Le Cor

I
J’aime le son du Cor, le soir, au fond des bois,

Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois,

Ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille,

Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l’ombre à minuit demeuré,

J’ai souri de l’entendre, et plus souvent pleuré !

Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques

Qui précédaient la mort des Paladins antiques.
Ô montagne d’azur ! ô pays adoré !

Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,

Cascades qui tombez des neiges entraînées,

Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,

Dont le front est de glace et le pied de gazons !

C’est là qu’il faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre

Les airs lointains d’un Cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l’air est sans bruit,

De cette voix d’airain fait retentir la nuit ;

À ses chants cadencés autour de lui se mêle

L’harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher,

Se suspend immobile au sommet du rocher,

Et la cascade unit, dans une chute immense,

Son éternelle plainte au chant de la romance.
Âmes des Chevaliers, revenez-vous encor ?

Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?

Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée

L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée !
II
Tous les preux étaient morts, mais aucun n’avait fui.

Il reste seul debout, Olivier près de lui,

L’Afrique sur les monts l’entoure et tremble encore.

 » Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;
Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents.  »

Il rugit comme un tigre, et dit :  » Si je me rends,

Africain, ce sera lorsque les Pyrénées

Sur l’onde avec leurs corps rouleront entraînées.
— Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà.  »

Et du plus haut des monts un grand rocher roula.

Il bondit, il roula jusqu’au fond de l’abîme,

Et de ses pins, dans l’onde, il vint briser la cime.
 » Merci, cria Roland ; tu m’as fait un chemin.  »

Et jusqu’au pied des monts le roulant d’une main,

Sur le roc affermi comme un géant s’élance,

Et, prête à fuir, l’armée à ce seul pas balance.
III
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux

Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.

À l’horizon déjà, par leurs eaux signalées,

De Luz et d’Argelès se montraient les vallées.
L’armée applaudissait. Le luth du troubadour

S’accordait pour chanter les saules de l’Adour ;

Le vin français coulait dans la coupe étrangère ;

Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi.

Assis nonchalamment sur un noir palefroi

Qui marchait revêtu de housses violettes,

Turpin disait, tenant les saintes amulettes :
 » Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ;

Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu.

Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes

Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor.  »

Ici l’on entendit le son lointain du Cor. —

L’Empereur étonné, se jetant en arrière,

Suspend du destrier la marche aventurière.
 » Entendez-vous ! dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs

Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,

Répondit l’archevêque, ou la voix étouffée

Du nain vert Obéron qui parle avec sa Fée.  »
Et l’Empereur poursuit ; mais son front soucieux

Est plus sombre et plus noir que l’orage des cieux.

Il craint la trahison, et, tandis qu’il y songe,

Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.
 » Malheur ! c’est mon neveu ! malheur ! car si Roland

Appelle à son secours, ce doit être en mourant.

Arrière, chevaliers, repassons la montagne !

Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l’Espagne !  »
IV
Sur le plus haut des monts s’arrêtent les chevaux ;

L’écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux

Des feux mourants du jour à peine se colore.

À l’horizon lointain fuit l’étendard du More.
 » Turpin, n’as-tu rien vu dans le fond du torrent ?

— J’y vois deux chevaliers : l’un mort, l’autre expirant.

Tous deux sont écrasés sous une roche noire ;

Le plus fort, dans sa main, élève un Cor d’ivoire,

Son âme en s’exhalant nous appela deux fois.  »
Dieu ! que le son du Cor est triste au fond des bois !
Écrit à Pau, en 1825.

Le Déluge

Serait-il dit que vous fassiez mourir

le Juste avec le méchant ?

Genèse.
La Terre était riante et dans sa fleur première ;

Le jour avait encor cette même lumière

Qui du Ciel embelli couronna les hauteurs

Quand Dieu la fit tomber de ses doigts créateurs.

Rien n’avait dans sa forme altéré la nature,

Et des monts réguliers l’immense architecture

S’élevait jusqu’aux Cieux par ses degrés égaux,

Sans que rien de leur chaîne eût brisé les anneaux.

La forêt, plus féconde, ombrageait, sous ses dômes,

Des plaines et des fleurs les gracieux royaumes

Et des fleuves aux mers le cours était réglé

Dans un ordre parfait qui n’était pas troublé.

Jamais un voyageur n’aurait, sous le feuillage,

Rencontré, loin des flots, l’émail du coquillage,

Et la perle habitait son palais de cristal :

Chaque trésor restait dans l’élément natal,

Sans enfreindre jamais la céleste défense ;

Et la beauté du monde attestait son enfance ;

Tout suivait sa loi douce et son premier penchant,

Tout était pur encor. Mais l’homme était méchant.
Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres,

Avaient vu jusqu’au fond des sciences obscures ;

Les mortels savaient tout, et tout les affligeait ;

Le prince était sans joie ainsi que le sujet ;

Trente religions avaient eu leurs prophètes,

Leurs martyrs, leurs combats, leurs gloires, leurs défaites,

Leur temps d’indifférence et leur siècle d’oubli ;

Chaque peuple, à son tour dans l’ombre enseveli,

Chantait languissamment ses grandeurs effacées :

La mort régnait déjà dans les âmes glacées.

Même plus haut que l’homme atteignaient ses malheurs :

D’autres êtres cherchaient ses plaisirs et ses pleurs.

Souvent, fruit inconnu d’un orgueilleux mélange,

Au sein d’une mortelle on vit le fils d’un Ange.

Le crime universel s’élevait jusqu’aux cieux.

Dieu s’attrista lui-même et détourna les yeux.
Et cependant, un jour, au sommet solitaire

Du mont sacré d’Arar, le plus haut de la Terre,

Apparut une vierge et près d’elle un pasteur :

Tous deux nés dans les champs, loin d’un peuple imposteur,

Leur langage était doux, leurs mains étaient unies

Comme au jour fortuné des unions bénies ;

Ils semblaient, en passant sur ces monts inconnus,

Retourner vers le Ciel dont ils étaient venus ;

Et, sans l’air de douleur, signe que Dieu nous laisse,

Rien n’eût de leur nature indiqué la faiblesse,

Tant les traits primitifs et leur simple beauté

Avaient sur leur visage empreint de majesté.
Quand du mont orageux ils touchèrent la cime,

La campagne à leurs pieds s’ouvrit comme un abîme.

C’était l’heure où la nuit laisse le Ciel au jour :

Les constellations palissaient tour à tour ;

Et, jetant à la Terre un regard triste encore,

Couraient vers l’Orient se perdre dans l’aurore,

Comme si pour toujours elles quittaient les yeux

Qui lisaient leur destin sur elles dans les Cieux.

Le Soleil, dévoilant sa figure agrandie,

S’éleva sur les bois comme un vaste incendie,

Et la Terre aussitôt, s’agitant longuement,

Salua son retour par un gémissement.

Réunis sur les monts, d’immobiles nuages

Semblaient y préparer l’arsenal des orages ;

Et sur leurs fronts noircis qui partageaient les Cieux

Luisait incessamment l’éclair silencieux.

Tous les oiseaux, poussés par quelque instinct funeste,

S’unissaient dans leur vol en un cercle céleste ;

Comme des exilés qui se plaignent entre eux,

Ils poussaient dans les airs de longs cris douloureux.
La Terre cependant montrait ses lignes sombres

Au jour pâle et sanglant qui faisait fuir les ombres ;

Mais, si l’homme y passait, on ne pouvait le voir :

Chaque cité semblait comme un point vague et noir,

Tant le mont s’élevait à des hauteurs immenses !

Et des fleuves lointains les faibles apparences

Ressemblaient au dessin par le vent effacé

Que le doigt d’un enfant sur le sable a tracé.
Ce fut là que deux voix, dans le désert perdues,

Dans les hauteurs de l’air avec peine entendues,

Osèrent un moment prononcer tour à tour

Ce dernier entretien d’innocence et d’amour :
—  » Comme la Terre est belle en sa rondeur immense !

La vois-tu qui s’étend jusqu’où le ciel commence ?

La vois-tu s’embellir de toutes ses couleurs ?

Respire un jour encor le parfum de ses fleurs,

Que le vent matinal apporte à nos montagnes.

On dirait aujourd’hui que les vastes campagnes

Elèvent leur encens, étalent leur beauté,

Pour toucher, s’il se peut, le seigneur irrité.

Mais les vapeurs du ciel, comme de noirs fantômes,

Amènent tous ces bruits, ces lugubres symptômes

Qui devaient, sans manquer au moment attendu,

Annoncer l’agonie à l’univers perdu.

Viens, tandis que l’horreur partout nous environne,

Et qu’une vaste nuit lentement nous couronne,

Viens, ô ma bien-aimée ! Et, fermant tes beaux yeux,

Qu’épouvante l’aspect du désordre des cieux,

Sur mon sein, sous mes bras repose encor ta tête,

Comme l’oiseau qui dort au sein de la tempête ;

Je te dirai l’instant où le ciel sourira,

Et durant le péril ma voix te parlera.  »
La vierge sur son cœur pencha sa tête blonde ;

Un bruit régnait au loin, pareil au bruit de l’onde :

Mais tout était paisible et tout dormait dans l’air ;

Rien ne semblait vivant, rien, excepté l’éclair.

Le pasteur poursuivit d’une voix solennelle :

 » Adieu, monde sans borne, ô terre maternelle !

Formes de l’horizon, ombrages des forêts,

Antres de la montagne, embaumés et secrets ;

Gazons verts, belles fleurs de l’oasis chérie,

Arbres, rochers connus, aspects de la patrie !

Adieu ! Tout va finir, tout doit être effacé,

Le temps qu’a reçu l’homme est aujourd’hui passé,

Demain rien ne sera. Ce n’est point par l’épée,

Postérité d’Adam, que tu seras frappée,

Ni par les maux du corps ou les chagrins du cœur ;

Non, c’est un élément qui sera ton vainqueur.

La terre va mourir sous des eaux éternelles,

Et l’ange en la cherchant fatiguera ses ailes.

Toujours succédera, dans l’univers sans bruits,

Au silence des jours le silence des nuits.

L’inutile soleil, si le matin l’amène,

N’entendra plus la voix et la parole humaine ;

Et quand sur un flot mort sa flamme aura relui,

Le stérile rayon remontera vers lui.

Oh ! pourquoi de mes yeux a-t-on levé les voiles ?

Comment ai-je connu le secret des étoiles ?

Science du désert, annales des pasteurs !

Cette nuit, parcourant vos divines hauteurs

Dont l’Egypte et Dieu seul connaissent le mystère,

Je cherchais dans le ciel l’avenir de la terre ;

Ma houlette savante, orgueil de nos bergers,

Traçait l’ordre éternel sur les sables légers,

Comparant, pour fixer l’heure où l’étoile passe,

Les cailloux de la plaine aux lueurs de l’espace.
Mais un ange a paru dans la nuit sans sommeil ;

Il avait de son front quitté l’éclat vermeil,

Il pleurait, et disait dans sa douleur amère :

 » Que n’ai-je pu mourir lorsque mourut ta mère !

J’ai failli, je l’aimais, Dieu punit cet amour,

Elle fut enlevée en te laissant au jour.

Le nom d’Emmanuel que la terre te donne,

C’est mon nom. J’ai prié pour que Dieu te pardonne ;

Va seul au mont Arar, prends ses rocs pour autels,

Prie, et seul, sans songer au destin des mortels,

Tiens toujours tes regards plus hauts que sur la terre ;

La mort de l’innocence est pour l’homme un mystère ;

Ne t’en étonne pas, n’y porte pas tes yeux ;

La pitié du mortel n’est point celle des cieux.

Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine ;

Qui créa sans amour fera périr sans haine.

Sois seul, si Dieu m’entend, je viens.  » Il m’a quitté ;

Avec combien de pleurs, hélas ! l’ai-je écouté !

J’ai monté sur l’Arar, mais avec une femme.  »
Sara lui dit :  » Ton âme est semblable à mon âme,

Car un mortel m’a dit :  » Venez sur Gelboë,

Je me nomme Japhet, et mon père est Noë.

Devenez mon épouse, et vous serez sa fille ;

Tout va périr demain, si ce n’est ma famille.  »

Et moi je l’ai quitté sans avoir répondu,

De peur qu’Emmanuel n’eût longtemps attendu.  »

Puis tous deux embrassés, ils se dirent ensemble :

 » Ah ! louons l’éternel, il punit, mais rassemble !  »

Le tonnerre grondait ; et tous deux à genoux

S’écrièrent alors :  » O Seigneur, jugez-nous !  »
II
Tous les vents mugissaient, les montagnes tremblèrent,

Des fleuves arrêtés les vagues reculèrent,

Et du sombre horizon dépassant la hauteur,

Des vengeances de Dieu l’immense exécuteur,

L’océan apparut. Bouillonnant et superbe,

Entraînant les forêts comme le sable et l’herbe,

De la plaine inondée envahissant le fond,

Il se couche en vainqueur dans le désert profond,

Apportant avec lui comme de grands trophées

Les débris inconnus des villes étouffées,

Et là bientôt plus calme en son accroissement,

Semble, dans ses travaux, s’arrêter un moment,

Et se plaire à mêler, à briser sur son onde

Les membres arrachés au cadavre du Monde.
Ce fut alors qu’on vit des hôtes inconnus

Sur des bords étrangers tout à coup survenus ;

Le cèdre jusqu’au nord vint écraser le saule ;

Les ours noyés, flottants sur les glaçons du pôle,

Heurtèrent l’éléphant près du Nil endormi,

Et le monstre, que l’eau soulevait à demi,

S’étonna d’écraser, dans sa lutte contre elle,

Une vague où nageaient le tigre et la gazelle.

En vain des larges flots repoussant les premiers,

Sa trompe tournoyante arracha les palmiers ;

Il fut roulé comme eux dans les plaines torrides,

Regrettant ses roseaux et ses sables arides,

Et de ses hauts bambous le lit flexible et vert,

Et jusqu’au vent de flamme exilé du désert.
Dans l’effroi général de toute créature,

La plus féroce même oubliait sa nature ;

Les animaux n’osaient ni ramper ni courir,

Chacun d’eux résigné se coucha pour mourir.

En vain fuyant aux cieux l’eau sur ses rocs venue,

L’aigle tomba des airs, repoussé par la nue.

Le péril confondit tous les êtres tremblants.

L’homme seul se livrait à des projets sanglants.

Quelques rares vaisseaux qui se faisaient la guerre,

Se disputaient longtemps les restes de la terre :

Mais, pendant leurs combats, les flots non ralentis

Effaçaient à leurs yeux ces restes engloutis.

Alors un ennemi plus terrible que l’onde

Vint achever partout la défaite du monde ;

La faim de tous les cœurs chassa les passions :

Les malheureux, vivants après leurs nations,

N’avaient qu’une pensée, effroyable torture,

L’approche de la mort, la mort sans sépulture.

On vit sur un esquif, de mers en mers jeté,

L’oeil affamé du fort sur le faible arrêté ;

Des femmes, à grands cris insultant la nature,

Y réclamaient du sort leur humaine pâture ;

L’athée, épouvanté de voir Dieu triomphant,

Puisait un jour de vie aux veines d’un enfant ;

Des derniers réprouvés telle fut l’agonie.

