Sonnet De Sainte Thérèse À Jésus Crucifié

Ce qui m’excite à t’aimer, ô mon Dieu,

Ce n’est pas l’heureux ciel que mon espoir devance,

Ce qui m’excite à t’épargner l’offense,

Ce n’est pas l’enfer sombre et l’horreur de son feu !
C’est toi, mon Dieu, toi par ton libre vœu

Cloué sur cette croix où t’atteint l’insolence ;

C’est ton saint corps sous l’épine et la lance,

Où tous les aiguillons de la mort sont en jeu.
Voilà ce qui m’éprend, et d’amour si suprême,

Ô mon Dieu, que, sans ciel même, je t’aimerais ;

Que, même sans enfer, encor je te craindrais !
Tu n’as rien à donner, mon Dieu, pour que je t’aime ;

Car, si profond que soit mon espoir, en l’ôtant,

Mon amour irait seul, et t’aimerait autant !

Une Jeune Femme Au Bain

À Madame Récamier.
(Sur un portrait de Gérard.)

Dans ce frais pavillon de marbre et de verdure,
Quand le flot naturel avec art détourné,
Pour former un doux lac, vient baiser sans murmure
Le pourtour attiédi du pur jaspe veiné ;

Quand le rideau de pourpre assoupit la lumière,
Quand un buisson de rose achève la cloison ;
Chaste au sortir du bain ; ayant laissé derrière
Humide vêtement, blanche écume et toison ;

De fine mousseline à peine revêtue,
Assise, un bras fuyant, l’autre en avant penché ;
Son beau pied, non chaussé, d’albâtre et de statue,
S’éclairant, au parvis, d’un reflet détaché,

Au parvis étoilé, d’où transpire et s’exhale
Par les secrets d’un art, magicien flatteur,
Quelque encens merveilleux, quelque rose, rivale
Des roses du buisson à naïve senteur ;

Simple, et pour tout brillant, dans l’oubli d’elle-même,
À part ce blanc de lys et ces contours neigeux,
N’ayant de diamant, d’or et de diadème,
Que cette épingle en flèche attachant ses cheveux ;

N’ayant que ce dard-là, cette pointe légère,
Pour dire que l’abeille aurait bien son courroux,
Et pour nous dire encor qu’elle n’est pas bergère,
Un cachemire à fleurs coulant sur ses genoux ;

Sans miroir, sans ennui, sans un pli qui l’offense,
Sans rêve trop ému ni malheur qu’on pressent,
Mêlant un reste heureux d’insouciante enfance
À l’éclair éveillé d’un intérêt naissant ;

Qu’a-t-elle, et quelle est donc, ou mortelle ou déesse,
Dans son cadre enchanté de myrte et de saphir,
Cette élégante enfant, cette Hébé de jeunesse,
Hébé que tous les Dieux prendraient peine à servir ?

Elle est trouvée enfin la Psyché sans blessure,
La Nymphe sans danger dans les bains de Pallas ;
C’est Ariane heureuse, une Hélène encor pure,
Hélène avant Paris, même avant Ménélas !

Une Armide innocente, et qui de même enchaîne ;
Une Herminie aimée, ignorant son lien ;
Aux bosquets de Pestum une jeune Romaine
Songeant dans un parfum à quelque Émilien !

C’est celle que plus tard, non plus Grecque naïve,
Fleur des palais d’Homère et de l’antique ciel,
Mais Béatrix déjà, plus voilée et pensive,
Canove ira choisir pour le myrte immortel !

Mais à quoi tout d’abord rêve-t-elle à l’entrée
De son bel avenir, au fond de ses berceaux ?
À quoi s’oublie ainsi la jeune Idolâtrée ?
À quelle odeur subtile ? à quel soupir des eaux ?

À quel chant de colombe ?… à sa harpe éloignée ?
À l’abeille, au rayon ?… au piano de son choix ?
Peut-être au char magique où luit la Destinée,
Au frère du Consul, à ceux qui seront Rois ?

À l’épée, au génie, à la vertu si sainte,
À tout ce long cortège où chacun va venir
La nommer la plus belle, et dans sa chaste enceinte,
S’irriter, se soumettre, et bondir, et bénir ?

Car qui la vit sans craindre, en ces heures durables,
En ces printemps nombreux et si souvent nouveaux,
Les sages et les saints eux-mêmes égarables,
Les pères et les fils, enchaînés et rivaux ?

Heureuse, elle l’est donc ; tout lui chante autour d’elle ;
Un cercle de lumière illumine ses pas ;
C’est miracle et féerie ! — Arrêtez, me dit-elle ;
Heureuse, heureuse alors, oh ! ne le croyez pas !

— Elle a dit vrai… — Du sein de la fête obligée,
En plein bal, que de fois (écoutez cet aveu),
Songeant au premier mot qui l’a mal engagée,
Retrouvant tout d’un coup l’irréparable vœu,

Le retrouvant cruel, mais respectable encore,
(Car, même dans le trouble et sous l’attrait, toujours,
La Décence à pas lents, la Crainte qui s’honore,
De leur ton cadencé notèrent ses détours),

Que de fois donc, sentant cette lutte trop forte,
Du milieu des rivaux qui n’osent l’effleurer,
En hâte de sortir, un pied hors de la porte,
Elle se mit, ainsi que Joseph, à pleurer !

Et pleurant sous les fleurs, et de sa tête ornée
Épanchant les ennuis dans un amer torrent,
Elle dit comme Job :  » Que ne suis-je pas née !  »
Tant le bonheur d’hymen lui semble le plus grand !

Que de fatigue aussi, de soins (si l’on y pense),
Que d’angoisse pour prix de tant d’heureux concerts,
Triomphante Beauté, que l’on croit qui s’avance
D’une conque facile à la crête des mers !

L’Océan qui se courbe a plus d’un monstre humide,
Qu’il lance et revomit en un soudain moment.
Quel sceptre, que d’efforts, ô mortelle et timide,
Pour tout faire à vos pieds écumer mollement !

Ces lions qu’imprudente, elle irrite, elle ignore,
Dans le cirque, d’un geste, il faut les apaiser ;
Il faut qu’un peuple ardent qui se pousse et dévore
À ce ruban tendu s’arrête sans oser.

Ô fatigue du corps ! ô fatigue de l’âme !
Scintillement du front qui rougit et pâlit !
Que sa rosée a froid ! Cette rougeur de flamme
Cache un frisson muet qu’en vain elle embellit !

Ah ! c’est depuis ce temps, même depuis l’automne,
Quand la fête est ailleurs, quand l’astre pâle a lui,
Quand tout débris sauvé, toute chère couronne,
Au souvenir sacré se confond aujourd’hui ;

Lorsque causant des morts, des amitiés suprêmes,
Dans ce salon discret, le soir, à demi-voix,
Pour vous qui les pleurez, pour les jeunes eux-mêmes,
Le meilleur du discours est sur ceux d’autrefois,

C’est seulement alors, qu’assurée avec grâce,
Recouvrant les douleurs d’un sourire charmant,
Vous acceptez la vie, et, repassant sa trace,
Vous lui pardonnez mieux qu’aux jours d’enchantement.

Le dévouement plus pur, l’amitié plus égale,
Les mêmes, quelques-uns, chaque fois introduits,
Le bienfait remplissant chaque heure matinale,
Le génie à guérir, à sauver des ennuis ;

Au soir, quelque lecture ; aux jours où l’on regrette,
Un chant d’orage encor sur un clavier plus doux ;
Puis l’entretien que règle une muse secrète,
Tout un bel art de vivre éclos autour de vous :

Sur le mal, sur le bien, sur l’amour ou la gloire,
Sur tout objet, cueillir un rayon adouci,
En composer un mieux, à quoi vous voulez croire,
Voilà, voilà votre art, votre bonheur aussi !

Aimez-le, goûtez-en la pâleur inclinée ;
Il fuyait ce bain grec où nous vous admirons.
— Rappelons-nous l’aveu de la plus fortunée,
Mortels, sous tant de jougs où gémissent nos fronts !

Reposez-vous Et Remerciez

(Au sommet du Glenroe *).

Ayant monté longtemps d’un pas lourd et pesant
Les rampes, au sommet désiré du voyage,
Près du chemin gravi, bordé de fin herbage,
Oh ! qui n’aime à tomber d’un cœur reconnaissant ?

Qui ne s’y coucherait, délassé, se berçant
Aux propos entre amis, ou seul, au cri sauvage
Du faucon, près de là perdu dans le nuage,
— Nuage du matin, et qui bientôt descend ?

Mais, le corps étendu, n’oublions pas que l’âme,
De même que l’oiseau monte sans agiter
Son aile, ou qu’au torrent, sans fatiguer sa rame,

Le poisson sait tout droit en flèche remonter,
— L’âme (la foi l’aidant et les grâces propices)
Peut monter son air pur, ses torrents, ses délices !

* Sommet situé en Écosse.

Rome

À Madame de Staël.

Au sein de Parthénope as-tu goûté la vie ?
Dans le tombeau du monde apprenons à mourir !
Sur cette terre en vain, splendidement servie,
Le même astre immortel règne sans se couvrir ;

En vain, depuis les nuits des hautes origines,
Un ciel inaltérable y luit d’un fixe azur,
Et, comme un dais sans plis au front des Sept-Collines,
S’étend des monts Sabins jusqu’à la tour d’Astur :

Un esprit de tristesse immuable et profonde
Habite dans ces lieux et conduit pas à pas ;
Hors l’écho du passé, pas de voix qui réponde ;
Le souvenir vous gagne, et le présent n’est pas.

Accouru de l’Olympe, au matin de Cybèle,
Là Saturne apporta l’anneau des jours anciens ;
Janus assis scella la chaîne encor nouvelle ;
Vinrent les longs loisirs des Rois Arcadiens.

Et sans quitter la chaîne, en descendant d’Évandre,
On peut, d’or ou d’airain, tout faire retentir :
Chaque pierre a son nom, tout mont garde sa cendre,
Vieux Roi mystérieux, Scipion ou martyr.

Avoir été, c’est Rome aujourd’hui tout entière.
Janus ici lui-même apparaît mutilé ;
Son front vers l’avenir n’a forme ni lumière,
L’autre front seul regarde un passé désolé.

Et quels aigles pourraient lui porter les augures,
Quelle Sibylle encor lui chanter l’avenir ?
Ah ! le monde vieillit, les nuits se font obscures…
Et nous venus si tard, et pour tout voir finir,

Nous, rêveurs d’un moment, qui voulons des asiles,
Sans plus nous émouvoir des spectacles amers,
Dans la Ville éternelle, il nous siérait, tranquilles,
Au bout de son déclin, d’attendre l’Univers.

Voilà de Cestius la pyramide antique ;
L’ombre au bas s’en prolonge et meurt dans les tombeaux
Le soir étend son deuil et plus avant m’explique
La scène d’alentour, sans voix et sans flambeaux.

Comme une cloche au loin confusément vibrante,
La cime des hauts pins résonne et pleure au vent :
Seul bruit dans la nature ! on la croirait mourante ;
Et, parmi ces tombeaux, moi donc, suis-je vivant !

Heure mélancolique où tout se décolore
Et suit d’un vague adieu l’astre précipité !
Les étoiles au ciel ne brillent pas encore :
Espace entre la vie et l’immortalité !

Mais, quand la nuit bientôt s’allume et nous appelle
Avec ses yeux sans nombre ardents et plus profonds,
L’esprit se reconnaît, sentinelle fidèle,
Et fait signe à son char aux lointains horizons.

C’est ainsi que ton œil, ô ma noble Compagne,
Beau comme ceux des nuits, à temps m’a rencontré ;
Et je reçois de Toi, quand le doute me gagne,
Vérité, sentiment, en un rayon sacré.

Celui qui dans ta main sentit presser la sienne,
Pourrait-il du Destin désespérer jamais ?
Rien de grand avec toi que le bon n’entretienne,
Et le chemin aimable est près des hauts sommets.

