Pan

Pan d’Arcadie, aux pieds de chèvre, au front armé

De deux cornes, bruyant, et des pasteurs aimé,

Emplit les verts roseaux d’une amoureuse haleine.

Dès que l’aube a doré la montagne et la plaine,

Vagabond, il se plaît aux jeux, aux choeurs dansants

Des Nymphes, sur la mousse et les gazons naissants.

La peau du lynx revêt son dos ; sa tête est ceinte

De l’agreste safran, de la molle hyacinthe ;

Et d’un rire sonore il éveille les bois.

Les Nymphes aux pieds nus accourent à sa voix,

Et légères, auprès des fontaines limpides,

Elles entourent Pan de leurs rondes rapides.

Dans les grottes de pampre, au creux des antres frais,

Le long des cours d’eau vive échappés des forêts,

Sous le dôme touffu des épaisses yeuses,

Le Dieu fuit de midi les ardeurs radieuses ;

Il s’endort ; et les bois, respectant son sommeil,

Gardent le divin Pan des flèches du Soleil.

Mais sitôt que la Nuit, calme et ceinte d’étoiles,

Déploie aux Cieux muets les longs plis de ses voiles,

Pan, d’amour enflammé, dans les bois familiers

Poursuit la vierge errante à l’ombre des halliers,

La saisit au passage ; et, transporté de joie,

Aux clartés de la lune, il emporte sa proie.

Paysage

À travers les massifs des pâles oliviers
L’Archer resplendissant darde ses belles flèches
Qui, par endroits, plongeant au fond des sources fraîches,
Brisent leurs pointes d’or contre les durs graviers.

Dans l’air silencieux ni souffles ni bruits d’ailes,
Si ce n’est, enivré d’arôme et de chaleur,
Autour de l’églantier et du cytise en fleur,
Le murmure léger des abeilles fidèles.

Laissant pendre sa flûte au bout de son bras nu,
L’Aigipan, renversé sur le rameau qui ploie,
Rêve, les yeux mi-clos, avec un air de joie,
Qu’il surprend l’Oréade en son antre inconnu.

Sous le feuillage lourd dont l’ombre le protège,
Tandis qu’il sourit d’aise et qu’il se croit heureux,
Un large papillon sur ses rudes cheveux
Se pose en palpitant comme un flocon de neige.

Quelques nobles béliers aux luisantes toisons,
Grandis sur les coteaux fertiles d’Agrigente,
Auprès du roc moussu que l’onde vive argente,
Dorment dans la moiteur tiède des noirs gazons.

Des chèvres, çà et là, le long des verts arbustes,
Se dressent pour atteindre au bourgeon nourricier,
Et deux boucs, au poil ras, dans un élan guerrier,
En se heurtant du front courbent leurs cols robustes.

Par delà les blés mûrs alourdis de sommeil
Et les sentiers poudreux où croît le térébinthe,
Semblable au clair métal de la riche Korinthe,
Au loin, la mer tranquille étincelle au soleil.

Mais sur le thym sauvage et l’épaisse mélisse
Le pasteur accoudé repose, jeune et beau ;
Le reflet lumineux qui rejaillit de l’eau
Jette un fauve rayon sur son épaule lisse ;

De la rumeur humaine et du monde oublieux,
Il regarde la mer, les bois et les collines,
Laissant couler sa vie et les heures divines
Et savourant en paix la lumière des cieux.

Péristèris

Kastalides ! chantez l’enfant aux brunes tresses,

Dont la peau lisse et ferme a la couleur du miel,

Car vous embellissez la louange, ô Déesses !
Autour de l’onde où croît le laurier immortel

Chantez Péristèris née au rocher d’Egine :

Moins chère est à mes yeux la lumière du ciel !
Dites son rire frais, plus doux que l’aubergine,

Le rayon d’or qui nage en ses yeux violets

Et qui m’a traversé d’une flèche divine.
Sur le sable marin où sèchent ses filets

Elle bondit pareille aux glauques Néréides,

Et ses pieds sont luisants comme des osselets.
Chantez Péristèris, ô Nymphes Kastalides,

Quand les fucus amers à ses cheveux mêlés

Effleurent son beau cou de leurs grappes humides.
Il faut aimer. Le thon aime les flots salés,

L’air plaît à l’hirondelle, et le cytise aux chèvres,

Et l’abeille camuse aime la fleur des blés.
Pour moi, rien n’est meilleur qu’un baiser de ses lèvres.

