Jalousie

Jeunes femmes, parfois, quand je vais me mêler

A vos jeux… si je sens mon âme se troubler,

Si soudain sur mon front une ride se creuse,

Si ma pensée empreint sa trace douloureuse

Sur mes traits, que l’on voit se couvrir de pâleur,

Ce n’est point jalousie, ô femmes ! c’est douleur !

Du bonheur passager de la nouvelle épouse,

De ses illusions je ne suis pas jalouse.

Quand elle apparaît, j’aime à l’entendre applaudir,

A voir sous l’oranger son front pur resplendir,

Sa parure éblouir la foule qui l’entoure,

J’aime à la croire heureuse alors qu’elle savoure

Cet encens que le monde aux femmes jette un jour,

Encens de vanité parfumé par l’amour !…

Mais ce qui me torture et fait fléchir mon âme,

C’est de voir auprès d’elle assise une autre femme,

Jeune de son bonheur dont elle prend sa part,

Fière de ses succès, l’adorant du regard,

Et la nommant tout haut sa fille, ô peine amère !

Je suis jalouse alors, car je n’ai plus de mère !

Le Fruit De La Pensée

Le fruit de la pensée est amer pour ma bouche,

Et la cendre en jaillit aussitôt que j’y touche ;

Et cependant ma lèvre, alors qu’elle le fuit,

Sent une ardente soif qui la brûle et l’altère,

Et je reviens encore demander à la terre

L’arbre de la science, et j’en cueille le fruit.

Fruits stériles et morts qui n’avez point de germe,

Œuvres vivant un jour, et que la tombe enferme,

Créations de l’homme où Dieu n’a point de part,

Rêves de vanité, de gloire et de folie,

Sources d’énervement où mon âme s’oublie,

La fortifierez-vous à l’heure du départ ?

Ainsi que le mineur sous la terre inféconde

S’épuise et cherche en vain de l’or ; ainsi le monde

Voit s’épuiser notre âme en efforts de géant ;

L’espérance l’entraîne au sentier qu’elle creuse ;

Elle marche toujours, ardente et courageuse.

Puis se sent défaillir en face du néant.

Du néant des grandeurs et des gloires humaines.

Des sciences, des arts, dont les vastes domaines

Ne lui verseront pas d’ondes pour s’étancher ;

Du néant qui, railleur, l’accable et l’humilie.

En jetant le dégoût comme une amère lie

Au fond de tous les biens que l’orgueil fait chercher.

Que ne puis-je, fuyant le monde qui m’entoure,

Ne plus boire à la coupe où ma lèvre savoure

L’enivrement de l’âme et l’oubli des douleurs ;

Et, portant le fardeau d’une immense tristesse,

Dire à l’humanité, comme la prophétesse.

Des secrets qu’ont ravis la prière et les pleurs.

Le Liseron

Aimez le Liseron, cette fleur qui s’attache

Au gazon de la tombe, à l’agreste rocher ;

Triste et modeste fleur qui dans l’ombre se cache

Et frissonne au toucher !

Aimez son teint si pâle et son parfum d’amande ;

Ce parfum, on le cherche, il ne vient pas à vous ;

Mais, à l’humble corolle alors qu’on le demande,

On le sent pur et doux,

Il ne pénètre pas les sens comme la rose,

Il ne jette pas l’âme en de molles langueurs,

Suave et virginal, de l’ivresse il repose,

Et rafraîchit les cœurs.

De l’amour idéal, chaste et touchant emblème,

Il vit et meurt caché sous le regard de Dieu,

S’abreuve de rosée et de soleil, de même

Que l’âme se nourrit de larmes et de feu.

Comme l’amour encore qui, pudique, se voile,

L’homme, sans le sentir, le foule sous ses pas,

Ou parfois à la tige il arrache l’étoile

Et ne l’aspire pas !

Plus d’un cœur fut ainsi brisé dans le silence,

Étouffant un amour, mystère de pudeur,

Désir inexprimé qui vers le ciel s’élance,

Comme du Liseron la balsamique odeur !