L’amour survivait seul à la bonté bannie ;

Ceux qu’unissaient entre eux des serments mutuels,

Et que persécutait la haine des mortels,

S’offraient ensemble à l’onde avec un front tranquille,

Et contre leurs douleurs trouvaient un même asile.
Mais sur le mont Arar, encor loin du trépas,

Pour sauver ses enfants l’ange ne venait pas ;

En vain le cherchaient-ils, les vents et les orages

N’apportaient sur leurs fronts que de sombres nuages.
Cependant sous les flots montés également

Tout avait par degrés disparu lentement :

Les cités n’étaient plus, rien ne vivait, et l’onde

Ne donnait qu’un aspect à la face du monde.

Seulement quelquefois sur l’élément profond

Un palais englouti montrait l’or de son front ;

Quelques dômes, pareils à de magiques îles,

Restaient pour attester la splendeur de leurs villes.

Là parurent encore un moment deux mortels :

L’un la honte d’un trône, et l’autre des autels ;

L’un se tenant au bras de sa propre statue,

L’autre au temple élevé d’une idole abattue.

Tous deux jusqu’à la mort s’accusèrent en vain

De l’avoir attirée avec le flot divin.

Plus loin, et contemplant la solitude humide,

Mourait un autre roi, seul sur sa pyramide.

Dans l’immense tombeau, s’était d’abord sauvé

Tout son peuple ouvrier qui l’avait élevé :

Mais la mer implacable, en fouillant dans les tombes,

Avait tout arraché du fond des catacombes :

Les mourants et leurs Dieux, les spectres immortels,

Et la race embaumée, et le sphinx des autels,

Et ce roi fut jeté sur les sombres momies

Qui dans leurs lits flottants se heurtaient endormies.

Expirant, il gémit de voir à son côté

Passer ces demi-dieux sans immortalité,

Dérobés à la mort, mais reconquis par elle

Sous les palais profonds de leur tombe éternelle ;

Il eut le temps encor de penser une fois

Que nul ne saurait plus le nom de tant de rois,

Qu’un seul jour désormais comprendrait leur histoire,

Car la postérité mourait avec leur gloire.
L’arche de Dieu passa comme un palais errant.

Le voyant assiégé par les flots du courant,

Le dernier des enfants de la famille élue

Lui tendit en secret sa main irrésolue,

Mais d’un dernier effort :  » Va-t’en, lui cria-t-il,

De ton lâche salut je refuse l’exil ;

Va, sur quelques rochers qu’aura dédaignés l’onde,

Construire tes cités sur le tombeau du monde ;

Mon peuple mort est là, sous la mer je suis roi.

Moins coupables que ceux qui descendront de toi,

Pour étonner tes fils sous ces plaines humides,

Mes géants glorieux laissent les pyramides ;

Et sur le haut des monts leurs vastes ossements,

De ces rivaux du ciel terribles monuments,

Trouvés dans les débris de la terre inondée,

Viendront humilier ta race dégradée.  »

Il disait, s’essayant par le geste et la voix

A l’air impérieux des hommes qui sont rois,

Quand, roulé sur la pierre et touché par la foudre,

Sur sa tombe immobile, il fut réduit en poudre.
Mais sur le mont Arar l’Ange ne venait pas ;

L’eau faisait sur les rocs de gigantesques pas,

Et ses flots rugissants vers le mont solitaire

Apportaient avec eux tous les bruits du tonnerre.
Enfin le fléau lent qui frappait les humains

Couvrit le dernier point des œuvres de leurs mains ;

Les montagnes, bientôt par l’onde escaladées,

Cachèrent dans son sein leurs têtes inondées.

Le volcan s’éteignit, et le feu périssant

Voulut en vain y rendre un combat impuissant ;

A l’élément vainqueur il céda le cratère,

Et sortit en fumant des veines de la terre.
III
Rien ne se voyait plus, pas même des débris ;

L’univers écrasé ne jetait plus ses cris.

Quand la mer eut des monts chassé tous les nuages,

On vit se disperser l’épaisseur des orages ;

Et les rayons du jour, dévoilant leur trésor,

Lançaient jusqu’à la mer des jets d’opale et d’or ;

La vague était paisible, et molle et cadencée,

En berceaux de cristal mollement balancée ;

Les vents, sans résistance, étaient silencieux ;

La foudre, sans échos, expirait dans les cieux ;

Les cieux devenaient purs, et, réfléchis dans l’onde,

Teignaient d’un azur clair l’immensité profonde.
Tout s’était englouti sous les flots triomphants,

Déplorable spectacle ! Excepté deux enfants.

Sur le sommet d’Arar tous deux étaient encore,

Mais par l’onde et les vents battus depuis l’aurore.

Sous les lambeaux mouillés des tuniques de lin,

La vierge était tombée aux bras de l’orphelin ;

Et lui, gardant toujours sa tête évanouie,

Mêlait ses pleurs sur elle aux gouttes de la pluie.

Cependant, lorsqu’enfin le soleil renaissant

Fit tomber un rayon sur son front innocent,

Par la beauté du jour un moment abusée,

Comme un lis abattu, secouant la rosée,

Elle entr’ouvrit les yeux et dit :  » Emmanuel !

Avons-nous obtenu la clémence du ciel ?

J’aperçois dans l’azur la colombe qui passe,

Elle porte un rameau ; Dieu nous a-t-il fait grâce ?

— La colombe est passée et ne vient pas à nous.

— Emmanuel, la mer a touché mes genoux.

— Dieu nous attend ailleurs à l’abri des tempêtes.

— Vois-tu l’eau sur nos pieds ? — Vois le ciel sur nos têtes.

— Ton père ne vient pas ; nous serons donc punis ?

— Sans doute après la mort nous serons réunis.

— Venez, Ange du ciel, et prêtez-lui vos ailes !

— Recevez-la, mon père, aux voûtes éternelles !  »
Ce fut le dernier cri du dernier des humains.

Longtemps, sur l’eau croissante élevant ses deux mains,

Il soutenait Sara par les flots poursuivie ;

Mais, quand il eut perdu sa force avec la vie,

Par le ciel et la mer le monde fut rempli,

Et l’arc-en-ciel brilla, tout étant accompli.
Écrit à Oloron, dans les Pyrénées, en 1823.

Le Malheur

Suivi du Suicide impie,

A travers les pâles cités,

Le Malheur rôde, il nous épie,

Prés de nos seuils épouvantés.

Alors il demande sa proie ;

La jeunesse, au sein de la joie,

L’entend, soupire et se flétrit ;

Comme au temps où la feuille tombe,

Le vieillard descend dans la tombe,

Privé du feu qui le nourrit.
Où fuir ? Sur le seuil de ma porte

Le Malheur, un jour, s’est assis ;

Et depuis ce jour je l’emporte

A travers mes jours obscurcis.

Au soleil et dans les ténèbres,

En tous lieux ses ailes funèbres

Me couvrent comme un noir manteau ;

De mes douleurs ses bras avides

M’enlacent ; et ses mains livides

Sur mon cœur tiennent le couteau.
J’ai jeté ma vie aux délices,

Je souris à la volupté ;

Et les insensés, mes complices

Admirent ma félicité.

Moi-même, crédule à ma joie,

J’enivre mon cœur, je me noie

Aux torrents d’un riant orgueil ;

Mais le Malheur devant ma face

A passé : le rire s’efface,

Et mon front a repris son deuil.
En vain je redemande aux fêtes

Leurs premiers éblouissements,

De mon cœur les molles défaites

Et les vagues enchantements :

Le spectre se mêle à la danse ;

Retombant avec la cadence,

Il tache le sol de ses pleurs,

Et de mes yeux trompant l’attente,

Passe sa tête dégoûtante

Parmi des fronts ornés de fleurs.
Il me parle dans le silence,

Et mes nuits entendent sa voix ;

Dans les arbres il se balance

Quand je cherche la paix des bois.

Près de mon oreille il soupire;

On dirait qu’un mortel expire :

Mon cœur se serre épouvanté.

Vers les astres mon oeil se lève,

Mais il y voit pendre le glaive

De l’antique fatalité.
Sur mes mains ma tête penchée

Croit trouver l’innocent sommeil.

Mais, hélas ! elle m’est cachée,

Sa fleur au calice vermeil.

Pour toujours elle m’est ravie,

La douce absence de la vie ;

Ce bain qui rafraîchit les jours ;

Cette mort de l’âme affligée,

Chaque nuit à tous partagée,

Le sommeil m’a fui pour toujours
Ah ! puisqu’une éternelle veille

Brûle mes yeux toujours ouverts,

Viens, ô Gloire ! ai-je dit ; réveille

Ma sombre vie au bruit des vers.

Fais qu’au moins mon pied périssable

Laisse une empreinte sur le sable.

La Gloire a dit :  » Fils de douleur,

 » Où veux-tu que je te conduise ?

 » Tremble ; si je t’immortalise,

 » J’immortalise le Malheur.  »
Malheur ! oh ! quel jour favorable

De ta rage sera vainqueur ?

Quelle main forte et secourable

Pourra t’arracher de mon cœur,

Et dans cette fournaise ardente,

Pour moi noblement imprudente,

N’hésitant pas à se plonger,

Osera chercher dans la flamme,

Avec force y saisir mon âme,

Et l’emporter loin du danger ?
Écrit en 1820.

Le Somnambule

À M. Soumet,

auteur de Clytemnestre et de Saül.

Voyez, en esprit, ces blessures :

l’esprit, quand on dort, a des yeux,

et quand on veille, il est aveugle.

Eschyle.

 » Déjà, mon jeune époux ? Quoi ! l’aube paraît-elle ?

Non ; la lumière, au fond de l’albâtre, étincelle

Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux ;

La nuit règne profonde et noire dans les cieux,

Vois, la clepsydre encor n’a pas versé trois heures :

Dors près de ta Néra, sous nos chastes demeures ;

Viens, dors près de mon sein.  » Mais lui, furtif et lent,

Descend du lit d’ivoire et d’or étincelant.

Il va, d’un pied prudent, chercher la lampe errante,

Dont il garde les feux dans sa main transparente,

Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas,

L’oeil ouvert, immobile, et murmurant tout bas :
 » Je la vois, la parjure ! interrompez vos fêtes,

Aux Mânes un autel des cyprès sur vos têtes

Ouvrez, ouvrez la tombe Allons Qui descendra ?  »

Cependant, à genoux et tremblante, Néra,

Ses blonds cheveux épars, se traîne.  » Arrête, écoute,

Arrête, ami ; les Dieux te poursuivent, sans doute ;

Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ;

Vois, c’est moi, ton épouse en larmes devant toi ;

Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étouffée !

Phoebé, pardonne-lui ; pardonne-lui, Morphée.  »
—  » J’irai je frapperai le glaive est dans ma main :

Tous les deux Pollion.., c’est un jeune Romain

Il ne résiste pas. Dieux ! qu’il est faible encore !

D’un blond duvet sa joue à peine se décore,

L’amour a couronné ce luxe éblouissant

Ecartez ce manteau, je ne vois pas le sang.  »
Mais elle :  » O mon amant ! compagnon de ma vie !

Des foyers maternels si ton char m’a ravie,

Tremblante, mais complice, et si nos vœux sacrés

Ont fait luire à l’Hymen des feux prématurés,

Par cette sainte amour nouvellement jurée,

Par l’antique Vesta, par l’immortelle Rhée

Dont j’embrasse l’autel, jamais nulle autre ardeur

De mes pieux serments n’altéra la candeur :

Non, jamais Pénélope, à l’aiguille pudique,

Plus chaste n’a vécu sous la foi domestique.

Pollion, quel est-il ?  » —  » Je tiens tes longs cheveux

Je dédaigne tes pleurs et tes tardifs aveux,

Corinne, tu mourras  » —  » Ce n’est pas moi ! Ma mère,

Il ne m’a point aimée ! Oh ! ta sainte colère

A comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours !

Que n’ai-je cru ma mère et ses prudents discours ?

Je ne détourne plus ta sacrilège épée ;

Tiens, frappe, j’ai vécu puisque tu m’as trompée

Ah ! cruel !.., mon sang coule ! Ah ! reçois mes adieux ;

Puisses-tu ne jamais t’éveiller !  » —  » Justes Dieux !  »
Écrit en 1819.

Le Trappiste

C’était une des nuits qui des feux de l’Espagne

Par des froids bienfaisants consolent la campagne :

L’ombre était transparente, et le lac argenté

Brillait à l’horizon sous un voile enchanté ;

Une lune immobile éclairait les vallées,

Où des citronniers verte serpentent les allées ;

Des milliers de soleil, sans offenser les yeux,

Tels qu’une poudre d’or, semaient l’azur des cieux,

Et les monts inclinés, verdoyante ceinture

Qu’en cercles inégaux enchaîna la nature,

De leurs dômes en fleurs étalaient la beauté,

Revêtus d’un manteau bleuâtre et velouté.

Mais aucun n’égalait dans sa magnificence

Le Mont Serrat, paré de toute sa puissance :

Quand des nuages blancs sur son dos arrondi

Roulaient leurs flots chassés par le vent du midi,

Les brisant de son front, comme un nageur habile,

Le géant semblait fuir sous ce rideau mobile ;

Tantôt un piton noir, seul dans le firmament,

Tel qu’un fantôme énorme, arrivait lentement ;

Tantôt un bois riant, sur une roche agreste,

S’éclairait, suspendu comme une île céleste.

Puis enfin, des vapeurs délivrant ses contours,

Comme une forteresse au milieu de ses tours,

Sortait le pic immense : il semblait à ses plaines

Des vents frais de la nuit partager les haleines ;

Et l’orage indécis, murmurant à ses pieds,

Pendait encor d’en haut sur les monts effrayés.
En spectacles pompeux la nature est féconde ;

Mais l’homme a des pensers bien plus grand, que le monde.

Quelquefois tout un peuple endormi dans ses maux

S’éveille, et, saisissant le glaive des hameaux,

Maudissant la révolte impure et tortueuse,

Elève tout à coup sa voix majestueuse :

Il redemande à Dieu ses autels profanés,

Il appelle à grands cris ses Rois emprisonnés ;

Comme un tigre, il arrache, il emporte sa chaîne ;

Il s’élève, il grandit, il s’étend comme un chêne,

Et de ses mille bras il couvre en liberté

Les sillons paternels du sol qui l’a porté.

Ainsi, terre indocile, à ton Roi seul constante,

Vendée, où la chaumière est encore une tente,

Ainsi de ton Bocage aux détours meurtriers

Sortirent en priant les paysans guerriers :

Ainsi, se relevant, l’infatigable Espagne

Fait sortir des héros du creux de la montagne.
Sur des rochers, non loin de ces antres sacrés,

Où Pélage appela les Goths désespérés,

D’où sort toujours la gloire, et qui gardent encore,

Hélas ! les os français mêlés à ceux du More,

Au-dessus de la nue, au-dessus des torrents,

Viennent de s’assembler les montagnards errants.

La pourpre du réseau dont leur front s’environne

Forme autour des cheveux une mâle couronne,

Et la corde légère, avec des nœuds puissants,

S’est tressée en sandale à leurs pieds bondissants.