Phidylé

(Études latines, X)
Offre un encens modeste aux Lares familiers,

Phidylé, fruits récents, bandelettes fleuries ;

Et tu verras ployer tes riches espaliers

Sous le faix des grappes mûries.
Laisse, aux pentes d’Algide, au vert pays Albain,

La brebis, qui promet une toison prochaine,

Paître cytise et thym sous l’yeuse et le chêne ;

Ne rougis pas ta blanche main.
Unis au romarin le myrte pour tes Lares.

Offerts d’une main pure aux angles de l’autel,

Souvent, ô Phidylé, mieux que les dons plus rares,

Les Dieux aiment l’orge et le sel.

Phyllis

(Études latines, V)
Depuis neuf ans et plus dans l’amphore scellée

Mon vin des coteaux d’Albe a lentement mûri ;

Il faut ceindre d’acanthe et de myrte fleuri,

Phyllis, ta tresse déroulée.
L’anis brûle à l’autel, et d’un pied diligent

Tous viennent couronnés de verveine pieuse ;

Et mon humble maison étincelle joyeuse

Aux reflets des coupes d’argent.
Ô Phyllis, c’est le jour de Vénus, et je t’aime !

Entends-moi ! Téléphus brûle et soupire ailleurs ;

Il t’oublie, et je t’aime, et nos jours les meilleurs

Vont rentrer dans la nuit suprême.
C’est toi qui fleuriras en mes derniers beaux jours :

Je ne changerai plus, voici la saison mûre.

Chante ! les vers sont doux quand ta voix les murmure,

Ô belle fin de mes amours !

Plus De Neiges Aux Prés

(Études latines, XI)
Plus de neiges aux prés. La Nymphe nue et belle

Danse sur le gazon humide et parfumé ;

Mais la mort est prochaine ; et, nous touchant de l’aile,

L’heure emporte ce jour aimé.
Un vent frais amollit l’air aigu de l’espace ;

L’été brûle ; et voici, de ses beaux fruits chargé,

L’Automne au front pourpré ; puis l’Hiver, et tout passe

Pour renaitre, et rien n’est changé.
Tout se répare et chante et fleurit sur la terre ;

Mais quand tu dormiras de l’éternel sommeil,

Ô fier patricien, tes vertus en poussière

Ne te rendront pas le soleil !

Prière Védique Pour Les Morts

Berger du monde, clos les paupières funèbres
Des deux chiens d’Yama qui hantent les ténèbres.

Va, pars ! Suis le chemin antique des aïeux.
Ouvre sa tombe heureuse et qu’il s’endorme en elle,
O Terre du repos, douce aux hommes pieux !
Revêtsle de silence, ô Terre maternelle,
Et mets le long baiser de l’ombre sur ses yeux.

Que le Berger divin chasse les chiens robustes
Qui rôdent en hurlant sur la piste des justes !

Ne brûle point celui qui vécut sans remords.
Comme font l’oiseau noir, la fourmi, le reptile,
Ne le déchire point, ô Roi, ni ne le mords !
Mais plutôt, de ta gloire éclatante et subtile
Pénètrele, Dieu clair, libérateur des Morts !

Berger du monde, apaise autour de lui les râles
Que poussent les gardiens du seuil, les deux chiens pâles.

Voici l’heure. Ton souffle au vent, ton oeil au feu !
O Libation sainte, arrose sa poussière.
Qu’elle s’unisse à tout dans le temps et le lieu !
Toi, Portion vivante, en un corps de lumière,
Remonte et prends la forme immortelle d’un Dieu !

Que le Berger divin comprime les mâchoires
Et détourne le flair des chiens expiatoires !

Le beurre frais, le pur Sôma, l’excellent miel,
Coulent pour les héros, les poètes, les sages.
Ils sont assis, parfaits, en un rêve éternel.
Va, pars ! Allume enfin ta face à leurs visages,
Et siège comme eux tous dans la splendeur du ciel !