Le Malheur

Le malheur m’a jeté son souffle desséchant :

De mes doux sentiments la source s’est tarie,

Et mon âme incomprise avant l’heure flétrie,

En perdant tout espoir perd tout penser touchant,

Mes yeux n’ont plus de pleurs, ma voix n’a plus de chant,

Mon cœur désenchanté n’a plus de rêverie ;

Pour tout ce que j’aimais avec idolâtrie,

Il ne me reste plus d’amour ni de penchant.

Une aride douleur ronge et brûle mon âme,

Il n’est rien que j’envie et rien que je réclame,

Mon avenir est mort, le vide est dans mon coeur.

J’offre un corps sans pensée à l’œil qui me contemple ;

Tel sans divinité reste quelque vieux temple,

Telle après le banquet la coupe est sans liqueur.

Les Orphelins De Palerme

Le jour vient de tomber, jour brûlant de l’été

Qui laisse, en s’éteignant, un crépuscule rose

Dont la lueur descend en reflet argenté

Sur l’enfant chaste et nu, qui mollement repose.

Insoucieux, il dort ; pour lui le jour fut plein

De doux soins, qu’il a pris pour les soins d’une mère.

Il ne sait pas encore, pauvre enfant orphelin

Qu’il n’a plus qu’une sœur dont la vie est amère ;

Une sœur que la mort épargna comme lui,

Quand le fléau changeait Palerme en cimetière,

Ange sauvé par Dieu pour être son appui,

Seul être survivant à sa famille entière.

Vierge de dix-sept ans, elle a déjà souffert

De ces graves douleurs qui vieillissent la femme ;

A l’amour maternel son cœur pur s’est ouvert

Avant qu’un autre amour soit éclos dans son âme.

Jeune, sans joie au cœur, et belle sans orgueil,

A son frère au berceau, sa vie est enchaînée ;

Pieuse, elle a juré sur un double cercueil

De remplacer, pour lui, leur mère moissonnée.

Si, durant son repos, elle l’entend gémir,

Elle verse un lait pur dans sa bouche vermeille,

Murmure encore le chant qui vient de l’endormir

Et se penche vers lui jusqu’à ce qu’il sommeille.

Mais son œil s’est fermé; son petit bras pendant

Fait ployer le coussin de la chaise d’ébène,

Où, mieux qu’en son berceau la brise d’occident

Rafraîchira son corps de sa suave haleine.

La sœur reste à genoux près du frère qui dort ;

Avant de regagner sa couche virginale,

Sur leurs pauvres parents, endormis par la mort,

Elle prie, et vers Dieu sa prière s’exhale.

Alors la Foi répand sa céleste douceur

Sur les pensers de deuil que son âme renferme ;

Et la mère de Dieu sourit comme une sœur

A cette vierge-mère, orpheline à Palerme.

Paris

Quand je vais triste et seule, et que, dans le ciel gris,

Je suis quelque nuage errant sur les toitures,

Et, comme ces draps noirs qu’on met aux sépultures,

Couvrant des boulevards les arbres rabougris ;

Lorsqu’au bourdonnement de ce chaos qui passe,

De ce peuple encombrant l’horizon et l’espace ;

De ces milliers de bruits dans l’air se confondant

Comme un cri de blasphème immense et discordant,

Je marche, et que ma vue est tristement frappée

Par cette Babylone à la vie occupée,

A la vie où la chair est tout et l’esprit rien,

Où le mal triomphant aux pieds foule le bien,

Où la plèbe se rue au plaisir qui l’appelle,

Où jouir est le mot que toute langue épelle,

Où les hommes parqués comme de vils troupeaux,

Vont dévorant leurs jours sans bonheur ni repos,

Quand toutes ces maisons où la lumière monte

Se pavanent le soir pour le crime ou la honte,

Et que la poésie en sa virginité

En voit sortir fardé, par l’art ou la beauté,

Le vice… saltimbanque immonde qui s’étale

Et vend tout pour de l’or dans cette capitale ;

Alors, ce faux Paris, ce Paris idéal,

Que je rêvais si grand sous mon beau ciel natal,

Se dissout à mes yeux comme un trompeur mirage ;

Et le Paris réel accable mon courage.

