Tu Ne Peux Rien Pour Moi, Puisque Je T’aime

Tu ne peux rien pour moi, puisque je t’aime,

Un tel amour rend l’autre démuni.

Garde ta force et ta tendresse même,

Sache être pauvre auprès de l’infini.
Je vois souvent ta peine sérieuse

Et la bonté de tes beaux yeux pensants,

Mais que me fait ton cœur reconnaissant ?

La gratitude est plus mystérieuse !
Elle est en moi à cause que tu es,

Non point toi seul, mais divers, ample, étrange;

Reste indolent, oublieux, imparfait,

Je porte en moi le soleil qui te change

Tu Sais, Je N’étais Pas Modeste

Tu sais, je n’étais pas modeste,

Je n’ignorais pas les sommets

Où je vivais, puissante, agreste;

Rêveuse, universelle, — mais
J’ai soudain vu sur ton visage

Un clair et vivant paysage,

Où, morne, insensible, lassé,

Tu m’as défendu de passer

Tu Vis, Tu Parles, Tu Possèdes

Tu vis, tu parles, tu possèdes,

Rien qu’en étant ce que tu es,

Cet absolu que préparait

L’antique sort qui nous précède.
Mon désir ne t’est que prêté,

Mais dans ces moments où me crible

L’intérieure volupté,

Je te souhaite moins visible,

Je te regarde de côté,

Comme à ces spectacles horribles,

Où, tenté par la cruauté,

L’œil craintif devient une cible

Pour le couteau de la beauté

Un Jour Où Je Ne Pus Comprendre

Un jour où je ne pus comprendre

Ton esprit qui songeait au loin,

Je me sentis soudain moins tendre,

Et peut-être je t’aimais moins.
Je te voyais petit, l’espace

Me reconquérait peu à, peu,

Je regardais ces calmes cieux

Où jamais rien ne m’embarrasse.
Mais alors tu mis sur mon cœur

Ton beau visage sans réplique,

Et je respirai ton odeur

Inconsciente et tyrannique;
Sans plus d’alarme et de fierté,

J’absorbais avec gravité

Ton âme innocente et physique,

Plus ample pour moi que le ciel;
— Senteur suave, âpre, vermeille,

Tiède aveu confidentiel

D’un corps qui songe ou qui sommeille,

C’est toi la grâce nonpareille!
— Ainsi sourd le parfum du miel

De l’humble maison des abeilles

Un Soir Où Tu Ne Parlais Pas

Un soir où tu ne parlais pas,

Où tu me regardais à peine,

Mes yeux erraient à petits pas

Sur ton visage aux belles peines,
Et j’ai fait avec ton ennui

Un étrange et mystique pacte

Où tout me dessert et me nuit;

Et, depuis, mes rêves, mes actes,

A travers les jours et les nuits,

L’éloignement, l’atroce ennui,

S’en vont, résolus, invincibles,

Vers ton corps que j’ai pris pour cible

Un Triste Orgue De Barbarie

Un triste orgue de Barbarie

Enfonce dans l’air du matin,

Comme à coups de couteau qui crie,

Un vulgaire, un pointu refrain,
Et même cela, cela même,

Ce triste chant malade et maigre,

Dans la rue où souffle un vent aigre,

Me fait songer au bleu foyer

De ton regard droit et noyé,

Et m’indique combien je t’aime!

Vis Sans Efforts Et Sans Débats

Vis sans efforts et sans débats,

Garde tes torts, reste toi-même,

Qu’importent tes défauts? Je t’aime

Comme si tu n’existais pas,
Car l’émanation secrète

Qui fait ton monde autour de toi

Ne dépend pas de tes tempêtes,

De ton cœur vif, ton cœur étroit,
C’est un climat qui t’environne,

Intact et pur, et dans lequel

Tu t’emportes, sans que frissonne

Ton espace immatériel:

— L’anxieux frelon qui bourdonne

Ne peut pas altérer son ciel

Vivre, C’est Désirer Encor

Vivre, c’est désirer encor ;

Le courage, c’est l’espérance ;

Quand l’esprit se meurt de souffrance,

On sent parfois rêver le corps.
— La triste enfance, que harasse

L’énigme oppressante des jours,

A hâte d’appuyer sa face

Au dur visage de l’amour.

Le songeur poursuit dans l’espace

Que parfument les bleus étés

D’aériennes voluptés.

Le désir et l’anxiété

Cherchent un sort qui les délasse.
— Moi, j’attends que ta beauté passe

Quand Je T’ai Raconté L’histoire

Quand je t’ai raconté l’histoire

De mon amour grave, inquiet,

J’ai pensé que je t’effrayais,

J’ai cru que tu n’y pourrais croire.

Mais sans honte, sans peur, sans gloire,

Tu m’as dit que tu me croyais.
— Tu m’as dit ces mots nécessaires,

D’une voix sûre, et doucement;

Quel autre cadeau peux-tu faire

À ce cœur qui jamais ne nient

Que de constater simplement

Mon immense dépouillement ?

Tu Me Donnes Enfin La Paix

Tu me donnes enfin la paix

Par cet excès de toi; l’aisance

Se répand en moi; tu te tais

Et tu réponds à mon silence.

— Je n’ai plus à questionner,

Plus à perdre, plus à gagner,

Rien à savoir, rien à nier;

Je suis, dans l’ombre où je repose,

Insensible comme les choses .

Quand La Musique En Feu Déchaîne Ses Poèmes

Quand la musique en feu déchaîne ses poèmes,

Quand ce noble ouragan soulève jusqu’aux cieux

Les désirs empourprés des cœurs ambitieux,

Sachant ton humble vie, et sa faiblesse même,

Moi, toujours simplement et pauvrement je t’aime

Si Je N’aimais Que Toi En Toi

Si je n’aimais que toi en toi

Je guérirais de ton visage,

Je guérirais bien de ta voix

Qui m’émeut comme lorsqu’on voit,

Dans le nocturne paysage,

La lune énigmatique et sage,

Qui nous étonne chaque fois.
— Si c’était toi par qui je rêve,

Toi vraiment seul, toi seulement,

J’observerais tranquillement

Ce clair contour, cette âme brève

Qui te commence et qui t’achève.
Mais à cause de nos regards,

À cause de l’insaisissable,

À cause de tous les hasards,

Je suis parmi toi haute et stable

Comme le palmier dans les sables;
Nous sommes désormais égaux,

Tout nous joint, rien ne nous sépare,

Je te choisis si je compare;

— C’est toi le riche et moi l’avare,

C’est toi le chant et moi l’écho,

Et t’ayant comblé de moi-même,

Ô visage par qui je meurs,

Rêves, désirs, parfums, rumeurs,

Est-ce toi ou bien moi que j’aime?

Tu M’enchantes, Je Te Supporte

Tu m’enchantes, je te supporte;

Songe combien ce mot est doux!

J’abdique quand je deviens nous,

J’accepte d’être cette morte;
Ton charme, moins doux que tes torts,

A dispersé ma solitude;

C’est te préférer à mon sort,

À ma vie, à son amplitude,

Que de constater sans remords.

Ce suave et secret accord

Par qui tout l’univers s’élude