Tant de trésors voisins, dont un peuple se sèvre,
Tentent ton libre esprit et font fête à ton cœur.
Laisse-moi découvrir son secret à ta lèvre,
Quand le fleuve éloquent y découle en vainqueur !

De ceux des temps anciens et de ceux de nos âges
Longtemps nous parlerons, vengeant chaque immolé ;
Et quand, vers le bosquet des pieux et des sages,
Nous viendrons au dernier, à ton père exilé,

Si ferme jusqu’au bout en lui-même et si maître,
Si tendre au genre humain par oubli de tout fiel,
Nous bénirons celui que je n’ai pu connaître,
Mais qui m’est révélé dans ton deuil éternel !

Sainte Thérèse À Jésus Crucifié

Sonnet.

Ce qui m’excite à t’aimer, ô mon Dieu,
Ce n’est pas l’heureux ciel que mon espoir devance,
Ce qui m’excite à t’épargner l’offense,
Ce n’est pas l’enfer sombre et l’horreur de son feu !

C’est toi, mon Dieu, toi par ton libre vœu
Cloué sur cette croix où t’atteint l’insolence ;
C’est ton saint corps sous l’épine et la lance,
Où tous les aiguillons de la mort sont en jeu.

Voilà ce qui m’éprend, et d’amour si suprême,
Ô mon Dieu, que, sans ciel même, je t’aimerais ;
Que, même sans enfer, encor je te craindrais !

Tu n’as rien à donner, mon Dieu, pour que je t’aime ;
Car, si profond que soit mon espoir, en l’ôtant,
Mon amour irait seul, et t’aimerait autant !

La Cabane Du Highlander

Elle est bâtie en terre, et la sauvage fleur
Orne un faite croulant ; toiture mal fermée,
Il en sort, le matin, une lente fumée,
(Voyez) belle au soleil, blanche et torse en vapeur !

Le clair ruisseau des monts coule auprès ; n’ayez peur
D’approcher comme lui ; quand l’âme est bien formée,
On est humble, on se sait, pauvre race, semée
Aux rocs, aux durs sentiers, partout où vit un cœur !

Sous ce toit affaissé de terre et de verdure,
Par ce chemin rampant jusqu’à la porte obscure,
Venez ; plus naturel, le pauvre a ses trésors :

Un cœur doux, patient, bénissant sur sa route,
Qui, s’il supportait moins, bénirait moins sans doute…
Ne restez plus ainsi, ne restez pas dehors !

La Fontaine De Boileau

A Madame la comtesse Molé
Dans les jours d’autrefois qui n’a chanté Bâville?

Quand septembre apparu délivrait de la ville

Le grave Parlement assis depuis dix mois,

Bâville se peuplait des hôtes de son choix,

Et, pour mieux animer son illustre retraite,

Lamoignon conviait et savant et poète.

Guy Patin accourait, et d’un éclat soudain

Faisait rire l’écho jusqu’au bout du jardin,

Soit que, du vieux Sénat l’ame tout occupée,

Il poignardât César en proclamant Pompée,

Soit que de l’antimoine il contât quelque tour.

Huet, d’un ton discret et plus fait à la cour,

Sans zèle et passion causait de toute chose,

Des enfans de Japhet, ou même d’une rose.

Déjà plein du sujet qu’il allait méditant,

Rapin vantait le parc et célébrait l’étang.

Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces

L’agrément sérieux, l’à-propos et les graces.
O toi, dont, un seul jour, j’osai nier la loi,

Veux-tu bien, Despréaux, que je parle de toi,

Que j’en parle avec goût, avec respect suprême,

Et comme t’ayant vu dans ce cadre qui t’aime?
Fier de suivre à mon tour des hôtes dont le nom

N’a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon,

J’ai visité les lieux, et la tour, et l’allée

Où des fâcheux ta muse épiait la volée;

Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas;

La fontaine surtout, chère au vallon d’en bas,

La fontaine en tes vers Polycrène épanchée,

Que le vieux villageois nomme aussi la Rachée,

Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau,

Chacun salue encor Fontaine de Bouleau.

Par un des beaux matins des premiers jours d’automne,

Le long de ces coteaux qu’un bois léger couronne,

Nous allions, repassant par ton même chemin

Et le reconnaissant, ton Épître à la main.

Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire,

Épris du flot sacré, je me disais d’y boire:

Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu

Avaient fait un lavoir de la source du dieu,

Et de femmes, d’enfans, tout un cercle à la ronde

Occupaient la naïade et m’en altéraient l’onde.

Mes guides cependant, d’une commune voix,

Regrettaient le bouquet des ormes d’autrefois,

Hautes cimes long-temps à l’entour respectées,

Qu’un dernier possesseur à terre avait jetées.

Malheur à qui, docile au cupide intérêt,

Déshonore le front d’une antique forêt,

Ou dépouille à plaisir la colline prochaine !

Trois fois malheur, si c’est au bord d’une fontaine!
Était-ce donc présage, ô noble Despréaux,

Que la hache tombant sur ces arbres si beaux

Et ravageant l’ombrage où s’égaya ta muse?

Est-ce que des talens aussi la gloire s’use,

Et que, reverdissant en plus d’une saison,

On finit, à son tour, par joncher le gazon,

Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,

Sous les coups des neveux dans leur ingratitude?

Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l’avenir,

Fut d’enseigner leur siècle et de le maintenir,

De lui marquer du doigt la limite tracée,

De lui dire où le goût modérait la pensée,

Où s’arrêtait à point l’art dans le naturel,

Et la dose de sens, d’agrément et de sel,

Ces talens-là, si vrais, pourtant plus que les autres

Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres,

Bruyans, émancipés, prompts aux neuves douceurs,

Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs.

Si le même conseil préside aux beaux ouvrages,

La forme du talent varie avec les âges,

Et c’est un nouvel art que dans le goût présent

D’offrir l’éternel fond antique et renaissant.

Tu l’aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idée

Fut toujours de justesse et d’à-propos guidée,

Qui d’abord épuras le beau règne où tu vins,

Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?

J’aime ces questions, cette vue inquiète,

Audace du critique et presque du poète.

Prudent roi des rimeurs, il t’aurait bien fallu

Sortir, chez nous, du cercle ou ta raison s’est plu.

Tout poète aujourd’hui vise au parlementaire;

Après qu’il a chanté, nul ne saura se taire:

Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix;

Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.

Il faudrait bien les suivre, Ô Boileau, pour leur dire

Qu’ils égarent le souffle où leur doux chant s’inspire,

Et qui diffère tant, même en plein carrefour,

Du son rauque et menteur des trompettes du jour.
Dans l’époque, à la fois magnifique et décente,

Qui comprit et qu’aida ta parole puissante,

Le vrai goût dominant, sur quelques points borné,

Chassait du moins le faux autre part confiné;

Celui-ci hors du centre usait ses représailles;

Il n’aurait affronté Chantilly ni Versailles,

Et, s’il l’avait osé, son impudent essor

Se fût brisé du coup sur le balustre d’or.

Pour nous, c’est autrement: par un confus mélange

Le bien s’allie au faux, et le tribun à l’ange.

Les Pradons seuls d’alors visaient au Scudery:

Lequel de nos meilleurs peut s’en croire à l’abri?

Tous cadres sont rompus; plus d’obstacle qui compte;

L’esprit descend, dit-on; la sottise remonte;

Tel même qu’on admire en a sa goutte au front,

Tel autre en a sa douche, et l’autre nage au fond.

Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivre,

Aller droit à l’auteur sous le masque du livre,

Dire la clé secrète, et, sans rien diffamer,

Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer?

Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose

Ce qu’en songeant à toi souvent je me propose,

Et j’en espère un peu mes doutes éclaircis

En m’asseyant moi-même aux bords où tu t’assis.

Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde,

J’aime à te voir d’ici parlant de notre monde

A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi:

Qu’auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?
Mais aujourd’hui laissons tout sujet de satire;

A Bâville aussi bien on t’en eût vu sourire,

Et tu tachais plutôt d’en détourner le cours,

Avide d’ennoblir tes tranquilles discours,

De chercher, tu l’as dit, sous quelque frais ombrage,

Comme en un Tusculum, les entretiens du sage,

Un concert de vertu, d’éloquence et d’honneur,

Et quel vrai but conduit l’honnête homme au bonheur.
Ainsi donc, ce jour-là, venant de ta fontaine,

Nous suivions au retour les coteaux et la plaine,

Nous foulions lentement ces doux prés arrosés,

Nous perdions le sentier dans les endroits boisés,

Puis sa trace fuyait sous l’herbe épaisse et vive:

Est-ce bien ce côté? n’est-ce pas l’autre rive?

A trop presser son doute, on se trompe souvent;

Le plus simple est d’aller. Ce moulin par devant

Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite,

Et sa planche en ployant nous dit de passer vite:

On s’effraie et l’on passe, on rit de ses terreurs;

Ce ruisseau sinueux a d’aimables erreurs.

Et riant, conversant de rien, de toute chose,

Retenant la pensée au calme qui repose,

On voyait le soleil vers le couchant rougir,

Des saules non plantés les ombres s’élargir,

Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre

S’éclairer les vergers en salles de verdure,

– jusqu’à ce que, tournant par un dernier coteau,

Nous eûmes retrouvé la route du château,

Où d’abord, en entrant, la pelouse apparue

Nous offrit du plus loin une enfant accourue,

Jeune fille demain en sa tendre saison,

Orgueil et cher appui de l’antique maison,

Fleur de tout un passé majestueux et grave,

Rejeton précieux où plus d’un nom se grave,

Qui refait l’espérance et les fraîches couleurs,

Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs,

Et dont, chaque matin, l’heureuse et blonde tête,

Après les jours chargés de gloire et de tempête,

Porte légèrement tout ce poids des aïeux,

Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.

SAINTE-BEUVE.

Au Marais, ce 22 août.

La Voilà, Pauvre Mère, À Paris Arrivée

La voilà, pauvre mère, à Paris arrivée
Avec ses deux enfants, sa fidèle couvée !
Veuve, et chaste, et sévère, et toute au deuil pieux,
Elle les a, seize ans, élevés sous ses yeux
En province, en sa ville immense et solitaire,
Déserte à voir, muette autant qu’un monastère,
Où croît l’herbe au pavé, la triste fleur au mur,
Au coeur le souvenir long, sérieux et sûr.
Mais aujourd’hui qu’il faut que son fils se décide
À quelque état, jeune homme et docile et timide.
Elle n’a pas osé le laisser seul venir ;
Elle le veut encor sous son aile tenir ;
Elle veut le garder de toute impure atteinte,
Veiller en lui toujours l’image qu’elle a peinte
(Sainte image d’un père !), et les devoirs écrits
Et la pudeur puisée à des foyers chéris ;
Elle est venue. En vain chez sa fille innocente,
L’ennui s’émeut parfois d’une compagne absente,
Et l’habitude aimée agite son lien :
La mère, elle est sans plainte et ne regrette rien.
Mais si son fils, dehors qu’appelle quelque étude,
Est sorti trop long-temps pour son inquiétude,
Si le soir, auprès d’elle, il rentre un peu plus tard,
Sous sa question simple observez son regard !
Pauvre mère! elle est sûre, et pourtant sa voix tremble.
Ô trésor de douleurs, — de bonheurs tout ensemble !
Car, passé ce moment, et le calme remis,
Comme aux soirs de province, avec quelques amis
Retrouvés ici même, elle jouit d’entendre
(Cachant du doigt ses pleurs) sa fille, voix si tendre,
Légère, qui s’anime en éclat argenté,
Au piano, — le seul meuble avec eux apporté.

Le Château De Bothwell

Dans les tours de Bothwell, prisonnier autrefois,
Plus d’un brave oubliait (tant cette Clyde est belle !)
De pleurer son malheur et sa cause fidèle.
Moi-même, en d’autres temps, je vins là ; — Je vous vois

Dans ma pensée encor, flots courants, sous vos bois !
Mais, quoique revenu près des bords que j’appelle,
Je ne puis rendre aux lieux de visite nouvelle.
— Regret ! — Passé léger, m’allez-vous être un poids ?…

Mieux vaut remercier une ancienne journée,
Pour la joie au soleil librement couronnée,
Que d’aigrir son désir contre un présent jaloux.

