséricorde,

Mais ni ma plume ni ma voix

N’ont jamais rien fait que n’accorde

La douceur des humaines lois.

Et puisque Dieu m’a tant aimé

Que d’avoir ici renfermé

Les pauvres Muses étonnées

Sous les ailes du Parlement,

Les méchants perdront leurs journées

A me creuser le monument.

Augustin, ouvre ici tes yeux:

Je proteste devant les Cieux,

La main dans les feuillets du livre

Où tu m’as attaché les sens,

Qu’il faut pour m’empêcher de vivre

Faire mourir les innocents.

La Plainte De Théophile À Son Ami Tircis

Tircis, tu connais bien dans le mal qui me presse,

Qu’un peu d’ingratitude est jointe à ta paresse;

Tout contre mon brasier je te vois sommeiller,

Et sa flamme et son bruit te devrait éveiller.

Tu sais bien qu’il est vrai que mon procès s’achève,

Qu’on va bientôt brûler mon portrait à la Grève,

Que déjà mes amis ont travaillé sans fruit

A prévenir l’horreur de cet infâme bruit,

Que le Roi me délaisse, et qu’en cette aventure

Une juste douleur doit forcer ma nature,

Que le plus résolu ne peut sans soupirer

Entendre les ennuis où tu me vois durer.

Sache aussi que mon âme est presque toute usée,

Que Cloton tient mes jours au bout de sa fusée!

Qu’il faut que mon espoir se rende à mes malheurs,

Et que mon jugement me conseille les pleurs,

Que si mon mauvais sort a fini la durée

De la sainte amitié que tu m’avais jurée,

Comment, suivant le cour du naturel humain,

Tu me vois trébucher sans me donner la main?

Pour le moins fais semblant d’avoir un peu de peine,

Voyant le précipice où le destin me traîne,

Afin qu’un bruit fâcheux ne vienne à me blâmer

D’avoir si mal connu qui je devais aimer.

Damon qui nuit et jour, pour éviter se blâme,

S’obstine à travailler et du corps et de l’âme,

M’assure pour le moins, en son petit secours,

Que sa fidélité me durera toujours.

Il ne tient pas à lui que l’injuste licence

De mes persécuteurs ne cède à l’innocence:

Il fait tout ce qu’il peut pour écarter de moi

Les périls qui me font examiner ta foi.

Sans eux je n’aurais vu jamais ton âme ouverte,

Toujours ta lâcheté m’avait été couverte,

L’excès de mon malheur n’est cruel qu’en ce point

Qui me dit, malgré moi, que tu ne m’aimes point.

Si le moindre rayon de la vertu t’éclaire,

Souviens-toi qu’on t’a vu dans le soin de me plaire,

Et qu’avant la disgrâce où tu me vois soumis,

Tu faisais vanité d’être de mes amis.

Regarde que ton cœur se lâche et m’abandonne

Dès le premier essai que mon malheur te donne,

Et que tu sais mon sort n’être aujourd’hui battu

Que par des trahisons qu’on fait à ma vertu.

Toi-même qui me vois au fond de ma pensée,

Qui sais comme ma vie s’est ci-devant passée,

Et que dans le secret d’un véritable amour

Mon esprit innocent s’est peint cent fois le jour,

Tu sais que d’aucun tort ton cœur ne me soupçonne,

Que je n’ai ni trompé, ni fait tort à personne,

Que depuis m’être instruit en la romaine loi,

Mon âme dignement a senti de la foi,

Et que l’unique espoir de mon salut se fonde

En la croix de celui qui racheta le monde:

Mon cœur se porte là d’un mouvement tout droit,

Et croit assurément ce que l’Eglise croit,

Bien que des imposteurs, qu’une aveugle ignorance

Oppose absolument aux libertés de France,

Fassent courir des bruits que mon sens libertin

Confond l’Auteur du monde avecque le destin.

Et leur impertinence a fait croire à des femmes

Que j’étais un prêcheur à suborner les âmes.

On dit pis de ma vie, on parle plus de moi

Que si j’avais traité d’exterminer la Loi.

