À Des Cimetières

Séjour mélancolique, où les ombres dolentes

Se plaignent chaque nuit de leur adversité

Et murmurent toujours de la nécessité

Qui les contraint d’errer par les tombes relantes,
Ossements entassés, et vous, pierres parlantes

Qui conservez les noms à la postérité,

Représentant la vie et sa fragilité

Pour censurer l’orgueil des âmes insolentes,
Tombeaux, pâles témoins de la rigueur du sort,

Où je viens en secret entretenir la mort

D’une amour que je vois si mal récompensée,
Vous donnez de la crainte et de l’horreur à tous,

Mais le plus doux objet qui s’offre à ma pensée

Est beaucoup plus funeste et plus triste que vous.

Aux Conquérants Ambitieux

Vous que l’ambition dispose à des efforts

Que n’oserait tenter un courage vulgaire

Et qui vous conduiriez jusqu’au séjour des morts

Afin d’y rencontrer de quoi vous satisfaire.
Voulez-vous butiner de plus riches trésors

Que n’en ont tous les lieux que le soleil éclaire ?

Sans courir l’océan ni ravager ses bords,

Venez voir ma Princesse et tâchez de lui plaire.
Vous pourriez conquérir, s’il plaisait au Destin,

Les terres du Couchant, les climats du Matin,

Et l’lle dont la Rose est la Reine de l’onde.
Vous pourriez asservir l’État des fleurs de lis,

Vous pourriez imposer des lois à tout le monde,

Mais tout cela vaut moins qu’un baiser de Philis.

Consolation À Idalie Sur La Mort D’un Parent

Puisque votre Parent ne s’est peu dispensé

De servir de victime au Démon de la guerre :

C’est, ô belle Idalie, une erreur de penser

Que les plus beaux Lauriers soient exempts du tonnerre.
Si la Mort connaissait le prix de la valeur

Ou se laissait surprendre aux plus aimables charmes,

Sans doute que Daphnis garanti du malheur,

En conservant sa vie, eût épargné vos larmes.
Mais la Parque sujette à la Fatalité,

Ayant les yeux bandés et l’oreille fermée,

Ne sait pas discerner les traits de la Beauté,

Et n’entend point le bruit que fait la Renommée.
Alexandre n’est plus, lui dont Mars fut jaloux,

César est dans la tombe aussi bien qu’un infâme :

Et la noble Camille aimable comme vous,

Est au fond du cercueil ainsi qu’une autre femme.
Bien que vous méritiez des devoirs si constants,

Et que vous paraissiez si charmante et si sage,

On ne vous verra plus avant qu’il soit cent ans,

Si ce n’est dans mes vers qui vivront davantage.
Par un ordre éternel qu’on voit en l’univers

Les plus dignes objets sont frêles comme verre,

Et le Ciel embelli de tant d’Astres divers

Dérobe tous les jours des Astres à la Terre.
Sitôt que notre esprit raisonne tant soit peu

En l’Avril de nos ans, en l’âge le plus tendre,

Nous rencontrons l’Amour qui met nos coeurs en feu,

Puis nous trouvons la Mort qui met nos corps en cendre.
Le Temps qui, sans repos, va d’un pas si léger,

Emporte avecque lui toutes les belles choses :

C’est pour nous avertir de le bien ménager

Et faire des bouquets en la saison des roses.

Inquiétudes

D’où vient qu’un penser indiscret

M’entretient toujours en secret

D’un sujet qui m’est si contraire,

Et convaincu de trahison

Ne saurait jamais se distraire

De me présenter du poison ?
Quel doux et cruel mouvement

Veut rendre ainsi de mon tourment

Mes volontés mêmes complices ?

Et flattant de nouveaux désirs,

Sous l’apparence des délices,

Me déguise les déplaisirs ?
Après tant de regrets conçus

Et tant d’aiguillons aperçus

Sous le trompeur éclat des roses,

Suis-je bien assez malheureux

Pour permettre aux plus belles choses

De me rendre encore amoureux ?
Après tant de vives douleurs,

Après tant de sang et de pleurs

Que j’ai versés dessus ma flamme,

Aurais-je l’indiscrétion

De livrer encore mon âme

Au pouvoir de ma passion ?
Ô prudente et forte raison

Qui m’as tiré d’une prison

Où je répandais tant de larmes,

Je n’ai recours qu’à ta bonté,

Veuille encore prendre les armes

Pour défendre ma liberté.
J’aperçois déjà mon trépas

Couvert des innocents appas

Que Philis sait mettre en usage,

Philis ce chef d’oeuvre des cieux,

Qui n’a de douceur qu’au visage

Ni d’amour que dans ses beaux yeux.
Ô raison, céleste flambeau,

Achève un ouvrage si beau.

Mais quoi, tu perds cette victoire,

Et malgré tes sages propos,

L’objet qui règne en ma mémoire

Vient encore troubler mon repos.

Jalousie

Telle qu’était Diane, alors qu’imprudemment

L’infortuné chasseur la voyait toute nue,

Telle dedans un bain Clorinde s’est tenue,

N’ayant le corps vêtu que d’un moite élément.
Quelque dieu dans ces eaux caché secrètement

A vu tous les appas dont la belle est pourvue,

Mais s’il n’en avait eu seulement que la vue,

Je serais moins jaloux de son contentement.
Le traître, l’insolent, n’étant qu’une eau versée,

L’a baisée en tous lieux, l’a toujours embrassée ;

J’enrage de colère à m’en ressouvenir.
Cependant cet objet dont je suis idolâtre

Après tous ces excès n’a fait pour le punir

Que donner à son onde une couleur d’albâtre.