Le Sommeil t’a donné son pouvoir sur les songes,
Mémoire ; tu les fais vivants et les prolonges ;
Ce que tu sais aimer est-il donc loin de nous ?

Le Conducteur De Cabriolet

Nam cur

Quae laedunt oculos festinas demere : si quid

Est animum, differs curandi tempus in annum ?

HORACE, Ép. II, liv. I.
Dans ce cabriolet de place j’examine

L’homme qui me conduit, qui n’est plus que machine,

Hideux, à barbe épaisse, à longs cheveux collés :

Vice et vin et sommeil chargent ses yeux soûlés.

Comment l’homme peut-il ainsi tomber ? pensais-je,

Et je me reculais à l’autre coin du siége.

— Mais Toi, qui vois si bien le mal à son dehors,

La crapule poussée à l’abandon du corps,

Comment tiens-tu ton âme au-dedans ? Souvent pleine

Et chargée, es-tu prompt à la mettre en haleine ?

Le matin, plus soigneux que l’homme d’à-côté,

La laves-tu du songe épais ? et dégoûté,

Le soir, la laves-tu du jour gros de poussière ?

Ne la laisses-tu pas sans baptême et prière

S’engourdir et croupir, comme ce conducteur

Dont l’immonde sourcil ne sent pas sa moiteur ?

Maria

Incomtum Lacenae

More comam religata nodum.

HORACE
A M. DE LURDE
Sur un front de quinze ans la chevelure est belle;

Elle est de l’arbre en fleurs la grace naturelle,

Le luxe du printemps et son premier amour:

Le sourire la suit et voltige alentour;

La mère en est heureuse, et dans sa chaste joie

Seule en sait les trésors et seule les déploie;

Les coeurs des jeunes gens, en passant remués,

Sont pris aux frais bandeaux décemment renoués;

Y poser une fleur est la gloire suprême :

Qui la pose une fois la détache lui-même.
Même aux jeunes garçons, sous l’airain des combats,

La boucle à flots tombans, certes, ne messied pas :

Qu’Euphorbe si charmant, la tête renversée,

Boive aux murs d’Ilion la sanglante rosée,

C’est un jeune olivier au feuillage léger,

Qui, tendrement nourri dans l’enclos d’un verger,

N’a connu que vents frais et source qui s’épanche,

Et, tout blanc, s’est couvert de fleurs à chaque branche;

Mais d’un coup furieux l’ouragan l’a détruit :

Il jonche au loin la terre, et la pitié le suit.
Quand une vierge est morte, en ce pays de Grèce,

Autour de son tombeau j’aperçois mainte tresse,

Des chevelures d’or, avec ces mots touchans :

 » De l’aimable Timas, ou dÉrinne aux doux chants,

La cendre ici repose : à l’aube d’hyménée,

Vierge, elle s’est sentie au lit sombre entraînée.

Ses compagnes en deuil, sous le tranchant du fer,

Ont coupé leurs cheveux; leur trésor le plus cher.  »
Et que fait parmi nous, dans sa ferveur sacrée,

Héloïse elle-même, Amélie égarée,

Celle qui, sans retour, va se dire au Seigneur,

Que fait-elle d’abord que de livrer l’honneur

De son front virginal au fer du sacrifice,

Pour être sûre enfin que rien ne l’embellisse,

Que rien ne s’y dérobe à l’invisible Époux ?

Du rameau sans feuillage aucun nid n’est jaloux.

Or, puisque c’est l’attrait dans la belle jeunesse

Que ce luxe ondoyant que le zéphyr caresse,

Et d’où vient jusqu’au sage un parfum de désir,

Je veux redire ici, d’un vers simple à plaisir,

Non pas le jeu piquant d’une boucle enlevée,

Mais sur un jeune front la grace préservée.
 » J’étais, me dit un jour un ami voyageur,

D’un souvenir lointain ressaisissant la fleur,

J’étais en Portugal, et la guerre civile,

Tout d’un coup s’embrâsant, nous cerna dans la ville :

C’est le lot trop fréquent de ces climats si beaux;

On y rachète Éden par les humains fléaux.

Le blocus nous tenait, mais sans trop se poursuivre;

Dans ce mal d’habitude, on se remit à vivre;

La nature est ainsi : jusque sous les boulets,

Pour peu que cela dure, on rouvre ses volets;

On cause, on s’évertue, et l’oubli vient en aide;

Le marchand à faux poids vend, et le plaideur plaide;

La coquette sourit. Chez le barbier du coin,

Un Français, un Gascon (la graine en va très loin),

Moi j’aimais à m’asseoir, guettant chaque figure :

Molière ainsi souvent observa la nature.

Un matin, le barbier me dit d’un air joyeux :

 » Monsieur, la bonne affaire! (et sur les beaux cheveux

D’une enfant là présente et sur sa brune tête

Il étendait la main en façon de conquête),

Pour dix francs tout cela! la mère me les vend.

– Quoi? Dis-je en portugais, la pitié m’émouvant,

Quoi? Dis-je à cette mère empressée à conclure,

Vous venez vendre ainsi la plus belle parure

De votre enfant; c’est mal. Le gain vous tente : eh! bien;

Je vous l’achète double, et pour n’en couper rien.

Mais il faut m’amener l’enfant chaque semaine :

Chaque fois un à-compte, et la somme est certaine.  »

Qui fut sot? mon barbier. il sourit d’un air fin,

Croyant avoir surpris quelque profond dessein.

La mère fut exacte à la chose entendue :

Elle amenait l’enfant, et je payais à vue.

Puis, lorsqu’elle eut compris que pour motif secret

Je n’avais, après tout, qu’un honnête intérêt,

Elle me l’envoya seule; et l’enfant timide

Entrait, me regardait de son grand oeil humide,

Puis sortait emportant la pièce dans sa main.

A force toutefois de savoir le chemin,

Elle s’apprivoisa : comme un oiseau volage,

Que le premier automne a privé du feuillage,

Et qui, timidement laissant les vastes bois,

Se hasarde au rebord des fenêtres des toits;

Si quelque jeune fille, ame compâtissante,

Lui jette de son pain la miette finissante,

Il vient chaque matin, d’abord humble et tremblant,

Fuyant dès qu’on fait signe, et bientôt revolant;

Puis l’hiver l’enhardit, et l’heure accoutumée :

Il va jusqu’à frapper à la vitre fermée;

Ce que le coeur lui garde, il le sait, il y croit;

Son aile s’enfle d’aise, il est là sur son toit;

Et si, quand février d’un rayon se colore,

La fenêtre entr’ouverte et sans lilas encore

Essaie un pot de fleur au soleil exposé,

Il entre en se jouant, innocent et rusé;

Il vole tout d’abord à l’hôtesse connue,

En sons vifs et légers lui rend la bienvenue,

Et becquète son doigt ou ses cheveux flottans,

Comme un gai messager des bonheurs du printemps.
 »  Telle de Maria (c’était ma jeune fille)

Jusqu’à moi, du plus loin, la caresse gentille

Souriait, s’égayait, et d’un air glorieux

Elle accourait montrant à deux mains ses cheveux.

Je pourrais bien ici faire le romanesque,

Vous peindre Maria dans la couleur mauresque,

Quelque gitana fière, à l’oeil, sombre, au front d’or;

Mais je sais peu décrire et moins mentir encor.

Non, rien de tout cela, sinon qu’elle était belle,

Belle enfant comme on l’est sous ce climat fidèle,

Comme l’est tout beau fruit et tout rameau vermeil

Prêt à demain éclore au pays du soleil.

Elle avait jusque-là très peu connu sa grace;

Elle oubliait son heure et que l’enfance passe.

L’intérêt délicat qu’un regard étranger

Marquait pour les trésors de son front en danger

Eveilla dans son ame une aurore naissante :

Elle se comprit belle et fut reconnaissante.

Pour le mieux témoigner, en son charme innocent,

La jeune fille en elle empruntait à l’enfant;

Ses visites bientôt n’auraient été complètes

Sans un bouquet pour moi de fraîches violettes,

Qu’elle m’allait cueillir, se jouant des hasards,

Jusque sous les boulets, aux glacis des remparts.
 » Souvenir odorant, même après des années!

Violettes d’un jour, et que rien n’a fanées!

J’ai quitté le pays, j’ai traversé des mers;

Ce doux parfum me suit parmi d’autres amers.

Toujours, lorsqu’en courant je me surprends encore

A contempler un front que son avril décore,

Un cou d’enfant rieuse élégamment penché,

Un noeud de tresse errante à peine rattaché,

Toujours l’idée en moi renaît pure et nouvelle :

Sur un front de quinze ans la chevelure est belle.  »
SAINTE-BEUVE.

Monsieur Jean, Maître D’école

En ces temps de vitesse et de nivellement,

De pouvoirs sans sommet comme sans fondement,

Où rien ne monte un peu qui soudain ne chancelle,

Il est encore, il est, tout au bas de l’échelle,

Un bien humble pouvoir, et qui n’a pas failli,

Qui s’est perpétué par-delà le bailli

Au maire, sans déchoir, c’est le maître d’école.

Et je ne veux pas faire un portrait sur parole,

Quelque idylle rêvée au retour de Longchamp,

Comme un abbé flatteur en son pastel changeant :

C’est le vrai. Tout village a son maire suprême,

Son curé dont le poids n’est plus partout le même,

Son médecin qui gagne Après, au-dessous d’eux

En un rang moins brillant, aussi moins hasardeux,

Est le maître d’école. Un maire a ses naufrages ;

Quelque Juillet arrive et veut de nouveaux gages ;

Dix ans, quinze ans peut-être, on garde son curé,

Mais l’évêque le tient et le change à son gré ;

Le magister demeure. Il n’a, lui, ni disgrâce

À craindre, ni rival. Le curé, face à face,

Voit croître chaque jour l’esprit-fort, le docteur.

Le docteur suit sa guerre avec le rebouteur,

Dont maint secret encor fait merveille et circule :

Plus d’un croit à l’onguent, sur le reste incrédule.

Le magister n’a rien de ces chétifs combats.

Et d’abord, il est tout : la règle et le compas,

La toise est dans ses mains; géomètre, il arpente

Et sait les parts autant que le notaire. Il chante

Au lutrin, et récite au long la Passion.

Secrétaire au civil, si quelque question

Arrive à l’improviste au nom du ministère :

Combien d’orge, ou de lin, ou de vin rend la terre ?

Le maire embarrassé lui dit : Voyez ! Il va,

Il rencontre un voisin, qui guère n’y rêva,

Et là-dessus le prend; l’autre répond à vue

De pays, et voilà sa statistique sue.

Le chiffre aussitôt part et remplit son objet ;

Il fait autorité, l’on en cause au budget.

Mais est-ce par hasard quelque inspecteur primaire,

Novice, qui de loin s’informe près du maire ?

C’est mieux : le magister tout d’abord en sait long,

Et lui-même à souhait sur lui-même répond.

Il ne se doute pas, d’aplomb dans sa science,

Qu’un jour de ce côté viendra sa déchéance ;

Que cet œil scrutera ses destins importants ;

Il ne s’en doute pas ; qu’il l’ignore longtemps !

La marge est longue encore. En hiver, son école

Abonde, et son foyer, autant que sa parole,

Assemble autour de lui, comme frileux oiseaux,

Les enfants que l’été disperse aux durs travaux.

Plus nombreux il les voit, plus son zèle se flatte ;

Il s’anime, il les pousse ; et, s’il est Spartiate,

Il peut avec orgueil, le front épanoui,

Vous en citer déjà qui lisent mieux que lui !
Mais je ne veux pas rire, ai je sais un modèle

Bien grand et respectable, où ce détour m’appelle.