On fait voir en mon nom des odieuses rimes

Pour perdre un innocent et professer des crimes;

Ils ont fait sous mes pas des creux de toutes parts,

Ont eu des espions à guetter mes regards,

Ont détourné de moi ceux dont les bons génies

Tenaient avecque moi leurs volontés unies,

Ils ont avec Satan contre moi pactisé,

A force de médire ils m’ont débaptisé.

Sans autre fondement qu’une envieuse rage

Contre des passe-temps où m’a porté mon âge,

Un plaisir naturel où mes esprits enclins

Ne laissent point de place à des désirs malins,

Un divertissement qu’on doit permettre à l’homme,

Ce que Sa Sainteté ne punit pas à Rome,

Car la nécessité que la police suit,

Permettant ce péché ne fait pas peu de fruit,

Ce n’est pas une tache à son divin Empire,

Car toujours de deux maux faut éviter le pire.

Encore ai-je un défaut contre qui leur abois

Eclate autrement: C’est, Tircis, que je bois.

Ils pensent que le vin soit le feu qui m’inspire

Cette facilité dont tu me vois écrire,

Et qu’on ne me saurait ouïr parler latin

Si ce n’est que je sois à la Pomme de Pin;

Ils croient que le vin, m’ayant gâté l’haleine,

M’a plus fait de bourgeons qu’on n’en peint à Silène.

Je crois que ma débauche, en ses plus grands efforts,

Ne m’empêcha jamais ni l’esprit ni le corps.

Mes plus sobres repas méritent des censures,

Partout ma liberté ne sent que des morsures.

Il est vrai que mon sort en ceci est mauvais:

C’est que beaucoup de gens savent ce que je fais.

Quelques lieux si cachés où mon péché se niche,

Aussitôt mon péché au carrefour s’affiche;

Partout où l’on me voit je suis toujours à nu.

Tout le crime que j’ai, c’est d’être trop connu.

Que, malgré ma bonté, cette gloire légère

D’avoir un peu de bruit, m’a causé de misère!

Que mon sort était doux s’il eût coulé mes ans

Où les bords de Garonne ont les flots si plaisants!

Tenant mes jours cachés dans ce lieu solitaire,

Nul que moi ne m’eût fait ni parler ni me taire.

A ma commodité j’aurais eu le sommeil,

A mon gré j’aurais pris et l’ombre et le soleil.

Dans ces vallons obscurs, où la mère nature

A pourvu nos troupeaux d’éternelle pâture,

J’aurais eu le plaisir de boire à petits traits

D’un vin clair, pétillant et délicat et frais,

Qu’un terroir, assez maigre, et tout coupé de roches,

Produit heureusement sur des montagnes proches.

Là mes frères et moi pouvions joyeusement,

Sans seigneur, ni vassal, vivre assez doucement.

Là tous ces médisants, à qui je suis en proie,

N’eussent point envié, ni censuré ma joie:

J’aurais suivi partout l’objet de mes désirs,

J’aurais pu consacrer ma plume à mes plaisirs.

Là, d’une passion ni ferme ni légère,

J’aurais donné mon feu aux yeux d’une bergère

Dont le cœur innocent eût contenté mes vœux

D’un bracelet de chanvre avecque ses cheveux.

J’aurais dans ce plaisir si bien flatté ma vie

Que l’orgueil de Caliste en eût crevé d’envie;

J’aurais peint la douceur de nos embrasements

Par tous les lieux témoins de nos embrassements.

Et, comme ce climat est le plus beau du monde,

Ma veine en eût été mille fois plus féconde:

L’aile d’un papillon m’eût plus fourni de vers

Qu’aujourd’hui ne ferait le bruit de l’univers.

Et s’il faut malgré moi que mon esprit se pique

De l’orgueilleux dessein d’un poème héroïque,

Il faut bien que je cherche un plus libre séjour

Que celui de Paris ou celui de la Cour.

