Prières Du Soir

Lorsque tout bruit était muet dans la maison,

Et que mes sœurs dormaient dans les poses lassées

Aux fauteuils anciens d’aïeules trépassées,

Et que rien ne troublait le tacite frisson,
Ma mère descendait à pas doux de sa chambre ;

Et, s’asseyant devant le clavier noir et blanc,

Ses doigts faisaient surgir de l’ivoire tremblant

La musique mêlée aux lunes de septembre.
Moi, j’écoutais, cœur dans la peine et les regrets,

Laissant errer mes yeux vagues sur le Bruxelles,

Ou, dispersent mon rêve en noires étincelles,

Les levant pour scruter l’énigme des portraits.
Et cependant que tout allait en somnolence

Et que montaient le sons mélancoliquement,

Au milieu du tic-tac du vieux Saxe allemand,

Seuls bruits intermittents qui coupaient le silence,
La nuit s’appropriait peu à peu les rideaux

Avec des frissons noirs à toutes les croisées,

Par ces soirs, et malgré les bûches embrassées.

Comme nous nous sentions soudain du froid au dos !
L’horloge chuchotant minuit au deuil des lampes,

Mes sœurs se réveillaient pour regagner leur lit,

Yeux mi-clos, chevelure éparse, front pâli,

Sous l’assoupissement qui leur frôlait les tempes ;
Mais au salon empli de lunaires reflets,

Avant de remonter pour le clame nocturne,

C’était comme une attente inerte et taciturne,

Pris brusque, un cliquetis d’argent de chapelets
Et pendant que de Litz les sonates étranges

Lentement achevaient de s’endormir en nous,

La famille faisait la prière à genoux

Sous le lointain écho du clavecin des anges.

Rêve D’une Nuit D’hôpital

Cécile était en blanc, comme aux tableaux illustres

Où la Sainte se voit, un nimbe autour du chef.

Ils étaient au fauteuil Dieu, Marie et Joseph;

Et j’entendis cela debout près des balustres.
Soudain au flamboiement mystique des grands lustres,

Éclata l’harmonie étrange au rythme bref,

Que la harpe brodait de ses sons en relief

Musiques de la terre, ah ! taisez vos voix rustres !
Je ne veux plus pécher, je ne veux plus jouir,

Car la sainte m’a dit que pour encor l’ouïr,

Il me fallait vaquer à mon salut sur terre.
Et je veux retourner au prochain récital

Qu’elle me doit donner au pays planétaire,

Quand les anges m’auront sorti de l’hôpital.

Sainte Cécile

La belle sainte au fond des cieux
Mène l’orchestre archangélique,
Dans la lointaine basilique
Dont la splendeur hante mes yeux.

Depuis que la Vierge biblique
Lui légua ce poste pieux,
La belle Sainte au fond des cieux
Mène l’orchestre archangélique.

Loin du monde diabolique
Puisséje, un soir mystérieux,
Ouïr dans les divins milieux
Ton clavecin mélancolique,

Ma belle Sainte, au fond des cieux.

Les Carmélites

Parmi l’ombre du cloître elles vont solennelles,

Et leurs pas font courir un frisson sur les dalles,

Cependant que du bruit funèbre des sandales

Monte un peu la rumeur chaste qui chante en elles.
Au séraphique éclat des austères prunelles

Répondent les flambeaux en des gammes modales;

Parmi le froid du cloître elles vont solennelles,

Et leurs pas font des chants de velours sur les dalles.
Une des leurs retourne aux landes éternelles

Trouver enfin l’oubli du monde et des scandales

Vers sa couche de mort, au fond de leurs dédales

C’est pourquoi, cette nuit, les nonnes fraternelles

Dans leur cloître longtemps ont marché solennelles.

Les Déicides

Ils étaient là, les Juifs, les tueurs de prophètes,

Quand le sanglant Messie expirait sur la croix;

Ils étaient là, railleurs et bourreaux à la fois;

Et Sion à son crime entremêlait des fêtes.
Or, voici que soudain, sous le vent des tempêtes,

Se déchira le voile arraché des parois.

Les Maudits prirent fuite: on eût dit que le poids

De leur forfait divin s’écoulait sur leurs têtes.
Depuis, de par la terre, en hordes de damnés,

Comme des chiens errants, ils s’en vont, condamnés

Au remords éternel de leur race flétrie.
Trouvant partout, le long de leur âpre chemin,

Le mépris pour pitié, les ghettos pour patrie,

Pour aumône l’affront lorsqu’ils tendront la main.
D’autres sont là, pareils à ces immondes hordes,

Ecrasant le Sauveur sous des monts de défis,

Alors qu’Il tend vers eux, du haut des crucifix,

Ses yeux grands bras de bronze en sublimes exordes.
Écumant du venin des haineuses discordes

Et crachant un blasphème au Pain que tu leur fis,

Ils passent. Or, ceux-là, mon Dieu, qu’on dit tes fils,

Te hachent à grands coups de symboliques cordes.
Aussi, de par l’horreur des infinis exils,

Lamentables troupeaux, ces sacrilèges vils

S’en iront, fous de honte, aux nuits blasphématoires,
Alors que sur leur front, mystérieux croissant,

Luira, comme un blason de leurs tortures noires,

Le stigmate éternel de quelque hostie en sang.