Berger du monde, aveugle avec tes mains brûlantes
Des deux chiens d’Yama les prunelles sanglantes.

Tes deux chiens qui jamais n’ont connu le sommeil,
Dont les larges naseaux suivent le pied des races,
Puissentils, Yama ! jusqu’au dernier réveil,
Dans la vallée et sur les monts perdant nos traces,
Nous laisser voir longtemps la beauté du Soleil !

Que le Berger divin écarte de leurs proies
Les chiens blêmes errant à l’angle des deux voies !

O toi, qui des hauteurs roules dans les vallons,
Qui fécondes la Mer dorée où tu pénètres,
Qui sais les deux Chemins mystérieux et longs,
Je te salue, Agni, Savitri ! Roi des êtres !
Cavalier flamboyant sur les sept Etalons !

Berger du monde, accours ! Eblouis de tes flammes
Les deux chiens d’Yama, dévorateurs des âmes.

Salinum

(Études latines, XII)Le Souci, plus léger que les vents de l’Épire,Poursuivra sur la mer les carènes d’airain ;L’heure présente est douce : égayons d’un sourireL’amertume du lendemain.La pourpre par deux fois rougit tes laines fines ;Ton troupeau de Sicile est immense ; et j’ai mieux :Les Muses de la Grèce et leurs leçons divines,Et l’héritage des aïeux.

Souvenir

Le ciel, aux lueurs apaisées,

Rougissait le feuillage épais,

Et d’un soir de mai, doux et frais,

On sentait perler les rosées.
Tout le jour, le long des sentiers,

Vous aviez, aux mousses discrètes,

Cueilli les pâles violettes

Et défleuri les églantiers.
Vous aviez fui, vive et charmée,

Par les taillis, en plein soleil ;

Un flot de sang jeune et vermeil

Pourprait votre joue animée.
L’écho d’argent de votre voix

Avait sonné sous les yeuses,

D’où les fauvettes envieuses

Répondaient toutes à la fois.
Et rien n’était plus doux au monde

Que de voir, sous les bois profonds,

Vos yeux si beaux, sous leurs cils longs,

Etinceler, bleus comme l’onde !
O jeunesse, innocence, azur !

Aube adorable qui se lève !

Vous étiez comme un premier rêve

Qui fleurit au fond d’un coeur pur !
Le souffle des tièdes nuées,

Voyant les roses se fermer,

Effleurait, pour s’y parfumer,

Vos blondes tresses dénouées.
Et déjà vous reconnaissant

A votre grâce fraternelle,

L’Etoile du soir, blanche et belle,

S’éveillait à l’Est pâlissant.
C’est alors que, lasse, indécise,

Rose, et le sein tout palpitant,

Vous vous blottîtes un instant

Dans le creux d’un vieux chêne assise.
Un rayon, par l’arbre adouci,

Teignait de nuances divines

Votre cou blanc, vos boucles fines.

Que vous étiez charmante ainsi !
Autour de vous les rameaux frêles,

En vertes corbeilles tressés,

Enfermaient vos bras enlacés,

Comme un oiseau fermant ses ailes ;
Ou comme la Dryade enfant,

Qui dort, s’ignorant elle-même,

Et va rêver d’un Dieu qui l’aime

Sous l’écorce qui la défend !
Nous vous regardions en silence.

Vos yeux étaient clos ; dormiez-vous ?

Dans quel monde joyeux et doux

L’emportais-tu, jeune Espérance ?
Lui disais-tu qu’il est un jour

Où, loin de la terre natale,

La Vierge, d’une aile idéale,

S’envole au ciel bleu de l’amour ?
Qui sait ? L’oiseau sous la feuillée

Hésite et n’a point pris l’essor,

Et la Dryade rêve encor

Un Dieu ne l’a point éveillée !

Sûryâ

Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.
Sur ta face divine et ton dos écumant

L’Abîme primitif ruisselle lentement.

Tes cheveux qui brûlaient au milieu des nuages,

Parmi les rocs anciens déroulés sur les plages,

Pendent en noirs limons, et la houle des mers

Et les vents infinis gémissent au travers.