J’y viens.
Je connaissais madame de Cicé,

De ce monde ancien à tout jamais passé,

Dévote et bonne, et douce avec un fonds plus triste,

Dès le berceau nourrie au dogme janséniste

Par sa mère, autrefois, la Présidente de ;

Mais sous cette rigueur faisant aimer son Dieu.

Elle restait l’année entière dans sa terre ;

J’y passais, chaque automne, un long mois salutaire.

Un jour qu’après la messe, et son bras sur le mien,

Nous sortions pas à pas :  » Oh ! remarquez-le bien,

 » Dit-elle d’une voix aussitôt pénétrée,

 » Et de l’œil m’indiquant vers le portail d’entrée,

 » Le magister debout ; remarquez, il est vieux,

 » Il ne vivra plus guère : un jour vous saurez mieux,

 » Si je survis  »  » Déjà, repartis-je, aux offices,

 » J’ai souvent admiré ses pieux exercices,

 » Son chant accentué, son œil fin et sa voix

 » Ferme encore, et cet air du meilleur d’autrefois.

 » On l’estime partout.  »  » Oh ! ce n’est rien, dit-elle,

 » Près du vrai : c’est un saint, c’est l’ouvrier fidèle !  »
Elle continuait : aussi loin qu’elle alla,

J’écoutai, pressentant quelque chose au delà.
Tout après la Terreur, n’étant plus un jeune homme,

Monsieur Jean (c’est son nom, seul nom dont on le nomme,

Et ce mot de monsieur chaque fois s’y joignait

Tandis que la Marquise ainsi me le peignait),

Monsieur Jean, jusque alors absent, en maint voyage,

S’en était revenu se fixer au village ;

Au clocher qui gardait bien des tombes d’amis :

Sans parents, c’était là qu’en nourrice il fut mis.

Dans le temps qu’il revint, la tempête trop forte

Expirait : de l’école il rouvrit l’humble porte ;

Ce tut un bienfaiteur en ces ans dévastés :

Il renoua la chaîne, et des plus révoltés

Concilia l’ardeur, n’accusant que l’injure.

Ce qu’il dit, ce qu’il fit dans sa sagesse obscure,

Ce que reçut au coeur de bon grain en partant

Plus d’un enfant du lieu qui, mort en combattant,

S’est souvenu de lui, ce qu’il disait aux mères

(Car le prêtre, encor loin, manquait dans ces misères),

Celui-là seul le sait, qui sait combien d’épis

Recèlent en janvier les sillons assoupis !
Ce village où Senlis est la ville prochaine,

Qu’éloignent de Paris dix-neuf bornes à peine,

A tout un caractère à qui l’observe bien.

Pas de vice, de l’ordre ; et pourtant le lien

De famille est peu fort. On y tient à la terre,

Chacun en veut un coin ; être propriétaire,

D’un petit bout de champ derrière la maison,

D’où se tire le pain même en dure saison,

C’est le vœu. Rien après de quoi l’on se soucie.

Que fait le pain de l’âme à leur âme endurcie ?

L’industrie elle-même a l’air de trop pour eux :

Quand les hameaux voisins, chaque jour plus nombreux,

Aux fabriques surtout gagnent le nécessaire,

Ceux-ci sont des terriens qui les regardent faire.

La famille, ai-je dit, compte peu cependant :

Le fils, avec sa part, s’isole indépendant ;

Aux filles qui s’en vont, sans leur mère, à la danse,

La morale du pète est la seule prudence.

Bref, l’égoïsme au fond, de bon sens revêtu,

Et quelques qualités sans aucune vertu !
Le mal existe aux champs. Quand, lassé de la ville,

Et ne voulant d’abord qu’un peu d’ombre et d’asile,

On arrive, le calme, et la douce couleur,

L’air immense, tout plaît et tout paraît meilleur,

Tout paraît innocent, et l’homme et la nature.

Regardez plus à fond, et percez la verdure !

Un jour que j’admirais de jeunes plants naissants,

Aux lisières d’un bois un semis de deux ans,

Varié, tendre à voir :  » Hélas ! me dit le maître,

 » Tout croissait à ravir ; me faudra-t-il en être

 » À mes frais d’espérance et d’entretien perdu !  »

–  » Et pourquoi ?  »  » Cette année, à foison répandu,

 » Enfouissant partout sa ponte sans remède,

 » Le hanneton fait rage, et le ver qui succède

 » Prépare sa morsure à tout ce bois léger ;

 » À la racine un seul, l’arbre va se ronger ;

 » Bien peu résisteront.  » Ce mot fait parabole :

Le mal n’est jamais loin ; le ver creuse et désole.
Monsieur Jean voit le mal, et sous les dehors lourds,

D’égoïsme rampant, il l’attaqua toujours.

Pour vaincre aux jeunes cœurs la coutume charnelle,

Il tâche d’y glisser l’étincelle éternelle,

Et de les prémunir aux grossiers intérêts

Par la pure morale et ses vivants attraits.

Chaque enfant près de lui, c’est une âme en otage.

Simple, il dit ce qu’il faut : il dirait davantage

S’il ne se contenait au cercle rétréci ;

Et pourtant il se plaint d’avoir peu réussi.

Ces quinze derniers ans lui sont surtout arides ;

Soit que ses saints désirs se fassent plus avides

En approchant du terme, ou soit que, tristement,

Le bon germe en ces cœurs devienne plus dormant.

À peine il les éveille, et l’exemple l’emporte ;

Honnêtes ils le sont, mais l’étincelle est morte ;

La communion fait le terme habituel

Où cesse de leur part tout souci vers le ciel :

Ce tour ingrat le navre. Âme à bon droit bénie,

Il a d’amers moments d’angoisse et d’agonie.

 » Je l’ai vu, me disait madame de Cicé,

 » Ces jours-là, vers mes bois errer le front baissé ;

 » Et si je l’interroge et lui parle d’école :

 » Oh ! tout n’est rien, dit-il, sans Celui qui console.

 » Je les sais d’humeur calme, assez laborieux,

 » Rangés par intérêt, mais non pas vertueux,

 » Mais plus de Christ pour eux passé quinze ans, madame !

?  » Ainsi souvent dit-il dans le cri de son âme.  »
Et cet automne-là, c’est tout ce que je sus.

Mais l’automne prochain, retournant, j’aperçus

En entrant à la messe, au bord du cimetière,

Debout et blanche aux yeux, une nouvelle pierre,

Où je lus :  » Monsieur Jean ci-gît enseveli,

 » Mort à quatre-vingts ans, son exil accompli.  »

Et le reste du jour, à partir de l’église,

Comme nous fûmes seuls, j’écoutai la marquise,

Qui, cette fois, m’ouvrit les secrets absolus

Du mort qu’elle pleurait. Elle-même n’est plus,

Je transmets à mon tour : il en est temps encore ;

Assez d’échos bruyants ; disons ce qu’on ignore !
Depuis trois ans le siècle atteignait son milieu,

Quand un soir, aux Enfants-Trouvés, près l’Hôtel-Dieu,

Un pauvre enfant de plus fut mis. Il eut nourrice

Dès le lendemain même, et partit à Saint-Brice,

Où demeurait la femme à qui son sort échut.

Cette femme à l’enfant, dès qu’elle le reçut,

S’attacha, le nourrit d’un lait moins mercenaire,

Puis le voulut garder, et lui fut une mère.

Ayant changé d’endroit, elle vint où l’on sait.

La Présidente de, qui tous les ans passait

Six mois à son château, put connaître de reste

La femme que louait ce dévouement modeste :

Et l’enfant grandissait, objet de plus d’un soin.

La sage-femme aussi venait de loin en loin ;

Car, au lieu de le perdre au gouffre de misère,

Elle l’avait marqué d’une marque légère

À l’insu des parents, et l’avait pu savoir

Depuis en bonnes mains, fidèle à le revoir ;

Et la dernière fois qu’elle vint au village,

La Présidente eut d’elle un entier témoignage,

Mais dont rien au dehors ne s’était répété

Sur l’origine, hélas ! du pauvre rejeté.
Et l’enfant profitait entre ceux de l’école.

Son esprit appliqué sans un moment frivole,

Sa douceur au travail et ses jeux à l’écart,

Des larmes fréquemment au bleu de son regard,

Ses vives amitiés, ses tristesses si vraies

Qui soudain le chassaient sauvage au long des haies,

Sa prière angélique où le calme rentrait,

Tout assemblait sur lui la plainte et l’intérêt.

En avançant en âge, il ne quitta plus guère

La Présidente, et fut comme son secrétaire ;

Dans ses livres nombreux, mais purs et sans danger,

Elle l’abandonnait, le sachant diriger.

On avait quelquefois, de Paris, la visite

D’un grave et saint vieillard, front d’antique lévite,

Cœur aux divins larcins; qui de foi, d’amitié,

À Port-Royal croulant jadis initié,

Avait longtemps, autour de Châlons et de Troyes,

Chez les pauvres semé les plus fertiles joies.

Par lui l’on avait vu, dans un village entier,

Chaque femme en filant lire aussi le Psautier,

Et chaque laboureur fixer à sa charrue

L’Évangile entrouvert, annonce reparue !

Mais depuis par l’évêque, à force de détours,

Relancé de là-bas, il s’était pour toujours

Dérobé dans Paris, au fond d’une retraite,

Gardant sur quelques-uns direction secrète,

Vrai médecin de l’âme, à qui rien ne manquait

Du pouvoir transféré des Singlin, des Duguet.

Monsieur Antoine donc (l’humilité prudente

Avait choisi ce nom), près de la Présidente

Vit l’enfant, et sourit à ce tendre fardeau.

Durant les courts séjours du vieillard au château,

L’enfant l’accompagnait chaque soir aux collines,

Et d’une âme dès lors inclinée aux racines,

Il l’écoutait parler du germe naturel,

Endurci, corrompu, du mal perpétuel

Que même un cœur enfant engendre, s’il ne veille ;

De la Grâce surtout (ô frayeur et merveille !)

Qu’assez, assez jamais on ne peut implorer,

Assez tâcher en soi d’aimer, de préparer,

Mais qui ne doit descendre au vase qu’on lui creuse

Que par un plein surcroît de bonté bienheureuse.

Et s’entr’ouvrant après tout un jour nuageux,

Le couchant quelquefois éclairait de ses jeux

Le discours, et peignait l’espérance lointaine !

Et l’enfant se prenait à cette marche humaine

Ainsi sombre et voilée, et rude de péril,

Chemin creux sous des bois dans le torrent d’exil,

Mais qu’à l’extrémité de la voûte abaissée

Là-bas illuminait l’éternelle pensée.

Et ce terme meilleur et son jour attendri,

Et l’intervalle aussi, le torrent et son cri,

L’écho de Babylone au bois de la vallée,

Conviaient la jeune âme, à souhait désolée.

Sa tristesse en prière à temps se relevait.

Aux étoiles le soir, la nuit à son chevet,

Il disait avec pleurs le mal et le remède ;

À ses frères en faute il se voyait en aide,

Et contait, le matin, son projet avancé

À celle qui sera madame de Cicé,

Bien jeune fille alors, de cinq ans moins âgée

Que lui, mais qu’il aimait d’amitié partagée.

Et, de neuf à treize ans, les deux petits amis,

Sur l’erreur à combattre et sur les biens promis,

Sur l’homme et son naufrage, et le saint port qui brille,

S’en allaient deviser le long de la charmille,

Répandant de leur âme en ces graves sujets

Plus de chants que l’oiseau, plus d’or que les genêts,

Tout ce qu’a le printemps d’exhalaisons divines

Et de blancheur de neige aux bouquets des épines,

Et saint François de Sale, écoutant par hasard

Derrière la charmille, en aurait pris sa part.
Pour le jeune habitant à qui tout intéresse,

Ainsi de jour en jour, au château, la tendresse,

Augmentait de douceur. Pourtant l’âge arrivait ;

La puberté brillante apportait son duvet ;

Et sans un juste emploi dans la saison féconde,

Trop d’âme allait courir en sève vagabonde.

