La Réalité Des Pierres

Je ne connais du monde que la réalité des pierres pour les avoir reçues à toute volée sur la face. Je ne les ai pas rejetées après qu’elles retombèrent à mes pieds avec un bruit sans écho. Mais je les garde avec la terre qui leur servir d’empreinte. Je les garde comme une gangue arrachée après une lutte sans merci. Elles contiennent je le sais ma seule et véritable puissance. A travers leur opacité sanglante. le monde me fut révélé, et je n’aurais jamais reçu le don sans leur arête sur ma chair.
A travers leur opacité, je sais que le monde est présent: arbres, routes chemins, masure où je suis né dans une ville laide s’il en fut au monde, flaques d’eau boueuses et glaciales qui ont le pouvoir des larmes, et catafalque de l’énormité, catafalque de la vie et de la terreur ces buildings de la capitale du monde traversés de labyrinthes où j’ai si longtemps souffert.

Les Routes Inséparables

A Henri Thomas
Il y a l’isolement, l’attente, la cruauté.
Il y a l’amour absolu et souligné par l’absence, la recherche de l’amour, l’inutile et désespérante recherche parmi les pierres, les routes inséparables, et quand on a échoué, s’il vous reste la force du crime et si l’on a pas renoncé à croire, il y a l’amour enfin, sa présence par des chemins détournés, des routes qui vous sont rendues telles qu’on les avait regardées, mais avec le durcissement de l’attente, la lézarde grise et blanche d’une façade phosphorescente de solitude, et le ciel évidé dans un embrasement de jours inutiles, la poussière, les ombres entrevues, le papier jeté, l’asphalte qui vous a blessé, l’eau du ruisseau, et cette plaque à jamais maudite dans la découpure d’un nom parodié.
Il y a ce frémissement, cette même couleur que l’on a connue sur toutes choses, et il y a l’amour. On pourrait croire que tout est béni quand on retrouve un monde perdu, cruel et présent, réel et présent, avec la poussière, la pluie, le bruit vain des passages, toutes ces choses incarnées dans la douleur, toutes ces choses qui vous entourent, signes qui redoublent de puissance, nervure coloriée visible à même la chair.
Tragique délire d’une mémoire.

Il Faudrait Écrire Comme On Vit

Il faudrait écrire comme on vit, sans penser, et que se dessine le ciel tel qu’on peut l’apercevoir un matin de neige brûlé par la solitude des toits, qui déchirent les lambeaux des étoiles suspendues à faible hauteur.
Et l’on ne voit rien, l’on n’entend rien de toute cette misère atrocement perdue au déclin de l’indéterminé.
Je me souviens d’une de ces journées toute proche de l’agonie comme ma vie toute proche de l’amour, mais qui jamais ne l’atteint. Et je dessine d’un trait noir et incisif tout ce qui s’y rapporte de cruel et de follement vécu. Je m’étais réveillé tard d’un sommeil léthargique et fidèle, qui ne me laissait rien de son baume d’une grandeur levée sur un monde frénétique et vertigineux. Il ne me laissait rien. Et je repris bientôt le cilice de l’inconsistance et de la dureté des formes. Je souffrais mais, en même temps, j’avais gardé comme  un exposé du délire, et je compris bientôt que le crépuscule s’établissait pour atténuer la fausse lumière. Le mirage entre la veille, le sommeil et le monde en hauteur se désagrégeait dans le ciel de mon cerveau, qui n’apercevait plus rien qu’une extraordinaire confusion de la douleur amnésiée par sa réalité fulgurante.

Il Faut Que Se Précise En Moi

Il faut que se précise en moi ce qui, jusqu’à présent, ne fut qu’une sanglante douleur. Une douleur  soufferte et pressentie dans mon enfance, et dont la conscience m’était apportée comme l’écho d’une existence autre à travers les lignes enchevêtrées  d’un monde qui n’a pas encore totémisé son apparence millénaire, mais qui me renvoyait des débris d’existences anciennes.
Je savais que j’étais mort renversé, déchiré par un lourd chariot emporté par des chevaux emballés. C’était dans une ruelle étroite, où l’attelage qui m’avait renversé avait tout juste la place de dévaler à toute vitesse, risquant à chaque seconde de s’accrocher aux pierres usées des constructions qui s’élevaient de part et d’autre de cet étroit boyau.
J’étais mort là, brutalement déchiqueté, les membres broyés, la cervelle éclatée, et longtemps je restai le seul témoin horrifié de ces débris, qui représentaient la forme double de mon existence éternelle
reprise de siècle en siècle sur une terre pour qui je me sentais une affreuse tendresse. Cette mort fut peut-être la communion suprême de ma vie avec ces pierres froides, avec ce monde de pierres, de détritus, de débris. Est-ce à cette seconde de ma mort que me vint la prescience de ma destinée future, je ne sais. Mais que je sois mort en communion avec la terre énergétique et sanglante par ma dépouille éclatée, qui me semblait crépiter sur un sol en proie tout à coup à la désintégration virtuelle de sa naissance sempiternelle, infiniment tordue et misérablement agglomérée par le travail de la satanisation divine, je ne sais  combien de temps je suis resté saisi par l’éblouissante révélation de ma mort ténébreuse. Je me souviens qu’au fond de tout cela il y avait les hurlements d’une myriade de monstres, une immense clameur, et que j’appartenais pour des siècles de domination à ce monde retourné.