Craintive, je voudrais, m’enfuyant au désert,

Sortir de cet abîme où j’ai longtemps souffert ;

Je voudrais, nivelant tous ces amas de pierres,

Sur la mer, sur le ciel, reporter mes paupières,

Loin de ces lieux impurs, qu’on dit civilisés,

Sentir le souffle frais de nos vents alizés

Glisser dans mes cheveux, dilater ma poitrine,

M’empreindre des parfums de la vague marine…

Je voudrais m’élancer ainsi qu’un jeune faon,

Libre, sur les rochers où je bondis enfant.

Puis, lorsque sous mon toit rêvant ainsi je rentre,

Et que, près du foyer mon âme se concentre,

Je pleure en me disant que je ne pourrais plus

Séparer mon cœur pur de ces cœurs dissolus ;

Que l’art, la poésie, et les splendeurs que j’aime,

Se retrouvent au fond de cette fange même,

Qu’il faut, pour en tirer quelques parcelles d’or,

Dans cet abîme impur longtemps plonger encore ;

Que tout génie humain acceptant ce mélange,

A, sur ce sol ardent, brûlé ses ailes d’ange,

Et que, pour satisfaire un rêve de l’orgueil,

Je dois fendre la mer sans regarder recueil.

Et pourtant je le sens, ce cœur qui s’interroge

Repousserait l’encens et l’éclat de l’éloge,

S’il pouvait retrouver cet amour maternel,

Amour qui vient des cieux, amour seul éternel,

Amour que j’ai perdu, qui me manque à toute heure,

Qui prendrait la moitié des tourments dont je pleure,

Amour actif et saint qui veillerait sur moi,

Quand au bord du volcan je marche avec effroi !

Oh ! que je fus coupable et que je suis punie !

Mon Dieu ! j’avais ma mère, et vous m’aviez bénie

De son amour profond, et je n’ai bien compris

Qu’après l’avoir perdu quel en était le prix.

Pour l’arracher une heure au marbre de la tombe,

Mon Dieu, que de mon front toute couronne tombe,

Que ces biens qu’appelait mon désir insensé

S’éloignent pour toujours, mon cœur en est lassé ;

Que ces rêves d’orgueil que la jeunesse couve

S’éteignent dans mon sein, mais que je la retrouve !

Oh ! que je sente encore se poser sur mon front

Ces baisers maternels qui le rafraîchiront !

Que je l’entende enfin, cette voix d’une amie,

Pour moi depuis trois ans étouffée, endormie !

Une heure, une heure encore que je puisse la voir,

Tendre vers moi ses bras prêts à me recevoir,

Et je m’y jetterai !… Puis, nous irons ensemble

Dans le champ qu’elle aimait et qu’ombrage le tremble,

Au bout de l’aqueduc, où la source à couvert

Dérobe ses flots purs sous le feuillage vert ;

Où l’aubépine en fleurs s’étend comme un blanc voile,

Où le trèfle naissant de boutons d’or s’étoile ;

Puis, nous irons cueillir aux branches des pommiers,

Les fruits que le soleil a mûris les premiers.

Nous irons secourir aux moissons, aux vendanges,

Les pauvres qui diront :  » Ces femmes sont des anges.  »

Et j’oublierai le monde, attachée à ses pas,

Le monde qui distrait du bonheur qu’on n’a pas.

Penserosa

Le marbre le plus pur créé par Michel-Ange

Est un jeune guerrier triste et beau comme un ange ;

L’artiste l’a sculpté languissamment assis

A l’angle du tombeau de l’un des Médicis ;

Il rêve, il est empreint d’une vague souffrance :

C’est le génie en deuil de la belle Florence

Qui revit immortel sous ce puissant ciseau,

Et que le peuple ému nomma Penseroso !

Ce marbre est devenu pour toute l’Italie

Le symbole sacré de la mélancolie :

Penseroso, c’est l’ange aux sublimes douleurs,

Qui sent fléchir son âme et qui retient ses pleurs ;

C’est le divin patron devant lequel s’arrête

L’artiste voyageur, le pèlerin poète ;

C’est l’idéal aimé de tout cœur qui souffrit.