La Présidente aussi, d’un soin plus évident

Avait le cœur chargé. Souvent le regardant

Avec triste sourire et sérieux silence,

Elle semblait rêver à quelque ressemblance

Eu jusqu’au fond de l’œil et dans le fin des traits

Chercher une réponse à des effrois secrets.

Bien que bleu, cet œil vif et petit étincelle ;

Cette bouche fermée est comme un sceau qu’on scelle ;

Ce blond sourcil avance, et ce léger coton

N’amollit que de peu la ligne du menton.

Ses longs cheveux de lin sont d’un catéchumène ;

Mais sa taille bondit et chasserait le renne.

Tel il est à vingt ans ; tel debout je le vois,

Quand, après des conseils roulés depuis des mois,

La Présidente, émue autour de cette histoire,

Un matin l’appelant seul dans son oratoire,

Lui dit :
 » Dieu, mon enfant, sur vous a des desseins,

 » Ses circuits prolongés marquent certaines fins ;

 » C’est à vous tout à l’heure à trouver ce qu’il cache.

 » Mais il faut pour cela qu’un dur aveu m’arrache

 » Ce que je sais de vous en pure vérité :

 » De qui vous êtes fils ! j’ai longtemps hésité ;

 » Mais il me semble, hélas ! que, sans être infidèle,

 » Sans injure et larcin pour votre âme si belle,

 » Je ne puis plus en moi dérober le dépôt ;

 » Dût l’amertume en vous déborder aussitôt !

 » Vous êtes désormais d’âge d’homme ; vous êtes

 » Un chrétien affermi, capable des tempêtes.

 » Dans le premier tumulte où ce mot vous mettra,

 » Priez et demeurez ; l’Esprit vous parlera.

 » Que tout se passe au fond en sa seule présence,

 » Entre votre frayeur et sa toute-puissance,

 » Entre sa grâce entière et votre abaissement !

 » Il vous a jusqu’ici, comme visiblement,

 » Préparé de tous points, choisi hors de la route

 » Dans un but singulier, qui n’attend plus sans doute,

 » Pour s’éclairer à vous, que le soudain rayon

 » À qui va donner jour l’ébranlement d’un nom.

 » À genoux, mon enfant ! et que Dieu vous suggère

 » Un surcroît de faveurs, pauvre âme moins légère,

 » Vous que de plus de nœuds il chargeait au berceau,

 » Vous le cinquième enfant de Jean-Jacques Rousseau !  »
Montrant le Conseiller, l’Expiateur suprême,

Elle sortit.
D’un mot, c’était l’histoire même.

La sage-femme Gouin, qui de chaque autre enfant

Docile, avait livré le maillot vagissant,

Se repentit de voir l’homme déjà célèbre

Les vouer tous par elle à cette nuit funèbre.

Les langes du dernier, marqués à l’un des coins,

La tinrent sur la trace et guidèrent ses soins.

Dans l’entretien qu’elle eut avec la Présidente,

Elle la vit utile et sûre confidente,

Et dit tout. Celle-ci, l’ayant fait s’engager

À n’en parler jamais à nul autre étranger,

Jamais surtout au père, en retour fit promesse

D’être mère à l’enfant jusqu’en pleine jeunesse.

Et cette sage-femme était morte depuis.

La Présidente seule agitait les ennuis

D’un secret si pesant, et souvent fut tentée

De tout laisser rentrer dans l’ombre méditée.

Mais quoi ? complice aussi ! quoi ? chrétienne, étouffant

Le germe de l’épreuve à l’âme de l’enfant ;

Supprimant ce calvaire où le bien se consomme !

Monsieur Antoine crut qu’il fallait au jeune homme

Tout déclarer, afin de tirer de son cœur

L’entier tribut, payable au Maître en sa rigueur.
Le coup était subit, et rude fut l’attaque :

Le jeune homme en fléchit. Il n’avait de Jean-Jacque

Rien lu jusqu’à ce jour; mais le nom assez haut

Suffisait à l’oreille et faisait son assaut.

Si loin qu’il eut vécu du monde, jeune athlète,

Des assiégeants du temple il savait la trompette.

Dans un petit voyage et séjour à Paris

Avec monsieur Antoine, il avait trop compris

De quels traits redoutés fulminait dans l’orage

Cette gloire qu’en face il faut qu’il envisage.

En face il le faut bien, il faut qu’il sache voir

De combien sur lui pèse un si brusque devoir.

On doutait ; la lecture à la fin fut permise :

Émile, il vous lut donc ; il vous lut, Héloïse !

Il lut tous ces écrits d’audace et de beauté,

Troublants, harmonieux, mensonge et vérité,

Éloquence toujours ! Ô trompeuse nature !

Simplicité vantée, et sitôt sans pâture !

Foi de l’âme livrée aux rêves assouvis !

Conscience fragile ! oh ! qui mieux que ce fils

Vous saisit, vous sonda dans l’œuvre enchanteresse,

Embrassant, rejetant avec rage ou tendresse,

Se noyant tout en pleurs aux endroits embellis,

Se heurtant tout sanglant aux rocs ensevelis ;

N’en perdant rien, grandeur, éclat, un coin de fange ;

Et son cœur en révolte imitait le mélange.

Sous son ardent nuage ensemble et sous sa croix,

En ces temps-là, farouche, il errait par les bois,

Et collé sur un roc, durant une heure entière.

Il répétait Grand Être ! ou l’Ave, pour prière.

Autant auparavant il ne la quittait pas,

Autant depuis ce jour il évitait les pas

De la jeune compagne, à son tour plus contrainte ;

Il se taisait près d’elle et rougissait de crainte.

La Présidente aussi demeurait sans pouvoir ;

Et la lutte durait. Enfin il voulut voir,

Voir cet homme, ce père admirable et funeste,

Qu’il aime et qu’il renie, et que le siècle atteste,

Ce sincère orgueilleux, tendre et dénaturé,

Mêlant croyance et doute, et d’un ton si sacré ;

Tentateur au désert, sur les monts, qui vous crie

Que c’est pourtant un Dieu que le fils de Marie !
Il part donc, il accourt au Paris embrumé ;

Il cherche en plein milieu, dans sa rue enfermé,

Celui qu’il veut ravir ; il a trouvé l’allée,

Il monte ; à chaque pas, son audace troublée

L’abandonnait. Faut-il redescendre ? Il entend,

Près d’une porte ouverte, et d’un cri mécontent,

Une voix qui gourmande et dont l’accent lésine :

C’était là ! Le projet que son âme dessine

Se déconcerte ; il entre, il essaie un propos.

Le vieillard écoutait sans détourner le dos,

Penché sur une table et tout à sa musique.

Le fils balbutiait ; mais, avant qu’il s’explique,

D’un regard soupçonneux, sans nulle question,

Et comme saisissant sur le fait l’espion :

 » Jeune homme, ce métier ne sied point à ton âge ;

Épargne un solitaire en son pauvre ménage ;

Retourne d’où tu viens ! ta rougeur te dément !  »

Le jeune homme, muet, dans l’étourdissement,

S’enfuit, comme perdu sous ces mots de mystère,

Et se sentant deux fois répudié d’un père.

Et c’était là celui qu’il voudrait à genoux

Racheter devant Dieu, confesser devant tous !

C’était celle Ô douleur ! impossible espérance !

Dureté d’un regard ! et quelle différence

Avec monsieur Antoine, aussi persécuté

Mais tendre, hospitalier en sa rigidité,

Son vrai père de l’âme ! Et pourtant c’était l’autre

Dont il s’émouvait d’être et le fils et l’apôtre !
Tendresse et piété surmontant ses effrois,

Il tenta la rencontre une seconde fois.

Dans la rue il voulait lui parler au passage,

Pourvu qu’un seul sourire éclairât son visage.

Mais, bien loin d’un sourire à ce front sans bonheur,

Le sourcil méfiant du pauvre promeneur

La contint à distance, et fit rentrer encore

Ce nom à qui le ciel interdisait d’éclore.
La crise était à bout; ce moment abrégea.

Il revint au château, plus raffermi déjà.
La lèpre de naissance et l’exil sur la terre,

L’expiation lente et son âpre mystère ;

L’invisible rachat des fautes des parents ;

À côté des rigueurs, les secrets non moins grands

De la miséricorde, et dans ce saint abîme,

Lui, peut-être, attendu de tout temps pour victime;

Son rôle nécessaire, ici-bas imposé,

De réparer un peu de ce qu’avait osé,

Trop haut, l’immense orgueil dans un talent immense,

Et sa tâche avant tout de vanner la semence ;

Ce lourd trajet humain plus sombre que jamais,

Plus que jamais réglé sur les lointains sommets :

Tout en lui s’ordonna : la Grâce intérieure,

Par un tressaillement, lui disait : Voilà l’heure !

Avec la Présidente il s’ouvrit d’un parti;

On conféra longtemps ; bref, il fut consenti

Que, pour gravir, chrétien, sa première montée,

Pour mûrir; pour ne plus demeurer à portée

De cet homme au grand nom, près de qui, chaque jour,

Le pouvait rentraîner l’espoir vain d’un retour ;

Et pour d’autres raisons d’absence et de voyage,

Il s’en irait à pied comme en pèlerinage.

Dans sa route tracée, il devait, en passant,

Visiter plus d’un frère opprimé, gémissant,

De saintes sœurs en deuil, et pour sûre parole,

Montrer quelque verset aux marges d’un Nicole.
Comment (en y songeant me suis-je demandé),

Comment ce qui fut fait alors et décidé

Ou senti seulement, tout ce détail extrême,

Madame de Cicé le sut-elle elle-même ?

Était-ce de sa mère en ce temps, ou de lui

Qui sauvage, ce semble, et craintif, aurait fui ?

Pourtant c’était de lui plutôt que de sa mère

Qui, je crois, en sut moins. Par un récit sommaire,

De lui donc, et plus tard ? Mais non ; si retraçants

Étaient ses souvenirs, quand, après bien des ans,

Elle me déroula l’histoire à sa naissance,

Qu’elle avait dû cueillir chaque image en présence ?

Si j’osais, en tremblant, à de si purs destins,

Vieillesses où j’ai lu la blancheur des matins,

Mêler une pensée, oh ! non pas offensante,

Et pourtant attendrie, et toujours innocente ;

Si j’osais traverser tant de fermes décrets,

D’une vague rougeur, d’un trouble, je dirais

Que peut-être, en partant pour ses lointains voyages,

Le jeune homme chrétien, entre autres raisons sages,

Eut celle aussi de fuir un trop proche trésor,

Et qu’avant le départ, sous la charmille encor,

En deux ou trois adieux d’intimité reprise,

Il put se confier et raconter la crise.

Elle donc, près du terme, et si loin de ces temps,

Se plaisait à rouvrir ces souvenirs sortants

De première amitié, tout au moins fraternelle,

Qu’un si cher intérêt avait gravés en elle.
À dater du départ, un long espace fuit.

Monsieur Antoine meurt, la Présidente suit ;

Madame de Cicé devient épouse et veuve ;

Lui, voyage toujours et mène son épreuve,

Soit en France, en visite aux amis que j’ai dits,

Soit bientôt, ses désirs saintement agrandis,

En Suisse, pour y voir cette éternelle scène,

Majestueux rochers où le tirait sa chaîne.

Il semble qu’en son cœur, dès ce temps, il fit vœu

De partout repasser, humble, aux sillons de feu,

Aux pas où le génie avait forcé mesure,

Et d’y semer parfum, aumône, action sûre.

Souvent il demeurait en un lieu plus d’un an,

Y vivant de travail, y couronnant son plan,

Puis reprenait à pied sa fatigue bénie.

La guerre, en Amérique, à peine était finie ;

Il se hâta d’aller, avide dans son choix

Des pratiques vertus de ces peuples sans rois,

Heureux s’il y trouvait un exemple fertile

De ce Contrat fameux ! Imaginez Émile

Nourri de Saint-Cyran, élève de Singlin,

Venant aux fils de Penn, aux neveux de Franklin.

