Requies

Comme un morne exilé, loin de ceux que j’aimais,

Je m’éloigne à pas lents des beaux jours de ma vie,

Du pays enchanté qu’on ne revoit jamais.

Sur la haute colline où la route dévie

Je m’arrête, et vois fuir à l’horizon dormant

Ma dernière espérance, et pleure amèrement.
O malheureux ! crois-en ta muette détresse :

Rien ne refleurira, ton coeur ni ta jeunesse,

Au souvenir cruel de tes félicités.

Tourne plutôt les yeux vers l’angoisse nouvelle,

Et laisse retomber dans leur nuit éternelle

L’amour et le bonheur que tu n’as point goûtés.
Le temps n’a pas tenu ses promesses divines.

Tes yeux ne verront point reverdir tes ruines ;

Livre leur cendre morte au souffle de l’oubli.

Endors-toi sans tarder en ton repos suprême,

Et souviens-toi, vivant dans l’ombre enseveli,

Qu’il n’est plus dans ce monde un seul être qui t’aime.
La vie est ainsi faite, il nous la faut subir.

Le faible souffre et pleure, et l’insensé s’irrite ;

Mais le plus sage en rit, sachant qu’il doit mourir.

Rentre au tombeau muet où l’homme enfin s’abrite,

Et là, sans nul souci de la terre et du ciel,

Repose, ô malheureux, pour le temps éternel !

Solvet Seclum

Tu te tairas, ô voix sinistre des vivants !
Blasphèmes furieux qui roulez par les vents,

Cris d’épouvante, cris de haine, cris de rage,

Effroyables clameurs de l’éternel naufrage,

Tourments, crimes, remords, sanglots désespérés,

Esprit et chair de l’homme, un jour vous vous tairez !

Tout se taira, dieux, rois, forçats et foules viles,

Le rauque grondement des bagnes et des villes,

Les bêtes des forêts, des monts et de la mer,

Ce qui vole et bondit et rampe en cet enfer.
Tout ce qui tremble et fuit, tout ce qui tue et mange

Depuis le ver de terre écrasé dans la fange

Jusqu’à la foudre errant dans l’épaisseur des nuits !

D’un seul coup la nature interrompra ses bruits,

Et ce ne sera point, sous les cieux magnifiques,

Le bonheur reconquis des paradis antiques,

Ni l’entretien d’Adam et d’Ève sur les fleurs,

Ni le divin sommeil après tant de douleurs ;

Ce sera quand le Globe et tout ce qui l’habite,

Bloc stérile arraché de son immense orbite,

Stupide, aveugle, plein d’un dernier hurlement,

Plus lourd, plus éperdu de moment en moment,

Contre quelque univers immobile en sa force

Défoncera sa vieille et misérable écorce,

Et, laissant ruisseler, par mille trous béants,

Sa flamme intérieure avec ses océans,

Ira fertiliser de ses restes immondes

Les sillons de l’espace où fermentent les mondes.

Ultra Coelos

Autrefois, quand l’essaim fougueux des premiers rêves

Sortait en tourbillons de mon coeur transporté ;

Quand je restais couché sur le sable des grèves,

La face vers le ciel et vers la liberté ;
Quand, chargé du parfum des hautes solitudes,

Le vent frais de la nuit passait dans l’air dormant,

Tandis qu’avec lenteur, versant ses flots moins rudes,

La mer calme grondait mélancoliquement ;
Quand les astres muets, entrelaçant leurs flammes,

Et toujours jaillissant de l’espace sans fin,

Comme une grêle d’or pétillaient sur les lames

Ou remontaient nager dans l’océan divin ;
Incliné sur le gouffre inconnu de la vie,

Palpitant de terreur joyeuse et de désir,

Quand j’embrassais dans une irrésistible envie

L’ombre de tous les biens que je n’ai pu saisir ;
Ô nuits du ciel natal, parfums des vertes cimes,

Noirs feuillages emplis d’un vague et long soupir,

Et vous, mondes, brûlant dans vos steppes sublimes,

Et vous, flots qui chantiez, près de vous assoupir !
Ravissements des sens, vertiges magnétiques

Où l’on roule sans peur, sans pensée et sans voix !