Le silence est profond dans la foule attentive ;

Car la hache pesante, avec la flamme active,

D’un chêne que cent ans n’ont pas su protéger

Ont fait pour leur prière un autel passager.
Là ce chef dont le nom sème au loin l’épouvante

Dépose devant Dieu son oraison fervente ;

Triomphateur sans pompe, il va d’une humble voix

Chanter le TE DEUM sous le dôme des bois.

Est-ce un guerrier farouche ? est-ce un pieux apôtre ?

Sous la robe de l’un il a les traits de l’autre :

Il est prêtre, et pourtant promptement irrité ;

Il est soldat aussi, mais plein d’austérité ;

Son front est triste et pâle, et son oeil intrépide :

Son bras frappe et bénit, son langage est rapide,

Il passe dans la foule et ne s’y mêle pas ;

Un pain noir et grossier compose ses repas ;

Il parle, on obéit ; on tremble s’il commande,

Et nul sur son destin ne tente une demande.

Le Trappiste est son nom : ce terrible inconnu,

Sorti jadis du monde, au monde est revenu ;

Car, soulevant l’oubli dont ces couvents funèbres

A leurs moines muets imposent les ténèbres,

Il reparut au jour, dans une main la Croix,

Dans l’autre, secouant, au nom des anciens Rois,

Ce fouet dont Jésus-Christ, de son bras pacifique,

Du haut des longs degrés du Temple magnifique,

Renversa les vendeurs qui souillaient le saint mur,

Dans les débris épars de leur trafic impur.

Soit que la main de Dieu le couvre ou se retire,

Le condamne à la gloire ou l’élève au martyre,

S’il vit, il reviendra sans plainte et sans orgueil,

D’un bras sanglant encore achever son cercueil,

Et reprendre, courbé, l’agriculture austère

Dont il s’est trop longtemps reposé dans la guerre.

Tel un mort, évoqué par de magiques voix,

Envoyé du sépulcre, apparaît pour les Rois,

Marche, prédit, menace, et retourne à sa tombe,

Dont la pierre éternelle en gémissant retombe.
Parmi les montagnards, ces robustes bergers,

Aventuriers hardis, chasseurs aux pieds légers,

Qui rangent sous sa loi leur troupe volontaire,

Nul n’a voulu savoir ce qu’il a voulu taire.

Dieu l’inspire et l’envoie, il le dit : c’est assez,

Pourvu que leurs combats leur soient toujours laissés.

Joyeux, ils voyaient donc, sanctifiant leur gloire,

Ce prêtre offrir à Dieu leur première victoire.

Pour lui, couvert de l’aube et de l’étole orné,

Devant l’autel agreste il s’était retourné.

Déjà, soldat du Christ, près d’entrer dans la lice,

Il remplissait son cœur des baumes du calice :

Mais des soupirs, des bruits s’élèvent ; un grand cri

L’interrompt ; il s’étonne, et, lui-même attendri,

Voit un jeune inconnu, dont la tête est sanglante,

Traînant jusqu’à l’autel sa marche faible et lente,

Montrant un fer brisé qui soutenait sa main,

Qui défendit sa fuite et fraya son chemin.

C’est un de ces guerriers dont la constante veille

Fait qu’en ses palais d’or la Royauté sommeille.

Il tombe; mais il parle, et sa tremblante voix

S’efforce à ce discours entrecoupé trois fois :

 » Pour qui donc cet autel au milieu des ténèbres ?

N’y chantez pas, ou bien dites des chants funèbres.

Quel Espagnol ne sait les hymnes du trépas ?

Les nouveaux noms des morts ne vous manqueront pas :

J’apporte sur vos monts de sanglantes nouvelles.

— Quoi ! le Roi n’est-il plus ? disaient les voix fidèles.

— Pleurez ! — Il est donc mort ? — Pleurez, il est vivant !  »

Et le jeune martyr, sur un bras se levant,

Tel qu’un gladiateur dont la paupière errante

Cherche le sol qui tourne et fuit sa main mourante :

 » Nos combats sont finis, dit-il, en un seul jour ;

Nos taureaux ont quitté le cirque, et sans retour,

Puisque le spectateur à qui s’offrait la lutte

N’a pas daigné lui-même applaudir à leur chute.

Pour vous, si vous savez les secrets du devoir,

Partez, je vais mourir avant de les savoir.

Mais si vous rencontrez, non loin de ces montagnes,

Des soldats qui vont vite à travers les campagnes,

Qui portent sous leurs bras des fusils renversés,

Et passent en silence et leurs fronts abaissés,

Ne es engagez pas à cesser leur retraite ;

Ils vous refuseraient en secouant la tête :

Car ils ont tous besoin, mon père, ainsi que moi,

De retremper leur âme aux sources de la foi.

Nul ne sait s’il succombe ou fidèle ou parjure,

Et si le dévouement ne fut pas une injure.

Vous, habitant sacré du mont silencieux,

Instruit des saintes morts que préfèrent les Cieux,

Jugez-nous et parlez Vous savez quelle proie

Le peuple osa vouloir dans sa féroce joie ?

Vous le savez, un Roi ne porte pas des fers

Sans que leur bruit s’entende au bout de l’univers.

Nous qui pensions encore, avant l’heure où nous sommes,

Qu’un serment prononcé devait lier les hommes,

Partant avec le jour, qui se levait sur nous

Brillant, mais dont le soir n’est pas venu pour tous,

Au palais, dont le peuple envahissait les portes,

En silence, à grands pas, marchaient nos trois cohortes :

Quand le Balcon royal à nos yeux vint s’offrir,

Nous l’avons salué, car nous venions mourir.

Mais comme à notre voix il n’y paraît personne,

Aux cris des révoltés, à leur tocsin qui sonne,

A leur joie insultante, à leur nombre croissant,

Nous croyons le Roi mort, parce qu’il est absent ;

Et, gémissant alors sur de fausses alarmes,

Accusant nos retards, nous répandions des larmes.

Mais un bruit les arrête, et, passé dans nos rangs,

Fait presque de leur mort repentir nos mourants.

Nous n’osons plus frapper, de peur qu’un plomb fidèle

N’aille blesser le Roi dans la foule rebelle.

Déjà, le fer levé, s’avancent ses amis,

Par nos bourreaux sanglants à nous tuer admis.

Nous recevons leurs coups longtemps avant d’y croire,

Et notre étonnement nous ôte la victoire.

En retirant vers vous nos rangs irrésolus,

Nous combattions toujours, mais nous ne pleurions plus.  »
Il se tut. Il régna, de montagne en montagne,

Un bruit sourd qui semblait un soupir de l’Espagne.

Le Trappiste incliné mit sa main sur ses yeux.

On ne sait s’il pleura ; car, tranquille et pieux,

Levant son front creusé par les rides antiques,

Sa voix grave apaisa les bataillons rustiques :

Comme au vent du midi la neige au loin se fond,

La rumeur s’éteignit dans un calme profond.

La lune alors plus belle écartait un nuage,

Et du moine héroïque éclairait le visage ;

Troublé sur ses sommets et dans sa profondeur,

Le mont de tous ses bruits déployait la grandeur ;

Aux mots entrecoupés du vainqueur catholique,

Se mêlaient d’un torrent la voix mélancolique,

Le froissement léger des mélèzes touffus,

D’un combat éloigné les coups longs et confus,

Et des loups affamés les hurlements funèbres,

Et le cri des vautours volant dans les ténèbres :
 » Frères, il faut mourir : qu’importe le moment ?

Et si de notre mort le fatal instrument

Est cette main des Rois qui, jadis salutaire,

Touchait pour les guérir les peuples de la terre ;

Quand même, nous brisant sous notre propre effort,

L’arche que nous portons nous donnerait la mort ;

Quand même par nous seuls la couronne sauvée

Ecraserait un jour ceux qui l’ont relevée,

Seriez-vous étonnés, et vos fidèles bras

Seraient-ils moins ardents à servir les ingrats ?

Vous seriez-vous flattés qu’on trouvât sur la terre

La palme réservée au martyr volontaire ?

Hommes toujours déçus, j’en appelle à vous tous :

Interrogez vos cœurs, voyez autour de vous ;

Rappelez vos liens, vos premières années,

Et d’un juste coup d’oeil sondez nos destinées.

Amis, frères, amants, qui vous a donc appris

Qu’un dévouement jamais dût recevoir son prix ?

Beaucoup semaient le bien d’une main vigilante,

Qui n’ont pu récolter qu’une moisson sanglante.

Si la couche est trompeuse et le foyer pervers,

Qu’avez-vous attendu des Rois de l’univers ?

O faiblesse mortelle, ô misère des hommes !

Plaignons notre nature et le siècle où nous sommes ;

Gémissons en secret sur les fronts couronnés ;

Mais servons-les pour Dieu qui nous les a donnés.

Notre cause est sacrée, et dans les cœurs subsiste.

En vain les Rois s’en vont : la Royauté résiste,

Son principe est en haut, en haut est son appui ;

Car tout vient du Seigneur, et tout retourne à lui.

Dieu seul est juste, enfants ; sans lui tout est mensonge,

Sans lui le mourant dit :  » La vertu n’est qu’un songe.  »

Nous allons le prier, et pour le Prince absent,

Et pour tous les martyrs dont coule encor le sang,

Je donne cette nuit à vos dernières larmes :

Demain nous chercherons, à la pointe des armes,

Pour le Roi la couronne, et des tombeaux pour nous.  »
AMEN ! dit l’assemblée en tombant à genoux.
En 1822, à Courbevoie.

Éloa, Ou La Sœur Des Anges Chant Ii Séduction

Souvent parmi les monts qui dominent la terre

S’ouvre un puits naturel, profond et solitaire ;

L’eau qui tombe du ciel s’y garde, obscur miroir

Où, dans le jour, on voit les étoiles du soir.

Là, quand la villageoise a, sous la corde agile,

De l’urne, au fond des eaux, plongé la frêle argile,

Elle y demeure oisive, et contemple longtemps

Ce magique tableau des astres éclatants,

Qui semble orner son front, dans l’onde souterraine,

D’un bandeau qu’enviraient les cheveux d’une reine.

Telle, au fond du chaos qu’observaient ses beaux yeux,

La vierge, en se penchant, croyait voir d’autres Cieux.

Ses regards, éblouis par les soleils sans nombre,

N’apercevaient d’abord qu’un abîme et que l’ombre.

Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus

Tels que des froids marais les éclairs onduleux ;

Ils fuyaient, revenaient, puis échappaient encore ;

Chaque étoile semblait poursuivre un météore ;

Et l’ange, en souriant au spectacle étranger,

Suivait des yeux leur vol circulaire et léger.

Bientôt il lui sembla qu’une pure harmonie

Sortait de chaque flamme à l’autre flamme unie :

Tel est le choc plaintif et le son vague et clair

Des cristaux suspendus au passage de l’air,

Pour que, dans son palais, la jeune Italienne

S’endorme en écoutant la harpe éolienne.

Ce bruit lointain devint un chant surnaturel

Qui parut s’approcher de la fille du Ciel ;

Et ces feux réunis furent comme l’aurore

D’un jour inespéré qui semblait près d’éclore.

A sa lueur de rose un nuage embaumé

Montait en longs détours dans un air enflammé,

Puis lentement forma sa couche d’ambroisie,

Pareille à ces divans où dort la molle Asie.

Là, comme un ange assis, jeune, triste et charmant,

Une forme céleste apparut vaguement.
Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse,

En bondissant parcourt sa montagne brumeuse,

Et chasse un daim léger que son cor étonna,

Des glaciers de l’Arven aux brouillards du Crona,

Franchit les rocs mousseux, dans les gouffres s’élance,

Pour passer le torrent aux arbres se balance,

Tombe avec un pied sûr, et s’ouvre des chemins

Jusqu’à la neige encor vierge de pas humains ;

Mais bientôt, s’égarant an milieu des nuages,

Il cherche les sentiers voilés par les orages ;

Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux,

S’il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux,

Passer le plaid léger d’une Écossaise errante,

Et s’il entend sa voix dans les échos mourante,

Il s’arrête enchanté, car il croit que ses yeux

Viennent d’apercevoir la sœur de ses aïeux,

Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse,

Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse ;

Il cherche alors comment Ossian la nomma,

Et, debout sur sa roche, appelle Évir-Coma.
Non moins belle apparut, mais non moins incertaine,

De l’ange ténébreux la forme encor lointaine,

Et des enchantements non moins délicieux

De la vierge céleste occupèrent les yeux.

Comme un cygne endormi qui seul, loin de la rive,

Livre son aile blanche à l’onde fugitive,

Le jeune homme inconnu mollement s’appuyait

Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.

Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle,

Enchantait les regards des teintes de l’opale.

Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d’un bandeau ;

C’était une couronne ou peut-être un fardeau :

L’or en était vivant comme ces feux mystiques

Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques.

Son aile était ployée, et sa faible couleur

De la brume des soirs imitait la pâleur.

Des diamants nombreux rayonnent avec grâce

Sur ses pieds délicats qu’un cercle d’or embrasse ;

Mollement entourés d’anneaux mystérieux,

Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux.

Il agite sa main d’un sceptre d’or armée,

Comme un roi qui d’un mont voit passer son armée,

Et, craignant que ses vœux ne s’accomplissent pas,

D’un geste impatient accuse tous ses pas :

Son front est inquiet ; mais son regard s’abaisse,

Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse,

Il veuille ne montrer d’abord que par degrés

Leurs rayons caressants encor mal assurés,

Soit qu’il redoute aussi l’involontaire flamme

Qui dans un seul regard révèle l’âme à l’âme.

Tel que dans la forêt le doux vent du matin

Commence ses soupirs par un bruit incertain

Qui réveille la terre et fait palpiter l’onde ;

Élevant lentement sa voix douce et profonde,

Et prenant un accent triste comme un adieu,

Voici les mots qu’il dit à la fille de Dieu :
 » D’où viens-tu, bel Archange ? où vas-tu ? quelle voie

Suit ton aile d’argent qui dans l’air se déploie ?

Vas-tu, te reposant au centre d’un Soleil,

Guider l’ardent foyer de son cercle vermeil ;

Ou, troublant les amants d’une crainte idéale,

Leur montrer dans la nuit l’Aurore boréale ;

Partager la rosée aux calices des fleurs,

Ou courber sur les monts l’écharpe aux sept couleurs ?

Tes soins ne sont-ils pas de surveiller les âmes

Et de parler, le soir, au cœur des jeunes femmes ;

De venir comme un rêve en leurs bras te poser,

Et de leur apporter un fils dans un baiser ?

Tels sont tes doux emplois, si du moins j’en veux croire

Ta beauté merveilleuse et tes rayons de gloire.

Mais plutôt n’es-tu pas un ennemi naissant

Qu’instruit à me haïr mon rival trop puissant ?

Ah ! peut-être est-ce toi qui, m’offensant moi-même,

Conduiras mes Païens sous les eaux du baptême ;

Car toujours l’ennemi m’oppose triomphant

Le regard d’une vierge ou la voix d’un enfant.

Je suis un exilé que tu cherchais peut-être :

Mais, s’il est vrai, prends garde au Dieu jaloux ton maître ;

C’est pour avoir aimé, c’est pour avoir sauvé,

Que je suis malheureux, que je suis réprouvé.