Emblème dont Milton a deviné l’esprit.

Quand, poète sans nom, il quitta l’Angleterre,

Et passa dans Florence, ignoré, solitaire ;

Le soir il s’asseyait en face du tombeau,

Il souriait en frère à ce marbre si beau :

Son douloureux génie et son âme abattue

Semblaient se refléter dans la blanche statue ;

Les luttes de l’esprit qui le faisaient rêver,

Sur ce front Michel-Ange avait su les graver

Pour donner à son œuvre une empreinte aussi triste.

Autant que le poète avait souffert l’artiste ;

Et Milton, inspiré par ce marbre touchant,

Fit sur Penseroso son plus sublime chant.

Michel-Ange et Milton, la forme et la parole,

Ont de Penseroso consacré le symbole.

Un soir, vous me contiez cette histoire de l’art,

Et je vous écoutais de l’âme et du regard ;

Demeurant près de vous, dans la molle attitude

Où me berce la Muse aux jours de solitude,

Je rêvais… Sur ma main ma tête se posa ;

Vous me dites alors :  » Siete Penserosa !

De ce marbre inspiré l’image se reflète

Sur votre jeune front de femme et de poète ;

Vous avez son air triste et son regard penseur,

Et Michel-Ange en vous eût reconnu sa sœur !  »

Penserosa ! Ce nom, poétique baptême,

De mes chants douloureux est devenu l’emblème ;

Il les révélera, comme un accent plaintif

Parfois révèle une âme au monde inattentif.

Plus De Vers

Non, plus de vers, jamais ; ce monde où tout s’altère,

Ma muse, a fait pâlir ton front pudique et saint,

Ton aile s’est brisée en touchant à la terre :

Comme un oiseau blessé cache-toi dans mon sein.

Non, plus de vers, jamais, car les vers sont des larmes

Qui brûlent en tombant le cœur qui les forma,

Et les indifférents ne trouvent pas de charmes

A savoir de ce cœur qu’il souffrit, qu’il aima.

Vous qui venez sourire et pleurer dans mon livre,

Illusions d’un jour, beaux rêves que j’aimais,

A ce monde étranger en tremblant je vous livre,

Et je vous dis adieu ! Non, plus de vers, jamais !

Souviens-toi De Moi

Pars, puisque la gloire t’appelle !

Mais lorsque tu t’enivres d’elle,

Oh ! du moins, souviens-toi de moi !

Quand la louange autour de toi

Se répand douce à ton oreille,

Ah ! que mon image s’éveille

Dans ton cœur, souviens-toi de moi !

D’autres femmes te seront chères.

D’autres bras pourront t’enlacer,

Et tous les biens que tu préfères

Sur tes pas viendront se presser ;

Mais si celles que ton cœur aime

Sont heureuses auprès de toi,

En goûtant le bonheur suprême,

Oh ! toujours souviens-toi de moi !

La nuit, quand ta vue est charmée

Par ton étoile bien-aimée,

Alors, oh ! souviens-toi de moi.

Pense qu’elle brilla sur toi

Un soir où nous étions ensemble ;

Et quand sur ton front elle tremble,

Oh ! toujours souviens-toi de moi.

Lorsque dans l’été tu reposes

Tes yeux sur les mourantes roses

Que nous aimions tant autrefois,

Lorsque leur parfum t’environne,

Songe à cette heure où sous mes doigts

Je t’en formais une couronne

Puis les effeuillais avec toi ;

Et toujours souviens-toi de moi.

Puis, quand le vent du nord résonne,

Et que les feuilles de l’automne

Glissent éparses près de toi,

Alors, oh ! souviens-toi de moi.

Lorsque tu contemples dans l’âtre

La flamme ondoyante et bleuâtre,

Oh ! toujours souviens-toi de moi !

Si des chants de mélancolie

Tout à coup viennent te frapper,

Si tu sens ton âme amollie

Dans une larme s’échapper ;

Si ton souvenir te murmure

L’harmonie enivrante et pure

Que j’entendais auprès de toi,

Oh ! pleure, et souviens-toi de moi !

