Tristia

Je n’avais pas connu l’Ennui,

Pourtant jusqu’au jour d’aujourd’hui

Je vivais et mourais de lui.
Ce depuis l’atroce journée

Où, pauvre âme au ciel ramenée,

J’ai méconnu ma destinée.
Ramenée au ciel, et comment ?

Par le fait logique et charmant

D’un grand miracle assurément,
Par la conversion soudaine

D’un coeur voué tout à la haine

En un d’une onction sereine.
Puis m’investit un désir fou

À la fois furieux et mou

Qui m’allait entraînant jusqu’où ?
Adieu, l’émoi pur et candide

Vers l’idéal sûr et splendide,

Pour quel souci bas et sordide ?
Adieu les belles oraisons,

La rosée autour des toisons,

La prière aux ardents buissons !
Des querelles sans fin ni trêve,

Toujours quelque violent rêve,

Une vie à se dire : Crève !
Par degrés cet enfer pourtant

S’alanguissait, non pénitent,

Hélas ! en limbes fades tant !
Rien désormais qui ne soit vague,

Ne déraisonne et ne divague

Évêque ayant perdu sa bague,
Magicien sans talismans,

Pôle privé de ses aimants,

Tel, moi, monde aux morts éléments !
Ô le remède, le remède !

Pauvre âme folle, souviens-toi :

Jésus terrible et doux, à l’aide,
Seigneur, pour encore la Foi !

Paris

Paris n’a de beauté qu’en son histoire,

Mais cette histoire est belle tellement !

La Seine est encaissée absurdement,

Mais son vert clair à lui seul vaut la gloire.
Paris n’a de gaîté que son bagout,

Mais ce bagout, encor qu’assez immonde,

Il fait le tour des langages du monde,

Salant un peu ce trop fade ragoût.
Paris n’a de sagesse que le sombre

Flux de son peuple et de ses factions,

Alors qu’il fait des révolutions

Avec l’Ordre embusqué dans la pénombre.
Paris n’a que sa Fille de charmant

Laquelle n’est au prix de l’Exotique

Que torts gentils et vice peu pratique

Et ce quasi désintéressement.
Paris n’a de bonté que sa légère

Ivresse de désir et de plaisir,

Sans rien de trop que le vague désir

De voir son plaisir égayer son frère.
Paris n’a rien de triste et de cruel

Que le poëte annuel ou chronique,

Crevant d’ennui sous l’oeil d’une clinique

Non loin du vieil ouvrier fraternel.
Vive Paris quand même et son histoire

Et son bagout et sa Fille, naïf

Produit d’un art pervers et primitif,

Et meure son poëte expiatoire !

Pour E

J’aime ton sourire

Qui m’accueille si

Gentiment ! Ainsi
Le soleil salue

L’humble fleur des champs

Échappée aux gens.
J’aime tes yeux d’ombre

Et de clarté, beaux

Comme des tombeaux
D’enfants et de vierges

Et j’aime les coins

De ta bouche moins
Aimables que drôles

Pour si bien baiser

Moi, pour l’apaiser,
Et j’aime ton âme

Qui ne m’aime pas

Jusques au trépas.
Et que de logique

Dans l’abstention

De cette action,
Car j’aime ta vie,

Et la mienne aussi,

Mais pas tant ainsi.

Prière

Me voici devant Vous, contrit comme il le faut.

Je sais tout le malheur d’avoir perdu la voie

Et je n’ai plus d’espoir, et je n’ai plus de joie

Qu’en une en qui je crois chastement, et qui vaut

A mes yeux mieux que tout, et l’espoir et la joie.
Elle est bonne, elle me connaît depuis des ans.

Nous eûmes des jours noirs, amers, jaloux, coupables,

Mais nous allions sans trêve aux fins inéluctables,

Balancés, ballottés, en proie à tous jusants

Sur la mer où luisaient les astres favorables :
Franchise, lassitude affreuse du péché

Sans esprit de retour, et pardons l’un à l’autre

Or, ce commencement de paix n’est-il point vôtre,

Jésus, qui vous plaisez au repentir caché ?

Exaucez notre voeu qui n’est plus que le vôtre.

Mort !

Les Armes ont tu leurs ordres en attendant

De vibrer à nouveau dans des mains admirables

Ou scélérates, et, tristes, le bras pendant,

Nous allons, mal rêveurs, dans le vague des Fables.
Les Armes ont tu leurs ordres qu’on attendait

Même chez les rêveurs mensongers que nous sommes,

Honteux de notre bras qui pendait et tardait,

Et nous allons, désappointés, parmi les hommes.
Armes, vibrez ! mains admirables, prenez-les,

Mains scélérates à défaut des admirables !

Prenez-les donc et faites signe aux En-allés

Dans les fables plus incertaines que les sables.
Tirez du rêve notre exode, voulez-vous ?

Nous mourons d’être ainsi languides, presque infâmes !