Il les aima, si francs et simples dans leur force ;

Mais discernant dès lors l’intérêt sous l’écorce,

Il ne vit point Éden par-delà l’Océan.

C’est vers ce temps qu’il prit ce nom de monsieur Jean,

Un nom qui fût un nom aussi peu que possible,

Et qui pourtant tenait par un reste sensible

À celui qui partout si haut retentissait.

La Révolution qui chez nous avançait,

Ballottant ce grand nom dans mille échos sonores,

L’inscrivant de sa foudre au sein des météores,

Le lui lançait là-bas, aux confins des déserts,

Grossi de tous les vents, de tous les bruits des mers.

À l’auberge, le soir, quand son repas s’achève,

Souvent ce nom nommé, comme un orage, crève.

C’était là son abîme et son rêve effaré !

Car tout ce qui s’en dit de cher et de sacré,

D’injuste et de sanglant, amour, culte ou colère,

Qu’on l’appelle incendie ou fanal tutélaire,

Tout aboutit eu lui, le déchire à la fois,

Tout crie au même instant en son âme aux abois.

La tendresse, la chair, en un sens se décide,

Mais l’esprit se soulève, à demi parricide ;

Le martyre est au comble : ainsi, pressant les coups,

Un seul cœur assemblait cette lutte de tous ;

Invisible, il était l’autel expiatoire

Du génie hasardeux, la croix de cette gloire.
Monsieur Jean s’en revint en France avec projet.

L’effroi cessait enfin dans ceux qu’on égorgeait.

Il se dit qu’en ce flot de sentiments contraires,

Le parti le plus sûr était d’être à ses frères,

Aux moindres, si privés de tous secours chrétiens ;

Et voilant ses motifs, modérant ses moyens,

Au village rentré chez sa vieille nourrice,

Il réunit bientôt, sous son regard propice,

Ce petit peuple enfant qui s’allait égarer,

Seule famille ici qu’il eût droit d’espérer.

Les filles en étaient d’abord ; mais l’une d’elles

Se forma par son soin à ces charges nouvelles.

Aux plus ingrats moments de son rude labeur,

Trop tenté de penser que tout germe est trompeur,

Que toute peine est vaine, après quelque prière,

S’endormant de fatigue, une douce lumière

Lui montrait quelquefois, à ses yeux revenu,

Celui-là qui jamais ne l’avait reconnu,

Dont il est bien la chair, mais qui, d’un lent sourire,

Lui semblait à la fin l’applaudir, et lui dire

Que, si l’homme mérite, il était méritant

Et qu’en son lieu lui-même en voudrait faire autant.

Mais le fils, déjà prompt aux genoux qu’il embrasse,

S’éveille, et serre l’ombre, et cherche en vain la trace

Et rappelant le deuil à ses esprits flattés,

Il accuse l’éloge et ses témérités.
Tel sévère en son but, voué sous sa souffrance,

Madame de Cicé, plus tard rentrée en France,

Le retrouva tout proche, et put, durant trente ans,

Noter son lent martyre et ses actes constants.

Les premiers mois passés du retour, dans leur vie,

Ils convinrent entre eux d’une règle suivie ;

Ainsi l’exigea-t-il. Un jour, un seul par an,

Il dînait désormais chez elle, à la Saint-Jean,

Douce fête d’été, champêtre anniversaire,

De ses contentements le rendez-vous sincère.

Il ne la visitait même que cette fois,

Et ne lui parlait plus qu’à de rares endroits,

Après l’église, ou quand le sentier qui le mène

Forçait en un détour leur rencontre soudaine.
Dans le soin des enfants, il tâchait d’allier

À ce qu’il sait du mal qu’il faut humilier,

Et sans fausser en rien la solide doctrine,

Quelques points de l’Émile et de sa discipline ;

Heureux, l’ayant greffé, de voir le rameau franc

Revivre à l’olivier qu’arrose un Dieu mourant.

Vers les champs, volontiers, ses images parlantes

Empruntent aux moissons et choisissent aux plantes ;

De la nature enfin il veut donner le goût,

Mais montrant le mélange et la sueur en tout.

Pour remettre au devoir une enfance indocile,

S’il ne frappe jamais, il remercie Émile.
Cette simple commune, où le moindre habitant,

Sans misère aussi bien que sans luxe irritant,

A son coin à bêcher, semblait juste voulue

Pour la félicité pleinement dévolue,

Selon un rêve illustre, au hameau laboureur,

Aux innocents mortels :  » Pourtant voyez l’erreur,

Se disait monsieur Jean ; de l’habitude agreste

Voyez les duretés, si Dieu ne fait le reste,

Si le saint Donateur, au creux de tout sillon,

Comme il dore l’épi, ne mûrit le colon.

Ah ! si Jean-Jacque a su, d’aversion profonde,

Les pestes de la ville et le mal du beau monde,

Monsieur Jean a senti, par un exact retour,

La pierre de la glèbe au fond de son labour.

Il s’écriait souvent : Esprit ! Esprit ! mystère !

 » Qu’est-ce donc si c’est là le meilleur de la terre,

Se disait-il encore, et si moins de méchants

Nous font par contre-coup de telles bonnes gens ?  »

Et repassant le monde en cet étroit modèle :

 » Voilà donc, sans la foi, l’avenir qu’on appelle ;

Sinon vices brillants, sourds intérêts couverts ;

Peu d’âmes, par-delà comme en deçà des mers !  »
Et ces mots, après lui si tristes à redire,

Étaient, je le veux croire, un point de son martyre,

L’un payant en détail sous l’horizon fermé

Les éclairs par où l’autre avait tout enflammé.
Dieu d’amour ! Dieu clément ! il eut pourtant des heures,

Que ton ciel agrandi lui renvoya meilleures ;

Où, sa religion et sa foi demeurant,

Son cœur justifié redevint espérant

Pour l’avenir, pour tous, pour ce grand mort lui-même !

Sur la création s’apaisait l’anathème.

Un mois ayant sa fin, à la Saint-Jean d’été,

Doux saint que son école avait toujours fêté,

Il la voulut, joyeuse, emmener tout entière,

Et pour longue faveur qu’il jugeait la dernière,

Au parc d’Ermenonville, à ce beau lieu voisin.

Cette fête riante avait son grand dessein.

Deux heures suffisaient, même en lourd attelage ;

On partit à l’aurore, et sous le plein feuillage ;

En ordre, à rangs pressés, tous les enfants assis

S’animaient aux projets, bourdonnaient en récits

Et malgré le bedeau dont la tâche est prudente,

Atteignaient, secouaient chaque branche pendante,

Et par eux la rosée allait à tous instants

Sur le vierge vieillard aux quatre-vingts printemps.

Sitôt du chariot la bande descendue,

À l’avance réglée, une messe entendue

(Vous devinez l’objet et pour l’âme de qui)

Bénit et confirma ce jour épanoui.

Et monsieur Jean pleurait, tressaillait d’espérance,

Songeant pour qui ces cœurs demandaient délivrance,

Essaim fidèle encor, qui, priant comme il faut,

Concourait sans savoir au sens connu d’en-haut.

La messe dite, seul, et l’âme plus voilée,

Dans l’île il voulut voir le vide mausolée,

Défendant aux enfants tout le lac alentour.

Mais revenu de là, pour le reste du jour

Il ne les quitta plus, et se donna l’image

De leur entier bonheur. Les jardins sans dommage

Traversés, le Désert les reçut plus courants.

Leurs voix claires montaient sous les pins murmurants.

Et détachés du jeu, quelque demi-douzaine

Que le respect, qu’aussi la fatigue ramène,

D’un esprit attentif, déjà moins puéril,

Écoutaient le vieillard :  » Voilà, leur disait-il,

 » De beaux lieux, mes enfants, et ce matin encore

 » Vous les imaginiez comme ce qu’on ignore.

 » Il est bien d’autres lieux, il en est un plus beau,

 » Le seul vrai, près duquel ceci n’est qu’un tombeau.

 » À se l’imaginer, on ne saurait que feindre ;

 » Plus haut que le soleil il faut aller l’atteindre,

 » Plus haut qu’à chaque étoile où vos yeux se perdront.

 » Ce voyage si grand, il est aussi bien prompt :

 » On le fait dans la mort sur les ailes de l’âme.

 » Comportez-vous déjà pour que plus tard, sans blâme,

 » Le Maître vous reçoive, il vous connaît ici.  »

– Comme l’un demandait :  » À qui donc est ceci ?

 » Quel est le maître ?  »  » Enfants, il est toujours un maître

 » Quand on voit de beaux lieux ; seulement, sans paraître,

 » Il vous laisse vous plaire et courir en passant.

 » Ainsi Dieu fit pour l’homme en l’univers naissant :

 » Mais l’homme, enfant malin, a gâté la merveille ;

 » Le Christ l’a réparée ; il faut qu’on se surveille.  »

–  » Ce maître, ajoutait-il, est absent : moi bientôt,

 » Qui suis là, mes enfants, je partirai là-haut ;

 » Je deviendrai, pour vous, absent dans vos conduites.

 » Mais mon œil vous suivra ; pensez-y donc, et dites :

 » Le vieux maître est absent, mais toujours il nous voit,

 » Et si nous faisons bien, Dieu l’aime et le reçoit.  »

 » J’eus aussi mon vieux maître, à cet âge où vous êtes ;

 » Il me suit, et nous voir, c’est une de ses fêtes.  »

– Dans le désert assis, tout autour du goûter,

Les tenant à ses pieds plus prêts à l’écouter,

Il mêlait l’autre pain, l’immortel et l’aimable,

Que Platon n’eût pas cru des petits saisissable;

Il le multipliait ; et si, sous son regard,

Deux d’entre eux disputaient une meilleure part,

Un simple mot, au cœur du plus fort, le désarme,

Le fait céder au faible et s’éloigner sans larme ;

Et bientôt, comme ensemble il les voyait remis,

La querelle oubliée :  » Ainsi, jeunes amis,

 » Disait-il, si plus tard l’intérêt dans la vie

 » Vous sépare, il vaut mieux que le fort sacrifie,

 » Que le faible épargné se repente à son tour,

 » Vous souvenant qu’ici vous fûtes tous un jour,

 » Vous souvenant qu’à l’âme une secrète joie

 » Vaut mieux que doubl

Non, Je Ne Suis Pas Gaie

Sonnet à Madame G.

 » Non, je ne suis pas gaie en mes fuites volages.
Autant qu’on croirait bien, disait-elle en jouant ;
Je sens aussi ma peine, et pleurerais souvent ;
Mais c’est que dans l’esprit j’ai beaucoup de passages.  »

Mot charmant qui la peint ! — Oui, de légers nuages
Comme en chasse en avril une haleine de vent ;
Des oiseaux de passage au toit d’un vieux couvent :
Au front d’un blanc clocher, de blancs ramiers sauvages !

Ô jeune femme, oubli, joie, enfance et douceur,
Puisse du moins la vie, ainsi qu’un dur chasseur,
Ne pas guetter sa proie à l’ombre où tu t’abrites,

Ne traverser que tard le chaume de tes blés,
Et trouvant déjà haut les chantres envolés,
N’ensanglanter jamais tes belles marguerites !

Pensée D’août

Assis sur le versant des coteaux modérés

D’où l’œil domine l’Oise et s’étend sur les prés ;

Avant le soir, après la chaleur trop brûlante,

À cette heure d’été déjà plus tiède et lente ;

Au doux chant, mais déjà moins nombreux, des oiseaux ;

En bas voyant glisser si paisibles les eaux,

Et la plaine brillante avec des places d’ombres,

Et les seuls peupliers coupant de rideaux sombres

L’intervalle riant, les marais embellis

Qui vont vers Gouvieux finir au bois du Lys,

Et plus loin, par-delà prairie et moisson mûre

Et tout ce gai damier de glèbe et de verdure,

Le sommet éclairé qui borne le regard

Et qu’après deux mille ans on dit Camp de César,

Comme si ce grand nom que toute foule adore

Jusqu’au vallon de paix devait régner encore !

