Vieille Armoire

Dors, fouillis vénéré de vieilles porcelaines

Froides comme des yeux de morts, tous clos, tous froids,

Services du Japon qui disent l’autrefois

De maints riches repas de belles châtelaines !
Ton bois a des odeurs moites d’anciennes laines,

Parfums de choses d’or aux fragiles effrois ;

Tes tasses ont causé sur des lèvres de rois

De leurs Hébés, de leurs images peintes, pleines
De pastels lumineux, de vieux jardins fleuris,

Arabesque où le ciel avait de bleus souris

Reliquaire d’antan, ô grande, ô sombre armoire !
Hier, quand j’entr’ouvris tes portes de bois blond,

Je crus y voir passer la spectrale mémoire

De couples indistincts menés au réveillon.

Vieille Romanesque

Près de ses pots de fleurs, à l’abris des frimas,

Assise à la fenêtre, et serrant autour d’elle

Son châle japonais, Mademoiselle Adèle

Comme à vingt ans savoure un roman de Dumas.
Tout son boudoir divague en bizarre ramas,

Cloître d’anciennetés, dont elle est le modèle ;

Là s’incrusta l’émail de son culte fidèle :

Vases, onyx, portraits, livres de tous formats.
Sur les coussins épars, un vieux matou de Perse

Ronronne cependant que la vieille disperse

Aux feuillets jaunissants les ennuis de son coeur.
Mais elle ne voit pas, en son rêve attendrie,

Dans la rue, un passant au visage moqueur

Le joueur glorieux d’orgue de Barbarie !

Paysage Fauve

Les arbres comme autant de vieillards rachitiques,

Flanqués vers l’horizon sur les escarpements,

Ainsi que des damnés sous le fouet des tourments,

Tordent de désespoir leurs torses fantastiques.
C’est l’Hiver ; c’est la Mort ; sur les neiges arctiques,

Vers le bûcher qui flambe aux lointains campements,

Les chasseurs vont frileux sous leurs lourds vêtements,

Et galopent, fouettant leurs chevaux athlétiques.
La bise hurle ; il grêle ; il fait nuit, tout est sombre ;

Et voici que soudain se dessine dans l’ombre

Un farouche troupeau de grands loups affamés ;
Ils bondissent, essaims de fauves multitudes,

Et la brutale horreur de leurs yeux enflammés,

Allume de points d’or les blanches solitudes.

Potiche

C’est un vase d’Égypte à riche ciselure,

Où sont peints des sphinx bleus et des lions ambrés :

De profil on y voit, souple, les reins cambrés,

Une immobile Isis tordant sa chevelure.
Flambantes, des nefs d’or se glissent sans voilure

Sur une eau d’argent plane aux tons de ciel marbrés :

C’est un vase d’Égypte à riche ciselure

Où sont peints des sphinx bleus et des lions ambrés.
Mon âme est un potiche où pleurent, dédorés,

De vieux espoirs mal peints sur sa fausse moulure ;

Aussi j’en souffre en moi comme d’une brûlure,

Mais le trépas bientôt les aura tous sabrés
Car ma vie est un vase à pauvre ciselure.

Le Roi Du Souper

Grave en habit luisant, un grand nègre courbé,

Va, vient de tous côtés à pas vifs d’estafette :

Le paon truffé qui fume envole la bouffette

Du clair plateau d’Argent jusqu’au plafond bombé.
Le triomphal service au buffet dérobé,

Flambe. Toute la salle en lueur d’or s’est faite ;

À la table massive ils sont là pour la fête,

Tous, depuis le grand-oncle au plus petit bébé.
Soudain, la joie éclate et brille, franche et belle :

Le dernier-né, bambin qui souvent rebelle,

Se pose sur la nappe où fleurit maint détail.
On applaudit. Sambo pâmé s’en tient les hanches,

Cependant que, voilant son chef sous l’éventail,

Grand’mère essuie un peu ses deux paupières blanches.

Le Saxe De Famille

Donc, ta voix de bronze est éteinte ;

Te voilà muet à jamais !

L’heure plus ne vibre ou ne tinte

Dans la grand’salle que j’aimais,
Où je venais après l’étude,

Fumer le soir, rythmant des vers,

Où l’abris du monde pervers

Éternisait ma solitude.
Sur le buffet aux tons noircis

De chêne très ancien, ton ombre

Lamente-t-elle, Saxe sombre,

Toute une époque de soucis ?
Serait-ce qu’un chagrin qui tue

T’a harcelé comme un remords,

Ô grande horloge qui t’es tue

Depuis que les parents sont morts ?