Inertes voluptés des ascètes antiques

Assis, les yeux ouverts, cent ans, au fond des bois !
Nature ! Immensité si tranquille et si belle,

Majestueux abîme où dort l’oubli sacré,

Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,

Quand je n’avais encor ni souffert ni pleuré ?
Laissant ce corps d’une heure errer à l’aventure,

Par le torrent banal de la foule emporté,

Que n’en détachais-tu l’âme en fleur, ô Nature,

Pour l’absorber dans ton impassible beauté ?
Je n’aurais pas senti le poids des ans funèbres ;

Ni sombre, ni joyeux, ni vainqueur, ni vaincu,

J’aurais passé par la lumière et les ténèbres,

Aveugle comme un Dieu : je n’aurais pas vécu !
Mais, ô Nature, hélas ! ce n’est point toi qu’on aime ;

Tu ne fais point couler nos pleurs et notre sang,

Tu n’entends point nos cris d’amour ou d’anathème,

Tu ne recules point en nous éblouissant !
Ta coupe toujours pleine est trop près de nos lèvres ;

C’est le calice amer du désir qu’il nous faut !

C’est le clairon fatal qui sonne dans nos fièvres :

Debout ! Marchez, courez, volez, plus loin, plus haut !
Ne vous arrêtez pas, ô larves vagabondes !

Tourbillonnez sans cesse, innombrables essaims !

Pieds sanglants ! gravissez les degrés d’or des mondes !

Ô coeurs pleins de sanglots, battez en d’autres seins !
Non ! Ce n’était point toi, solitude infinie,

Dont j’écoutais jadis l’ineffable concert ;

C’était lui qui fouettait de son âpre harmonie

L’enfant songeur couché sur le sable désert.
C’est lui qui dans mon coeur éclate et vibre encore

Comme un appel guerrier pour un combat nouveau.

Va ! nous t’obéirons, voix profonde et sonore,

Par qui l’âme, d’un bond, brise le noir tombeau !
À de lointains soleils allons montrer nos chaînes,

Allons combattre encor, penser, aimer, souffrir ;

Et, savourant l’horreur des tortures humaines,

Vivons, puisqu’on ne peut oublier ni mourir !

Un Acte De Charité

Certes, en ce temps-là, le bon pays de France

Par le fait de Satan fut très fort éprouvé,

Pas un grêle fétu du sol n’ayant levé

Et le maigre bétail étant mort de souffrance.
Trois ans passés, un vrai déluge, nuit et jour,

Ruisselait par les champs où débordaient les fleuves.

Or, chacun subissait les communes épreuves,

Le bourgeois dans sa ville et le sire en sa tour.
Mais les Jacques, Seigneur ! Dévorés de famine,

Ils vaguaient au hasard le long des grands chemins,

Haillonneux et geignant et se tordant les mains,

Et faisant rebrousser les loups, rien qu’à la mine !
L’été durant, tout mal est moindre, quoique amer ;

On se pouvait encor nourrir, malgré le Diable ;

Mais où la chose en soi devenait effroyable,

Sainte Vierge ! c’était par les froids de l’hiver.
De vrais spectres, s’il est un nom dont on les nomme,

Par milliers, sur la neige, étiques, aux abois,

Râlaient. On entendait se mêler dans les bois

Les cris rauques des chiens aux hurlements de l’homme.
C’étaient d’horribles nuits après des jours affreux ;

Et les plus forts tendaient aux plus faibles des pièges ;

Et le Maudit put voir des repas sacrilèges

Où les enfants d’Adam se dévoraient entre eux.
Donc, en ces temps damnés, une très noble Dame

Vivait en son terroir, près la cité de Meaux.

Quand le pauvre pays fut en proie à ces maux,

Une grande pitié s’éveilla dans son âme.
Elle ouvrit ses greniers aux gens saisis de faim,

Sacrifia ses boeufs, ses vaches, par centaines,

Fondit ses plats d’argent, vendit l’or de ses chaînes,

Donna tant, que tout vint à lui manquer enfin.
Alors, par bonté pure, elle se fit errante ;

Elle allait conduisant son monde exténué,

Long troupeau qui n’était jamais diminué,

Car, pour dix qui mouraient, il en survenait trente.
Mais les villes baissaient les herses, dans la peur

Que la horde affamée engloutît leur réserve.

En ce siècle, que Dieu du pareil nous préserve ! –

Les bourgeois avaient plus d’angelots que de coeur.
Les campagnes étant désertes, tout en friche,

Il fallait en finir. La Dame résolut

De délivrer les siens en faisant leur salut ;

Car en charité vraie elle était toujours riche.
Une nuit que six cents mendiants s’étaient mis

À l’abri du grand froid en une vaste grange,

Pleine de dévoûment et d’une force étrange,

Elle barricada tous ses pauvres amis.
Aux angles du réduit de sapin et de chaume,

Versant des pleurs amers, elle alluma du feu :

J’ai fait ce que j’ai pu, je vous remets à Dieu,

Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume ! –
Tous passèrent ainsi dans leur éternité ;

Prompte mort, d’une paix bienheureuse suivie.