M’asseyant là, moi-même à l’âge où mon soleil,

Où mon été décline, à la saison pareil ;

À l’âge où l’on s’est dit dans la fête où l’on passe :

 » La moitié, sans mentir, est plus jeune et nous chasse « ;

– Rêvant donc, j’interroge, au tournant des hameaux,

La vie humaine entière, et son vide et ses maux ;

Si peu de bons recours où, lassé, l’on s’appuie ;

Où, la jeune chaleur trop tôt évanouie,

On puise le désir et la force d’aller,

De croire au bien encor, de savoir s’immoler

Pour quelqu’un hors de soi, pour quelque chose belle.

Aux champs, à voir le sol nourricier et fidèle,

Et cet ensemble uni d’accords réjouissants,

Comment désespérer ? Et pourtant, je le sens,

Le mal, l’ambition, la ruse et le mensonge,

Faux honneur, vertu fausse, et que souvent prolonge

L’histoire ambitieuse autant que le César,

Grands et petits calculs coupés de maint hasard,

Voilà ce qui gouverne et la ville et le monde.

Où donc sauver du bien l’arche sainte sur l’onde ?

Où sauver la semence ? En quel coin se ranger ?

Et quel sens a la vie en ce triste danger ?

Surtout le premier feu passé de la jeunesse,

Son foyer dissipé de rêve et de promesse,

Après l’expérience et le mal bien connu,

Que faire ? Où reporter son effort soutenu ?

Durant cette partie aride et monotone

Qui, bien avant l’hiver, dès le premier automne

Commence dans la vie ; et quand par pauvreté,

Malheur, faute (oh ! je sais plus d’un sort arrêté),

Tout espoir de choisir la chaste jeune fille

Et de recommencer sa seconde famille

Dont il sera le chef, à l’homme est refusé,

Où se prendre ? Où guérir un cœur trop vite usé ?

En cette heure de calme, en ce lieu d’innocence,

Dans ce fond de lointain et de prochain silence,

La réponse est distincte, et je l’entends venir

Du ciel et de moi-même, et tout s’y réunir.

Oh oui ! ce qui pour l’homme est le point véritable,

La source salutaire avec le rocher stable,

Ce qui peut l’empêcher ou bien de s’engourdir

Aux pesanteurs du corps, ou bien de s’enhardir,

S’il est grand et puissant, à l’orgueilleuse idée

Qu’il pose ensuite au monde en idole fardée

Et dans laquelle il veut à tout jamais se voir,

Ce qu’il faut, c’est à l’âme un malheur, un devoir ?
– Un malheur (et jamais il ne tarde à s’en faire),

Un malheur bien reçu, quelque douleur sévère

Qui tire du sommeil et du dessèchement,

Nous arrache aux appâts frivoles du moment,

Aux envieux retours, aux aigreurs ressenties,

Mette bas d’un seul coup tant de folles orties

Dont avant peu s’étouffe un champ dans sa longueur,

Et rouvre un bon sillon avec peine et sueur !

– Un devoir accepté, dont l’action n’appelle

Ni l’applaudissement ni le bruit après elle,

Qui ne soit que constance et sacrifice obscur,

Sacrifice du goût le plus cher, le plus pur,

Tel que l’honneur mondain jamais ne le réclame,

Mais voulu, mais réglé dans le monde de l’âme.

Et c’est ainsi qu’il faut, au ciel avant le soir,

À son cœur demander un malheur, un devoir !
Marèze avait atteint à très peu près cet âge

Où le flot qui poussait s’arrête et se partage.

Jusqu’à trente-trois ans il avait persisté

Avec zèle et succès au sentier adopté,

Sentier sombre et mortel aux chimères légères.

Il tenait, comme on dit, un cabinet d’affaires ;

De finance ou de droit il débrouillait les cas,

Et son conseil prudent disait les résultats.

Mais Marèze cachait sous ce zèle authentique

Un esprit libre et grand, peut-être poétique,

Ou politique aussi, mais capable à son jour

D’arriver s’il voulait, et de luire alentour.

À sa tache, où le don inoccupé se gâte,

Trop longtemps engagé, tout bas il avait hâte

De clore et de sortir, et de recommencer

Une vie autre et vraie, appliquée à penser.

Plus rien n’allait gêner son être en renaissance :

Son cabinet vendu lui procurait aisance ;

Sa sœur avait famille en un lointain pays,

Et son père et sa mère étaient morts obéis ;

Car l’abri paternel qui protège et domine

S’abattant, on est maître, hélas ! sur sa colline.
Dans ce frais pavillon au volet entr’ouvert,

Où la lune en glissant dans la lampe se perd,

Devant ce Spasimo comme une autre lumière

Dont la paroi du fond s’éclaire tout entière,

Près des rayons de cèdre où brillent à leur rang,

Le poète d’hier aisément inspirant,

L’ancien que moins on suit, plus il convient d’entendre,

Que fait Marèze ? Il veille et se dit d’entreprendre.

Depuis un an passé qu’il marche vers son vœu,

Le joug est jeté loin ; il s’en ressouvient peu,

Que pour mieux posséder sa pensée infinie.

Cet esprit qu’aussi bien on saluerait génie,

Retardé jusque là, mais toujours exercé,

Arrive aux questions plus ferme et plus pressé.

Poète et sage, il rêve alliance nouvelle ;

Lamartine l’émeut, Montesquieu le rappelle ;

Il veut être lui-même, et que nul n’ait porté

Plus d’élévation dans la réalité.

Solennel est ce soir, car son âme qui gronde

Sent voltiger plus près et sa forme et son monde.

Marèze est sur la pente ; il va gravir là-haut,

Où tant de glorieux montent comme à l’assaut,

Disant Humanité pour leur cri de victoire,

Nommés les bienfaiteurs, commençant par le croire,

Et qui, forts de trop faire et de régénérer,

Finissent par soi-même et soi seuls s’adorer.
Mais on frappe ; une femme entre et se précipite :

–  » Ô mon frère !  »  » Ô ma sœur !  » Explosion subite ;

Joie et pleurs, questions, les deux mains que l’on prend,

Et tout un long récit qui va comme un torrent :

Un mari mort, des Noirs en révolte, la ville

Livrée au feu trois jours par un chef imbécile,

La fuite avec sa fille au port voisin, si bien

Qu’elle n’a plus qu’un frère au monde pour soutien.

Marèze entend : d’un geste il répond et console,

Il baise au front l’enfant, beauté déjà créole,

Et comme à ces discours on oublierait la nuit,

Jusqu’au lit du repos lui-même les conduit.
Le voilà seul. Allons ! ose, naissant génie ;

Il faut à ton baptême annoncer l’agonie.

Dix ans s’étaient passés à comprimer l’essor,

À mériter ton jour ; donc, recommence encor !

Devant ces vers du maître harmonieux et sage,

Devant ce Raphaël et sa sublime page,

Au plus mourant soupir du chant du rossignol,

Au plus fuyant rayon où s’égarait ton vol,

Dis-toi bien : Tout ce beau n’est que faste et scandale

Si j’hésite, et si l’ombre à l’action s’égale.
Marèze un seul instant n’avait pas hésité ;

Il s’est dit seulement, dans sa force excité,

Que peut-être il saurait, son œuvre commencée,

Nourrir enfant et sœur du lait de sa pensée.

Il hésite, il espère en ce sens, et bientôt,

L’anise éteignant la nuit, son œil plus las se clôt.
Au matin un réveil l’attendait qui l’achève.

Une ancienne cliente à lui, madame Estève,

Avait, par son conseil, confié le plus clair

D’une honnête fortune à quelque premier clerc

Établi depuis peu, jusqu’alors sans reproche ;

Mais le voilà qui part, maint portefeuille en poche.

La pauvre dame est là, hors d’elle, racontant.

Marèze y perd aussi, peu de chose pourtant.

Mais il se croit lié d’équité rigoureuse

À celle qu’un conseil a faite malheureuse.

Courage ! il rendra tout; il soutiendra sa sœur,

Il mariera sa nièce; et sans plus de longueur,

Il court chez un ami : tout juste un commis manque.

Commis le lendemain il entre en cette banque ;

Et là, remprisonné dans les ais d’un bureau,

Sans verdure à ses yeux que le vert du rideau,

Il vit, il y blanchit, régulier, sans murmure,

Heureux encor le soir d’une simple lecture

À côté de sa sœur, un poète souvent

Qu’un retour étouffé lui rend trop émouvant,

Et sa voix s’interrompt ; lecture plus sacrée

À l’âme délicate et tout le jour sevrée !
Il a gagné pourtant en bonheur : jusque là,

Plus d’un mystère étrange, et que Dieu nous voila,

Avait mis au défi son âme partagée.

La vérité nous fuit par l’orgueil outragée.

Mais alors, comme au prix d’un sacrifice cher,

Sans plus qu’il y pensât en Prométhée amer,

De vertus en vertus, chaque jour, goutte à goutte,

La croyance, en filtrant, emporta tout son doute ;

La persuasion distilla sa saveur,

Et la pudique foi lui souffla la ferveur.
– Doudun (exemple aussi) n’est pas, comme Marèze,

De ceux qui sentiraient leur âme mieux à l’aise

À briller au soleil et mouvoir les humains

Qu’à compter pas à pas les chardons des chemins

Il chemine et se croit tout en plein dans sa trace.

Très doux entre les doux et les humbles de race,

Il n’a garde de plus, ne prévaut sur pas un ;

Celui seul qui se baisse a connu son parfum ;

La racine en tient plus, et la fleur dissimule.

Son prix, son nom nommé lui serait un scrupule.

Enfant, simple écolier, se dérobant au choix,

Avant qu’il eût son rang il se passait des mois ;

Il n’en tâchait pas moins, sans languir ni se plaindre,

Mais comme au fond craignant de paraître et d’atteindre.

Jeune homme, étroitement casé, non rétréci,

Coeur chaste à l’amitié, n’eut-il donc pas aussi

Quelque passion tendre, humble et, je le soupçonne,

Muette, et que jamais il n’ouvrit à personne,

Mais pour qui sa rougeur parle encore aujourd’hui,

Si l’objet par hasard est touché devant lui ?

Avant tout il avait sa mère bien aimée,

Infirme plus que vieille, assez accoutumée

À l’aisance, aux douceurs, et dont le mal réel

Demandait pour l’esprit éveil continuel.

Il la soigna longtemps, et lui, l’épargne même,

Pour adoucir les soirs de la saison suprême,

N’eut crainte d’emprunter des sommes par deux fois,

S’obérant à toujours; mais ce fut là, je crois,

Ce qui, sa mère morte, a soutenu son zèle

Et prolongé pour lui le but qui venait d’elle :

Car à cet âge, avec ces natures, l’effort

Souvent manque, au-dedans s’amollit le ressort ;

Le vrai motif cessant, on s’en crée un bizarre,

Et la source sans lit dans les cailloux s’égare.

Doudun, que maint caillou séduit, s’en est sauvé ;

Le soin pieux domine, et tout est relevé.
En plein faubourg, là-haut, au coin de la mansarde,

Dans deux chambres au nord, que l’étoile regarde ;

À cinq heures rentrant, ou, l’été, matinal ;

Un grand terrain en face et le triste canal

(Car, presque chaque jour allant au cimetière,

Il s’est logé plus près), voyez ! sa vie entière,

Son culte est devant vous : un unique fauteuil

Où dix ans s’est assis l’objet saint de son deuil,

Un portrait au-dessus ; puis quelque porcelaine

Où la morte buvait, qu’une fois la semaine

Il essuie en tremblant ; des Heures en velours

Où la morte priait, dont il use toujours !

Le maigre pot de fleurs, aussi la vieille chatte :

Piété sans dédain, la seule délicate !