Si ma condition peut devenir meilleure,

Que le Roi me permette une retraite sûre,

Que je puisse trouver en France un petit coin

Où mes persécuteurs me trouvent assez loin,

Dans le doux souvenir d’être sorti de peine,

De quelles gaietés nourrirais-je ma veine?

Lors tu sera honteux qu’en mon adversité

Je t’aie tant de fois en vain sollicité,

D’avoir abandonné le train d’une fortune

Qu’il te fallait avoir avecque moi commune.

Recherche en tes désirs, ores si refroidis,

Si tu m’es aujourd’hui ce que tu fus jadis.

Je t’eusse fait jadis passer les Pyrénées,

J’eusse attaché tes jours avecque mes années,

Et conduit tes desseins au cours de mon destin

Des bords de l’Occident jusqu’au flot du matin.

Et je n’ai rien commis, même dans mon courage,

Qui te puisse obliger à me tourner visage;

Depuis je n’ai rien fait, et j’en jure les dieux,

Que d’aimer, ô Tircis, tous les jours un peu mieux.

Hélas! si mon malheur avait un peu de crime,

Ma raison trouverait ta froideur légitime,

Je me consolerais de ne trouver de quoi

Je ne pusse en mon mal me venger que de moi.

Un reste d’amitié fait qu’aujourd’hui j’enrage

De sentir que celui que je chéris m’outrage:

Tu vois bien que le sort, sans yeux ni jugement,

Tourne tes volontés avec son changement.

Depuis mon accident tu m’as trouvé funeste,

Tu crois que mon abord te doit donner la peste,

Tu m’accuses partout où tu me vois blâmer,

Et tu me hais autant que tu me dois aimer.

Au moins assure-toi, quoi que le temps y fasse,

Qu’un si perfide orgueil n’aura jamais de grâce.

Je vois bien que mes maux acheveront leurs cours,

Qu’un Soleil plus heureux achevera mes jours,

Que ma bonne fortune écrasera l’envie

Malgré les cruautés qui font gémir ma vie.

Au bout du désespoir paraîtra mon bonheur,

Toute cette infamie accroîtra mon honneur.

Ce n’est pas aux enfants d’une commune race,

Quelque si grand pouvoir dont le corps me menace,

Quelque trépas honteux dont le cruel dessein

S’agite contre moi dans leur perfide sein; […]

Et comme malgré moi tu t’es rendu perfide,

Comme malgré l’honneur tu t’es montré timide,

Parmi tous mes travaux, sache que malgré toi

Je garderai toujours mon courage et ma foi.

Et l’obstination de la malice noire

Avec ma patience augmentera ma gloire.

Lettre De Théophile À Son Frère

Mon frère, mon dernier appui,

Toi seul dont le secours me dure

Et toi qui seul trouves aujourd’hui

Mon adversité longue et dure,

Ami ferme, ardent, généreux,

Que mon sort le plus malheureux

Pique d’aventure à le suivre,

Achève de me secourir:

Il faudra qu’on me laisse vivre

Après m’avoir fait tant mourir.
Quand les dangers où Dieu m’a mis

Verront mon espérance morte,

Quand mes juges et mes amis

T’auront tous refusé la porte,

Quand tu seras las de prier,

Quand tu seras las de crier,

Ayant bien balancé ma tête

Entre mon salut et ma mort,

Il faut enfin que la tempête

M’ouvre le sépulcre ou le port.
Mais l’heure, qui la peut savoir!

Nos malheurs ont certaines courses

Et des flots dont on ne peut voir

Ni les limites ni les sources.

Dieu seul connaît ce changement;

Car l’esprit ni le jugement

Dont nous a pourvus la nature,

Quoique l’on veuille présumer

N’entend non plus notre aventure

Que le secret flux de la mer.
Je sais bien que tous les vivants,

Eussent-ils juré ma ruine,

N’aideront point mes poursuivants

Malgré la volonté divine.

Tous leurs efforts sans son aveu

Ne sauraient m’ôter un cheveu.

