Sappho

Furieuse, les yeux caves et les seins roides,

Sappho, que la langueur de son désir irrite,

Comme une louve court le long des grèves froides,
Elle songe à Phaon, oublieuse du Rite,

Et, voyant à ce point ses larmes dédaignées,

Arrache ses cheveux immenses par poignées ;
Puis elle évoque, en des remords sans accalmies,

Ces temps où rayonnait, pure, la jeune gloire

De ses amours chantés en vers que la mémoire

De l’âme va redire aux vierges endormies :
Et voilà qu’elle abat ses paupières blêmies

Et saute dans la mer où l’appelle la Moire, –

Tandis qu’au ciel éclate, incendiant l’eau noire,

La pâle Séléné qui venge les Amies.

Sur Le Balcon

Toutes deux regardaient s’enfuir les hirondelles :

L’une pâle aux cheveux de jais, et l’autre blonde

Et rose, et leurs peignoirs légers de vieille blonde

Vaguement serpentaient, nuages, autour d’elles.
Et toutes deux, avec des langueurs d’asphodèles,

Tandis qu’au ciel montait la lune molle et ronde,

Savouraient à longs traits l’émotion profonde

Du soir et le bonheur triste des coeurs fidèles,
Telles, leurs bras pressant, moites, leurs tailles souples,

Couple étrange qui prend pitié des autres couples,

Telles, sur le balcon, rêvaient les jeunes femmes.
Derrière elles, au fond du retrait riche et sombre,

Emphatique comme un trône de mélodrames

Et plein d’odeurs, le Lit, défait, s’ouvrait dans l’ombre.

Sur Le Point Du Jour

Le Point du Jour, le point blanc de Paris,

Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse

Et neuve et laide et que je t’en ratisse,

Le Point du Jour aurore des paris !

Le bonneteau fleurit  » dessur  » la berge,

La bonne tôt s’y déprave, tant pis

Pour elle et tant mieux pour le birbe gris

Qui lui du moins la croit encore vierge.

Il a raison le vieux, car voyez donc

Comme est joli toujours le paysage :

Paris au loin, triste et gai, fol et sage,

Et le Trocadéro, ce cas, au fond,

Puis la verdure et le ciel et les types

Et la rivière obscène et molle, avec

Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec,

Épatants ces metteurs-au-vent de tripes !

Sur Une Statue De Ganymède

Eh quoi ! Dans cette ville d’eaux.

Trêve, repos, paix, intermède,

Encor toi de face et de dos,

Beau petit ami Ganymède,

L’aigle t’emporte, on dirait comme

Amoureux de parmi les fleurs.

Son aile, d’élans économe,

Semble le vouloir par ailleurs

Que chez ce Jupin tyrannique,

Comme qui dirait au Revard,

Et son œil qui nous fait la nique

Te coule un drôle de regard.

Bah ! reste avec nous, bon garçon,

Notre ennui, viens donc le distraire

Un peu de la bonne façon,

N’es-tu pas notre petit frère ?

Tantalized

Toutes deux regardaient s’enfuir les hirondelles :

L’une pâle aux cheveux de jais, et l’autre blonde

Et rose, et leurs peignoirs légers de vieille blonde

Vaguement serpentaient, nuages, autour d’elles.

Et toutes deux, avec des langueurs d’asphodèles,

Tandis qu’au ciel montait la lune molle et ronde,

Savouraient à longs traits l’émotion profonde

Du soir et le bonheur triste des cœurs fidèles.

Telles, leurs bras pressant, moites, leurs tailles souples,

Couple étrange qui prend pitié des autres couples,

Telles, sur le balcon, rêvaient les jeunes femmes.

Derrière elles, au fond du retrait riche et sombre,

Emphatique comme un trône de mélodrame

Et plein d’odeurs, le Lit, défait, s’ouvrait dans l’ombre.

L’aile où je suis donnant juste sur une gare,

J’entends de nuit (mes nuits sont blanches) la bagarre

Des machines qu’on chauffe et des trains ajustés,

Et vraiment c’est des bruits de nids répercutés

À des cieux de fonte et de verre et gras de houille.

Vous n’imaginez pas comme cela gazouille

Et comme l’on dirait des efforts d’oiselets

Vers des vols tout prochains à des cieux violets

Encore et que le point du jour éclaire à peine.

Ô ces wagons qui vont dévaler dans la plaine !

Nouvelles Variations Sur Le Point Du Jour

Le Point du Jour, le point blanc de Paris,

Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse

Et neuve et laide et que je t’en ratisse,

Le Point du Jour, aurore des paris !
Le bonneteau fleurit   » dessur   » la berge,

La bonne tôt s’y déprave, tant pis

Pour elle et tant mieux pour le birbe gris

Qui lui du moins la croit encore vierge.
Il a raison le vieux, car voyez donc

Comme est joli toujours le paysage ;

Paris au loin, triste et gai, fol et sage,

Et le Trocadéro, ce cas, au fond,
Puis la verdure et le ciel et les types

Et la rivière obscène et molle, avec

Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec :

Épatants ces metteurs-au-vent de tripes !

