Soleil D’hiver

À Monsieur Eliacim Jourdain.

Phébus à la perruque rousse
De qui les lames de vermeil,
Ô faunes ivres dans la mousse,
Provoquaient votre lourd sommeil.

Le bretteur aux fières tournures
Dont le brocart était d’ors fins,
Et qui par ses égratignures
Saignait la pourpre des raisins.

Ce n’est plus qu’un Guritan chauve
Qui, dans son ciel froid verrouillé,
Le long de sa culotte mauve
Laisse battre un rayon rouillé :

Son aiguillette, sans bouffette,
Triste, pend aux sapins givrés,
Et la neige qui tombe est faite
De tous ses cartels déchirés !

Mon Cher Papa

(Écrit à l’âge de 12 ans.)

J’avais appris un compliment,
Et j’accourais pour célébrer ta fête,
On y parlait de sentiment
De tendre amour, d’ardeur parfaite ;

Mais j’ai tout oublié,
Lorsque je suis venu,
Je t’aime est le seul mot que j’ai bien retenu.

Mysticis Umbraculis

Prose des fous.

Elle dormait : son doigt tremblait, sans améthyste
Et nu, sous sa chemise : après un soupir triste,
Il s’arrêta, levant au nombril la batiste.

Et son ventre sembla de la neige où serait,
Cependant qu’un rayon redore la forêt,
Tombé le nid moussu d’un gai chardonneret.

Ô Si Chère De Loin

Ô si chère de loin et proche et blanche, si
Délicieusement toi, Méry, que je songe
À quelque baume rare émané par mensonge
Sur aucun bouquetier de cristal obscurci

Le sais-tu, oui ! pour moi voici des ans, voici
Toujours que ton sourire éblouissant prolonge
La même rose avec son bel été qui plonge
Dans autrefois et puis dans le futur aussi.

Mon cœur qui dans les nuits parfois cherche à s’entendre
Ou de quel dernier mot t’appeler le plus tendre
S’exalte en celui rien que chuchoté de sœur

N’était, très grand trésor et tête si petite,
Que tu m’enseignes bien toute une autre douceur
Tout bas par le baiser seul dans tes cheveux dite.

Parce Que De La Viande..

Parce que de la viande était à point rôtie,
Parce que le journal détaillait un viol,
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col,

Parce que d’un lit, grand comme une sacristie,
Il voit, sur la pendule, un couple antique et fol,
Et qu’il n’a pas sommeil, et que, sans modestie,
Sa jambe sous les draps frôle une jambe au vol,

Un niais met sous lui sa femme froide et sèche,
Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche
Et travaille en soufflant inexorablement :

Et de ce qu’une nuit, sans rage et sans tempête,
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,
Ô Shakespeare, et toi, Dante, il peut naître un poète !

Galanterie Macabre

Dans un de ces faubourgs où vont des caravanes
De chiffonniers se battre et baiser galamment
Un vieux linge sentant la peau des courtisanes
Et lapider les chats dans l’amour s’abîmant,

J’allais comme eux : mon âme errait en un ciel terne
Pareil à la lueur pleine de vague effroi
Que sur les murs blêmis ébauche leur lanterne
Dont le matin rougit la flamme, un jour de froid.

Et je vis un tableau funèbrement grotesque
Dont le rêve me hante encore, et que voici :
Une femme, très jeune, une pauvresse, presque
En gésine, était morte en un bouge noirci.

— Sans sacrements et comme un chien, — dit sa voisine.
Un haillon noir y pend et pour larmes d’argent
Montre le mur blafard par ses trous: la lésine
Et l’encens rance vont dans ses plis voltigeant.

Trois chaises attendant la bière : un cierge, à terre,
Dont la cire a déjà pleuré plus d’un mort, puis
Un chandelier, laissant sous son argent austère
Rire le cuivre, et, sous la pluie, un brin de buis…

Voilà. — Jusqu’ici rien : il est permis qu’on meure
Pauvre, un jour qu’il fait sale, et qu’un enfant de chœur
Ouvre son parapluie, et, sans qu’un chien vous pleure,
Expédie au galop votre convoi moqueur.

Mais ce qui me fit mal à voir, ce fut, la porte
Lui semblant trop étroite ou l’escalier trop bas
Un croque-mort grimpant au logis de la morte
Par la lucarne, avec une échelle, à grands pas.