Pour la Dame, en un cloître elle acheva sa vie.

Que Dieu la juge en son infaillible équité !

Un Coucher De Soleil

Sur la côte d’un beau pays,

Par delà les flots Pacifiques,

Deux hauts palmiers épanouis

Bercent leurs palmes magnifiques.
À leur ombre, tel qu’un Nabab

Qui, vers midi, rêve et repose,

Dort un grand tigre du Pendj-Ab,

Allongé sur le sable rose ;
Et, le long des fûts lumineux,

Comme au paradis des genèses,

Deux serpents enroulent leurs noeuds

Dans une spirale de braises.
Auprès, un golfe de satin,

Où le feuillage se reflète,

Baigne un vieux palais byzantin

De brique rouge et violette.
Puis, des cygnes noirs, par milliers,

L’aile ouverte au vent qui s’y joue,

Ourlent, au bas des escaliers,

L’eau diaphane avec leur proue.
L’horizon est immense et pur ;

À peine voit-on, aux cieux calmes,

Descendre et monter dans l’azur

La palpitation des palmes.
Mais voici qu’au couchant vermeil

L’oiseau Rok s’enlève, écarlate :

Dans son bec il tient le soleil,

Et des foudres dans chaque patte.
Sur le poitrail du vieil oiseau,

Qui fume, pétille et s’embrase,

L’astre coule et fait un ruisseau

Couleur d’or, d’ambre et de topaze.
Niagara resplendissant,

Ce fleuve s’écroule aux nuées,

Et rejaillit en y laissant

Des écumes d’éclairs trouées.
Soudain le géant Orion,

Ou quelque sagittaire antique,

Du côté du septentrion

Dresse sa stature athlétique.
Le Chasseur tend son arc de fer

Tout rouge au sortir de la forge,

Et, faisant un pas sur la mer,

Transperce le Rok à la gorge.
D’un coup d’aile l’oiseau sanglant

S’enfonce à travers l’étendue ;

Et le soleil tombe en brûlant,

Et brise sa masse éperdue.
Alors des volutes de feu

Dévorent d’immenses prairies,

S’élancent, et, du zénith bleu,

Pleuvent en flots de pierreries.
Sur la face du ciel mouvant

Gisent de flamboyants décombres ;

Un dernier jet exhale au vent

Des tourbillons de pourpre et d’ombres ;
Et, se dilantant par bonds lourds,

Muette, sinistre, profonde,

La nuit traîne son noirs velours

Sur la solitude du monde

Nurmahal

À l’ombre des rosiers de sa fraîche terrasse,

Sous l’ample mousseline aux filigranes d’or,

Djihan-Guîr, fils d’Akbar, et le chef de sa race,

Est assis sur la tour qui regarde Lahor.
Deux Umrahs sont debout et muets, en arrière.

Chacun d’eux, immobile en ses flottants habits,

L’oeil fixe et le front haut, tient d’une main guerrière

Le sabre d’acier mat au pommeau de rubis.
Djihan-Guîr est assis, rêveur et les yeux graves.

Le soleil le revêt d’éclatantes couleurs ;

Et le souffle du soir chargé d’odeurs suaves,

Soulève jusqu’à lui l’âme errante des fleurs.
Il caresse sa barbe, et contemple en silence

Le sol des Aryas conquis par ses aïeux,

Sa ville impériale, et l’horizon immense,

Et le profil des monts sur la pourpre des cieux.
La terre merveilleuse où germe l’émeraude

Et qui s’épanouit sous un dais de saphir,

Dans sa sérénité resplendissante et chaude,

Pour saluer son maître exhale un long soupir.
Un tourbillon léger de cavaliers Mahrattes

Roule sous les figuiers rougis par les fruits mûrs ;

Des éléphants, vêtus de housses écarlates,

Viennent de boire au fleuve, et rentrent dans les murs.
Aux carrefours où l’oeil de Djihan-Guîr s’égare,

Passe, auprès des Çudrâs au haillon indigent,

Le Brahmane traîné par les boeufs de Nagare,

Dont le poil est de neige et la corne d’argent.
En leurs chariots bas viennent les courtisanes,