Il N’existe Que Ce Monde

Il n’existe que ce monde. Ce monde est la suprême transition, et il n’y a pas d’autres mondes. Les autres mondes sont démembrés et crevés à même la nuit, et il s’échappe des flammes et des torrents de feu des mondes intermédiaires. Et des cataclysmes qui viendront, seront sans commune mesure dans leurs désastres avec le  déchirement des mondes intermédiaires.
Cette terre d’exil est aussi une terre bénie et paradisiaque. Que les amants le sachent, ils ne trouveront  dans la mort que la guerre éternelle du feu. Cette guerre qu’ils vaincront seulement si leur amour est assez fort pour atteindre l’extatique lumière.

Il N’y A Pas De Délivrance Dans Ma Vision

Il n’y a pas de délivrance dans ma vision. Il n’y a qu’un flux de désirs qui se développent au bord d’une falaise abrupte sans anfractuosité possible pour une descente vers la mer. L’amour lui-même est débordé par sa propre conscience, et sa présence implique une volonté de destruction dont je pressens le vertige par l’absence. Je suis comme un enfant qui a touché un visage et l’a usé jusqu’à le réduire à l’ultime séparation. Et cette cruauté lucide de ma force, c’est le châtiment que je reçois de ma ferveur passionnée.
Je sais maintenant qu’il est d’autres pays, une autre mer et même d’autres images pour me distraire de la décomposition tragique de mes gestes déréglés. Mais l’inégalité d’un juste retour pour une cause identique me remplit d’une tendresse inutilisable dans l’absolu.

Avec L’esprit

Cette vie devra compter avec moi, car le jour de ma naissance un esprit s’était révolté, et quand se déchira la chair où j’étais emprisonné, cet esprit me violenta dans l’horreur de tout ce sang, où je me débattais, en proie à l’insurrection brutale d’une incarnation attendue depuis des siècles, et que je revendiquais.
Et cet esprit, en me rejetant, déclencha je ne sais quelle titanesque et fulgurante vibration, et je fus pour toujours aveuglé.
Et parce que je suis né dans la révolte et dans la violence, je n’ai jamais habité la totalité de la chair, ni ce monde, ni rien qui soit de ce monde.
Mon visage est maculé de sang.
Je suis un homme sans commune mesure avec ceux-là même qui se disent des hommes, et mon pouvoir n’est pas leur pouvoir.
Je me trouve sans cesse dans la transition, éternellement à même la vie et parmi les morts, et je touche en même temps la lumière.
J’ai vécu dans la solitude, et je n’ai rencontré que de rares et puissants fantômes. Certains sont lumineux et m’aident à traverser ce désert. Les autres sont couverts de sang comme je suis couvert de sang.
Mais parce que je n’ai pas trahi, une conjuration s’opère.
Parce que j’ai vécu cette douleur et que j’ai vaincu l’esprit qui préméditait ma mort, une puissance illimitée m’est donnée, se déclenche, m’illumine et prolifère en moi.

Froide Lumière

Froide lumière. Maintenant que je pourrais me souvenir de la beauté, un vaste chantier s’est emparé de tout ce que le souvenir me réservait pour des jours de vertige. Ils sont venus avant même que je n’ai  commencé à souffrir, et se sont emparés des arbres qu’ils ont assaillis comme des singes, afin de préparer leur crime dans la tranquillité d’une féroce préméditation, et ils se sont jetés sur les membres innombrables de la beauté avec des serpes. Le sol fut bientôt couvert de toutes les branches sectionnées.
Je n’ai pas réfléchi au début de ce carnage. Mais dès qu’ils ont commencé à déraciner les troncs et à désarticuler les racines, j’ai compris qu’il était trop tard pour les arrêter dans leur rage de destruction, et j’ai assisté, spectateur impuissant, à l’horrible désastre.
Je suivais jour après jour le déroulement des événements, saisi de terreur à l’idée que ces hommes étrangers puissent me circonscrire plus longtemps un quelconque intérêt. C’est alors qu’ils remarquèrent mon effroi et qu’ils inventèrent une torture cruelle entre toutes. Des perceuses automatiques furent amenées sans délai, et ils commencèrent à bouleverser le sol.
Et leur haine retentit depuis des jours et des jours sans que je sois capable ni de m’enfuir ni de les empêcher de continuer.