La mort a des égards envers ceux qu’elle traque :
Elle enivre d’azur nos yeux, en les fermant,
Puis passe un vieux frac noir et se coiffe d’un claque
Et vient nous escroquer nos sous, courtoisement.

Du premier échelon jusqu’au dernier, cet être
Ainsi que Roméo fantasquement volait,
Quand, par galanterie, au bord de la fenêtre,
Il déposa sa pipe en tirant le volet.

Je détournai les yeux et m’en allai : la teinte
Où le ciel gris noyait mes songes, s’assombrit,
Et voici que la voix de ma pensée éteinte
Se réveilla, parlant comme le Démon rit.

Dans mon cœur où l’ennui pend ses drapeaux funèbres
Il est un sarcophage aussi, le souvenir.
Là, parmi ses onguents pénétrant les ténèbres,
Dort Celle à qui Satan lira mon avenir.

Et le Vice, jaloux d’y fixer sa géhenne,
Veut la porter en terre et frappe aux carreaux; mais
Tu peux attendre encor, cher croque-mort : — ma haine
Est là dont l’œil vengeur l’emprisonne à jamais.

Haine Du Pauvre

Ta guenille nocturne étalant par ses trous
Les rousseurs de tes poils et de ta peau, je l’aime
Vieux spectre, et c’est pourquoi je te jette vingt sous.

Ton front servile et bas n’a pas la fierté blême :
Tu comprends que le pauvre est le frère du chien
Et ne vas pas drapant ta lésine en poème.

Comme un chacal sortant de sa pierre, ô chrétien
Tu rampes à plat ventre après qui te bafoue.
Vieux, combien par grimace ? et par larme, combien ?

Mets à nu ta vieillesse et que la gueuse joue,
Lèche, et de mes vingt sous chatouille la vertu.
À bas !… — les deux genoux !… — la barbe dans la boue !

Que veut cette médaille idiote, ris-tu ?
L’argent brille, le cuivre un jour se vert-de-grise,
Et je suis peu dévot et je suis fort têtu,

Choisis. — Jetée ? alors, voici ma pièce prise.
Serre-la dans tes doigts et pense que tu l’as
Parce que j’en tiens trop, ou par simple méprise.

— C’est le prix, si tu n’as pas peur, d’un coutelas.

L’enfant Prodigue

I.

Chez celles dont l’amour est une orange sèche
Qui garde un vieux parfum sans le nectar vermeil,
J’ai cherché l’Infini qui fait que l’homme pèche,
Et n’ai trouvé qu’un Gouffre ennemi du sommeil.

— L’Infini, rêve fier qui berce dans sa houle
Les astres et les cœurs ainsi qu’un sable fin !
— Un Gouffre, hérissé d’âpres ronces, où roule
Un fétide torrent de fard mêlé de vin !

II.

Ô la mystique, ô la sanglante, ô l’amoureuse
Folle d’odeurs de cierge et d’encens, qui ne sus
Quel Démon te tordait le soir où, douloureuse,
Tu léchas un tableau du saint-cœur de Jésus,

Tes genoux qu’ont durcis les oraisons rêveuses,
Je les baise, et tes pieds qui calmeraient la mer ;
Je veux plonger ma tête en tes cuisses nerveuses
Et pleurer mon erreur sous ton cilice amer ;

Là, ma sainte, enivré de parfums extatiques,
Dans l’oubli du noir Gouffre et de l’Infini cher,
Après avoir chanté tout bas de longs cantiques
J’endormirai mon mal sur votre fraîche chair.

À Un Poète Immoral

Puisque ce soir, onze décembre
Mil huit cent soixante-un, je n’ai
Qu’à rouler le chapelet d’ambre
D’un rêve cent fois égrené,

Les pieds au feu, sans que m’égare
Quelque bonnet blanc inconstant,
Je vais avec ce blond cigare
Allumer ma verve un instant.

Et, tant que sa lueur vermeille
Égaiera l’ombre, te rimer
Une préface où l’on sommeille,
Moi, qui songe à les supprimer !

Si l’odelette parfumée
Ne survit au manille, sois
Franc, c’est qu’hélas ! Tout est fumée,
Tabac d’Espagne et vers françois.

Tout ! … jusqu’au vieil épithalame
De la folie et des vingt ans,
Car par la ville plus d’un blâme
Ta gaîté qui sent le printemps,

Plus d’un dans sa vertu ridée
Se drape et t’appelle immoral,
Toi, qui n’as pas même l’idée
D’un prospectus électoral !