Sûryâ ! Prisonnier de l’Ombre infranchissable,

Tu sommeilles couché dans les replis du sable.

Une haleine terrible habite en tes poumons ;

Elle trouble la neige errante au flanc des monts ;

Dans l’obscurité morne en grondant elle affaisse

Les astres submergés par la nuée épaisse,

Et fais monter en choeur les soupirs et les voix

Qui roulent dans le sein vénérable des bois.
Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.
Elle vient, elle accourt, ceinte de lotus blancs,

L’Aurore aux belles mains, aux pieds étincelants ;

Et tandis que, songeur, près des mers tu reposes,

Elle lie au char bleu les quatre Vaches roses.

Vois ! Les palmiers divins, les érables d’argent,

Et les frais nymphéas sur l’eau vive nageant,

La vallée où pour plaire entrelaçant leurs danses

Tournent les Apsaras en rapides cadences,

Par la nue onduleuse et molle enveloppés,

S’éveillent, de rosée et de flamme trempés.

Pour franchir des sept cieux les larges intervalles,

Attelle au timon d’or les sept fauves Cavales,

Secoue au vent des mers un reste de langueur,

Eclate, et lève-toi dans toute ta vigueur !
Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.
Mieux que l’oiseau géant qui tourne au fond des cieux,

Tu montes, ô guerrier, par bonds victorieux ;

Tu roules comme un fleuve, ô Roi, source de l’Etre !

Le visible infini que ta splendeur pénètre,

En houles de lumière ardemment agité,

Palpite de ta force et de ta majesté.

Dans l’air flambant, immense, oh ! que ta route est belle

Pour arriver au seuil de la Nuit éternelle !

Quand ton char tombe et roule au bas du firmament,

Que l’horizon sublime ondule largement !

O Sûryâ ! Ton corps lumineux vers l’eau noire

S’incline, revêtu d’une robe de gloire ;

L’Abîme te salue et s’ouvre devant toi :

Descends sur le profond rivage et dors, ô Roi !
Ta demeure est au bord des océans antiques,

Maître ! Les grandes Eaux lavent tes pieds mystiques.
Guerrier resplendissant, qui marches dans le ciel

A travers l’étendue et le temps éternel ;

Toi qui verses au sein de la Terre robuste

Le fleuve fécondant de ta chaleur auguste,

Et sièges vers midi sur les brûlants sommets,

Roi du monde, entends-nous, et protège à jamais

Les hommes au sang pur, les races pacifiques

Qui te chantent au bord des océans antiques !

Thyoné

I
Ô jeune Thyoné, vierge au regard vainqueur,

Aphrodite jamais n’a fait battre ton coeur,

Et des flèches d’Éros l’atteinte toujours sûre

N’a point rougi ton sein d’une douce blessure.

Ah ! si les Dieux jaloux, vierge, n’ont pas formé

La neige de ton corps d’un marbre inanimé,

Viens au fond des grands bois, sous les larges ramures

Pleines de frais silence et d’amoureux murmures.

L’oiseau rit dans les bois, au bord des nids mousseux,

Ô belle chasseresse ! et le vent paresseux

Berce du mol effort de son aile éthérée

Les larmes de la nuit sur la feuille dorée.

Compagne d’Artémis, abandonne tes traits ;

Ne trouble plus la paix des sereines forêts,

Et, propice à ma voix qui soupire et qui prie,

De rose et de lotos ceins ta tempe fleurie.

Ô Thyoné ! l’eau vive où brille le matin,

Sur ses bords parfumés de cytise et de thym,

Modérant de plaisir son onde diligente

Où nage l’Hydriade et que l’Aurore argente,

D’un cristal bienheureux baignera tes pieds blancs !

Érycine t’appelle aux bois étincelants ;

Viens ! L’abeille empressée et la brise joyeuse

Chantent aux verts rameaux du hêtre et de l’yeuse ;

Et l’Aigipan moqueur, au seul bruit de tes pas,

Craindra de te déplaire et ne te verra pas.

Ô fière Thyoné, viens, afin d’être belle !