Si le Ciel ne les autorise

Ils nous menacent seulement;

Eux ni nous de leur entreprise

Ne savons pas l’événement.
Cependant je suis abattu,

Mon courage se laisse mordre,

Et d’heure en heure ma vertu

Laisse tous mes sens en désordre.

La raison avec ses discours

Au lieu de me donner secours

Est importune à ma faiblesse,

Et les pointes de la douleur,

Même alors que rien ne me blesse,

Me changent et voix et couleur.
Mon sens noirci d’un long effroi

Ne se plaît qu’en ce qui l’attriste,

Et le seul désespoir chez moi

Ne trouve rien qui lui résiste.

La nuit mon somme interrompu,

Tiré d’un sang tout corrompu,

Me met tant de frayeurs dans l’âme

Que je n’ose bouger mes bras

De peur de trouver de la flamme

Et des serpents parmi mes draps.
Au matin mon premier objet

C’est la colère insatiable

Et le long et cruel projet

Dont m’attaquent les fils du Diable;

Et peut-être ces noirs Lutins

Que la haine de mes destins

A trouvé si prompts à me nuire,

Vaincus par des démons meilleurs,

Perdent le soin de me détruire

Et soufflent leur tempête ailleurs.
Peut-être, comme les voleurs

Sont quelquefois lassés de crimes,

Les ministres de mes malheurs

Sont las de déchiffrer mes rimes;

Quelque reste d’humanité,

Voyant l’injuste impunité

Dont on flatte la calomnie,

Peut-être leur bat dans le sein

Et s’oppose à leur félonie

Dans un si barbare dessein.
Mais quand il faudrait que le Ciel

Mêlât sa foudre à leur bruine,

Et qu’ils auraient autant de fiel

Qu’il leur en faut pour ma ruine,

Attendant ce fatal succès

Pourquoi tant de fiévreux accès

Me feront-ils pâlir la face,

Et si souvent hors de propos,

Avecque des sueurs de glace,

Me troubleront-ils le repos ?
Quoique l’implacable courroux

D’une si puissante partie

Fasse gronder trente verrous

Contre l’espoir de ma sortie,

Et que ton ardente amitié

Par tous les soins de la pitié

Que te peut fournir la nature

Te rende en vain si diligent

Et ne donne qu’à l’aventure

Tes pas, tes écrits et ton argent,
J’espère toutefois au Ciel:

Il fit que ce troupeau farouche

Tout prêt à dévorer Daniel

Ne trouva ni griffe ni bouche.

C’est le même qui fit jadis

Descendre un air de Paradis

Dans l’air brûlant de la fournaise

Où les saints parmi les chaleurs

Ne sentirent non plus la braise

Que s’ils eussent foulé des fleurs.

Mon Dieu, mon souverain recours

Peut s’opposer à mes misères,

Car ses bras ne sont pas plus courts

Qu’ils étaient au temps de nos pères.

Pour être si prêt à mourir

Dieu ne me peut pas moins guérir:

C’est des afflictions extrêmes

Qu’il tire la prospérité,

Comme les fortunes suprêmes

Souvent le trouvent irrité.
Tel de qui l’orgueilleux destin

Brave la misère et l’envie,

N’a peut-être plus qu’un matin

Ni de volupté ni de vie.

La Fortune qui n’a point d’yeux,

Devant tous les flambeaux des cieux

Nous peut porter dans une fosse;

Elle va haut, mais que sait-on

S’il fait plus sûr dans son carrosse

Que dans celui de Phaéton?
Le plus brave de tous les rois

Dressant un appareil de guerre

Qui devait imposer des lois

A tous les peuples de la terre,

Entre les bras de ses sujets,

Assuré de tous les objets

Comme de ses meilleurs gardes,

Se vit frapper mortellement

D’un coup à qui cent hallebardes

Prenaient garde inutilement.
En quelle plage des mortels

Ne peut le vent crever la terre?

En quel palais et quels autels

Ne se peut glisser le tonnerre?

Quels vaisseaux et quels matelots

Sont toujours assurés des flots?