Pensionnaires

L’une avait quinze ans, l’autre en avait seize ;

Toutes deux dormaient dans la même chambre.

C’était par un soir très lourd de septembre

Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise.
Chacune a quitté, pour se mettre à l’aise,

La fine chemise au frais parfum d’ambre.

La plus jeune étend les bras, et se cambre,

Et sa soeur, les mains sur ses seins, la baise,
Puis tombe à genoux, puis devient farouche

Et tumultueuse et folle, et sa bouche

Plonge sous l’or blond, dans les ombres grises ;
Et l’enfant, pendant ce temps-là, recense

Sur ses doigts mignons des valses promises,

Et, rose, sourit avec innocence.

Per Amica Silentia

Les longs rideaux de blanche mousseline

Que la lueur pâle de la veilleuse

Fait fluer comme une vague opaline

Dans l’ombre mollement mystérieuse,
Les grands rideaux du grand lit d’Adeline

Ont entendu, Claire, ta voix rieuse,

Ta douce voix argentine et câline

Qu’une autre voix enlace, furieuse.
  » Aimons, aimons !   » disaient vos voix mêlées,

Claire, Adeline, adorables victimes

Du noble voeu de vos âmes sublimes.
Aimez, aimez ! ô chères Esseulées,

Puisqu’en ces jours de malheur, vous encore,

Le glorieux Stigmate vous décore.

L’impénitent

Rôdeur vanné, ton œil fané

Tout plein d’un désir satané

Mais qui n’est pas l’œil d’un bélître,

Quand passe quelqu’un de gentil

Lance un éclair comme une vitre.

Ton blaire flaire, âpre et subtil,

Et l’étamine et le pistil,

Toute fleur, tout fruit, toute viande,

Et ta langue d’homme entendu

Pourlèche ta lèvre friande.

Vieux faune en l’air guettant ton dû,

As-tu vraiment bandé, tendu

L’arme assez de tes paillardises ?

L’as-tu, drôle, braquée assez ?

Ce n’est rien que tu nous le dises.

Quoi, malgré ces reins fricassés,

Ce cœur éreinté, tu ne sais

Que dévouer à la luxure

Ton cœur, tes reins, ta poche à fiel,

Ta rate et toute ta fressure !

Sucrés et doux comme le miel,

Damnants comme le feu du ciel,

Bleus comme fleur, noirs comme poudre,

Tu raffoles beaucoup des yeux

De tout genre en dépit du Foudre.

Les nez te plaisent, gracieux

Ou simplement malicieux,

Étant la force des visages,

Étant aussi, suivant des gens,

Des indices et des présages.

Longs baisers plus clairs que des chants,

Tout petits baisers astringents

Qu’on dirait qui vous sucent l’âme,

Bons gros baisers d’enfant, légers

Baisers danseurs, telle une flamme,

Baisers mangeurs, baisers mangés,

Baisers buveurs, bus, enragés,

Baisers languides et farouches,

Ce que t’aimes bien, c’est surtout,

N’est-ce pas ? les belles boubouches.

Les corps enfin sont de ton goût,

Mieux pourtant couchés que debout,

Se mouvant sur place qu’en marche,

Mais de n’importe quel climat,

Pont-Saint-Esprit ou Pont-de-l’Arche.

Pour que ce goût les acclamât

Minces, grands, d’aspect plutôt mat,

Faudrait pourtant du jeune en somme :

Pieds fins et forts, tout légers bras

Musculeux et les cheveux comme

Ça tombe, longs, bouclés ou ras, —

Sinon pervers et scélérats

Tout à fait, un peu d’innocence

En moins, pour toi sauver, du moins,

Quelque ombre encore de décence ?

Nenni dà ! Vous, soyez témoins,

Dieux la connaissant dans les coins,

Que ces manières, de parts telles,

Sont pour s’amuser mieux au fond

Sans trop muser aux bagatelles.

C’est ainsi que les choses vont

Et que les raillards fieffés font.

Mais tu te ris de ces morales, —

Tel un quelqu’un plus que pressé

Passe outre aux défenses murales.

Et tu réponds, un peu lassé

De te voir ainsi relancé,

De ta voix que la soif dégrade

Mais qui n’est pas d’un marmiteux :

 » Qu’y peux-tu faire, camarade,

Si nous sommes cet amiteux ? « 

L’impudent

La misère et le mauvais œil,

Soit dit sans le calomnier,

Ont fait à ce monstre d’orgueil

Une âme de vieux prisonnier.

Oui, jettatore, oui, le dernier

Et le premier des gueux en deuil

De l’ombre même d’un denier

Qu’ils poursuivront jusqu’au cercueil.

Son regard mûrit les enfants.

Il a des refus triomphants.

Même il est bête à sa façon.

Beautés passant, au lieu de sous,

Faites à ce mauvais garçon

L’aumône seulement… de vous.

Lombes

Deux femmes des mieux m’ont apparu cette nuit.

Mon rêve était au bal, je vous demande un peu !