Un jour tu pleureras ta jeunesse rebelle

Qu’il te souvienne alors de ce matin charmant,

De tes premiers baisers et du premier amant,

A l’ombre des grands bois, sous les larges ramures

Pleines de frais silence et d’amoureux murmures !
II
Du cothurne chasseur j’ai resserré les noeuds ;

Je pars, et vais revoir l’Araunos sablonneux

Où la prompte Artémis, par leurs cornes dorées,

Surprit au pied des monts les cinq biches sacrées.

J’ai, saisissant mon arc et mes traits éclatants,

Noué sur mon genou ma robe aux plis flottants.

Crains de suivre mes pas. Tes paroles sont belles,

Mais je sais que tu mens et qu’Éros a des ailes !

Artémis me sourit. Docile à ses désirs,

Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs,

Et n’enchaînerai point d’amours efféminées

La force et la fierté de mes jeunes années.

D’autres vierges sans doute accueilleront tes voeux,

Qui du mol hyacinthe ornent leurs blonds cheveux,

Et qui, dansant au son des lyres ioniques,

Aux autels d’Érycine ont voué leurs tuniques.

Moi, j’aime, au fond des bois, loin des regards humains,

Le carquois sur l’épaule et les flèches en mains,

De la chaste Déesse intrépide compagne,

À franchir d’un pied sûr la plaine et la montagne.

Fière de mon courage, oubliant ma beauté,

Je veux qu’un linge jaloux garde ma nudité,

Et que ma flèche aiguë, au milieu des molosses,

Perce les grands lions et les biches véloces.

Ô jeune Phocéen au beau corps indolent,

Qui d’un frêle rameau charges ton bras tremblant,

Et n’as aiguillonné de cette arme timide

Que tes boeufs assoupis, épars dans l’herbe humide ;

Oses-tu bien aimer la compagne des Dieux,

Qui, dédaignant Éros et son temple odieux,

Dans les vertes forêts de la haute Ortygie

Déjà d’un noble sang a vu sa main rougie ?
III
Ne me dédaigne point, ô vierge ! Un Immortel

M’a, sous ton noir regard, blessé d’un trait mortel.

Lorsque le choeur léger des jeunes chasseresses

Déroule au vent du soir le flot des souples tresses,

Que ton image est douce à mon coeur soucieux !

Toi seule n’aimes point sous la clarté des cieux.

Les Dieux même ont aimé, belle Nymphe farouche !

Aux cimes du Lathmos, et le doigt sur la bouche,

Loin du nocturne char, solitaire, à pas lents,

Attentive aux doux bruits des feuillages tremblants,

On dit qu’une Déesse aux amours ténébreuses

Du pâle Endymion charma les nuits heureuses.

Ne me dédaigne point ! Je suis jeune, et ma main

Ne s’est pas exercée au combat inhumain ;

Mais sur la verte mousse accoudé dès l’aurore,

J’exhale un chant sacré de mon roseau sonore ;

Les tranquilles forêts protègent mon repos ;

Et les riches pasteurs aux superbes troupeaux,

Voyant que, pour dorer ma pauvreté bénie,

Les Dieux justes et bons m’ont donné le génie,

M’offrent en souriant, pour prix de mes leçons,

Les pesantes brebis et leurs beaux nourrissons.

Viens partager ma gloire : elle est douce et sereine.

Sous les halliers touffus, pour saluer leur reine,

Mes grands boeufs phocéens de plaisir mugiront.

De la rose des bois je ceindrai ton beau front.

Ils sont à toi, les fruits de mes vertes corbeilles,

Mes oiseaux familiers, mes coupes, mes abeilles,

Mes chansons, et ma vie ! Ô belle Thyoné,

Viens ! et je bénirai le Destin fortuné

Qui, loin de la Phocide et du toit de mes pères,

Au pasteur exilé gardait des jours prospères.
IV
Jeune homme, c’est assez. Au gré de leur désir,

Les Dieux donnent à l’un l’amour et le loisir,

À l’autre les combats. La liberté sacrée

Seule guide mon coeur et ma flèche acérée.

Garde ta paix si douce et tes dons, ô pasteur !