Chaste beauté ! viens-tu me combattre ou m’absoudre ?

Tu descends de ce Ciel qui m’envoya la foudre,

Mais si douce à mes yeux, que je ne sais pourquoi

Tu viens aussi d’en haut, bel Ange, contre moi.  »
Ainsi l’esprit parlait. A sa voix caressante,

Prestige préparé contre une âme innocente,

A ces douces lueurs, au magique appareil

De cet ange si doux, à ses frères pareil,

L’habitante des Cieux, de son aile voilée,

Montait en reculant sur sa route étoilée,

Comme on voit la baigneuse au milieu des roseaux

Fuir un jeune nageur qu’elle a vu sous les eaux.

Mais en vain ses deux pieds s’éloignaient du nuage,

Autant que la colombe en deux jours de voyage

Peut s’éloigner d’Alep et de la blanche tour

D’où la sultane envoie une lettre d’amour :

Sous l’éclair d’un regard sa force fut brisée ;

Et, dès qu’il vit ployer son aile maîtrisée,

L’ennemi séducteur continua tout bas :
 » Je suis celui qu’on aime et qu’on ne connaît pas.

Sur l’homme j’ai fondé mon empire de flamme,

Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l’âme,

Dans les liens des corps, attraits mystérieux,

Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux.

C’est moi qui fais parler l’épouse dans ses songes ;

La jeune fille heureuse apprend d’heureux mensonges ;

Je leur donne des nuits qui consolent des jours,

Je suis le Roi secret des secrètes amours.

J’unis les cœurs, je romps les chaînes rigoureuses,

Comme le papillon sur ses ailes poudreuses

Porte aux gazons émus des peuplades de fleurs,

Et leur fait des amours sans périls et sans pleurs.

J’ai pris au Créateur sa faible créature ;

Nous avons, malgré lui, partagé la Nature :

Je le laisse, orgueilleux des bruits du jour vermeil,

Cacher des astres d’or sous l’éclat d’un Soleil ;

Moi, j’ai l’ombre muette, et je donne à la terre

La volupté des soirs et les biens du mystère.
 » Es-tu venue, avec quelques Anges des cieux,

Admirer de mes nuits le cours délicieux ?

As-tu vu leurs trésors ? Sais-tu quelles merveilles

Des Anges ténébreux accompagnent les veilles ?
 » Sitôt que, balancé sous le pâle horizon,

Le soleil rougissant a quitté le gazon,

Innombrables Esprits, nous volons dans les ombres

En secouant dans l’air nos chevelures sombres :

L’odorante rosée alors jusqu’au matin

Pleut sur les orangers, les lilas et le thym.

La Nature, attentive aux lois de mon empire,

M’accueille avec amour, m’écoute et me respire ;

Je redeviens son âme, et pour mes doux projets

Du fond des éléments j’évoque mes sujets.

Convive accoutumé de ma nocturne fête,

Chacun d’eux en chantant à s’y rendre s’apprête.

Vers le ciel étoilé, dans l’orgueil de son vol,

S’élance, le premier, l’élégant rossignol ;

Sa voix sonore, à l’onde, à la terre, à la nue,

De mon heure chérie annonce la venue ;

Il vante mon approche aux pâles alisiers,

Il la redit encore aux humides rosiers ;

Héraut harmonieux, partout il me proclame ;

Tous les oiseaux de l’ombre ouvrent leurs yeux de flamme.

Le vermisseau reluit ; son front de diamant

Répète auprès des fleurs les feux du firmament,

Et lutte de clartés avec le météore

Qui rôde sur les eaux comme une pâle aurore.

L’étoile des marais, que détache ma main,

Tombe et trace dans l’air un lumineux chemin.
 » Dédaignant le remords et sa triste chimère,

Si la vierge a quitté la couche de sa mère,

Ces flambeaux naturels s’allument sous ses pas,

Et leur feu clair la guide et ne la trahit pas.

Si sa lèvre s’altère et vient près du rivage

Chercher comme une coupe un profond coquillage,

L’eau soupire et bouillonne, et devant ses pieds nus

Jette aux bords sablonneux la conque de Vénus.

Des esprits lui font voir de merveilleuses choses,

Sous des bosquets remplis de la senteur des roses ;

Elle aperçoit sur l’herbe, où leur main la conduit,

Ces fleurs dont la beauté ne s’ouvre que la nuit,

Pour qui l’aube du jour aussi sera cruelle,

Et dont le sein modeste a des amours comme elle.

Le silence la suit ; tout dort profondément ;

L’ombre écoute un mystère avec recueillement.

Les vents, des prés voisins, apportent l’ambroisie

Sur la couche des bois que l’amant a choisie.

Bientôt deux jeunes voix murmurent des propos

Qui des bocages sourds animent le repos.

Au fond de l’orme épais dont l’abri les accueille,

L’oiseau réveillé chante et bruit sous la feuille.

L’hymne de volupté fait tressaillir les airs,

Les arbres ont leurs chants, les buissons leurs concerts,

Et, sur les bords d’une eau qui gémit et s’écoule,

La colombe de nuit languissamment roucoule.
 » La voilà sous tes yeux l’œuvre du Malfaiteur ;

Ce méchant qu’on accuse est un Consolateur

Qui pleure sur l’esclave et le dérobe au maître,

Le sauve par l’amour des chagrins de son être,

Et, dans le mal commun lui-même enseveli,

Lui donne un peu de charme et quelquefois l’oubli.  »

Trois fois, durant ces mots, de l’Archange naissante

La rougeur colora la joue adolescente,

Et, luttant par trois fois contre un regard impur,

Une paupière d’or voila ses yeux d’azur.

Les Amants De Montmorency

Elévation
I
Etaient-ils malheureux, Esprits qui le savez !

Dans les trois derniers jours qu’ils s’étaient réservés ?

Vous les vîtes partir tous deux, l’un jeune et grave,

L’autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,

Suspendue au bras droit de son rêveur amant,

Comme à l’autel un vase attaché mollement,

Balancée en marchant sur sa flexible épaule

Comme la harpe juive à la branche du saule ;

Riant, les yeux en l’air, et la main dans sa main,

Elle allait, en comptant les arbres du chemin,

Pour cueillir une fleur demeurait en arrière,

Puis revenait à lui, courant dans la poussière,

L’arrêtait par l’habit pour l’embrasser, posait

Un oeillet sur sa tête, et chantait, et jasait

Sur les passants nombreux, sur la riche vallée

Comme un large tapis à ses pieds étalée ;

Beau tapis de velours chatoyant et changeant,

Semé de clochers d’or et de maisons d’argent,

Tout pareils aux jouets qu’aux enfants on achète

Et qu’au hasard pour eux par la chambre l’on jette.

Ainsi, pour lui complaire, on avait sous ses pieds

Répandu des bijoux brillants, multipliés

En forme de troupeaux, de village aux toits roses

Ou bleus, d’arbres rangés, de fleurs sous l’onde écloses,

De murs blancs, de bosquets bien noirs, de lacs bien verts

Et de chênes tordus par la poitrine ouverts.

Elle voyait ainsi tout préparé pour elle :

Enfant, elle jouait, en marchant, toute belle,

Toute blonde, amoureuse et fière ; et c’est ainsi

Qu’ils allèrent à pied jusqu’à Montmorency.
II
Ils passèrent deux jours d’amour et d’harmonie,

De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,

De regards confondus, de soupirs bienheureux,

Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.

La nuit on entendait leurs chants ; dans la journée

Leur sommeil ; tant leur âme était abandonnée

Aux caprices divins du désir ! Leurs repas

Etaient rares, distraits ; ils ne les voyaient pas.

Ils allaient, ils allaient au hasard et sans heures,

Passant des champs aux bois, et des bois aux demeures,

Se regardant toujours, laissant les airs chantés

Mourir, et tout à coup restaient comme enchantés.

L’extase avait fini par éblouir leur âme,

Comme seraient nos yeux éblouis par la flamme.

Troublés, ils chancelaient, et le troisième soir,

Ils étaient enivrés jusques à ne rien voir

Que les feux mutuels de leurs yeux. La nature

Etalait vainement sa confuse peinture

Autour du front aimé, derrière les cheveux

Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux bleus.

Ils tombèrent assis, sous des arbres ; peut-être

Ils ne le savaient pas. Le soleil allait naître

Ou s’éteindre Ils voyaient seulement que le jour

Etait pâle, et l’air doux, et le monde en amour

Un bourdonnement faible emplissait leur oreille

D’une musique vague, au bruit des mers pareille,

E formant des propos tendres, légers, confus,

Que tous deux entendaient, et qu’on n’entendra plus.

Le vent léger disait de la voix la plus douce :

 » Quand l’amour m’a troublé, je gémis sous la mousse.  »

Les mélèzes touffus s’agitaient en disant :

 » Secouons dans les airs le parfum séduisant

 » Du soir, car le parfum est le secret langage

 » Que l’amour enflammé fait sortir du feuillage.  »

Le soleil incliné sur les monts dit encor :

 » Par mes flots de lumière et par mes gerbes d’or

 » Je réponds en élans aux élans de votre âme ;

 » Pour exprimer l’amour mon langage est la flamme.  »

Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs,

Autant que les rayons de suaves ardeurs ;

Et l’on eût dit des voix timides et flûtées

Qui sortaient à la fois des feuilles veloutées ;

Et, comme un seul accord d’accents harmonieux,

Tout semblait s’élever en chœur jusques aux cieux ;

Et ces voix s’éloignaient, en rasant les campagnes,

Dans les enfoncements magiques des montagnes ;

Et la terre, sous eux, palpitait mollement,

Comme le flot des mers ou le cœur d’un amant ;

Et tout ce qui vivait, par un hymne suprême,

Accompagnait leurs voix qui se disaient :  » Je t’aime.  »
III
Or c’était pour mourir qu’ils étaient venus là.

Lequel des deux enfants le premier en parla ?

Comment dans leurs baisers vint la mort ? Quelle balle

Traversa les deux cœurs d’une atteinte inégale

Mais sûre ? Quels adieux leurs lèvres s’unissant

Laissèrent s’écouler avec l’âme et le sang ?

Qui le saurait ? Heureux celui dont l’agonie

Fut dans les bras chéris avant l’autre finie !

Heureux si nul des deux ne s’est plaint de souffrir !

Si nul des deux n’a dit :  » Qu’on a peine à mourir !  »

Si nul des deux n’a fait, pour se lever et vivre,

Quelque effort en fuyant celui qu’il devait suivre ;

Et, reniant sa mort, par le mal égaré,

N’a repoussé du bras l’homicide adoré ?

Heureux l’homme surtout, s’il a rendu son âme,

Sans avoir entendu ces angoisses de femme,

Ces longs pleurs, ces sanglots, ces cris perçants et doux

Qu’on apaise en ses bras ou sur ses deux genoux,

Pour un chagrin ; mais si la mort les arrache,

Font que l’on tord ses bras, qu’on blasphème, qu’on cache

Dans ses mains son front pâle et son cœur plein de fiel,

Et qu’on se prend du sang pour le jeter au ciel. —
Mais qui saura leur fin ? —
Sur les pauvres murailles

D’une auberge où depuis on fit leurs funérailles,

Auberge où pour une heure ils vinrent se poser

Ployant l’aile à l’abri pour toujours reposer,

Sur un vieux papier jaune, ordinaire tenture,

Nous avons lu des vers d’une double écriture,

Des vers de fou, sans rime et sans mesure. — Un mot

Qui n’avait pas de suite était tout seul en haut ;

Demande sans réponse, énigme inextricable,

Question sur la mort. — Trois noms, sur une table,

Profondément gravés au couteau. — C’était d’eux

Tout ce qui demeurait et le récit joyeux

D’une fille au bras rouge.  » Ils n’avaient, disait-elle,

Rien oublié.  » La bonne eut quelque bagatelle

Qu’elle montre en suivant leurs traces, pas à pas.

Et Dieu ? — Tel est le siècle, ils n’y pensèrent pas.
Écrit à Montmorency, 27 avril 1830.

Éloa, Ou La Sœur Des Anges Chant Iii Chute

D’où venez-vous, Pudeur, noble crainte, ô Mystère,

Qu’au temps de son enfance a vu naître la terre,

Fleurs de ses premiers jours qui germez parmi nous,

Rose du Paradis ! Pudeur, d’où venez-vous ?

Vous pouvez seule encor remplacer l’innocence,

Mais l’arbre défendu vous a donné naissance ;

Au charme des vertus votre charme est égal,

Mais vous êtes aussi le premier pas du mal ;

D’un chaste vêtement votre sein se décore :

Ève avant le serpent n’en avait pas encore ;

Et, si le voile pur orne votre maintien,

C’est un voile toujours, et le crime a le sien ;

Tout vous trouble, un regard blesse votre paupière,

Mais l’enfant ne craint rien, et cherche la lumière.

Sous ce pouvoir nouveau, la Vierge fléchissait,

Elle tombait déjà, car elle rougissait ;

Déjà presque soumise au joug de l’Esprit sombre,

Elle descend, remonte, et redescend dans l’ombre.

Telle on voit la perdrix voltiger et planer

Sur des épis brisés qu’elle voudrait glaner,

Car tout son nid l’attend ; si son vol se hasarde,

Son regard ne peut fuir celui qui la regarde

Et c’est le chien d’arrêt qui, sombre surveillant,

La suit, la suit toujours d’un oeil fixe et brillant.
Ô des instants d’amour ineffable délire !

Le cœur répond au cœur comme l’air à la lyre.

Ainsi qu’un jeune amant, interprète adoré,

Explique le désir par lui-même inspiré,

Et contre la pudeur aidant sa bien-aimée,

Entraînant dans ses bras sa faiblesse charmée,

Tout enivré d’espoir, plus qu’à demi vainqueur,

Prononce les serments qu’elle fait dans son cœur,

Le prince des Esprits, d’une voix oppressée,

De la Vierge timide expliquait la pensée.

Éloa, sans parler, disait :  » Je suis à toi.  » ;

Et l’Ange ténébreux dit tout bas :  » Sois à moi !

 » Sois à moi, sois ma sœur, je t’appartiens moi-même ;

Je t’ai bien méritée, et dès longtemps je t’aime,

Car je t’ai vue un jour. Parmi les fils de l’air

Je me mêlais, voilé comme un soleil d’hiver.

Je revis une fois l’ineffable contrée,

Des peuples lumineux la patrie azurée,

Et n’eus pas un regret d’avoir quitté ces lieux

Où la crainte toujours siège parmi les Dieux.

Toi seule m’apparus comme une jeune étoile

Qui de la vaste nuit perce à l’écart le voile ;

Toi seule me parus ce qu’on cherche toujours,

Ce que l’homme poursuit dans l’ombre de ses jours,

Le dieu qui du bonheur connaît seul le mystère,

Et la Reine qu’attend mon trône solitaire.