Les cils teints de çurma, la main sous le menton ;

Et les fakirs, chantant les légendes persanes

Sur la citrouille sèche aux trois fils de laiton.
Là, les riches Babous, assis sous les varangues,

Fument des hûkas pleins d’épices et d’odeurs,

Ou mangent le raisin, la pistache et les mangues

Tandis que les Çaïs veillent les chiens rôdeurs.
Et de noirs cavaliers aux blanches draperies

Escortent, au travers de la foule, à pas lents,

Sous le cône du dais brodé de pierreries,

Le palankin doré des Radjahs indolents.
Bercé des mille bruits que la nuit proche apaise,

De son peuple innombrable et du monde oublieux,

Djihan-Guîr reste morne, et sa gloire lui pèse ;

Une larme furtive erre au bord de ses yeux.
Des djungles du Pendj-Ab aux sables du Karnate,

Il a pris dans son ombre un empire soumis

Et gravé le Koran sur le marbre et l’agate ;

Mais son âme est en proie aux songes ennemis.
Il n’aime plus l’éclair de la lance et du sabre,

Ni, d’une ardente écume inondant l’or du frein,

Sa cavale à l’oeil bleu qui hennit et se cabre

Au cliquetis vibrant des cymbales d’airain ;
Il n’aime plus le rire harmonieux des femmes ;

La perle de Lanka charge son front lassé ;

Que le soleil éteigne ou rallume ses flammes,

Le Roi du monde est triste, un désir l’a blessé.
Une vision luit dans son coeur, et le brûle ;

Mais du mal qu’il endure il ne craint que l’oubli :

Tous les biens qu’à ses pieds le destin accumule

Ne valent plus pour lui ce songe inaccompli.
Les constellations éclatent aux nuées ;

Le fleuve, entre ses bords que hérissent les joncs,

Réfléchit dans ses eaux lentement remuées

La pagode aux toits lourds et les minarets longs.
Mais voici que, du sein des massifs pleins d’arome

Et de l’ombre où déjà le regard plonge en vain,

Une voix de cristal monte de dôme en dôme

Comme un chant des hûris du Chamelier divin.
Jeune, éclatante et pure, elle emplit l’air nocturne,

Elle coule à flots d’or, retombe et s’amollit,

Comme l’eau des bassins qui, jaillissant de l’urne,

Grandit, plane, et s’égrène en perles dans son lit.
Et Djihan-Guîr écoute. Un charme l’enveloppe.

Son coeur tressaille et bat, et son oeil sombre a lui :

Le tigre népâlais qui flaire l’antilope

Sent de même un frisson d’aise courir en lui.
Jamais, sous les berceaux que le jasmin parfume,

Aux roucoulements doux et lents des verts ramiers,

Quand le hûka royal en pétillant s’allume

Et suspend sa vapeur aux branches des palmiers ;
Quand l’essaim tournoyant des Lall-Bibis s’enlace

Comme un souple python aux anneaux constellés ;

Quand la plus belle enfin, voluptueuse et lasse,

Vient tomber à ses pieds, pâle et les yeux troublés :
Jamais, au bercement des chants et des caresses,

Baigné d’ardents parfums, d’amour et de langueur,

Djihan-Guîr n’a senti de plus riches ivresses

Telles qu’un flot de pourpre inonder tout son coeur.
Qui chante ainsi ? La nuit a calmé les feuillages,

La tourterelle dort en son nid de çantal,

Et la Péri rayonne aux franges des nuages

Cette voix est la tienne, ô blanche Nurmahal !
Les grands tamariniers t’abritent de leurs ombres

Et, couchée à demi sur tes soyeux coussins,

Libre dans ces beaux lieux solitaires et sombres,

Tu troubles d’un pied nu l’eau vive des bassins.
D’une main accoudée, heureuse en ta mollesse,

De l’haleine du soir tu fais ton éventail ;

La lune glisse au bord des feuilles et caresse

D’un féerique baiser ta bouche de corail.
Tu chantes Leïlah, la vierge aux belles joues,

Celle dont l’oeil de jais blessa le coeur d’un roi ;

Mais tandis qu’en chantant tu rêves et te joues,

Un autre coeur s’enflamme et se penche vers toi.
Ô Persane, pourquoi t’égarer sous les arbres

Et répandre ces sons voluptueux et doux ?

Pourquoi courber ton front sur la fraîcheur des marbres ?