L’une d’entre elles maigre assez, blonde, un œil bleu,

Un noir et ce regard mécréant qui poursuit.

L’autre, brune au regard sournois qui flatte et nuit,

Seins joyeux d’être vus, dignes d’un demi-dieu !

Et toutes deux avaient, pour rappeler le jeu

De la main chaude, sous la traîne qui bruit,

Des bas de dos très beaux et d’une gaîté folle

Auxquels il ne manquait vraiment que la parole,

Royale arrière-garde aux combats du plaisir.

Et ces Dames — scrutez l’armorial de France —

S’efforçaient d’entamer l’orgueil de mon désir,

Et n’en revenaient pas de mon indifférence.

Mains

Ce ne sont pas des mains d’altesse,

De beau prélat quelque peu saint,

Pourtant une délicatesse

Y laisse son galbe succinct.
Ce ne sont pas des mains d’artiste,

De poète proprement dit,

Mais quelque chose comme triste

En fait comme un groupe en petit ;
Car les mains ont leur caractère,

C’est tout un monde en mouvement

Où le pouce et l’auriculaire

Donnent les pôles de l’aimant.
Les météores de la tête

Comme les tempêtes du coeur,

Tout s’y répète et s’y reflète

Par un don logique et vainqueur.
Ce ne sont pas non plus les palmes

D’un rural ou d’un faubourien ;

Encor leurs grandes lignes calmes

Disent :   » Travail qui ne doit rien.   »
Elles sont maigres, longues, grises,

Phalange large, ongle carré.

Tels en ont aux vitraux d’églises

Les saints sous le rinceau doré,
Ou tels quelques vieux militaires

Déshabitués des combats

Se rappellent leurs longues guerres

Qu’ils narrent entre haut et bas.
Ce soir elles ont, ces mains sèches,

Sous leurs rares poils hérissés,

Des airs spécialement rêches,

Comme en proie à d’âpres pensers.
Le noir souci qui les agace,

Leur quasi-songe aigre les font

Faire une sinistre grimace

A leur façon, mains qu’elles sont.
J’ai peur à les voir sur la table

Préméditer là, sous mes yeux,

Quelque chose de redoutable,

D’inflexible et de furieux.
La main droite est bien à ma droite,

L’autre à ma gauche, je suis seul.

Les linges dans la chambre étroite

Prennent des aspects de linceul,
Dehors le vent hurle sans trêve,

Le soir descend insidieux

Ah ! si ce sont des mains de rêve,

Tant mieux, ou tant pis, ou tant mieux !

Limbes

L’imagination, reine,

Tient ses ailes étendues,

Mais la robe qu’elle traîne

A des lourdeurs éperdues.

Cependant que la Pensée,

Papillon, s’envole et vole,

Rose et noir clair, élancée

Hors de la tête frivole.

L’Imagination, sise

En son trône, ce fier siège !

Assiste, comme indécise,

À tout ce preste manège,

Et le papillon fait rage,

Monte et descend, plane et vire :

On dirait dans un naufrage

Des culbutes du navire.

La reine pleure de joie

Et de peine encore, à cause

De son cœur qu’un chaud pleur noie,

Et n’entend goutte à la chose.

Psyché Deux pourtant se lasse.

Son vol est la main plus lente

Que cent tours de passe-passe

Ont faite toute tremblante.

Hélas, voici l’agonie !

Qui s’en fût formé l’idée ?

Et tandis que, bon génie

Plein d’une douceur lactée,

La bestiole céleste

S’en vient palpiter à terre,

La Folle-du-Logis reste

Dans sa gloire solitaire !

Le Dernier Dizain

Ô Belgique qui m’as valu ce dur loisir,

Merci ! J’ai pu du moins réfléchir et saisir

Dans le silence doux et blanc de tes cellules

Les raisons qui fuyaient comme des libellules

À travers les roseaux bavards d’un monde vain,

Les raisons de mon être éternel et divin,

Et les étiqueter comme en un beau musée

Dans les cases en fin cristal de ma pensée.

Mais, ô Belgique, assez de ce huis-clos têtu !

Ouvre enfin, car c’est bon pour une fois, sais-tu !

Le Sonnet De L’homme Au Sable

Aussi, la créature était par trop toujours la même,

Qui donnait ses baisers comme un enfant donne des noix,

Indifférente à tout, hormis au prestige suprême

De la cire à moustache et de l’empois des faux-cols droits.

Et j’ai ri, car je tiens la solution du problème :

Ce pouf était dans l’air dès le principe, je le vois ;

Quand la chair et le sang, exaspérés d’un long carême,

Réclamèrent leur dû, — la créature était en bois.

C’est le conte d’Hoffmann avec de la bêtise en marge.

Amis qui m’écoutez, faites votre entendement large,

Car c’est la vérité que ma morale, et la voici :

Si, par malheur, — puisse d’ailleurs l’augure aller au diable ! —

Quelqu’un de vous devait s’emberlificoter aussi,

Qu’il réclame un conseil de révision préalable.