Armes, parlez ! Vos ordres vont être pour nous

La vie enfin fleurie au bout, s’il faut, des lames.
La mort que nous aimons, que nous eûmes toujours

Pour but de ce chemin où prospèrent la ronce

Et l’ortie, ô la mort sans plus ces émois lourds,

Délicieuse et dont la victoire est l’annonce !
(Décembre 1895)

Lamento

La ville dresse ses hauts toits

Aux mille dentelures folles.

Un bruit de joyeuses paroles.

Monte au ciel, rassurante voix.

– Que me fait cette gaieté vile

De la ville !
Quelle paix vaste règne aux champs !

L’oiseau chante dans le grand chêne,

Les midis font blanche la plaine

Que dorent les soleils couchants.

– Peu m’importe ta gloire pure,

Ô nature !
Avec les signes de ses flots,

Avec sa plainte solennelle,

La mer immense nous appelle,

Nous tous, rêveurs et matelots.

– Qu’est-ce que tu me veux encore,

Mer sonore ?
– Ah ! ni les flots des Océans,

Ni les campagnes et leur ombre,

Ni les cités aux bruits sans nombre,

Qu’édifièrent des géants,

Rien ne réveillera ma mie

Tant endormie.

Impression De Printemps

Il est des jours avez-vous remarqué ? –

Où l’on se sent plus léger qu’un oiseau,

Plus jeune qu’un enfant, et, vrai ! plus gai

Que la même gaieté d’un damoiseau.
L’on se souvient sans bien se rappeler

Évidemment l’on rêve, et non, pourtant.

L’on semble nager et l’on croirait voler.

L’on aime ardemment sans amour cependant
Tant est léger le coeur sous le ciel clair

Et tant l’on va, sûr de soi, plein de foi

Dans les autres, que l’on trompe avec l’air

D’être plutôt trompé gentiment, soi.
La vie est bonne et l’on voudrait mourir,

Bien que n’ayant pas peur du lendemain,

Un désir indécis s’en vient fleurir,

Dirait-on, au coeur plus et moins qu’humain.
Hélas ! faut-il que meure ce bonheur ?

Meurent plutôt la vie et son tourment !

Ô dieux cléments, gardez-moi du malheur

D’à jamais perdre un moment si charmant.

En Septembre

Parmi la chaleur accablante

Dont nous torréfia l’été,

Voici se glisser, encor lente

Et timide, à la vérité,
Sur les eaux et parmi les feuilles,

Jusque dans ta rue, ô Paris,

La rue aride où tu t’endeuilles

De tels parfums jamais taris,
Pantin, Aubervilliers, prodige

De la Chimie et de ses jeux,

Voici venir la brise, dis-je,

La brise aux sursauts courageux
La brise purificatrice

Des langueurs morbides d’antan,

La brise revendicatrice

Qui dit à la peste : va-t’en !
Et qui gourmande la paresse

Du poëte et de l’ouvrier,

Qui les encourage et les presse

 » Vive la brise !  » il faut crier :
 » Vive la brise, enfin, d’automne

Après tous ces simouns d’enfer,

La bonne brise qui nous donne

Ce sain premier frisson d’hiver ! « 

Clochi-clocha

L’église Saint-Nicolas

Du Chardonnet bat un glas,

Et l’église Saint-Étienne

Du Mont lance à perdre haleine

Des carillons variés

Pour de jeunes mariés,

Tandis que la cathédrale

Notre-Dame de Paris,

Nuptiale et sépulcrale,

Bourdonne dans le ciel gris.
Ainsi la chance bourrue

Qui m’a logé dans la rue

Saint-Victor, seize, le veut ;

Et l’on fait ce que l’on peut,

Surtout à l’endroit des cloches,

Quand on a peu dans ses poches

De cet or qui vous rend rois,

Et lorsque l’on déménage,

Vous permet de faire un choix

À l’abri d’un tel tapage.
Après tout, ce bruit n’est pas

Pour annoncer mon trépas

Ni mes noces. Lors, me plaindre

Est oiseux, n’ayant à craindre

De ce conflit de sonneurs

Grands malheurs ni gros bonheurs.

Faut en prendre l’habitude ;

C’est de la vie, aussi bien :

La voix douce et la voix rude

Se fondant en chant chrétien

Madame Et Souveraine

 » Madame et souveraine,
Que mon cœur a de peine…  »
Ainsi disait un enfant chérubin :
 » Madame et souveraine,
Que mon cœur a de peine…  »