Nurmahal, Nurmahal, où donc est ton époux ?
Ali-Khan est parti, la guerre le réclame ;

Son trésor le plus cher en ces lieux est resté :

Mais le nom du Prophète, incrusté sur sa lame,

Garantit son retour et ta fidélité.
Car jusques au tombeau tu lui seras fidèle,

Femme ! tu l’as juré dans vos adieux derniers ;

Et, pour aiguillonner l’heure qui n’a plus d’aile,

Tu chantes Leïlah sous les tamariniers.
Tais-toi. L’âpre parfum des amoureuses fièvres

Se mêle avec ton souffle à l’air tiède du soir.

C’est un signal de mort qui tombe de tes lèvres

Djihan-Guîr pour l’entendre est venu là s’asseoir.
Au fond du harem frais, au mol éclat des lampes,

Laisse plutôt la gaze en ses plis caressants

Enclore tes cheveux dénoués sur tes tempes,

Ouvre plutôt ton coeur aux songes innocents.
Un implacable amour plane d’en haut et gronde

Autour de toi, dans l’air fatal où tu te plais.

Ne sois pas Nurdjéham, la lumière du monde !

Sois toujours Nurmahal, l’étoile du palais !
Mais va ! ta destinée au ciel même est écrite.

Les jours se sont enfuis. Sous les arbres épais

Tu ne chanteras plus ta chanson favorite ;

Djihan-Guîr sur sa tour ne reviendra jamais.
Maintenant les saphirs et les diamants roses

S’ouvrent en fleurs de flamme autour de ta beauté

Et constellent la soie et l’or où tu reposes

Sous le dôme royal de ton palais d’été.
Deux rançons de radjah pendent à tes oreilles ;

Golkund et Viçapur ruissellent de ton col,

Tu sièges, ô Persane, au milieu des merveilles,

Auprès du fils d’Akbar, sur le trône mongol.
Et la maison d’Ali désormais est déserte.

Les jets d’eau se sont tus dans les marbres taris.

Plus de gais serviteurs sous la varangue ouverte,

Plus de paons familiers sous les berceaux flétris !
Tout est vide et muet. La ronce et l’herbe épaisses

Hérissent les jardins où le reptile dort.

Mais Nurmahal n’a point parjuré ses promesses ;

Nurmahal peut régner, puisque Ali-Khan est mort !
À travers le ciel pur des nuits silencieuses,

Sur les ailes du rêve il revenait vainqueur,

Et ton nom s’échappait de ses lèvres joyeuses,

Quand le fer de la haine est entré dans son coeur.
Gloire à qui, comme toi, plus forte que l’épreuve,

Et jusqu’au bout fidèle à son époux vivant,

Par un coup de poignard à la fois reine et veuve,

Dédaigne de trahir et tue auparavant !

Paysage Polaire

Un monde mort, immense écume de la mer,

Gouffre d’ombre stérile et de lueurs spectrales,

Jets de pics convulsifs étirés en spirales

Qui vont éperdument dans le brouillard amer.
Un ciel rugueux roulant par blocs, un âpre enfer

Où passent à plein vol les clameurs sépulcrales,

Les rires, les sanglots, les cris aigus, les râles

Qu’un vent sinistre arrache à son clairon de fer.
Sur les hauts caps branlants, rongés des flots voraces,

Se roidissent les Dieux brumeux des vieilles races,

Congelés dans leur rêve et leur lividité ;
Et les grands ours, blanchis par les neiges antiques,

Çà et là, balançant leurs cous épileptiques,

Ivres et monstrueux, bavent de volupté.

Qaïn

En la trentième année, au siècle de l’épreuve,
Etant captif parmi les cavaliers d’Assur,
Thogorma, le Voyant, fils d’Elam, fils de Thur,
Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
A l’heure où le soleil blanchit l’herbe et le mur.

Depuis que le Chasseur Iahvèh, qui terrasse
Les forts et de leur chair nourrit l’aigle et le chien,
Avait lié son peuple au joug assyrien,
Tous, se rasant les poils du crâne et de la face,
Stupides, s’étaient tus et n’entendaient plus rien.

Ployés sous le fardeau des misères accrues,
Dans la faim, dans la soif, dans l’épouvante assis,
Ils revoyaient leurs murs écroulés et noircis,
Et, comme aux crocs publics pendent les viandes crues,
Leurs princes aux gibets des Rois incirconcis

Le pied de l’infidèle appuyé sur la nuque
Des vaillants, le saint temple où priaient les aïeux
Souillé, vide, fumant, effondré par les pieux,
Et les vierges en pleurs sous le fouet de l’eunuque
Et le sombre Iahvèh muet au fond des cieux.