Laisse chanter, ô cher bohème,
Leur chanson à tous ces pervers
Si pervers que pas un d’eux n’aime
Et que pas un ne fait de vers !

Tu ne rêves pas pour ta prose
De ruban rouge où pend la croix,
Et préfères la gance rose
D’un corset délacé, je crois ?

Tel le sage. Il fait à la pomme
Mordre quelque Ève au fond des bois
Et baise ses cils dorés comme
Le thé qu’en t’écrivant je bois.

Watteau, fier de ta comédie
Qui sert aux sots d’épouvantail
À Terpsichore la dédie
Peinte sur un fol éventail ;

Bruns aegipans, noirs scaramouches
Au parc rêveur l’éventeront
La nommant déesse aux trois mouches,
Marquise ayant un astre au front !

À Une Petite Laveuse Blonde

Ô laveuse aux mignardes poses,
Qui sur ta lèvre où rit ton cœur
As le sang embaumé des roses
Au pied d’enfants, à l’œil moqueur.

Sais-tu, vrai Dieu ! que ta grand’mère
T’aurait dû faire pour la cour
Au temps où refleurit Cythère
Sous un regard de Pompadour ?

Lors, de leur perruque frisée
Semant les frimas en leurs jeux,
Roses, l’aile fleurdelisée,
Amours givrés et Ris neigeux

Au grand jardin des bergeries
T’emmenaient, près d’un vieux dauphin
Qui pleure à flots des pierreries
L’été, sur ses glaïeuls d’or fin.

Et ces larrons, ô larronnesse
Des traits, du carquois et de l’arc,
Te sacraient danseuse ou faunesse
Et vous perdaient, madame, au parc.

Là, pour feindre des pleurs candides
Secouant, quand passe Mondor,
Ton bouquet de roses humides
Sur ton livre aux écussons d’or,

Ou, pour qu’on sache que sa plume
A moins de neige que ta main,
D’un éventail baigné d’écume
Agaçant le cygne câlin,

Derrière ta robe insolente,
Drap d’argent et nœuds de lilas,
Tu traînerais la gent galante
Des vieux quêteurs de falbalas.

Tel fat, fredonnant Gluck, se pâme
Et cherche un poulet à glisser :
Tel roué, s’il se savait une âme
La damnerait pour te baiser.

Tu serais, sans compter leurs proses,
En des madrigaux printaniers,
Chloé, bergère à talons roses,
Diane, ou Cypris en panier.

Musqués, chiffonnant les rosettes
De leur épée en satin blanc
Et l’échine en deux, les poètes
Te demanderaient, roucoulant,

Si ta bouche en cœur fut cueillie
Sur les framboisiers savoureux,
Dans quel bois rêve ensevelie
La pervenche où tu pris tes yeux ?

Ô jours dorés des péronnelles,
Des Dieux, des balcons enjambés,
Du fard, des mouches, des dentelles
Des petits chiens, et des abbés !

Boucher jusqu’aux seins t’eût noyée
Dans l’argent du cygne onduleux,
Cachant sous l’aile déployée
Ton ris de pourpre et tes yeux bleus.

Après Léda, blonde Eve nue,
Un évêque aux parcs enjôleurs
Aurait vu blanchir ta statue
Sous ses grands marronniers en fleurs.

Tandis qu’en ce siècle barbare,
Sans songer que ton corps si beau
Pût s’épanouir en carrare,
À genoux et les bras dans l’eau

Tu ris au soleil du rivage
Qui d’un traître rayon brunit
Ta gorge entr’ouvrant son corsage
Comme un ramier sort de son nid.

Contre Un Poète Parisien

À Emmanuel des Essarts.

Souvent la vision du Poète me frappe :
Ange à cuirasse fauve, il a pour volupté
L’éclair du glaive, ou, blanc songeur, il a la chape,
La mitre byzantine et le bâton sculpté.

Dante, au laurier amer, dans un linceul se drape,
Un linceul fait de nuit et de sérénité :
Anacréon, tout nu, rit et baise une grappe
Sans songer que la vigne a des feuilles, l’été.

Pailletés d’astres, fous d’azur, les grands bohèmes,
Dans les éclairs vermeils de leur gai tambourin,
Passent, fantasquement coiffés de romarin.

Mais j’aime peu voir, Muse, ô reine des poèmes,
Dont la toison nimbée a l’air d’un ostensoir,
Un poète qui polke avec un habit noir.