Enfin, par ta présence, habile à me charmer,

Il me fut révélé que je pouvais aimer.
 » Soit que tes yeux, voilés d’une ombre de tristesse,

Aient entendu les miens qui les cherchaient sans cesse,

Soit que ton origine, aussi douce que toi,

T’ait fait une patrie un peu plus près de moi,

Je ne sais, mais depuis l’heure qui te vit naître,

Dans tout être créé j’ai cru te reconnaître ;

J’ai trois fois en pleurant passé dans l’Univers ;

Je te cherchais partout : dans un souffle des airs,

Dans un rayon tombé du disque de la lune,

Dans l’étoile qui fuit le ciel qui l’importune,

Dans l’arc-en-ciel, passage aux Anges familier,

Ou sur le lit moelleux des neiges du glacier ;

Des parfums de ton vol je respirais la trace ;

En vain j’interrogeai les globes de l’espace,

Du char des astres purs j’obscurcis les essieux,

Je voilai leurs rayons pour attirer tes yeux,

J’osai même, enhardi par mon nouveau délire,

Toucher les fibres d’or de la céleste lyre.

Mais tu n’entendis rien, mais tu ne me vis pas.

Je revins à la terre, et je glissai mes pas

Sous les abris de l’homme où tu reçus naissance.

Je croyais t’y trouver protégeant l’innocence,

Au berceau balancé d’un enfant endormi,

Rafraîchissant sa lèvre avec un souffle ami ;

Ou bien comme un rideau développant ton aile,

Et gardant contre moi, timide sentinelle,

Le sommeil de la vierge aux côtés de sa sœur,

Qui, rêvant, sur son sein la presse avec douceur.

Mais seul je retournai sous ma belle demeure,

J’y pleurai comme ici, j’y gémis, jusqu’à l’heure

Où le son de ton vol m’émut, me fit trembler,

Comme un prêtre qui sent que son Dieu va parler.  »
Il disait ; et bientôt comme une jeune reine,

Qui rougit de plaisir au nom de souveraine,

Et fait à ses sujets un geste gracieux,

Ou donne à leurs transports un regard de ses yeux,

Éloa, soulevant le voile de sa tête,

Avec un doux sourire à lui parler s’apprête,

Descend plus près de lui, se penche, et mollement

Contemple avec orgueil son immortel amant.

Son beau sein, comme un flot qui sur la rive expire,

Pour la première fois se soulève et soupire ;

Son bras, comme un lis blanc sur le lac suspendu,

S’approche sans effroi lentement étendu ;

Sa bouche parfumée en s’ouvrant semble éclore,

Comme la jeune rose aux faveurs de l’aurore,

Quand, le matin lui verse une fraîche liqueur,

Et qu’un rayon du jour entre jusqu’à son cœur.

Elle parle, et sa voix dans un beau son rassemble

Ce que les plus doux bruits auraient de grâce ensemble ;

Et la lyre accordée aux flûtes dans les bois,

Et l’oiseau qui se plaint pour la première fois,

Et la mer quand ses flots apportent sur la grève

Les chants du soir aux pieds du voyageur qui rêve,

Et le vent qui se joue aux cloches des hameaux,

Ou fait gémir les joncs de la fuite des eau :

 » Puisque vous êtes beau, vous êtes bon, sans doute ;

Car, sitôt que des Cieux une âme prend la route,

Comme un saint vêtement nous voyons sa bonté

Lui donner en entrant l’éternelle beauté.

Mais pourquoi vos discours m’inspirent-ils la crainte ?

Pourquoi sur votre front tant de douleur empreinte ?

Comment avez-vous pu descendre du Saint Lieu ?

Et comment m’aimez-vous, si vous n’aimez pas Dieu ?  »
Le trouble des regards, grâce de la décence,

Accompagnait ces mots, forts comme l’innocence ;

Ils tombaient de sa bouche, aussi doux, aussi purs,

Que la neige en hiver sur les coteaux obscurs ;

Et comme, tout nourris de l’essence première,

Les anges ont au cœur des sources de lumière,

Tandis qu’elle parlait, ses ailes à l’entour,

Et son sein et son bras répandirent le jour :

Ainsi le diamant luit au milieu des ombres.

L’archange s’en effraye, et sous ses cheveux sombres

Cherche un épais refuge à ses yeux éblouis ;

Il pense qu’à la fin des temps évanouis,

Il lui faudra de même envisager son maître,

Et qu’un regard de Dieu le brisera peut-être ;

Il se rappelle aussi tout ce qu’il a souffert

Après avoir tenté Jésus dans le désert.

Il tremble ; sur son cœur où l’enfer recommence,

Comme un sombre manteau jette son aile immense,

Et veut fuir. La terreur réveillait tous ses maux.
Sur la neige des monts, couronne des hameaux,

L’Espagnol a blessé l’aigle des Asturies,

Dont le vol menaçait ses blanches bergeries ;

Hérissé, l’oiseau part et fait pleuvoir le sang,

Monte aussi vite au ciel que l’éclair en descend,

Regarde son Soleil, d’un bec ouvert l’aspire,

Croit reprendre la vie au flamboyant empire ;

Dans un fluide d’or il nage puissamment,

Et parmi les rayons se balance un moment ;

Mais l’homme l’a frappé d’une atteinte trop sûre ;

Il sent le plomb chasseur fondre dans sa blessure ;

Son aile se dépouille, et son royal manteau

Vole comme un duvet qu’arrache le couteau.

Dépossédé des airs, son poids le précipite ;

Dans la neige du mont il s’enfonce et palpite,

Et la glace terrestre a d’un pesant sommeil

Fermé cet oeil puissant respecté du Soleil.

Tel, retrouvant ses maux au fond de sa mémoire,

L’Ange maudit pencha sa chevelure noire,

Et se dit, pénétré d’un chagrin infernal :

  » Triste amour du péché ! sombres désirs du mal !

De l’orgueil, du savoir gigantesques pensées !

Comment ai-je connu vos ardeurs insensées ?

Maudit soit le moment où j’ai mesuré Dieu !

Simplicité du cœur, à qui j’ai dit adieu !

Je tremble devant toi, mais pourtant je t’adore ;

Je suis moins criminel puisque je t’aime encore ;

Mais dans mon sein flétri tu ne reviendras pas !

Loin de ce que j’étais, quoi ! j’ai fait tant de pas !

Et de moi-même à moi si grande est la distance,

Que je ne comprends plus ce que dit l’innocence ;

Je souffre, et mon esprit, par le mal abattu,

Ne peut plus remonter jusqu’à tant de vertu.
 » Qu’êtes-vous devenus, jours de paix, jours célestes ?

Quand j’allais, le premier de ces Anges modestes,

Prier à deux genoux devant l’antique loi,

Et ne pensais jamais au delà de la foi ?

L’éternité pour moi s’ouvrait comme une fête ;

Et, des fleurs dans mes mains, des rayons sur ma tête,

Je souriais, j’étais J’aurais peut-être aimé !  »
Le Tentateur lui-même était presque charmé ;

Il avait oublié son art et sa victime,

Et son cœur un moment se reposa du crime.

Il répétait tout bas, et le front dans ses mains :

 » Si je vous connaissais, ô larmes des humains !  »
Ah ! si dans ce moment la Vierge eût pu l’entendre,

Si la céleste main qu’elle eût osé lui tendre

L’eût saisi repentant, docile à remonter

Qui sait ? le mal peut-être eût cessé d’exister.

Mais, sitôt qu’elle vit sur sa tête pensive

De l’Enfer décelé la douleur convulsive,

Étonnée et tremblante, elle éleva ses yeux ;

Plus forte, elle parut se souvenir des Cieux,

Et souleva deux fois ses ailes argentées,

Entr’ouvrant pour gémir ses lèvres enchantées,

Ainsi qu’un jeune enfant, s’attachant aux roseaux,

Tente de faibles cris étouffés sous les eaux.

Il la vit prête à fuir vers les Cieux de lumière.

Comme un tigre éveillé bondit dans la poussière,

Aussitôt en lui-même, et plus fort désormais,

Retrouvant cet esprit qui ne fléchit jamais,

Ce noir esprit du mal qu’irrite l’innocence,

Il rougit d’avoir pu douter de sa puissance,

Il rétablit la paix sur son front radieux,

Rallume tout à coup l’audace de ses yeux,

Et longtemps en silence il regarde et contemple

La victime du Ciel qu’il destine à son temple ;

Comme pour lui montrer qu’elle résiste en vain,

Et s’endurcir lui-même à ce regard divin.

Sans amours, sans remords, au fond d’un cœur de glace,

Des coups qu’il va porter il médite la place,

Et, pareil au guerrier qui, tranquille à dessein,

Dans les défauts du fer cherche à frapper le sein,

Il compose ses traits sur les désirs de l’ange ;

Son air, sa voix, son geste et son maintien, tout change

Sans venir de son cœur, des pleurs fallacieux

Paraissent tout à coup sur le bord de ses yeux.

La vierge dans le Ciel n’avait pas vu de larmes,

Et s’arrête ; un soupir augmente ses alarmes.

Il pleure amèrement comme un homme exilé,

Comme une veuve auprès de son fils immolé ;

Ses cheveux dénoués sont épars ; rien n’arrête

Les sanglots de son sein qui soulèvent sa tête.

Éloa vient et pleure ; ils se parlent ainsi :
 » Que vous ai-je donc fait ? Qu’avez-vous ? Me voici.

— Tu cherches à me fuir, et pour toujours peut-être.

Combien tu me punis de m’être fait connaître !

— J’aimerais mieux rester ; mais le Seigneur m’attend.

Je veux parler pour vous, souvent il nous entend.

— Il ne peut rien sur moi, jamais mon sort ne change,

Et toi seule es le Dieu qui peut sauver un Ange.

— Que puis-je faire ? Hélas ! dites, faut-il rester ?

— Oui, descends jusqu’à moi, car je ne puis monter.

— Mais quel don voulez-vous ? — Le plus beau, c’est nous-mêmes.

Viens ! — M’exiler du Ciel ? — Qu’importe, si tu m’aimes ?

Touche ma main. Bientôt dans un mépris égal

Se confondront pour nous et le bien et le mal.

Tu n’as jamais compris ce qu’on trouve de charmes

A présenter son sein pour y cacher des larmes.

Viens, il est un bonheur que moi seul t’apprendrai ;

Tu m’ouvriras ton âme, et je l’y répandrai.

Comme l’aube et la lune au couchant reposée

Confondent leurs rayons, ou comme la rosée

Dans une perle seule unit deux de ses pleurs

Pour s’empreindre du baume exhalé par les fleurs,

Comme un double flambeau réunit ses deux flammes,

Non moins étroitement nous unirons nos âmes.

— Je t’aime et je descends. Mais que diront les Cieux ?  »

En ce moment passa dans l’air, loin de leurs yeux,

Un des célestes chœurs, où, parmi les louanges,

On entendit ces mots que répétaient des Anges :

 » Gloire dans l’Univers, dans les Temps, à celui

Qui s’immole à jamais pour le salut d’autrui.  »

Les Cieux semblaient parler. C’en était trop pour elle.
Deux fois encor levant sa paupière infidèle,

Promenant des regards encore irrésolus,

Elle chercha ses Cieux qu’elle ne voyait plus.
Des Anges au Chaos allaient puiser des mondes.

Passant avec terreur dans ses plaines profondes,

Tandis qu’ils remplissaient les messages de Dieu,

Ils ont tous vu tomber un nuage de feu.

Des plaintes de douleur, des réponses cruelles,

Se mêlaient dans la flamme au battement des ailes.
 » Où me conduisez-vous, bel Ange ? — Viens toujours.

— Que votre voix est triste, et quel sombre discours !

N’est-ce pas Éloa qui soulève ta chaîne ?

J’ai cru t’avoir sauvé. — Non, c’est moi qui t’entraîne.

— Si nous sommes unis, peu m’importe en quel lieu !

Nomme-moi donc encore ou ta sœur ou ton Dieu !

— J’enlève mon esclave et je tiens ma victime.

— Tu paraissais si bon ! Oh ! qu’ai-je fait ? — Un crime.

— Seras-tu plus heureux ? du moins es-tu content ?

— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu ? — Satan.  »
Écrit en 1823, dans les Vosges.

Madame De Soubise

À M. Antony Deschamps.
 » Le 24 du mesme mois s’exploita

l’execution tant souhaitée, qui deliura

la chrestienté d’un nombre de pestes,

au moyen desquelles le diable se

faisoit fort de la destruire, attendu

que deux ou trois qui en reschappe-

rent font encore autant de mal. Ce

jour apporta merveilleux allegement

et soulas à l’Eglise.  »

La vraye et entiere histoire des troubles,

par Le Frère, de Laval.

I
 » Arquebusiers ! Chargez ma couleuvrine !

Les lansquenets passent ! Sur leur poitrine

Je vois enfin la croix rouge, la croix

Double, et tracée avec du sang, je crois !

Il est trop tard ; le bourdon notre-dame

Ne m’avait donc éveillé qu’à demi ?

Nous avons bu trop longtemps, sur mon âme !

Mais nous buvions à saint Barthélemi.
II
 » Donnez une épée,

Et la mieux trempée,

Et mes pistolets,

Et mes chapelets.

Déjà le jour brille

Sur le Louvre noir ;

On va tout savoir :

— Dites à ma fille

De venir tout voir.  »
III
Le baron parle ainsi par la fenêtre ;

C’est bien sa voix qu’on ne peut méconnaître ;

Courez, varlets, échansons, écuyers,

Suisses, piqueux, page, arbalétriers !

Voici venir Madame Marie-Anne ;

Elle descend l’escalier de la tour,

Jusqu’aux pavés baissez la pertuisane,

Et que chacun la salue à son tour.
IV
Une haquenée

Est seule amenée,

Tant elle a d’effroi

Du noir palefroi.

Mais son père monte

Le beau destrier,

Ferme à l’étrier :

—  » N’avez-vous pas honte,

Dit-il, de crier !
V
Vous descendez des hauts Barons, ma mie ;

Dans ma lignée, on note d’infamie

Femme qui pleure, et ce, par la raison

Qu’il en peut naître un lâche en ma maison.

Levez la tête et baissez votre voile :

Partons. Varlets, faites sonner le cor.

Sous ce brouillard la Seine me dévoile

Ses flots rougis Je veux voir plus encor.
VI
 » La voyez-vous croître

La tour du vieux cloître ?

Et le grand mur noir

Du royal manoir ?

Entrons dans le louvre.

Vous tremblez, je croi,

Au son du beffroi ?

La fenêtre s’ouvre,

Saluez le roi.  »
VII
Le vieux baron, en signant sa poitrine,

Va visiter la reine Catherine ;

Sa fille reste, et dans la cour s’assied ;

Mais sur un corps elle heurte son pied :

—  » Je vis encor, je vis encor, madame ;

Arrêtez-vous et donnez-moi la main ;

En me sauvant, vous sauverez mon âme ;

Car j’entendrai la messe dès demain.  »
VIII
—  » Huguenot profane,

Lui dit Marie-Anne,

Sur ton corselet

Mets mon chapelet.

Tu prieras la vierge,

Je prierai le roi :

Prends ce palefroi.