Or, laissant, ce jourlà, près des mornes aïeules
Et des enfants couchés dans les nattes de cuir,
Les femmes aux yeux noirs de sa tribu gémir,
Le fils d’Elam, meurtri par la sangle des meules,
Le long du grand Khobar se coucha pour dormir.

Les bandes d’étalons, par la plaine inondée
De lumière, gisaient sous le dattier roussi,
Et les taureaux, et les dromadaires aussi,
Avec les chameliers d’Iran et de Khaldée.
Thogorma, le Voyant, eut ce rêve. Voici :

C’était un soir des temps mystérieux du monde,
Alors que du midi jusqu’au septentrion
Toute vigueur grondait en pleine éruption,
L’arbre, le roc, la fleur, l’homme et la bête immonde
Et que Dieu haletait dans sa création…

Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d’où s’enroulaient des spirales de tours
Et de palais cerclés d’airain sur des blocs lourds ;
Ruche énorme, géhenne aux lugubres entrailles
Où s’engouffraient les Forts, princes des anciens jours.

Ils s’en venaient de la montagne et de la plaine,
Du fond des sombres bois et du désert sans fin,
Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin,
Suants, échevelés, soufrant leur rude haleine
Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.

C’est ainsi qu’ils rentraient, l’ours velu des cavernes
A l’épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant.
Et les femmes marchaient, géantes, d’un pas lent,
Sous les vases d’airain qu’emplit l’eau des citernes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc.

Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes,
Les seins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes
Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité…

Puis, quand tout, foule et bruit et poussière mouvante,
Eut disparu dans l’orbe immense des remparts,
L’abîme de la nuit laissa de toutes parts
Suinter la terreur vague et sourdre l’épouvante
En un rauque soupir sous le ciel morne épars.

Et le Voyant sentit le poil de sa peau rude
Se hérisser tout droit en face de cela,
Car il connut, dans son esprit, que c’était là
La Ville de l’angoisse et de la solitude,
Sépulcre de Qaïn au pays d’Hévila. […]

Les Hurleurs

Le soleil dans les flots avait noyé ses flammes,

La ville s’endormait aux pieds des monts brumeux.

Sur de grands rocs lavés d’un nuage écumeux

La mer sombre en grondant versait ses hautes lames.
La nuit multipliait ce long gémissement.

Nul astre ne luisait dans l’immensité nue ;

Seule, la lune pâle, en écartant la nue,

Comme une morne lampe oscillait tristement.
Monde muet, marqué d’un signe de colère,

Débris d’un globe mort au hasard dispersé,

Elle laissait tomber de son orbe glacé

Un reflet sépulcral sur l’océan polaire.
Sans borne, assise au Nord, sous les cieux étouffants,

L’Afrique, s’abritant d’ombre épaisse et de brume,

Affamait ses lions dans le sable qui fume,

Et couchait près des lacs ses troupeaux d’éléphants.
Mais sur la plage aride, aux odeurs insalubres,

Parmi les ossements de boeufs et de chevaux,

De maigres chiens, épars, allongeant leurs museaux,

Se lamentaient, poussant des hurlements lugubres.
La queue en cercle sous leurs ventres palpitants,

L’oeil dilaté, tremblant sur leurs pattes fébriles,

Accroupis çà et là, tous hurlaient, immobiles,

Et d’un frisson rapide agités par instants.
L’écume de la mer collait sur leurs échines

De longs poils qui laissaient les vertèbres saillir ;

Et, quand les flots par bonds les venaient assaillir,

Leurs dents blanches claquaient sous leurs rouges babines.
Devant la lune errante aux livides clartés,

Quelle angoisse inconnue, au bord des noires ondes,

Faisait pleurer une âme en vos formes immondes ?

Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés ?
je ne sais ; mais, ô chiens qui hurliez sur les plages,

Après tant de soleils qui ne reviendront plus,

J’entends toujours, du fond de mon passé confus,

Le cri désespéré de vos douleurs sauvages !

Les Jungles

Sous l’herbe haute et sèche où le naja vermeil

Dans sa spirale d’or se déroule au soleil,

La bête formidable, habitante des jungles,

S’endort, le ventre en l’air, et dilate ses ongles.

