Prière De L’auteur

Prisonnier de guerre et condamné à mort.

Lors que ma douleur secrète,
D’un cachot aveugle jette
Maint soupir empoisonné,
Tu m’entends bien sans parole.
Ma plainte muette vole
Dans ton sein déboutonné.

Je veux que mon âme suive,
Ou soit libre, ou soit captive,
Tes plaisirs : rien ne me chaut ;
Tout plaît, pourvu qu’il te plaise.
Ô Dieu ! pour me donner l’aise,
Donne-moi ce qu’il me faut.

Ma chair qui tient ma pensée,
Sous ses clefs est abaissée,
Sous la clef d’un geôlier :
Dont soit en quelque manière
Cette prison prisonnière,
Moins rude à son prisonnier.

Que si mon âme captive
Est moins allègre et moins vive,
Lors que ses membres germains
L’enveloppent de mes peines,
De mes pieds ôte mes chaînes,
Et les menottes des mains.

Mais si mon âme, au contraire,
Fait mieux ce qu’elle veut faire
Quand son ennemi pervers
Pourrit au fond de ses grottes,
Charge mes mains de menottes,
Et mes deux jambes de fers.

Si le temps de ma milice,
Si les ans de mon service
Sont prolongez, c’est tant mieux :
Cette guerre ne m’envie,
Douce me sera la vie,
Et le trépas ennuyeux.

Mais, Ô mon Dieu, si tu trouves
Qu’il est temps qu’on me relève,
Je suis tout prêt de courir,
De tout quitter pour te suivre.
Le mourir me sera vivre,
Vivre me sera mourir.

Larmes

À Suzanne de Lezay, la femme de l’auteur.

J’ai couvert mes plaintes funèbres
Sous le voile noir des ténèbres,
La nuit a gardé mes ennuis,
Le jour mes allégresses feintes ;
Cacher ni feindre je ne puis,
Pour ce que les plus longues nuits
Sont trop courtes à mes complaintes.

Le feu dans le cœur d’une souche
A la fin lui forme une bouche,
Et lui ouvre comme des yeux,
Par où l’on voit et peut entendre
Le brasier épris en son creux :
Mais lors qu’on voit à clair ses feux,
C’est lors qu’elle est demi en cendre.

Au printemps, on coupe la branche.
L’hiver sans danger on la tranche :
Mais quand un acier sans pitié
Tire le sang, qui est la sève,
Lors pleurant sa morte moitié
Meurt en été, de l’amitié,
La branche de la branche veuve.

Que l’aether soupire à ma vue,
Tire mes vapeurs en la nue ;
Le tison fumant de mon cœur
Un pareil feu dans le ciel mette,
Qui de jour cache son ardeur,
La nuit, d’effroyable splendeur,
Flambait au ciel un grand cornette.

Plaindrai-je ma moitié ravie,
De quelques moitiés de ma vie ?
Non, la vie entière n’est pas
Trop, pour en ces douleurs s’éteindre,
Soupirer en passant le pas
Par les trois fumeaux du trépas,
C’est plaindre comme il faut se plaindre.

Plus mes yeux asséchez ne pleurent ;
Taris sans humeur, ils se meurent :
L’âme la pleure, et non pas l’œil.
Je prendrai le drap mortuaire
Dans l’obscurité du cercueil,
Les noires ombres pour mon deuil,
Et pour crêpe noir le suaire.

L’hiver Du Sieur D’aubigné

Mes volages humeurs, plus stériles que belles,
S’en vont, et je leur dis :  » Vous sentez, hirondelles,
S’éloigner la chaleur et le froid arriver.
Allez nicher ailleurs pour ne fâcher, impures,
Ma couche de babil et ma table d’ordures ;
Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver.  »

D’un seul point le soleil n’éloigne l’hémisphère ;
Il jette moins d’ardeur, mais autant de lumière.
Je change sans regrets lorsque je me repens
Des frivoles amours et de leur artifice.
J’aime l’hiver, qui vient purger mon coeur du vice,
Comme de peste l’air, la terre de serpents.

Mon chef blanchit dessous les neiges entassées
Le soleil qui me luit les échauffe, glacées,
Mais ne les peut dissoudre au plus court de ces mois.
Fondez, neiges, venez dessus mon coeur descendre,
Qu’encores il ne puisse allumer de ma cendre
Du brasier, comme il fit des flammes autrefois.

Mais quoi, serai-je éteint devant ma vie éteinte ?
Ne luira plus en moi la flamme vive et sainte,
Le zèle flamboyant de ta sainte maison ?
Je fais aux saints autels holocaustes des restes
De glace aux feux impurs, et de naphte aux célestes,
Clair et sacré flambeau, non funèbre tison.

Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines !
Le rossignol se tait, se taisent les sirènes ;
Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs
L’espérance n’est plus bien souvent tromperesse,
L’hiver jouit de tout : bienheureuse vieillesse,
La saison de l’usage et non plus des labeurs.

Mais la mort n’est pas loin ; cette mort est suivie
D’un vivre sans mourir, fin d’une fausse vie
Vie de notre vie et mort de notre mort.
Qui hait la sûreté pour aimer le naufrage ?
Qui a jamais été si friand du voyage
Que la longueur en soit plus douce que le port ?