Surtout prends un cierge,

Et viens avec moi.  »
IX
Marie ordonne à tout son équipage

De l’emporter dans le manteau d’un page,

Lui fait ôter ses baudriers trop lourds,

Jette sur lui sa cape de velours,

Attache un voile avec une relique

Sur sa blessure, et dit, sans s’émouvoir :

 » Ce gentilhomme est un bon catholique,

Et dans l’église il vous le fera voir.  »
X
Murs de Saint-Eustache !

Quel peuple s’attache

À vos escaliers,

À vos noirs piliers,

Traînant sur la claie

Des morts sans cercueil,

La fureur dans l’œil,

Et formant la haie

De l’autel au seuil ?
XI
Dieu fasse grâce à l’année où nous sommes !

Ce sont vraiment des femmes et des hommes ;

Leur foule entonne un Te Deum en chœur,

Et dans le sang trempe et dévore un cœur,

Cœur d’amiral arraché dans la rue,

Cœur gangrené du schisme de Calvin.

On boit, on mange, on rit ; la foule accrue

Se l’offre et dit : c’est le pain et le vin.
XII
Un moine qui masque

Son front sous un casque

Lit au maître-autel

Le livre immortel ;

Il chante au pupitre,

Et sa main trois fois,

En faisant la croix,

Jette sur l’épître

Le sang de ses doigts.
XIII
 » Place ! dit-il ; tenons notre promesse

D’épargner ceux qui viennent à la messe.

Place ! Je vois arriver deux enfants :

Ne tuez pas encor, je le défends ;

Tant qu’ils sont là, je les ai sous ma garde.

Saint Paul a dit : le temple est fait pour tous ;

Chacun son lot, le dedans me regarde ;

Mais, une fois dehors, ils sont à vous.  »
XIV
—  » Je viens sans mon père,

Mais en vous j’espère

(Dit Anne deux fois,

D’une faible voix) ;

Il est chez la reine ;

Moi, j’accours ici

Demander merci

Pour ce capitaine

Qui vous prie aussi.  »
XV
Le blessé dit :  » il n’est plus temps, madame ;

Mon corps n’est pas sauvé, mais bien mon âme,

Si vous voulez ; donnez-moi votre main,

Et je mourrai catholique et romain ;

Épousez-moi, je suis duc de Soubise ;

Vous n’aurez pas à vous en repentir :

C’est pour un jour. Hélas ! Dans votre église

Je suis entré, mais pour n’ en plus sortir.  »
XVI
 » Je sens fuir mon âme !

Êtes-vous ma femme ?  »

—  » Hélas ! dit-elle, oui « ,

Se baissant vers lui.

Un mot les marie.

Ses yeux, par l’effort

D’un dernier transport,

Regardent Marie,

Puis il tombe mort.
XVII
Ce fut ainsi qu’ Anne devint duchesse :

Elle donna le fief et sa richesse

À l’ordre saint des frères de Jésus,

Et leur légua ses propres biens en sus.

Un faible corps qu’un esprit troublé ronge

Résiste un peu, mais ne vit pas longtemps :

Dans le couvent des nonnes, en Saintonge,

Elle mourut vierge et veuve à vingt ans.
Écrit à La Briche, en Beauce, Mai 1828.

La Dryade

Idylle dans le goût de Théocrite
Honorons d’abord la Terre, qui, la

première entre les dieux, rendit

ici les oracles

J’adore aussi les nymphes.

Eschyle.

Vois-tu ce vieux tronc d’arbre aux immenses racines ?

Jadis il s’anima de paroles divines ;

Mais par les noirs hivers le chêne fut vaincu.

Et la dryade aussi, comme l’arbre, a vécu.

(Car, tu le sais, berger, ces déesses fragiles,

Envieuses des jeux et des danses agiles,

Sous l’écorce d’un bois où les fixa le sort,

Reçoivent avec lui la naissance et la mort.)

Celle dont la présence enflamma ces bocages

Répondait aux pasteurs du sein de verts feuillages,

Et, par des bruits secrets, mélodieux et sourds,

Donnait le prix du chant ou jugeait les amours.

Bathylle aux blonds cheveux, Ménalque aux noires tresses,

Un jour lui racontaient leurs rivales tendresses.

L’un parait son front blanc de myrte et de lotus ;

L’autre, ses cheveux bruns de pampres revêtus,

Offrait à la dryade une coupe d’argile ;

Et les roseaux chantants enchaînés par Bathylle,

Ainsi que le dieu Pan l’enseignait aux mortels,

S’agitaient, suspendus aux verdoyants autels.

J’entendis leur prière, et de leur simple histoire

Les Muses et le temps m’ont laissé la mémoire.
MÉNALQUE.
Ô déesse propice ! écoute, écoute-moi !

Les faunes, les sylvains dansent autour de toi,

Quand Bacchus a reçu leur brillant sacrifice ;

Ombrage mes amours, ô déesse propice !
BATHYLLE.
Dryade du vieux chêne, écoute mes aveux !

Les vierges, le matin, dénouant leurs cheveux,

Quand du brûlant amour la saison est prochaine,

T’adorent ; je t’adore, ô dryade du chêne !
MÉNALQUE.
Que Liber protecteur, père des longs festins,

Entoure de ses dons tes champêtres destins,

Et qu’en écharpe d’or la vigne tortueuse

Serpente autour de toi, fraîche et voluptueuse !
BATHYLLE.
Que Vénus te protège et t’épargne ses maux,

Qu’elle anime, au printemps, tes superbes rameaux ;

Et, si de quelque amour, pour nous mystérieuse,

Le charme te liait à quelque jeune yeuse,

Que ses bras délicats et ses feuillages verts

A tes bras amoureux se mêlent dans les airs !
MÉNALQUE.
Ida ! j’adore Ida, la légère bacchante :

Ses cheveux noirs, mêlés de grappes et d’acanthe,

Sur le tigre, attaché par une griffe d’or,

Roulent abandonnés ; sa bouche rit encor

En chantant Évoé ; sa démarche chancelle ;

Les pieds nus, ses genoux que la robe décèle,

S’élancent, et son oeil, de feux étincelant,

Brille comme Phébus sous le signe brûlant.
BATHYLLE.
C’est toi que je préfère, ô toi, vierge nouvelle,

Que l’heure du matin à nos désirs révèle !

Quand la lune au front pur, reine des nuits d’été,

Verse au gazon bleuâtre un regard argenté,

Elle est moins belle encor que ta paupière blonde,

Qu’un rayon chaste et doux sous son long voile inonde.
MÉNALQUE.
Si le fier léopard, que les jeunes sylvains

Attachent rugissant au char du dieu des vins,

Voit amener au loin l’inquiète tigresse

Que les faunes, troublés par la joyeuse ivresse,

N’ont pas su dérober à ses regards brûlants,

Il s’arrête, il s’agite, et de ses cris roulants

Les bois sont ébranlés ; de sa gueule béante,

L’écume coule à flots sur une langue ardente ;

Furieux, il bondit, il brise ses liens,

Et le collier d’ivoire et les jougs phrygiens :

Il part, et, dans les champs qu’écrasent ses caresses,

Prodigue à ses amours de fougueuses tendresses.

Ainsi, quand tu descends des cimes de nos bois,

Ida ! lorsque j’entends ta voix, ta jeune voix,

Annoncer par des chants la fête bacchanale,

Je laisse les troupeaux, la bêche matinale,

Et la vigne et la gerbe où mes jours sont liés :

Je pars, je cours, je tombe et je brûle à tes pieds.
BATHYLLE.
Quand la vive hirondelle est enfin réveillée,

Elle sort de l’étang, encore toute mouillée,

Et, se montrant au jour avec un cri joyeux,

Au charme d’un beau ciel, craintive, ouvre les yeux ;

Puis, sur le pâle saule, avec lenteur voltige,

Interroge avec soin le bouton et la tige ;

Et, sûre du printemps, alors, et de l’amour,

Par des cris triomphants célèbre leur retour.

Elle chante sa joie aux rochers, aux campagnes,

Et, du fond des roseaux excitant ses compagnes :

 » Venez ! dit-elle ; allons, paraissez, il est temps !

Car voici la chaleur, et voici le printemps.  »

Ainsi, quand je te vois, ô modeste bergère !

Fouler de tes pieds nus la riante fougère,

J’appelle autour de moi les pâtres nonchalants,

A quitter le gazon, selon mes vœux, trop lents ;

Et crie, en te suivant dans ta course rebelle :

 » Venez ! oh ! venez voir comme Glycère est belle !  »
MÉNALQUE.
Un jour, jour de Bacchus, loin des jeux égaré,

Seule je la surpris au fond du bois sacré :

Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres,

Des feuilles sur ses traits faisaient flotter les ombres ;

Lascive, elle dormait sur le thyrse brisé ;

Une molle sueur, sur son front épuisé,

Brillait comme la perle en gouttes transparentes,

Et ses mains, autour d’elle, et sous le lin errantes,

Touchant la coupe vide, et son sein tour à tour,

Redemandaient encore et Bacchus et l’Amour.
BATHYLLE.
Je vous adjure ici, nymphes de la Sicile,

Dont les doigts, sous les fleurs, guident l’onde docile ;

Vous reçûtes ses dons, alors que sous nos bois,

Rougissante, elle vint pour la première fois.

Ses bras blancs soutenaient sur sa tête inclinée

L’amphore, œuvre divine aux fêtes destinée,

Qu’emplit la molle poire, et le raisin doré,

Et la pêche au duvet de pourpre coloré ;

Des pasteurs empressés l’attention jalouse

L’entourait, murmurant le nom sacré d’épouse ;

Mais en vain : nul regard ne flatta leur ardeur ;

Elle fut toute aux dieux et toute à la pudeur.
Ici, je vis rouler la coupe aux flancs d’argile ;

Le chêne ému tremblait, la flûte de Bathylle

Brilla d’un feu divin ; la dryade un moment,

Joyeuse, fit entendre un long frémissement,

Doux comme les échos dont la voix incertaine

Murmure la chanson d’une flûte lointaine.
Écrit en 1815.

Moïse

Le soleil prolongeait sur la cime des tentes

Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,

Ces larges traces d’or qu’il laisse dans les airs,

Lorsqu’en un lit de sable il se couche aux déserts.

La pourpre et l’or semblaient revêtir la campagne.

Du stérile Nébo gravissant la montagne,

Moïse, homme de Dieu, s’arrête, et, sans orgueil,

Sur le vaste horizon promène un long coup d’œil.

Il voit d’abord Phasga, que des figuiers entourent,

Puis, au-delà des monts que ses regards parcourent,

S’étend tout Galaad, Éphraïm, Manassé,

Dont le pays fertile à sa droite est placé ;

Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étale

Ses sables où s’endort la mer occidentale ;

Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli,

Couronné d’oliviers, se montre Nephtali ;

Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes,

Jéricho s’aperçoit, c’est la ville des palmes ;

Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phogor

Le lentisque touffu s’étend jusqu’à Ségor.

Il voit tout Chanaan, et la terre promise,

Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.

Il voit ; sur les Hébreux étend sa grande main,

Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.
Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte,

Pressés au large pied de la montagne sainte,

Les enfants d’Israël s’agitaient au vallon

Comme les blés épais qu’agite l’aquilon.

Dès l’heure où la rosée humecte l’or des sables

Et balance sa perle au sommet des érables,

Prophète centenaire, environné d’honneur,

Moïse était parti pour trouver le Seigneur.

On le suivait des yeux aux flammes de sa tête,

Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte,

Lorsque son front perça le nuage de Dieu

Qui couronnait d’éclairs la cime du haut lieu,

L’encens brûla partout sur les autels de pierre,

Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière,

À l’ombre du parfum par le soleil doré,

Chantèrent d’une voix le cantique sacré ;

Et les fils de Lévi, s’élevant sur la foule,

Tels qu’un bois de cyprès sur le sable qui roule,

Du peuple avec la harpe accompagnant les voix,

Dirigeaient vers le ciel l’hymne du Roi des Rois.
Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,

Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
Il disait au Seigneur :  » Ne finirai-je pas ?

Où voulez-vous encor que je porte mes pas ?

Je vivrai donc toujours puissant et solitaire ?

Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre. —

Que vous ai-je donc fait pour être votre élu ?

J’ai conduit votre peuple où vous avez voulu.

Voilà que son pied touche à la terre promise,

De vous à lui qu’un autre accepte l’entremise,

Au coursier d’Israël qu’il attache le frein ;

Je lui lègue mon livre et la verge d’airain.
 » Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,

Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,

Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo

Je n’ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ?

Hélas ! vous m’avez fait sage parmi les sages !

Mon doigt du peuple errant a guidé les passages.

J’ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ;

L’avenir à genoux adorera mes lois ;

Des tombes des humains j’ouvre la plus antique,

La mort trouve à ma voix une voix prophétique,

Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations,

Ma main fait et défait les générations. —

Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,

Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre !
 » Hélas ! je sais aussi tous les secrets des cieux,

Et vous m’avez prêté la force de vos yeux.

Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ;

Ma bouche par leur nom a compté les étoiles,

Et, dès qu’au firmament mon geste l’appela,

Chacune s’est hâtée en disant : Me voilà.

J’impose mes deux mains sur le front des nuages

Pour tarir dans leurs flancs la source des orages ;

J’engloutis les cités sous les sables mouvants ;

Je renverse les monts sous les ailes des vents ;

Mon pied infatigable est plus fort que l’espace ;

Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,

Et la voix de la mer se tait devant ma voix.

Lorsque mon peuple souffre, ou qu’il lui faut des lois,

J’élève mes regards, votre esprit me visite ;

La terre alors chancelle et le soleil hésite,

Vos anges sont jaloux et m’admirent entre eux.

Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux ;

Vous m’avez fait vieillir puissant et solitaire,

Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.
 » Sitôt que votre souffle a rempli le berger,

Les hommes se sont dit : Il nous est étranger ;

Et les yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,

Car ils venaient, hélas ! d’y voir plus que mon âme.

J’ai vu l’amour s’éteindre et l’amitié tarir,

Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.

M’enveloppant alors de la colonne noire,

J’ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,

Et j’ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent ?

Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,

Ma main laisse l’effroi sur la main qu’elle touche,

L’orage est dans ma voix, l’éclair est sur ma bouche ;

Aussi, loin de m’aimer, voilà qu’ils tremblent tous,

Et, quand j’ouvre les bras, on tombe à mes genoux.

Ô Seigneur ! j’ai vécu puissant et solitaire,

Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre !  »
Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux,

Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux ;

Car s’il levait les yeux, les flancs noirs du nuage

Roulaient et redoublaient les foudres de l’orage,

Et le feu des éclairs, aveuglant les regards,

Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts.
Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse. —

Il fut pleuré. — Marchant vers la terre promise,

Josué s’avançait pensif et pâlissant,

Car il était déjà l’élu du Tout-Puissant.
Écrit en 1822.

La Femme Adultère

L’adultère attend le soir et se dit :

Aucun oeil ne me verra ; et il se

cache le visage car la lumière est pour

lui comme la mort.

Job. ch.XXIV. v.15-17
I
 » Mon lit est parfumé d’aloès et de myrrhe ;

 » L’odorant cinnamome et le nard de Palmyre

 » Ont chez moi de l’Egypte embaumé les tapis.