Et ta gloire frivole et ton roseau chanteur ;

Coule loin des périls d’inutiles années.

Mais moi je poursuivrai mes fières destinées ;

Fidèle à mon courage, errante et sans regrets,

Je finirai mes jours dans les vastes forêts,

Ou sur les monts voisins de la voûte éternelle,

Que l’Aigle Olympien ombrage de son aile !

Et là, le lion fauve, ou le cerf aux abois,

Rougira de mon sang les verts sentiers des bois.

Ainsi j’aurai vécu sans connaître les larmes,

Les jalouses fureurs et les lâches alarmes.

Libre du joug d’Éros, libre du joug humain,

Je n’aurai point brûlé les flambeaux de l’hymen ;

Sur le seuil nuptial les vierges assemblées

N’auront point murmuré les hymnes désolées,

Et jamais Ilythie avec impunité

N’aura courbé mon front et flétri ma beauté.

Aux bords de l’Isménos, mes compagnes chéries

Couvriront mon tombeau de couronnes fleuries ;

Puis, autour de ma cendre entrelaçant leurs pas,

Elles appelleront qui ne les entend pas !

Vierge j’aurai vécu, vierge sera mon ombre ;

Et quand j’aurai passé le Fleuve à l’onde sombre,

Quand le divin Hadès aux ombrages secrets

M’aura rendu mon arc, mon carquois et mes traits,

Artémis, gémissant et déchirant ses voiles,

Fixera mon image au milieu des étoiles !

Symphonie

Ô chevrier ! ce bois est cher aux Piérides.
Point de houx épineux ni de ronces arides ;
À travers l’hyacinthe et le souchet épais
Une source sacrée y germe et coule en paix.
Midi brûle là-bas où, sur les herbes grêles,
On voit au grand soleil bondir les sauterelles ;
Mais, du hêtre au platane et du myrte au rosier,
Ici, le merle vole et siffle à plein gosier.
Au nom des Muses ! viens sous l’ombre fraîche et noire !
Voici ta double flûte et mon pektis d’ivoire.
Daphnis fera sonner sa voix claire, et tous trois,
Près du roc dont la mousse a verdi les parois,
D’où Naïs nous écoute, un doigt blanc sur la lèvre,
Empêchons de dormir Pan aux deux pieds de chèvre.

Thaliarque

(Études latines, III)
Ne crains pas de puiser aux réduits du cellier

Le vin scellé quatre ans dans l’amphore rustique ;

Laisse aux Dieux d’apaiser la mer et l’orme antique,

Thaliarque ! Qu’un beau feu s’égaye en ton foyer ;
Pour toi, mets à profit la vieillesse tardive :

Il est plus d’une rose aux buissons du chemin.

Cueille ton jour fleuri sans croire au lendemain ;

Prends en souci l’amour et l’heure fugitive.
Les entretiens sont doux sous le portique ami ;

Dans les bois où Phoebé glisse ses lueurs pures,

Il est doux d’effleurer les flottantes ceintures

Et de baiser des mains rebelles à demi.