La Belle En Deuil

Que vous avez d’appas, belle Nuit animée !Que vous nous apportez de merveille et d’amour !Il faut bien confesser que vous êtes forméePour donner de l’envie et de la honte au jour.La flamme éclate moins à travers la fuméeQue ne font vos beaux yeux sous un si sombre atour,Et de tous les mortels, en ce sacré séjour,Comme un céleste objet vous êtes réclamée.Mais ce n’est point ainsi que ces divinitésQui n’ont plus ni de voeux, ni de solennitésEt dont l’autel glacé ne reçoit point de presse,Car vous voyant si belle, on pense à votre abordQue par quelque gageure où Vénus s’intéresse,L’Amour s’est déguisé sous l’habit de la Mort.

La Négligence Avantageuse

Je surpris l’autre jour la Nymphe que j’adore

Ayant sur une jupe un peignoir seulement,

Et la voyant ainsi, l’on eût dit proprement

Qu’il sortait de son lit une nouvelle Aurore.
Ses yeux que le sommeil abandonnait encore,

Ses cheveux autour d’elle errant confusément

Ne lièrent mon coeur que plus étroitement,

Ne firent qu’augmenter le feu qui me dévore.
Amour, si mon soleil brûle dès le matin,

Je ne puis espérer en mon cruel destin

De voir diminuer l’ardeur qui me tourmente.
Dieux ! quelle est la beauté qui cause ma langueur ?

Plus elle est négligée et plus elle est charmante,

Plus son poil est épars, plus il presse mon coeur.

Le Promenoir Des Deux Amants

Auprès de cette grotte sombre

Où l’on respire un air si doux

L’onde lutte avec les cailloux

Et la lumière avecque l’ombre.
Ces flots lassés de l’exercice

Qu’ils ont fait dessus ce gravier

Se reposent dans ce vivier

Où mourut autrefois Narcisse.
C’est un des miroirs où le faune

Vient voir si son teint cramoisi

Depuis’que l’Amour l’a saisi

Ne serait point devenu jaune.
L’ombre de cette fleur vermeille

Et celle de ces joncs pendants

Paraissent être là-dedans

Les songes de l’eau qui sommeille.
Les plus aimables influences

Qui rajeunissent l’univers,

Ont relevé ces tapis verts

De fleurs de toutes les nuances.
Dans ce bois ni dans ces montagnes

Jamais chasseur ne vint encor ;

Si quelqu’un y sonne du cor,

C’est Diane avec ses compagnes.
Ce vieux chêne a des marques saintes ;

Sans doute qui le couperait

Le sang chaud en découlerait

Et l’arbre pousserait des plaintes.
Ce rossignol mélancolique

Du souvenir de son malheur

Tâche de charmer sa douleur

Mettant son histoire en musique.
Il reprend sa note première

Pour chanter d’un art sans pareil

Sous ce rameau que le soleil

A doré d’un trait de lumière.
Sur ce frêne deux tourterelles

S’entretiennent de leurs tourments,

Et font les doux appointements

De leurs amoureuses querelles

Pour Une Excellente Beauté Qui Se Mirait

Amarille en se regardant

Pour se conseiller de sa grâce

Met aujourd’hui des feux dans cette glace

Et d’un cristal commun fait un miroir ardent.
Ainsi touché d’un soin pareil

Tous les matins l’astre du monde

Lorsqu’il se lève en se mirant dans l’onde

Pense tout étonné voir un autre soleil.
Ainsi l’ingrat chasseur dompté

Par les seuls traits de son image,

Penché sur l’eau, fit le premier hommage

De ses nouveaux désirs à sa propre beauté.
En ce lieu, deux hôtes des cieux

Se content un sacré mystère ;

Si revêtus des robes de Cythère

Ce ne sont deux Amours qui se font les doux yeux.
Ces doigts agençant ces cheveux,

Doux flots où ma raison se noie,

Ne touchent pas un seul filet de soie

Qui ne soit le sujet de plus de mille voeux.
Ô Dieux ! que de charmants appas,

Que d’oeillets, de lys et de roses,

Que de clartés et que d’aimables choses

Amarille détruit en s’écartant d’un pas !
Si par un magique savoir

On les retenait dans ce verre,

Le plus grand roi qui soit dessus la terre

Voudrait changer son sceptre avecque ce miroir.

Sur Un Tombeau

Celle dont la dépouille en ce marbre est enclose

Fut le digne sujet de mes saintes amours.

Las ! depuis qu’elle y dort, jamais je ne repose,

Et s’il faut en veillant que j’y songe toujours.
Ce fut une si rare et si parfaite chose

Qu’on ne peut la dépeindre avec l’humain discours ;

Elle passa pourtant de même qu’une rose,

Et sa beauté plus vive eut des termes plus courts.
La Mort qui par mes pleurs ne fut point divertie

Enleva de mes bras cette chère partie

D’un agréable tout qu’avait fait l’amitié.
Mais, ô divin esprit qui gouvernais mon âme,

La Parque n’a coupé notre fil qu’à moitié,

Car je meurs en ta cendre et tu vis dans ma flamme.