 » J’ai placé sur mon front et l’or et le lapis ;

 » Venez, mon bien-aimé, m’enivrer de délices

 » Jusqu’à l’heure où le jour appelle aux sacrifices :

 » Aujourd’hui que l’époux n’est plus dans la cité,

 » Au nocturne bonheur soyez don invité ;

 » Il est allé bien loin.  » — C’était ainsi, dans l’ombre,

Sur les toits aplanis et sous l’oranger sombre,

Qu’une femme parlait, et son bras abaissé

Montrait la porte étroite à l’amant empressé.

Il a franchi le seuil où le cèdre s’entr’ouvre,

Et qu’un verrou secret rapidement recouvre ;

Puis ces mots ont frappé le cyprès des lambris :

 » Voilà ces yeux si purs dont mes yeux sont épris !

 » Votre front est semblable au lys de la vallée,

 » De vos lèvres toujours la rose est exhalée :

 » Que votre voix est douce et douces vos amours !

 » Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours !  »

— Non ; ma main veut tarir cette humide rosée

Que l’air sur vos cheveux a longtemps déposée :

C’est pour moi que ce front s’est glacé sous la nuit !

 » — Mais ce cœur est brûlant, et l’amour l’a conduit.

 » Me voici devant vous, ô belle entre les belles !

 » Qu’importent les dangers ? que sont les nuits cruelles

 » Quand du palmier d’amour le fruit va se cueillir,

 » Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir ?

– Oui Mais d’où vient ce cri, puis ces pas sur la pierre ?

 » — C’est un des fils d’Aaron qui sonne la prière.

 » Et quoi ! vous pâlissez ! Que le feu du baiser

 » Consume nos amours qu’il peut seul apaiser,

 » Qu’il vienne remplacer cette crainte farouche

 » Et fermer au refus la pourpre de ta bouche !  »

On n’entendit plus rien, et les feux abrégés

Dans les lampes d’airain moururent négligés.
II
Quand le soleil levant embrasa la campagne

Et les verts oliviers de la sainte montagne,

A cette heure paisible où les chameaux poudreux

Apportent du désert leur tribut aux Hébreux ;

Tandis que de sa tente ouvrant la blanche toile,

Le pasteur qui de l’aube a vu pâlir l’étoile

Appelle sa famille au lever solennel

Et salue en ses chants le jour et l’Eternel ;

Le séducteur, content du succès de son crime,

Fuit l’ennui des plaisirs et sa jeune victime.

Seule, elle reste assise, et son front sans couleur

Du remords qui s’approche a déjà la pâleur ;

Elle veut retenir cette nuit, sa complice,

Et la première aurore est son premier supplice :

Elle vit tout ensemble et la faute et le lieu,

S’étonna d’elle-même et douta de son Dieu.

Elle joignit les mains, immobile et muette,

Ses yeux toujours fixés sur la porte secrète ;

Et semblable à la mort, seulement quelques pleurs

Montraient encor sa vie en montrant ses douleurs.

Telle Sodome a vu cette femme imprudente

Frappée au jour où Dieu versa la pluie ardente,

Et, brûlant d’un seul feu deux peuples détestés,

Eteignit leurs palais dans des flots empestés :

Elle voulut, bravant la céleste défense,

Voir une fois encor les lieux de son enfance,

Ou peut-être, écoutant un cœur ambitieux,

Surprendre d’un regard le grand secret des Cieux ;

Mais son pied tout à coup, à la fuite inhabile,

Se fixe, elle pâlit sous un sel immobile,

Et le juste vieillard, en marchant vers Ségor,

N’entendit plus ses pas qu’il écoutait encor.
Tel est le front glacé de la Juive infidèle.

Mais quel est cet enfant qui parait auprès d’elle ?

Il voit des pleurs, il pleure, et, d’un geste incertain,

Demande, comme hier, le baiser du matin.

Sur ses pieds chancelants il s’avance, et, timide,

De sa mère ose enfin presser la joue humide.

Qu’un baiser serait doux ! elle veut l’essayer ;

Mais l’époux, dans le fils, la revient effrayer ;

Devant ce lit, ces murs et ces voûtes sacrées,

Du secret conjugal encore pénétrées,

Où vient de retentir un amour criminel,

Hélas ! elle rougit de l’amour maternel,

Et tremble de poser, dans cette chambre austère,

Sur une bouche pure une lèvre adultère.

Elle voulut parier, mais les sons de sa voix,

Sourds et demi-formés, moururent à la fois,

Et sa parole éteinte et vaine fut suivie

D’un soupir qui sembla le dernier de sa vie.

Elle repousse alors son enfant étonné,

Tant la honte a rempli son cœur désordonné !

Elle entr’ouvre le seuil, mais là tombe abattue,

Telle que de sa base une blanche statue.
III
Ce jour-là, des remparts, on voyait revenir

Un voyageur parti pour la ville de Tyr.

Sa suite et ses chevaux montraient son opulence :

Guidés nonchalamment par le fer d’une lance,

Fléchissaient sous leur poids, et l’onagre rayé,

Et l’indolent chameau, par son guide effrayé ;

Et douze serviteurs, suivant l’étroite voie,

Courbaient leurs fronts brûlés sous la pourpre et la soie ;

Et le maître disait :  » Maintenant Sephora

Cherche dans l’horizon si l’époux reviendra ;

Elle pleure, elle dit :  » Il est bien loin encore !

 » Des feux du jour pourtant le désert se colore !

 » Et du côté de Tyr je ne l’aperçois pas.  »

Mais elle va courir au-devant de mes pas.

Et je dirai :  » Tenez, livrez-vous à la joie !

 » Ces présents sont pour vous, et la pourpre et la soie,

 » Et les moelleux tapis, et l’ambre précieux,

 » Et l’acier des miroirs que souhaitaient vos yeux.  »

Voilà ce qu’il disait, et de Sion la sainte

Traversait à grands pas la tortueuse enceinte.
IV
Tout Juda cependant, aux fêtes introduit,

Vers le temple, en courant, se pressait à grand bruit :

Les vieillards, les enfants, les femmes affligées,

Dans les longs repentirs et les larmes plongées,

Et celles que frappait un mal secret et lent,

Et l’aveugle aux longs cris, et le boiteux tremblant,

Et le lépreux impur, le dégoût de la terre,

Tous, de leurs maux guéris racontant le mystère,

Aux pieds de leur Sauveur l’adoraient prosternés.

Lui, né dans les douleurs, roi des infortunés,

D’une féconde main prodiguait les miracles,

Et de sa voix sortait une source d’oracles :

De la vie avec l’homme il partageait l’ennui,

Venait trouver le pauvre et s’égalait à lui.

Quelques hommes formés à sa divine école,

Nés simples et grossiers, mais forts de sa parole,

Le suivaient lentement, et son front sérieux

Portait les feux divins en bandeau glorieux.
Par ses cheveux épars une femme entraînée,

Qu’entoure avec clameur la foule déchaînée,

Paraît : ses yeux brûlants au Ciel sont dirigés,

Ses yeux, car de longs fers ses bras nus sont chargés.

Devant le Fils de l’Homme on l’amène en tumulte,

Puis, provoquant l’erreur et méditant l’insulte,

Les Scribes assemblés s’avancent, et l’un d’eux :

 » Maître, dit-il, jugez de ce péché hideux ;

Cette femme adultère est coupable et surprise :

Que doit faire Israël de la loi de Moïse ?  »

Et l’épouse infidèle attendait, et ses yeux

Semblaient chercher encor quelque autre dans ces lieux ;

Et, la pierre à la main, la foule sanguinaire

S’appelait, la montrait :  » C’est la femme adultère !

Lapidez la : déjà le séducteur est mort !  »

Et la femme pleura. — Mais le juge d’abord :

 » Qu’un homme d’entre vous, dit-il, jette une pierre

S’il se croit sans péché, qu’il jette la première.  »

Il dit, et s’écartant des mobiles Hébreux,

Apaisés par ces mots et déjà moins nombreux,

Son doigt mystérieux, sur l’arène légère,

Ecrivait une langue aux hommes étrangère,

En caractères saints dans le Ciel retracés

Quand il se releva, tous s’étaient dispersés.
Écrit en 1819.

Paris

Elévation
 » Prends ma main. Voyageur, et montons sur la tour. —

Regarde tout en bas, et regarde à l’entour.

Regarde jusqu’au bout de l’horizon, regarde

Du nord au sud. Partout où ton oeil se hasarde,

Qu’il s’attache avec feu, comme l’oeil du serpent

Qui pompe du regard ce qu’il suit en rampant,

Tourne sur le donjon qu’un parapet prolonge,

D’où la vue à loisir sur tous les points se plonge

Et règne, du zénith, sur un monde mouvant

Comme l’éclair, l’oiseau, le nuage et le vent.

Que vois-tu dans la nuit, à nos pieds, dans l’espace,

Et partout où mon doigt tourne, passe et repasse ?

— Je vois un cercle noir si large et si profond,

Que je n’en aperçois ni le bout ni le fond.

Des collines, au loin, me semblent sa ceinture,

Et pourtant je ne vois nulle part la nature,

Mais partout la main d’homme et l’angle que sa main

Impose à la matière en tout travail humain.

Je vois ces angles noirs et luisants qui, dans l’ombre,

L’un sur l’autre entassés, sans ordre ni sans nombre,

Coupent des murs blanchis pareils à des tombeaux.

— Je vois fumer, brûler, éclater des flambeaux,

Brillant sur cet abîme où l’air pénètre à peine

Comme des diamants incrustés dans l’ébène.

— Un fleuve y dort sans bruit, replié dans son cours,

Comme dans un buisson la couleuvre aux cent tours.

Des ombres de palais, de dômes et d’aiguilles,

De tours et de donjons, de clochers, de bastilles,

De châteaux-forts, de kiosks et d’aigus minarets ;

De formes de remparts, de jardins, de forêts,

De spirales, d’arceaux, de parcs, de colonnades,

D’obélisques, de ponts, de portes et d’arcades,

Tout fourmille et grandit, se cramponne en montant,

Se courbe, se replie, ou se creuse ou s’étend.

— Dans un brouillard de feu je crois voir ce grand rêve.

La Tour où nous voilà dans ce cercle s’élève ;

En le traçant jadis, c’est ici, n’est-ce pas,

Que Dieu même a posé le centre du compas ?

Le vertige m’enivre, et sur mes yeux il pèse.

Vois-je une Roue ardente, ou bien une Fournaise ?  »
— Oui, c’est bien une Roue ; et c’est la main de Dieu

Qui tient et fait mouvoir son invisible essieu.

Vers le but inconnu sans cesse elle s’avance.

On la nomme PARIS, le pivot de la France.

Quand la vivante Roue hésite dans ses tours,

Tout hésite et s’étonne, et recule en son cours.

Les rayons effrayés disent au cercle :  » Arrête.  »

Il le dit à son tour aux cercles dont la crête

S’enchâsse dans la sienne et tourne sous sa loi.

L’un le redit à l’autre ; et l’impassible roi,

Paris, l’axe immortel, Paris, l’axe du monde,

Puise ses mouvements dans sa vigueur profonde,

Les communique à tous, les imprime à chacun,

Les impose de force, et n’en reçoit aucun.

Il se meut ; tout s’ébranle, et tournoie et circule ;

Le cœur du ressort bat, et pousse la bascule ;

L’aiguille tremble et court à grands pas ; le levier

Monte et baisse en sa ligne, et n’ose dévier.

Tous marchent leur chemin, et chacun d’eux écoute

Le pas régulateur qui leur creuse la route.

Il leur faut écouter et suivre ; il le faut bien :

Car lorsqu’il arriva, dans un temps plus ancien,

Qu’un rouage isola son mouvement diurne,

Dans le bruit du travail demeura taciturne,

Et, brisa, par orgueil, sa chaîne et son ressort,

Comme un bras que l’on coupe, il fut frappé de mort.

Car Paris l’éternel de leurs efforts se joue,

Et le moyeu divin tournerait sans la roue ;

Quand même tout voudrait revenir sur ses pas,

Seul il irait ; lui seul ne s’arrêterait pas,

Et tu verrais la force et l’union ravie

Aux rayons qui partaient de son centre de vie.

C’est donc bien, voyageur, une roue en effet.

Le vertige parfois est prophétique. Il fait

Qu’une fournaise ardente éblouit ta paupière ?

C’est la fournaise aussi que tu vois. — Sa lumière

Teint de rouge les bords du ciel noir et profond ;

C’est un feu sous un dôme obscur, large et sans fond ;

Là, dans les nuits d’hiver et d’été, quand les heures

Font du bruit en sonnant sur le toit des demeures,

Parce que l’homme y dort, là veillent des Esprits,

Grands ouvriers d’une œuvre et sans nom et sans prix.

La nuit, leur lampe brûle, et, le jour, elle fume ;

Le jour, elle a fumé, le soir, elle s’allume,

Et toujours et sans cesse alimente les feux

De la Fournaise d’or que nous voyons tous deux,

Et qui, se reflétant sur la sainte coupole,

Est du globe endormi la céleste auréole.

Chacun d’eux courbe un front pâle, il prie, il écrit,

Il désespère, il pleure ; il espère, il sourit ;

Il arrache son sein et ses cheveux, s’enfonce

Dans l’énigme sans fin dont Dieu sait la réponse,

Et dont l’humanité, demandant son décret,

Tous les mille ans rejette et cherche le secret.

Chacun d’eux pousse un cri d’amour vers une idée.

L’un soutient en pleurant la croix dépossédée,

S’assied près du Sépulcre et seul, comme un banni,

Il se frappe en disant : Lamma Sabacthani ;

Dans son sang, dans ses pleurs, il baigne, il noie, il plonge

La couronne d’épine et la lance et l’éponge,

Baise le corps du Christ, le soulève, et lui dit :

 » Reparais, Roi des Juifs, ainsi qu’il est prédit ;

Viens, ressuscite encore aux yeux du seul apôtre.

L’Église meurt : renais dans sa cendre et la nôtre,

Règne, et sur les débris des schismes expiés,

Renverse tes gardiens des lueurs de tes pieds.  »

Rien. Le corps du Dieu ploie aux mains du dernier homme,

Prêtre pauvre et puissant pour Rome et malgré Rome.

Le cadavre adoré, de ses clous immortels

Ne laisse plus tomber de sang pour ses autels ;

Rien. Il n’ouvrira pas son oreille endormie

Aux lamentations du nouveau Jérémie,

Et le laissera seul, mais d’une habile main,

Retremper la tiare en l’alliage humain.

 » Liberté !  » crie un autre, et soudain la tristesse

Comme un taureau le tue aux pieds de sa déesse,

Parce qu’ayant en vain quarante ans combattu,

Il ne peut rien construire où tout est abattu.

N’importe ! Autour de lui des travailleurs sans nombre,

Aveugles, inquiets, cherchent à travers l’ombre

Je ne sais quels chemins qu’ils ne connaissent pas,

Réglant et mesurant, sans règle et sans compas,

L’un sur l’autre semant des arbres sans racines,

Et mettant au hasard l’ordre dans les ruines.

Et, comme il est écrit que chacun porte en soi

Ce mal qui le tuera, regarde en bas, et voi.