Thestylis

Aux pentes du coteau, sous les roches moussues,L’eau vive en murmurant filtre par mille issues,Croît, déborde, et remue en son cours diligentLa mélisse odorante et les cailloux d’argent.Le soir monte : on entend s’épandre dans les plainesDe flottantes rumeurs et de vagues haleines,Le doux mugissement des grands boeufs fatiguésQui s’arrêtent pour boire en traversant les gués,Et sous les rougeurs d’or du soleil qui déclineLe bruit grêle des pins au front de la colline.Dans les sentiers pierreux qui mènent à la mer,Rassasié de thym et de cytise amer,L’indocile troupeau des chèvres aux poils lissesDe son lait parfumé va remplir les éclisses ;Le tintement aigu des agrestes grelotsS’unit par intervalle à la plainte des flots,Tandis que, prolongeant d’harmonieuses luttes,Les jeunes chevriers soufflent aux doubles flûtes.Tout s’apaise : l’oiseau rentre dans son nid frais ;Au sortir des joncs verts, les Nymphes des marais,Le sein humide encor, ceintes d’herbes fleuries,Les bras entrelacés, dansent dans les prairies.C’est l’heure où Thestylis, la vierge de l’Aitna,Aux yeux étincelants comme ceux d’Athana,En un noir diadème a renoué sa tresse,Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,A la hâte, agrafant la robe aux souples plis,Par les âpres chemins de sa grâce embellis,Rapide et blanche, avec son amphore d’argile,Vers cette source claire accourt d’un pied agile,Et s’assied sur le bord tapissé de gazon,D’où le regard s’envole à l’immense horizon.Ni la riche Milet qu’habitent les Iônes,Ni Syracuse où croît l’hélichryse aux fruits jaunes,Ni Korinthe où le marbre a la blancheur du lys,N’ont vu fleurir au jour d’égale à Thestylis.Grande comme Artémis et comme elle farouche,Nul baiser n’a jamais brûlé sa belle bouche ;Jamais, dans le vallon, autour de l’oranger,Elle n’a, les pieds nus, conduit un choeur léger,Ou, le front couronné de myrtes et de rose,Au furtif hyménée ouvert sa porte close ;Mais quand la Nuit divine allume l’astre aux cieux,Il lui plaît de hanter le mont silencieux,Et de mêler au bruit de l’onde qui murmureD’un coeur blessé la plainte harmonieuse et pure :- Jeune Immortel, que j’aime et que j’attends toujours,Chère image entrevue à l’aube de mes jours !Si, d’un désir sublime en secret consumée,J’ai dédaigné les pleurs de ceux qui m’ont aimée,Et si je n’ai versé, dans l’attente du ciel,Les parfums de mon coeur qu’au pied de ton autel ;Soit que ton arc résonne au sein des halliers sombres ;Soit que, réglant aux cieux le rythme d’or des nombres,D’un mouvement égal ton archet inspiréDes Muses aux neuf voix guide le choeur sacré ;Soit qu’à l’heure riante où, sous la glauque Aurore,L’aile du vent joyeux trouble la Mer sonore,Des baisers de l’écume argentant tes cheveux,Tu fendes le flot clair avec tes bras nerveux ;Oh ! quel que soit ton nom, Dieu charmant de mes rêves,Entends-moi ! viens ! je t’aime, et les heures sont brèves !Viens ! sauve par l’amour et l’immortalité,Ravis au Temps jaloux la fleur de ma beauté ;Ou, si tu dois un jour m’oublier sur la terre,Que ma cendre repose en ce lieu solitaire,Et qu’une main amie y grave pour adieu :- Ici dort Thestylis, celle qu’aimait un Dieu ! -Elle se tait, écoute, et dans l’ombre nocturne,Accoudant son beau bras sur la rondeur de l’urne,Le sein ému, le front à demi soulevé,Inquiète, elle attend celui qu’elle a rêvé.Et le vent monotone endort les noirs feuillages ;La Mer en gémissant berce les coquillages ;La montagne muette, au loin, de toutes parts,Des coteaux aux vallons, brille de feux épars ;Et la source elle-même, au travers de la mousse,S’agite et fuit avec une chanson plus douce.Mais le jeune Immortel, le céleste Inconnu,L’Amant mystérieux et cher n’est pas venu !Il faut partir, hélas ! et regagner la plaine.Thestylis sur son front pose l’amphore pleine,S’éloigne, hésite encore, et sent couler ses pleurs ;De la joue et du col s’effacent les couleurs ;Son corps charmant, Eros, frissonne de tes fièvres !Mais bientôt, l’oeil brillant, un fier sourire aux lèvres,Elle songe tout bas, reprenant son chemin :- Je l’aime et je suis belle ! Il m’entendra demain ! –

Tyndaris

(Études latines, XV)
Ô blanche Tyndaris, les Dieux me sont amis

Ils aiment les Muses Latines ;

Et l’aneth, et le myrte et le thym des collines

Croissent aux prés qu’ils m’ont soumis.
Viens ! mes ramiers chéris, aux voluptés plaintives,

Ici se plaisent à gémir ;

Et sous l’épais feuillage il est doux de dormir

Au bruit des sources fugitives.