Quelquefois des villes entières

Par un horrible changement

Ont rencontré leurs cimetières

En la place du fondement.
Le sort qui va toujours de nuit,

Enivré d’orgueil et de joie,

Quoiqu’il soit sagement conduit

Garde malaisément sa voie.

Ah! que les souverains décrets

Ont toujours demeuré secrets

A la subtilité de l’homme!

Dieu seul connaît l’état humain:

Il sait ce qu’aujourd’hui nous sommes,

Et ce que nous serons demain.
Or selon l’ordinaire cours

Qu’il fait observer à nature,

L’astre qui préside à mes jours

S’en va changer mon aventure.

Mes yeux sont épuisés de pleurs,

Mes esprits, usés des malheurs,

Vivent d’un sang gelé de craintes.

La nuit trouve enfin la clarté,

Et l’excès de tant de contraintes

Me présage ma liberté.
Quelque lac qui me soit tendu

Par de si subtils adversaires,

Encore n’ai-je point perdu

L’espérance de voir Boussères;

Encore un coup le dieu du jour

Tout devant moi fera sa cour

Aux rives de notre héritage,

Et je verrai ses cheveux blonds

Du même or qui luit sur le Tage

Dorer l’argent de nos sablons.
Je verrai ces bois verdissants

Où nos îles et l’herbe fraîche

Servent aux troupeaux mugissants

Et de promenoir et de crèche;

L’Aurore y trouve à son retour

L’herbe qu’ils ont mangé le jour;

Je verrai l’eau qui les abreuve

Et j’orrai plaindre les graviers

Et répartir l’écho du fleuve

Aux injures des mariniers.
Le pêcheur en se morfondant

Passe la nuit dans ce rivage

Qu’il croît être plus abondant

Que les bords de la mer sauvage;

Il vend si peu ce qu’il a pris

Qu’un teston est souvent le prix

Dont il laisse vider sa nasse,

Et la quantité du poisson

Déchire parfois la tirasse

Et n’en paye pas la façon.
S’il plaît à la bonté des cieux

Encore une fois à ma vie

Je paîtrai ma dent et mes yeux

Du rouge éclat de la pavie;

Encore ce brugnon muscat

Dont le pourpre est plus délicat

Que le teint uni de Caliste,

Me fera d’un oeil ménager

Etudier dessus la piste

Qui me l’est venu ravager.
Je cueillerai ces abricots,

Les fraises à couleur de flammes

Où nos bergers font des écots

Qui seraient ici bons aux dames,

Et ces figues et ces melons

Dont la bouche des aquilons

N’a jamais su baiser l’écorce,

Et ces jaunes muscats si chers

Que jamais la grêle ne force

Dans l’asile de nos rochers.
Je verrai sur nos grenadiers

Leurs rouges pommes entrouvertes,

Où le ciel comme à ses lauriers

Garde toujours des feuilles vertes;

Je verrai ce touffu jasmin

Qui fait ombre à tout le chemin

D’une assez spacieuse allée,

Et la parfume d’une fleur

Qui conserve dans la gelée

Son odorat et sa couleur.
Je reverrai fleurir nos prés,

Je leur verrai couper les herbes;

Je verrai quelque temps après

Le paysan couché sur les gerbes;

Et comme ce climat divin

Nous est très libéral de vin,

Après avoir rempli la grange

Je verrai du matin au soir

Comme les flots de la vendange

Ecumeront dans le pressoir.
Là d’un esprit laborieux

L’infatigable Bellegarde,

De la voix, des mains et des yeux

A tout le revenu prend garde.

Il connaît d’un exact soin

Ce que les prés rendent de foin,

Ce que nos troupeaux ont de laines,

Et sait mieux que les vieux paysans

Ce que la montagne et la plaine

Nous peuvent donner tous les ans.
Nous cueillerons tout à moitié

Comme nous avons fait encore,

Ignorants de l’inimitié

Dont une race se dévore;

Et frères et sœurs et neveux,

De mêmes soins, de mêmes vœux

Flattant une si douce terre,

Nous y trouverons trop de quoi,

Y dût l’orage de la guerre

Ramener le canon du Roi.
Si je passais dans ce loisir

Encore autant que j’ai de vie,

Le comble d’un si cher plaisir

Bornerait tout mon envie.