De son mufle marbré qui s’ouvre, un souffle ardent

Fume ; la langue rude et rose va pendant ;

Et sur l’épais poitrail, chaud comme une fournaise,

Passe par intervalle un frémissement d’aise.

Toute rumeur s’éteint autour de son repos.

La panthère aux aguets rampe en arquant le dos ;

Le python musculeux, aux écailles d’agate,

Sous les nopals aigus glisse sa tête plate ;

Et dans l’air où son vol en cercle a flamboyé,

La cantharide vibre autour du roi rayé.

Lui, baigné par la flamme et remuant la queue,

Il dort tout un soleil sous l’immensité bleue.
Mais l’ombre en nappe noire à l’horizon descend,

La fraîcheur de la nuit a refroidi son sang ;

Le vent passe au sommet des herbes ; il s’éveille,

Jette un morne regard au loin, et tend l’oreille.

Le désert est muet. Vers les cours d’eau cachés

Où fleurit le lotus sous les bambous penchés,

Il n’entend point bondir les daims aux jambes grêles,

Ni le troupeau léger des nocturnes gazelles.

Le frisson de la faim creuse son maigre flanc

Hérissé, sur soi-même il tourne en grommelant ;

Contre le sol rugueux il s’étire et se traîne,

Flaire l’étroit sentier qui conduit à la plaine,

Et, se levant dans l’herbe avec un bâillement,

Au travers de la nuit miaule tristement.

Les Larmes De L’ours

Le Roi des Runes vint des collines sauvages.

Tandis qu’il écoutait gronder la sombre mer,

L’ours rugir, et pleurer le bouleau des rivages,

Ses cheveux flamboyaient dans le brouillard amer.
Le Skalde immortel dit : Quelle fureur t’assiège,

Ô sombre Mer ? Bouleau pensif du cap brumeux,

Pourquoi pleurer ? Vieil Ours vêtu de poil de neige,

De l’aube au soir pourquoi te lamenter comme eux ?
– Roi des Runes ! lui dit l’Arbre au feuillage blême

Qu’un âpre souffle emplit d’un long frissonnement,

Jamais, sous le regard du bienheureux qui l’aime,

Je n’ai vu rayonner la vierge au col charmant.
– Roi des Runes ! jamais, dit la Mer infinie,

Mon sein froid n’a connu la splendeur de l’été.

J’exhale avec horreur ma plainte d’agonie,

Mais joyeuse, au soleil, je n’ai jamais chanté.
– Roi des Runes ! dit l’Ours, hérissant ses poils rudes,

Lui que ronge la faim, le sinistre chasseur ;

Que ne suis-je l’agneau des tièdes solitudes

Qui paît l’herbe embaumée et vit plein de douceur ! –
Et le Skalde immortel prit sa harpe sonore :

Le Chant sacré brisa les neuf sceaux de l’hiver ;

L’Arbre frémit, baigné de rosée et d’aurore ;

Des rires éclatants coururent sur la Mer.
Et le grand Ours charmé se dressa sur ses pattes :

L’amour ravit le coeur du monstre aux yeux sanglants,

Et, par un double flot de larmes écarlates,

Ruissela de tendresse à travers ses poils blancs.

Les Montreurs

Tel qu’un morne animal, meurtri, plein de poussière,

La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d’été,

Promène qui voudra son cœur ensanglanté

Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière !
Pour mettre un feu stérile en ton oeil hébété,

Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière,

Déchire qui voudra la robe de lumière

De la pudeur divine et de la volupté.
Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire,

Dussé-je m’engloutir pour l’éternité noire,

Je ne te vendrai pas mon ivresse ou mon mal,
Je ne livrerai pas ma vie à tes huées,

Je ne danserai pas sur ton tréteau banal

Avec tes histrions et tes prostituées.

Les Rêves Morts

Vois ! cette mer si calme a comme un lourd bélier

Effondré tout un jour le flanc des promontoires,

Escaladé par bonds leur fumant escalier,

Et versé sur les rocs, qui hurlent sans plier,

Le frisson écumeux des longues houles noires.

Un vent frais, aujourd’hui, palpite sur les eaux,

La beauté du soleil monte et les illumine,

Et vers l’horizon pur où nagent les vaisseaux,

De la côte azurée, un tourbillon d’oiseaux

S’échappe, en arpentant l’immensité divine.

Mais, parmi les varechs, aux pointes des îlots,

Ceux qu’a brisés l’assaut sans frein de la tourmente,

Livides et sanglants sous la lourdeur des flots,

La bouche ouverte et pleine encore de sanglots,

Dardent leurs yeux hagards à travers l’eau dormante.