Une Matinée

Une heure douce est rare ; il nous la faut compter

Lorsque sur notre vie elle vient s’arrêter ;

Ce matin, près de vous, cette heure m’est venue

Le soleil se baignait dans une blanche nue,

Et du jardin claustral où nous étions assis

Ses rayons onduleux doraient les murs noircis ;

Les vieux arbres, trempés dans ce feu qui ruisselle,

A chaque feuille verte avaient une étincelle,

Et leur ombre jetait sur l’herbe et sur les fleurs

Les chatoyants reflets d’indicibles couleurs.

Les insectes jouaient dans la lumière molle,

De la mauve sauvage épuisaient la corolle,

Puis se réunissant en léger tourbillon,

Poursuivaient dans l’éther un mobile rayon.

Un air frais tempérait ce jour chaud de l’automne,

Et courbait sur nos fronts le feuillage en couronne ;

De la terre un parfum vivifiant et doux

En montant vers les cieux se répandait sur nous :

Nous rêvions tous les deux; notre âme recueillie

S’enivrait de silence et de mélancolie.

Pour tout bruit, dans ces murs, parvenaient tour à tour

Des voix fraîches d’enfants qui jouaient à l’en tour,

Ou les sons de l’airain qui de l’église proche

Comme une voix de Dieu faisaient vibrer la cloche.

Mon cœur a tressailli sous ce glas d’un mourant,

Et je vous ai parlé de ma mère en pleurant ;

Ma mère, providence à mon âme ravie,

Mais qui du haut du ciel veille encore sur ma vie.

Dans votre âme un écho se réveillait alors,

Car votre mère aussi repose au champ des morts ;

Votre pieuse main a fermé sa paupière,

Puis vous avez scellé son cercueil sous la pierre,

Et vous avez senti tous les déchirements

Qui torturent le cœur en de pareils moments.

Ces tristes souvenirs ont sur votre parole

Répandu tout à coup l’onction qui console,

Et lorsque de mes yeux une larme a jailli,

A cet appel du cœur vous n’avez point failli.

Vous avez pris ma main, et, d’une voix émue :

 » Oh ! ne maudissons pas un malheur qui remue,

Qui déchire notre âme et la retrempe aussi !

Ah ! ne nous plaignons pas d’avoir souffert ainsi !

M’avez-vous dit… la vie est pour nous seuls complète ;

Tout vibre dans un cœur d’artiste et de poète ;

Foyer de sentiments que nous savons garder,

La joie et le malheur viennent nous féconder ;

Nos jours d’enivrement ou d’angoisse poignante

Valent mieux qu’une vie insensible et stagnante ;

Oh ! n’enviez jamais ceux qui ne sentent rien !

Auprès de leur repos la douleur est un bien ;

Faites rentrer l’orgueil dans votre âme abattue ;

Le malheur rend plus fort, mais l’abattement tue ;

Par une illusion dissipez la torpeur ;

Assignez-vous un but, grand, idéal, trompeur,

Qu’importe ! être trompé vaut mieux que ne pas croire ;

Croyez en vous, croyez à l’amour, à la gloire ;

La foi rend plus heureux que l’incrédulité,

Et toute illusion peut-être est vérité !

Il est des sentiments qui repoussent le doute,

Des voix qu’à son insu l’esprit athée écoute ;

Lu espoir qui renaît alors qu’il est déçu,

C’est de trouver un cœur pour notre cœur conçu,

Qui traîne dans la vie une chaîne semblable

A celle dont le poids nous ronge et nous accable,

Et qui sent tout à coup son fardeau s’alléger

En devinant qu’un autre a su le partager !  »

En nous parlant ainsi l’heure s’est écoulée,

Pure comme la nue aux Ilots du ciel mêlée ;

Dans les épanchements d’un intime entretien

J’ai compris votre cœur, vous avez vu le mien,

Sans qu’un coupable mot, un mot dont l’âme pleure,

Ait altéré pour moi le charme de cette heure.

Oh ! je n’oublierai pas ce jour plein de douceur

Où vous m’avez parlé comme un frère à sa sœur !