Il faut qu’un jour ma liberté

Se lâche en cette volupté;

Je n’ai plus de regret au Louvre.

Ayant vécu dans ces douceurs,

Que la même terre me couvre

Qui couvre mes prédécesseurs.
Ce sont les droits que mon pays

A mérités de ma naissance,

Et mon sort les aurait trahis

Si la mort m’arrivait en France.

Non, non, quelque cruel complot

Qui de la Garonne et du Lot

Veuille éloigner ma sépulture,

Je ne dois point en autre lieu

Rendre mon corps à la nature,

Ni résigner mon âme à Dieu.
L’espérance ne confond point;

Mes maux ont trop de véhémence,

Mes travaux sont au dernier point,

Il faut que mon repos commence.

Quelle vengeance n’a point pris

Le plus fier de tous ces esprits

Qui s’irritent de ma constance!

Ils m’ont vu lâchement soumis

Contrefaire une repentance

De ce que je n’ai point commis.
Ah! que les cris d’un innocent,

Quelques longs maux qui les exercent,

Trouvent malaisément l’accent

Dont ces âmes de fer se percent!

Leur rage dure un an sur moi

Sans trouver ni raison ni loi

Qui l’apaise ou qui lui résiste;

Le plus juste et le plus chrétien

Croit que sa charité m’assiste

Si sa haine ne me fait rien.
L’énorme suite de malheurs!

Dois-je donc aux races meurtrières

Tant de fièvres et tant de pleurs,

Tant de respects, tant de prières,

Pour passer mes nuits sans sommeil,

Sans feu, sans air et sans Soleil,

Et pour mordre ici les murailles?

N’ai-je encore souffert qu’en vain?

Me dois-je arracher les entrailles

Pour soûler leur dernière faim?
Parjures infracteurs des lois,

Corrupteurs des plus belles âmes,

Effroyables meurtriers des rois,

Ouvriers de couteaux et de flammes,

Pâles prophètes de tombeaux,

Fantômes, loup-garoux, corbeaux,

Horrible et venimeuse engeance:

Malgré vous, race des enfers,

A la fin j’aurai la vengeance

De l’injuste affront de mes fers.
Derechef, mon dernier appui,

Toi seul dont le secours me dure

Et qui seul trouves aujourd’hui

Mon adversité longue et dure,

Rare frère, ami généreux,

Que mon sort le plus malheureux

Pique davantage à le suivre,

Achève de me secourir:

Il faudra qu’on me laisse vivre

Après m’avoir fait tant mourir.

Prière De Théophile Aux Poètes De Ce Temps

Vous à qui de fraîches vallées

Pour moi si durement gelée

Ouvrent leurs fontaines de vers,

Vous qui pouvez mettre en peinture

Le grand objet de l’univers

Et tous les traits de la nature,
Beaux esprits si chers à la gloire,

Et sans qui l’oeil de la mémoire

Ne saurait rien trouver de beau,

Ecoutez la voix d’un poète

Que les alarmes du tombeau

Rendent à chaque fois muette.
Vous savez qu’une injuste race

Maintenant fait de ma disgrâce

Le jouet d’un zèle trompeur,

Et que leurs perfides menées,

Dont les plus résolus ont peur,

Tiennent mes Muses enchaînées.
S’il arrive que mon naufrage

Soit la fin de ce grand orage

Dont je vois mes jours menacés,

Je vous conjure, ô troupe sainte,

Par tout l’honneur des trépassés,

De vouloir achever ma plainte.
Gardez bien que la calomnie

Ne laisse de l’ignominie

Aux tourments qu’elle m’a jurés,

Et que le brasier qu’elle allume,

Si mes os en sont dévorés,

Ne brûle pas aussi ma plume.
Contre tous les esprits de verre

Autrefois j’avais un tonnerre,

Mais le temps flatte leur courroux,

Tout me quitte, la Muse est prise,

Et le bruit de tant de verrous

Me choque la voix, et la brise.
Que si cette race ennemie

Me laisse après tant d’infamie

Dans les termes de me venger,

N’attendez point que je me venge:

Au lieu du soin de l’outrager

J’aurai soin de votre louange.
Car s’il faut que mes forces luttent

Contre ceux qui me persécutent,

De quelle terre des humains

Ne sont leurs ligues emparées?