Ami, ton coeur profond est tel que cette mer

Qui sur le sable fin déroule ses volutes :

Il a pleuré, rugi comme l’abîme amer,

Il s’est rué cent fois contre des rocs de fer,

Tout un long jour d’ivresse et d’effroyables luttes.

Maintenant il reflue, il s’apaise, il s’abat.

Sans peur et sans désir que l’ouragan renaisse,

Sous l’immortel soleil c’est à peine s’il bat ;

Mais génie, espérance, amour, force et jeunesse

Sont là, morts, dans l’écume et le sang du combat.

Les Spectres

I
Trois spectres familiers hantent mes heures sombres.

Sans relâche, à jamais, perpétuellement,

Du rêve de ma vie ils traversent les ombres.
Je les regarde avec angoisse et tremblement.

Ils se suivent, muets comme il convient aux âmes,

Et mon coeur se contracte et saigne en les nommant.
Ces magnétiques yeux, plus aigus que des lames,

Me blessent fibre à fibre et filtrent dans ma chair ;

La moelle de mes os gèle à leurs mornes flammes.
Sur ces lèvres sans voix éclate un rire amer.

Ils m’entraînent, parmi la ronce et les décombres,

Très loin, par un ciel lourd et terne de l’hiver.
Trois spectres familiers hantent mes heures sombres.
II
Ces spectres ! on dirait en vérité des morts,

Tant leur face est livide et leurs mains sont glacées.

Ils vivent cependant : ce sont mes trois remords.
Que ne puis-je tarir le flot de mes pensées,

Et dans l’abîme noir et vengeur de l’oubli

Noyer le souvenir des ivresses passées !
J’ai brûlé les parfums dont vous m’aviez empli ;

Le flambeau s’est éteint sur l’autel en ruines ;

Tout, fumée et poussière, est bien enseveli.
Rien ne renaîtra plus de tant de fleurs divines,

Car du rosier céleste, hélas ! sans trop d’efforts,

Vous avez bu la sève et tranché les racines.
Ces spectres ! on dirait en vérité des morts !
III
Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles.

Je revois le soleil des paradis perdus !

L’espérance sacrée en chantant bat des ailes.
Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus,

Chères âmes, parlez, je vous ai tant aimées !

Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus ?
Au nom de cet amour dont vous fûtes charmées,

Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux ;

Déroulez sur mon coeur vos tresses parfumées !
Mais tandis que la nuit lugubre étreint les cieux,

Debout, se détachant de ces brumes mortelles,

Les voici devant moi, blancs et silencieux.
Les trois spectres sont là qui dardent leurs prunelles.
IV
Oui ! le dogme terrible, ô mon coeur, a raison.

En vain les songes d’or y versent leurs délices,

Dans la coupe où tu bois nage un secret poison.
Tout homme est revêtu d’invisibles cilices ;

Et dans l’enivrement de la félicité

La guêpe du désir ravive nos supplices.
Frémirons-nous toujours sous ce vol irrité ?

N’arracherons-nous point ce dard qui nous torture ?

Ni dans ce monde, ni dans notre éternité.
La vieille Illusion fait de nous sa pâture ;

Nul captif n’atteindra le seuil de sa prison ;

Et la guêpe est au sein de l’immense nature.
Oui ! le dogme terrible, ô mon coeur, a raison.

Les Taureaux

Les plaines de la mer, immobiles et nues,

Coupent d’un long trait d’or la profondeur des nues.

Seul, un rose brouillard, attardé dans les cieux,

Se tord languissamment comme un grêle reptile

Au faîte dentelé des monts silencieux.

Un souffle lent, chargé d’une ivresse subtile,

Nage sur la savane et les versants moussus

Où les taureaux aux poils lustrés, aux cornes hautes,

À l’oeil cave et sanglant, musculeux et bossus,

Paissent l’herbe salée et rampante des côtes.

Deux nègres d’Antongil, maigres, les reins courbés,

Les coudes aux genoux, les paumes aux mâchoires,

Dans l’abêtissement d’un long rêve absorbés,

Assis sur les jarrets, fument leurs pipes noires.

Mais, sentant venir l’ombre et l’heure de l’enclos,

Le chef accoutumé de la bande farouche,

Une bave d’argent aux deux coins de la bouche,

Tend son mufle camus, et beugle sur les flots.