Derrière eux s’est groupée une famille forte

Qui les ronge et du pied pile leur œuvre morte,

Écrase les débris qu’a faits la Liberté,

Y roule le niveau qu’on nomme Égalité,

Et veut les mettre en cendre, afin que pour sa tête

L’homme n’ait d’autre abri que celui qu’elle apprête ;

Et c’est un temple : un temple immense, universel,

Où l’homme n’offrira ni l’encens, ni le sel,

Ni le sang, ni le pain, ni le vin, ni l’hostie,

Mais son temps et sa vie en œuvre convertie,

Mais son amour de tous, son abnégation

De lui, de l’héritage et de la nation.

Seuls, sans père et sans fils, soumis à la parole,

L’union est son but et le travail son rôle,

Et, selon celui-là qui parle après Jésus,

Tous seront appelés et tous seront élus.

— Ainsi tout est osé ! Tu vois, pas de statue

D’homme, de roi, de Dieu, qui ne soit abattue,

Mutilée à la pierre et rayée au couteau,

Démembrée à la hache et broyée au marteau !

Or ou plomb, tout métal est plongé dans la braise,

Et jeté pour refondre en l’ardente fournaise.

Tout brûle, craque, fume et coule ; tout cela

Se tord, s’unit, se fend, tombe là, sort de là,

Cela siffle et murmure ou gémit ; cela crie,

Cela chante, cela sonne, se parle et prie ;

Cela reluit, cela flambe et glisse dans l’air,

Éclate en pluie ardente ou serpente en éclair.

Oeuvre, ouvriers, tout brûle ; au feu tout se féconde :

Salamandres partout ! — Enfer ! Éden du monde !

Paris ! principe et fin ! ombre et flambeau !

— Je ne sais si c’est mal, tout cela ; mais c’est beau !

Mais c’est grand ! mais on sent jusqu’au fond de son âme

Qu’un monde tout nouveau se forge à cette flamme,

Ou soleil, ou comète, on sent bien qu’il sera ;

Qu’il brûle ou qu’il éclaire, on sent qu’il tournera,

Qu’il surgira brillant à travers la fumée,

Qu’il vêtira pour tous quelque forme animée,

Symbolique, imprévue et pure, on ne sait quoi,

Qui sera pour chacun le signe d’une foi,

Couvrira, devant Dieu, la terre comme un voile,

Ou de son avenir sera comme l’étoile,

Et, dans des flots d’amour et d’union, enfin

Guidera la famille humaine vers sa fin ;

Mais que peut-être aussi, brûlant, pareil au glaive

Dont le feu dessécha les pleurs dans les yeux d’Eve,

Il ira labourant le globe comme un champ,

Et semant la douleur du levant au couchant :

Rasant l’œuvre de l’homme et des temps comme l’herbe

Dont un vaste incendie emporte chaque gerbe,

En laissant le désert, qui suit son large cours

Comme un géant vainqueur, s’étendre pour toujours.

Peut-être que, partout où se verra sa flamme,

Dans tout corps s’éteindra le cœur, dans tout cœur l’âme,

Que rois et nations, se jetant à genoux,

Aux rochers ébranlés crieront :  » Écrasez-nous !

Car voilà que Paris encore nous envoie

Une perdition qui brise notre voie !  »

— Que fais-tu donc, Paris, dans ton ardent foyer ?

Que jetteras-tu donc dans ton moule d’acier ?

Ton ouvrage est sans forme, et se pétrit encore

Sous la main ouvrière et le marteau sonore ;

Il s’étend, se resserre, et s’engloutit souvent

Dans le jeu des ressorts et du travail savant,

Et voilà que déjà l’impatient esclave

Se meut dans la Fournaise, et, sous les flots de lave,

Il nous montre une tête énorme, et des regards

Portant l’ombre et le jour dans leurs rayons hagards.
Je cessai de parler, car, dans le grand silence,

Le sourd mugissement du centre de la France

Monta jusqu’à la tour où nous étions placés,

Apporté par le vent des nuages glacés.

— Comme l’illusion de la raison se joue !

Je crus sentir mes pieds tourner avec la roue,

Et le feu du brasier qui montait vers les cieux

M’éblouit tellement que je fermai les yeux.
—  » Ah ! dit le Voyageur, la hauteur où nous sommes

De corps et d’âme est trop pour la force des hommes.

La tête a ses faux pas comme le pied les siens ;

Vous m’avez soutenu, c’est moi qui vous soutiens,

Et je chancelle encor, n’osant plus sur la terre

Contempler votre ville et son double mystère.

Mais je crains bien pour elle et pour vous, car voilà

Quelque chose de noir, de lourd, de vaste, là,

Au plus haut point du ciel, où ne sauraient atteindre

Les feux dont l’horizon ne cesse de se teindre ;

Et je crois entrevoir ce rocher ténébreux

Qu’annoncèrent jadis les prophètes hébreux.

Lorsqu’une meule énorme, ont-ils dit — Il me semble

La voir. — apparaîtra sur la cité — Je tremble

Que ce ne soit Paris. — dont les enfants auront

Effacé Jésus-Christ du cœur comme du front

Vous l’avez fait ! — alors que la ville enivrée

D’elle-même, au plaisir du sang sera livrée

Qu’en pensez-vous ? — alors l’Ange la rayera

Du monde, et le rocher du ciel l’écrasera.  »
Je souris tristement : —  » Il se peut bien, lui dis-je,

Que cela nous arrive avec ou sans prodige ;

Le ciel est noir sur nous ; mais il faudrait alors

Qu’ailleurs, pour l’avenir, il fût d’autres trésors,

Et je n’en connais pas. Si la force divine

Est en ceux dont l’esprit sent, prévoit et devine,

Elle est ici. — Le Ciel la révère. — Et sur nous

L’ange exterminateur frapperait à genoux,

Et sa main, à la fois flamboyante et timide,

Tremblerait de commettre un second déicide.

Mais abaissons nos yeux, et n’allons pas chercher

Si ce que nous voyons est nuage ou rocher.

Descendons et quittons cette imposante cime

D’où l’esprit voit un rêve et le corps un abîme.

— Je ne sais d’assurés, dans le chaos du sort,

Que deux points seulement, LA SOUFFRANCE ET LA MORT.

Tous les hommes y vont avec toutes les villes.

Mais les cendres, je crois, ne sont jamais stériles.

Si celles de Paris un jour sur ton chemin

Se trouvent, pèse-les, et prends-nous dans ta main,

Et, voyant à la place une rase campagne,

Dis :  » Le volcan a fait éclater sa montagne !  »

Pense au triple labeur que je t’ai révélé,

Et songe qu’au-dessus de ceux dont j’ai parlé

Il en fut de meilleurs et de plus purs encore,

Rares parmi tous ceux dont leur temps se décore,

Que la foule admirait et blâmait à moitié,

Des hommes pleins d’amour, de doute et de pitié,

Qui disaient : Je ne sais, des choses de la vie,

Dont le pouvoir ou l’or ne fut jamais l’envie,

Et qui, par dévouement, sans détourner les yeux,

Burent jusqu’à la lie un calice odieux.

— Ensuite, Voyageur, tu quitteras l’enceinte,

Tu jetteras au vent cette poussière éteinte,

Puis, levant seul ta voix dans le désert sans bruit,

Tu crieras :  » Pour longtemps le monde est dans la nuit !  »
Écrit le 16 janvier 1831, à Paris.

La Fille De Jephté

 » Et de là vient la coutume qui

s’est toujours observée depuis en Israël,

Que toutes les filles d’Israël s’assemblent

une fois l’année, pour pleurer la

fille de Jephté de Galaad

pendant quatre jours.  »

Juges, ch. IX, V. 40.

Voilà ce qu’ont chanté les filles d’Israël,

Et leurs pleurs ont coulé sur l’herbe du Carmel :
— Jephté de Galaad a ravagé trois villes ;

Abel ! la flamme a lui sur tes vignes fertiles !

Aroër sous la cendre éteignit ses chansons,

Et Mennith s’est assise en pleurant ses moissons !
Tous les guerriers d’Ammon sont détruits, et leur terre

Du Seigneur notre Dieu reste la tributaire.

Israël est vainqueur, et par ses cris perçants

Reconnaît du Très-Haut les secours tout-puissants.
À l’hymne universel que le désert répète

Se mêle en longs éclats le son de la trompette,

Et l’armée, en marchant vers les tours de Maspha,

Leur raconte de loin que Jephté triompha.
Le peuple tout entier tressaille de la fête.

— Mais le sombre vainqueur marche en baissant la tête ;

Sourd à ce bruit de gloire, et seul, silencieux,

Tout à coup il s’arrête, il a fermé ses yeux.
Il a fermé ses yeux, car, au loin, de la ville,

Les vierges, en chantant, d’un pas lent et tranquille,

Venaient ; il entrevoit le chœur religieux ;

C’est pourquoi, plein de crainte, il a fermé ses yeux.
Il entend le concert qui s’approche et l’honore :

La harpe harmonieuse et le tambour sonore,

Et la lyre aux dix voix, et le kinnor, léger,

Et les sons argentins du nebel étranger,
Puis, de plus près, les chants, leurs paroles pieuses,

Et les pas mesurés en des danses joyeuses,

Et, par des bruits flatteurs, les mains frappant les mains,

Et de rameaux fleuris parfumant les chemins.
Ses genoux ont tremblé sous le poids de ses armes ;

Sa paupière s’entr’ouvre à ses premières larmes :

C’est que, parmi les voix, le père a reconnu

La voix la plus aimée à ce chant ingénu :
—  » Ô vierges d’Israël ! ma couronne s’apprête

La première à parer les cheveux de sa tête ;

C’est mon père, et jamais un autre enfant que moi

N’augmenta la famille heureuse sous sa loi.  »
Et ses bras à Jephté donnés avec tendresse,

Suspendant à son col leur pieuse caresse :

 » Mon père, embrassez-moi ! D’où naissent vos retards ?

Je ne vois que vos pleurs et non pas vos regards.
Je n’ai point oublié l’encens du sacrifice :

J’offrais pour vous hier la naissante génisse.

Qui peut vous affliger ? Le Seigneur n’a-t-il pas

Renversé les cités au seul bruit de vos pas ?  »
—  » C’est vous, hélas ! c’est vous, ma fille bien-aimée ?  »

Dit le père en rouvrant sa paupière enflammée ;

 » Faut-il que ce soit vous ! ô douleur des douleurs !

Que vos embrassements feront couler de pleurs !
Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance ;

En échange du crime il vous faut l’innocence.

C’est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux !

Je lui dois une hostie, ô ma fille ! et c’est vous !
—  » Moi !  » dit-elle. Et ses yeux se remplirent de larmes.

Elle était jeune et belle, et la vie a des charmes.

Puis elle répondit :  » Oh ! si votre serment

Dispose de mes jours, permettez seulement
 » Qu’emmenant avec moi les vierges mes compagnes,

J’aille, deux mois entiers, sur le haut des montagnes,

Pour la dernière fois, errante en liberté,

Pleurer sur ma jeunesse et ma virginité !  »
 » Car je n’aurai jamais, de mes mains orgueilleuses,

Purifié mon fils sous les eaux merveilleuses ;

Vous n’aurez pas béni sa venue, et mes pleurs

Et mes chants n’auront pas endormi ses douleurs ;
 » Et, le jour de ma mort, nulle vierge jalouse

Ne viendra demander de qui je fus l’épouse,

Quel guerrier prend pour moi le cilice et le deuil :

Et seul vous pleurerez autour de mon cercueil.  »
Après ces mots, l’armée assise tout entière

Pleurait, et sur son front répandait la poussière.

Jephté sous un manteau tenait ses pleurs voilés ;

Mais, parmi les sanglots, on entendit :  » Allez.  »
Elle inclina la tête et partit. Ses compagnes,

Comme nous la pleurons, pleuraient sur les montagnes,

Puis elle vint s’offrir au couteau paternel.

– Voilà ce qu’ont chanté les filles d’Israël.
Écrit en 1820.

Symétha

À Pichald,

auteur de Léonidas et de Guillaume Tell.
 » Navire aux larges flancs de guirlandes ornés,

Aux Dieux d’ivoire, aux mâts de roses couronnés !

Oh ! qu’Eole, du moins, soit facile à tes voiles !

Montrez vos feux amis, fraternelles étoiles !

Jusqu’au port de Lesbos guidez le nautonier,

Et de mes vœux pour elle exaucez le dernier :

Je vais mourir, hélas ! Symétha s’est fiée

Aux flots profonds ; l’Attique est par elle oubliée.

Insensée ! elle fuit nos bords mélodieux,

Et les bois odorants, berceaux des demi-Dieux,

Et les chœurs cadencés dans les molles prairies,

Et, sous les marbres frais, les saintes Théories.

Nous ne la verrons plus, au pied du Parthénon,

Invoquer Athénée en répétant son nom ;

Et, d’une main timide, à nos rites fidèle,

Ses longs cheveux dorés couronnés d’asphodèle,

Consacrer ou le voile, ou le vase d’argent,

Ou la pourpre attachée au fuseau diligent.

O vierge de Lesbos ! que ton île abhorrée

S’engloutisse dans l’onde à jamais ignorée,

Avant que ton navire ait pu toucher ses bords !

Qu’y vas-tu faire ? Hélas ! quel palais, quels trésors

Te vaudront notre amour ? Vierge, qu’y vas-tu faire ?

N’es-tu pas, Lesbienne, à Lesbos étrangère ?

Athène a vu longtemps s’accroître ta beauté,

Et, depuis que trois fois t’éclaira son été,

Ton front s’est élevé jusqu’au front de ta mère ;

Ici, loin des chagrins de ton enfance amère,

Les Muses t’ont souri. Les doux chants de ta voix

Sont nés Athéniens ; c’est ici, sous nos bois,

Que l’amour t’enseigna le joug que tu m’imposes ;

Pour toi mon seuil joyeux s’est revêtu de roses.
 » Tu pars ; et cependant m’as-tu toujours haï,

Symétha ? Non, ton cœur quelquefois s’est trahi ;

Car, lorsqu’un mot flatteur abordait ton oreille,

La pudeur souriait sur ta lèvre vermeille :

Je l’ai vu, ton sourire aussi beau que le jour ;

Et l’heure du sourire est l’heure de l’amour.

Mais le flot sur le flot en mugissant s’élève,

Et voile à ma douleur le vaisseau qui t’enlève.

C’en est fait, et mes pieds déjà sont chez les morts ;

Va, que Vénus du moins t’épargne le remords !

Lie un nouvel hymen ! va ; pour moi, je succombe ;

Un jour, d’un pied ingrat tu fouleras ma tombe,

Si le destin vengeur te ramène eu ces lieux

Ornés du monument de tes cruels adieux.  »
— Dans le port du Pirée, un jour fut entendue

Cette plainte innocente, et cependant perdue ;

Car la vierge enfantine, auprès des matelots,

Admirait et la rame, et l’écume des flots ;

Puis, sur la haute poupe accourue et couchée,

Saluait, dans la mer, son image penchée,

Et lui jetait des fleurs et des rameaux flottants,

Et riait de leur chute et les suivait longtemps ;

Ou, tout à coup rêveuse, écoutait le Zéphire,

Qui, d’une aile invisible, avait ému sa lyre.
Écrit en 1815.