Il faudrait contr’eux plus de mains

Que n’en auraient cent Briarées.
Ma pauvre âme toute abattue

Dans ce long ennui qui me tue

N’a plus de désirs violents;

Mon courage et mon assurance

Me font de vigoureux élans

Du côté de mon espérance.
Ici pour dénouer la chaîne

Qui me tient tout prêt à la gêne,

Mon esprit n’applique ses soins

Et ne réserve sa puissance

Qu’à rembarrer les faux témoins

Qui combattront mon innocence.
Déjà depuis six mois je songe

De quel si dangereux mensonge

Ils m’auront tendu le lien,

Et de quel si souple artifice

Leur esprit plus fort que le mien

Me convaincra de maléfice.
On voit assez que mes parties,

Bien soigneusement averties

De mes plus criminels secrets,

N’ont recours qu’à la tromperie,

Et que mes juges sont discrets

De ne point punir leur furie.
Mais ainsi qu’à fouler leur haine

Les juges ont des pieds de laine,

Je vois que ces esprits humains

Laissent longtemps gronder l’envie

Sans mettre leurs pesantes mains

Dessus mon innocente vie.
Et cependant ma patience,

A qui leur bonne conscience

Promet un jour ma liberté,

S’exerce à chercher une rime

Qui persuade à leur bonté

Qu’on me pardonnera sans crime.
Ma Muse faible et sans haleine,

Ouvrant sa malheureuse veine

A recours à votre pitié:

Ne mordez point sur son ouvrage,

Car ici votre inimitié

Démentirait votre courage.
Je ne fus jamais si superbe

Que d’ôter aux vers de MALHERBE

Le français qu’ils nous ont appris,

Et sans malice et sans envie

J’ai toujours lu dans ses écrits

L’immortalité de sa vie.
Plût au ciel que sa renommée

Fût aussi chèrement aimée

De mon Prince qu’elle est de moi,

Son destin loin de la commune

Serait toujours avec le Roi

Dedans le char de la Fortune.
Une autre veine violente,

Toujours chaude et toujours sanglante

Des combats de guerre et d’amour,

A tant d’éclats sur les théâtres

Qu’en dépit des frelons de Cour

Elle a fait mes sens idolâtres:
HARDY, dont le plus grand volume

N’a jamais su tarir la plume,

Pousse un torrent de tant de vers

Qu’on dirait que l’eau d’Hippocrène

Ne tient tous ses vaisseaux ouverts

Qu’alors qu’il y remplit sa veine.
PORCHERES avec tant de flamme

Pousse les mouvements de l’âme

Vers la route des immortels

Qu’il laisse partout des matières

Où ses vers trouvent des autels

Et les autres des cimetières.
Encore n’ai-je point l’audace

De fouler leur première trace.

BOISROBERT en peut amener

Après ses pas toute une presse

Qui mieux que moi peuvent donner

Des louanges à sa princesse.
SAINT-AMANT sait polir la rime

Avec une si douce lime

Que son luth n’est pas mignard,

Ni GOMBAUD dans une élégie,

Ni l’épigramme de MAYNARD

Qui semble avoir de la magie.
Et vous, mille ou plus que j’adore,

Que mon dessein veut joindre encore

A ces génies vigoureux

De qui je tache ici la gloire

Parce que le sort malheureux

Les a fait choir à ma mémoire.
Voyant mes Muses étourdies

Des frayeurs et des maladies

Qui me prennent à tous moments,

Faites-leur un peu de caresse

Et leur rendez les compliments

De celui qui vous les adresse.