Le Soulier De La Morte

Ce frêle soulier gris et or,

Aux boucles de soie embaumée,

Tel un mystérieux camée,

Entre mes mains, ce soir, il dort.
Tout à l’heure je le trouvai

Gisant au fond d’une commode

Petit soulier d’ancienne mode,

Soulier du souvenir Ave ! –
Depuis qu’elle s’en est allée,

Menée aux marches de Chopin,

Dormir pour jamais sous ce pin

Dans la froide et funèbre allée,
Je suis resté toute l’année

Broyé sous un fardeau de fer,

À vivre ainsi qu’en enfer,

Comme une pauvre âme damnée.
Et maintenant, coeur plein de noir,

Cette vigile de décembre,

Je le trouve au fond de ma chambre,

Soulier que son pied laissa choir.
Celui-là seul me fut laissé,

L’autre est sans doute chez les anges
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et moi je cours pieds nus les fanges

Mon âme est un soulier percé.

Les Balsamines

En un fauteuil sculpté de son salon ducal,

La noble Viennoise, en gaze violette,

De ses doigts ivoirins pieusement feuillette

Le vélin s’élimant d’un missel monacal.
Et sa mémoire évoque, en rêve musical,

Ce pauvre guitariste aux yeux où se reflète

Le pur amour de l’art, qui, près de sa tablette,

Venait causer, humant des fleurs dans un bocal.
La lampe au soir vacille et le vieux Saxe sonne ;

Son livre d’heures épars, Madame qui frisonne

Regagne le grand lit d’argent digne des rois.
Des pleurs mouillent ses cils Au fier blason des portes

Quand l’aube eut reflambé, sur le tapis hongrois

Le missel révélait des balsamines mortes

Les Camélias

Dans le boudoir tendu de choses de Malines

Tout est désert ce soir, Emmeline est au bal.
Seuls, des Camélias, en un glauque bocal

Ferment languissamment leurs prunelles câlines.
Sur des onyx épars, des bijoux et des bagues

Croisent leurs maints reflets dans des boîtes d’argent.
Tout pleure cette Absente avec des plaintes vagues.

Le perroquet digère un long spleen enrageant.
Le Saxe tinte. Il est aube. Sur l’escalier

Chante un pas satiné dans le frisson des gazes.
Tout s’éveille alourdi des nocturnes extases.

La maîtresse s’annonce au doux bruit du soulier.
Sa main effeuille, lente, un frais bouquet de roses ;

Ses regards sont voilés d’une aurore de pleurs.
Au bal elle a connu les premières douleurs,

Et sa jeunesse songe au vide affreux des choses,
Devant la sèche mort des Camélias roses.

Éventail

Dans le salon ancien à guipure fanée

Où fleurit le brocart des sophas de Niphon,

Tout peint de grands lys d’or, ce glorieux chiffon

Survit aux bals défunt des dames de lignée.
Mais, ô deuil triomphal ! l’autruche surannée

S’effrange sous les pieds de bronze d’un griffon,

Dans le salon ancien à guipure fanée

Où fleurit le brocart des sophas de Niphon.
Parfois, quand l’heure vibre en sa ronde effrénée,

L’éventail tout à coup revit un vieux frisson,

Tellement qu’on croirait qu’il évente au soupçon

Des doigts mystérieux d’une morte émanée,
Dans le salon ancien à guipure fanée.

Fantaisie Créole

Or, la pourpre vêt la véranda rose

Au motif câlin d’une mandoline,

En des sangs de soir, aux encens de rose,

Or, la pourpre vêt la véranda rose.
Parmi les eaux d’or des vases d’Égypte,

Se fanent en bleu, sous les zéphirs tristes,

Des plants odorants qui trouvent leur crypte

Parmi les eaux d’or des vases d’Égypte.
La musique embaume et l’oiseau s’en grise ;

Les cieux ont mené leurs valses astrales ;

La Tendresse passe au bras de la brise ;

La musique embaume, et l’âme s’en grise.
Et la pourpre vêt la véranda rose,

Et dans l’Éden de sa Louisiane,

Parmi le silence, aux encens de rose,

La créole dort en un hamac rose.

L’antiquaire

Entre ses doigts osseux roulant une ample bague,

L’antiquaire, vieux Juif d’Alger ou de Maroc,

Orfèvre, bijoutier, damasquineur d’estoc,

Au fond de la boutique erre, pause et divague.
Puis, les lampes de fer que frôle l’ombre vague

S’approchant tout fiévreux, le moderne Shylock

Recule, horrifié. Rigide comme un bloc

Il semble au coeur souffrir de balafres de dague.
Malheur ! Ce vieil artiste a trop tard constaté

Que l’anneau Louis XIV à fou prix acheté

N’est qu’un bibelot vil où rit l’infâme fraude.
C’est pourquoi, sous le flot des lustres miroitants,

L’horrible et fauve jet de son oeil filtre et rôde

Dans la morne pourpreur des rubis éclatants.