Cette nuit, je ne sais trop pourquoi, ce refrain
A trotté dans ma tête et m’a laissé tout triste…
J’ai des torts envers vous… mais de ces torts d’artiste
Que l’on peut pardonner de la main à la main.
Je suis un fainéant, bohème journaliste,
Qui dîne d’un bon mot étalé sur son pain.
Vieux avant l’âge et plein de rancunes amères,
Méfiant comme un rat, trompé par trop de gens,
Ne croyant nullement aux amitiés sincères,
J’ai mis exprès à bout les nobles sentiments
Qui vous poussaient, madame, à calmer les tourments
D’une âme abandonnée au pays des misères.
Daignez me pardonner cet essai maladroit…
Vos lettres m’ont prouvé que dans cette bagarre,
Vous possédiez l’esprit qui marche ferme et droit,
Vous voulez votre dû, mot grotesque et barbare,
Que l’on n’accepterait jamais au Tintamare…
Mais il paraît qu’il faut payer ce que l’on doit.
Vous aurez donc, madame, et manuscrits et lettres,
Doucement ficelés dans un calicot vert,
Car ma plume est gelée aux jours noirs de l’hiver.
Sans feu dans mon taudis, sans carreaux aux fenêtres,
Je vais trouver le joint du ciel ou de l’enfer,
Et j’ai pour l’autre monde enfin bouclé mes guêtres.
J’ai fait mon épitaphe et prends la liberté
De vous la dédier dans un sonnet stupide
Qui s’élance à l’instant du fond d’un cerveau vide…
Mouvement de coucou par le froid arrêté :
La misère a rendu ma pensée invalide !

Rêverie De Charles Vi

On ne sait pas toujours où va porter la hache,
Et bien des souverains, maladroits ouvriers,
En laissent retomber le coupant sur leurs pieds !

Que d’ennuis sur un front la main de Dieu rassemble
Et donne pour racine aux fleurons du bandeau !
Pourquoi mit-il encor ce pénible fardeau
Sur ma tête aux pensées tristes abandonnée,
Et souffrante, et déjà de soi-même inclinée.
Moi qui n’aurais aimé, si j’avais pu choisir,
Qu’une existence calme, obscure et sans désir :
Une pauvre maison dans quelque bois perdue,
De mousse, de jasmins et de vigne tendue ;
Des fleurs à cultiver, la barque d’un pêcheur,
Et de la nuit sur l’eau respire la fraîcheur ;
Prier Dieu sur les monts, suivre mes rêveries
Par les bois ombragés et les grandes prairies,
Des collines le soir descendre le penchant,
Le visage baigné des lueurs du couchant ;
Quand un vent parfumé nous apporte en sa plainte
Quelques sons affaiblis d’une ancienne complainte…
Oh ! ces feux du couchant, vermeils, capricieux,
Montent, comme un chemin splendide, vers les cieux !
Il semble que Dieu dise à mon âme souffrante :
Quitte le monde impur, la foule indifférente,
Suis d’un pas assuré cette route qui luit,
Et — viens à moi, mon fils… et — n’attends pas la NUIT !!!

Romance

Ah ! sous une feinte allégresse
Ne nous cache pas ta douleur !
Tu plais autant par ta tristesse
Que par ton sourire enchanteur
À travers la vapeur légère
L’Aurore ainsi charme les yeux ;
Et, belle en sa pâle lumière,
La nuit, Phœbé charme les cieux.

Qui te voit, muette et pensive,
Seule rêver le long du jour,
Te prend pour la vierge naïve
Qui soupire un premier amour ;
Oubliant l’auguste couronne
Qui ceint tes superbes cheveux,
À ses transports il s’abandonne,
Et sent d’amour les premiers feux !

Sonnet

Il a vécu tantôt gai comme un sansonnet,
Tour à tour amoureux insoucieux et tendre,
Tantôt sombre et rêveur comme un triste Clitandre.
Un jour il entendit qu’à sa porte on sonnait.

C’était la Mort ! Alors il la pria d’attendre
Qu’il eût posé le point à son dernier sonnet ;
Et puis sans s’émouvoir, il s’en alla s’étendre
Au fond du coffre froid où son corps frissonnait.

Il était paresseux, à ce que dit l’histoire,
Il laissait trop sécher l’encre dans l’écritoire.
Il voulait tout savoir mais il n’a rien connu.

Et quand vint le moment où, las de cette vie,
Un soir d’hiver, enfin l’âme lui fut ravie,
Il s’en alla disant : Pourquoi suis-je venu ?

Une Femme Est L’amour

Une femme est l’amour, la gloire et l’espérance ;
Aux enfants qu’elle guide, à l’homme consolé,
Elle élève le cœur et calme la souffrance,
Comme un esprit des cieux sur la terre exilé.

Courbé par le travail ou par la destinée,
L’homme à sa voix s’élève et son front s’éclaircit ;
Toujours impatient dans sa course bornée,
Un sourire le dompte et son cœur s’adoucit.

Dans ce siècle de fer la gloire est incertaine :
Bien longtemps à l’attendre il faut se résigner.
Mais qui n’aimerait pas, dans sa grâce sereine,
La beauté qui la donne ou qui la fait gagner ?

Chœur Souterrain

Au fond des ténèbres,
Dans ces lieux funèbres,
Combattons le sort :
Et pour la vengeance,
Tous d’intelligence,
Préparons la mort.

xxMarchons dans l’ombre ;
xxUn voile sombre
xxCouvre les airs :
xxQuand tout sommeille,
xxCelui qui veille
xxBrise ses fers !