Comme écho de sa vie, il se dit à mi-voix

Quelque air des jours anciens qui voudrait le hautbois,

Quelque sentimentale et bonne mélodie,

Paroles de Sedaine, autrefois applaudie

Des mères, que chantait la sienne au clavecin.

Comme Jean-Jacque aussi, dont il sait le Devin,

Il copie, et par là dégrève un peu sa dette,

Chaque heure d’un denier, Sois équité discrète

A taxé ce travail de ses soirs, mais si bas,

Que, s’il fallait offrir, on ne l’oserait pas.

Au-delà sa pudeur est sourde à rien entendre ;

Et quand l’ingrat travail a quelque page tendre,

Agréable, on dirait qu’en recevant son dû

Il se croit trop payé du charme inattendu.

– Hier ses chefs le marquaient pour avancer en place ;

Il se fait moins capable, empressé qu’on l’efface.
Ô vous qui vous portez, entre tous, gens de cœur ;

Qui l’êtes, non pas seuls, et qui, d’un air vainqueur,

Écraseriez Doudun et cette élite obscure,

Leur demandant l’audace et les piquant d’injure ;

Ne les méprisez pas, ces frères de vertu,

Qui vous laissent l’arène et le lot combattu !

Si dans l’ombre et la paix leur coeur timide habite,

Si le sillon pour eux est celui qu’on évite,

Que guerres et périls s’en viennent les saisir ;

Ils ont chef Catinat, le héros sans désir !
Et cette âme modique, à plaisir enfouie,

Ce fugitif qui craint tout éclair dans sa vie,

Qu’à l’un des jours d’essor, de soleil rayonnant,

Comme on en a chacun, il rencontre au tournant

Du prochain boulevard quelque ami de collège

Qui depuis a pris gloire et que le bruit assiège,

Sympathique talent resté sincère et bon,

Oh ! les voilà bien vite aux nuances du ton.

L’artiste est entendu tout bas du solitaire :

Quel facile unisson aux cordes de mystère !

Que d’échanges subtils au passage compris !

Et cette âme qui va diminuant son prix,

Comme elle est celle encor que devrait le génie

Vouloir pour juge en pleurs, pour cliente bénie !
Mais ce n’est pas aux doux et chastes seulement,

Aux intègres de cœur, que contre un flot dormant

Un malheur vient rouvrir les voiles desserrées

Et remorquer la barque au-delà des marées.

Un seul devoir tombant dans un malheur sans fond

Jette à l’âme en désastre un câble qui répond ;

Fait digue à son endroit aux vagues les plus hautes ;

Arrête sur un point les ruines des fautes ;

Et nous peut rattacher, en ces ans décisifs,

Demi-déracinés, aux rameaux encor vifs.
Ramon de Santa-Cruz, un homme de courage

Et d’ardeur, avait, jeune, épuisé maint otage,

Les flots des passions et ceux de l’Océan.

Commandant un vaisseau sous le dernier roi Jean

En Portugal, ensuite aux guérillas d’Espagne,

Le Brésil et les mers et la rude montagne

L’avaient vu tour à tour héroïque d’effort ;

Mais l’âme forte avait plus d’un vice du fort.

Pour l’avoir trop aidé, proscrit du roi son maître ;

À Bordeaux, marié, des torts communs peut-être,

Ses âpretés surtout et ses fougues de sang

Éloignèrent sa femme après un seul enfant.

À Paris, de projets en projets, et pour vivre,

Ayant changé son nom, il entreprit un livre,

Quelque Atlas Brésilien-Espagnol-et-naval ;

Alors je le connus ; mais l’affaire allant mal,

Il courut de ces mots qu’à la légère ou sème,

Et j’en avais conçu prévention moi-même.

Pourtant quelqu’un m’apprit ses abîmes secrets

Et l’ayant dû chez lui trouver le jour d’après,

Oh ! je fus bien touché !
– Tout d’abord à sa porte

Affiches, prospectus, avis de toute sorte,

Engagement poli d’entrer et de tourner :

Comme c’était au soir, il me fallut sonner.

Une dame fort vieille, et de démarche grande

Et lente, ouvrit, et dit sur ma simple demande

Son fils absent : c’était la mère de Ramon.

Mais quand j’eus expliqué mon objet et mon nom :

 » Attendez, attendez ; seulement il repose,

 » Car il sort tout le jour ; mais, à moins d’une cause,

 » J’évite d’avertir.  » Elle entra, je suivis,

Déjà touché du ton dont elle a dit mon fils.

Pendant qu’elle annonçait au-dedans ma venue,

Je parcourais de l’œil cette antichambre nue,

Et la pièce du fond, et son grillage en bois

Mis en hâte, et rien autre, et le gris des murs froids.

Au salon vaste et haut qu’un peu de luxe éclaire,

L’ombre est humide encore au mois caniculaire ;

La dame s’en plaignit doucement : j’en souffris,

Songeant à quels soleils burent leurs ans mûris.

Mais rien ne m’émut tant que lorsqu’une parole

Soulevant quelque point d’étiquette espagnole,

– D’étiquette de cour, Ramon respectueux

Se tourna vers sa mère, interrogeant des yeux.

Oh ! dans ce seul regard, muette déférence,

Que d’éveils à la fois, quel appel de souffrance

À celle qui savait ce pur détail royal

Pour l’avoir pratiqué dans un Escurial !

Et du trouble soudain où mon âme en fut mise,

Sans aller saluer la vieille dame assise,

Tout causant au hasard, du salon je sortis,

Et je m’en ressouvins et je m’en repentis,

Craignant de n’avoir pas assez marqué d’hommage ;

Car tout aux malheureux est signe et témoignage.

Et depuis lors, souvent, je me suis figuré

Quels étaient ces longs soirs entre l’homme ulcéré

De Rio, de Biscaye et des bandes armées,

Et des fureurs de cœur encor mal enfermées,

Proscrit qui veut son ciel, père qui veut son fils,

Entre elle et lui, navrés ensemble et radoucis.

Oh ! si toujours, malgré l’amertume et l’entrave,

Il maintint sur ce point cette piété grave,

Qu’il ait été béni ! Que son roc sans fléchir

Ait pu fondre au-dedans, et son front s’assagir !

Qu’il ait revu l’enfant que de lui l’on sépare,

Et Lisbonne, meilleure au moins que sa Navarre !

Un but auprès de soi, hors de soi, pour quelqu’un,

Un seul devoir constant ; hélas ! moins que Doudun,

Que Ramon et Marèze, Aubignié le poète

L’a compris, et son cœur aujourd’hui le regrette ;

Poète, car il l’est par le vœu du loisir,

Par l’infini du rêve et l’obstiné désir.

En son fertile Maine, aux larges flots de Loire,

Bocagère et facile il se montrait la gloire,

Se disant qu’aux chansons on l’aurait sur ses pas

Comme Annette des champs dont l’amour ne ment pas.

Tandis qu’après René planait l’astre d’Elvire,

Jean-Jacque et Bernardin composaient son délire,

Et tardif, ignorant ce monde aux rangs pressés,

Il s’égarait sans fin aux lieux déjà laissés.

Vainement les parents voulaient l’état solide :

Pour lui, c’était assez si, l’Émile pour guide,

Le havresac au dos, léger, pour de longs mois,

Il partait vers les monts et les lacs et les bois,

Pèlerin défilant ses grains de fantaisie,

Fantassin valeureux de libre poésie.

Aux rochers, aux vallons, combien il en semait !

Aux buissons, à midi, sous lesquels il dormait !

Combien alors surtout en surent les nuages !

Infidèles témoins, si l’on n’a d’autres gages ;

Car prenant le plus beau du projet exhalé,

Ils ne reviennent plus, et tout s’en est allé.

La fable des enfants parle encore aux poètes :

Rêveurs, rêveurs, semez aux chemins que vous faites

Autre chose en passant que ces miettes de pain :

Les oiseaux après vous mangeraient le chemin !

Du moins, si visitant, comme il fit, ces contrées,

Grandes, et du génie une fois éclairées,

Meillerie et Clarens, noms solennels et doux,

Bosquets qu’un enchanteur fit marcher devant nous,

– S’il gravit tour à tour à la cime éternelle,

Redescendit au lac, demanda la brunelle

 l’île de Saint-Pierre, et d’un cœur palpitant,

Aux Charmettes cueillit la pervenche en montant,

S’il revit l’œil en pleurs ce qu’avait vu le maître,

Que ne l’a-t-il donné quelquefois à connaître,

D’un vers rajeunissant, qui charme avec détour,

Et laisse aussi sa trace aux lieux de son amour ?

C’est qu’à moins du pur don unique, incomparable,

L’effort seul initie à la forme durable,

Secret du bien-parler que d’un Virgile apprend

Même un Dante, et qui fuit tout vaporeux errant.

Aubignié, sans dédain, effleura le mystère

Et ne l’atteignit pas. Que d’essais il dut taire,

Au hasard amassés ! Et les ans s’écoulaient ;

Les plaintes des parents, plus hautes, s’y mêlaient ;

Les dégoûts, les fiertés, une âme déjà lasse,

L’éloignaient chaque jour des sentiers où l’on passe ;

Il n’en suivit jamais. S’il tente quelque abord,

Tout lui devient refus, et son rêve est plus fort,

Puis, plus on tarde, et plus est pénible l’entrée :

La jeunesse débute, et sa rougeur agrée ;

Elle ose, on lui pardonne, on l’aide à revenir :

Mais, quand la ride est faite, il faut mieux se tenir.

La main se tend moins vite à la main déjà rude.

Bref, d’essais en ennuis, d’ennuis en vague étude,

Des parents rejeté, qui, d’abord complaisants,

Bientôt durs, à la fin se sont faits méprisants,

Aubignié, ce cœur noble et d’un passé sans tache,

Usé d’un lent malheur qu’aucun devoir n’attache,

Ne sait plus d’autre asile à ses cuisants affronts,

À ses gênes hélas ! que quand aux bûcherons

Des forêts d’Oberman, et les aidant lui-même,

Il va demander gîte, ajournant tout poème,

Ou toujours amusé du poème incertain

Qu’il y vit une fois flotter à son matin.

De Jean-Jacque il se dit la gloire commencée

Tard : rappel infidèle ! Âme à jamais lassée !
Vous dont j’ai là trahi le malheur, oh ! pardon !

Ami, vous qui n’avez rien que d’honnête et bon,

Et de grand en motif au but qui vous oppresse,

An fantôme, il est temps, cessez toute caresse.

Rejoignez, s’il se peut, à des efforts moins hauts,

Quelque prochain devoir qui tire fruit des maux,

Et d’où l’amour de tous redescende et vous gagne,

– Afin que revenant au soir par la campagne,

Sans faux éclair au front et sans leurre étranger,

Il vous soit doux de voir les blés qu’on va charger

Et chaque moissonneur sur sa gerbe complète ;

Et là haut, pour lointain à l’âme satisfaite,

Au sommet du coteau dont on suit le penchant,

Les arbres détachés dans le clair du couchant.

Quand De La Jeune Amante

Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée,

Accompagnant le corps, deux Amis d’autrefois,

Qui ne nous voyons plus qu’à de mornes convois,

À cet âge où déjà toute larme est séchée ;
Quand, l’office entendu, tous deux silencieux,

Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne,

Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine,

L’un devant l’autre assis, ne pas mêler nos yeux,
Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même

Une prompte rougeur colorer notre front,

Un reste de colère, un battement suprême

D’une amitié si grande, et dont tous parleront ;
Quand, par ce ciel funèbre et d’avare lumière,

Le pied sur cette fosse où l’on descend demain,

Nous pûmes jusqu’au bout, sans nous saisir la main,

Voir tomber de la pelle une terre dernière ;
Quand chacun, tout fini, s’en alla de son bord,

Oh ! dites ! du cercueil de cette jeune femme,

Ou du sentiment mort, abîmé dans notre âme,

Lequel était plus mort ?