Révolte

Car les bois ont aussi leurs jours d’ennui hautain ;

Et, las de tordre au vent leurs grands bras séculaires ;

S’enveloppent alors d’immobiles colères ;

Et leur mépris muet insulte leur destin.
Ni chevreuils, ni ramiers chanteurs, ni sources claires.

La forêt ne veut plus sourire au vieux matin,

Et, refoulant la vie aux plaines du lointain,

Semble arborer l’orgueil des douleurs sans salaires.
— Ô bois ! Premiers enfants de la terre, grands bois !

Moi, dont l’âme en votre âme habite et vous contemple,

Je sens les piliers prêts à maudire le temple.
Un jour, demain peut-être, arbres aux longs abois !

Quand le banal printemps ramènera nos fêtes,

Tous, vous resterez noirs, des racines aux faîtes !

Salvator Rosa

Qu’avais-tu dans l’esprit, maître à la brosse ardente,

Pour que sous ton pinceau la nature en fureur

Semble jeter au ciel une insulte stridente,

Ou frémir dans l’effroi de sa sinistre horreur ?
Pourquoi dédaignais-tu les calmes paysages

Dans la lumière au loin ourlant leurs horizons,

Les lacs d’azur limpide, et sur de frais visages

L’ombre du vert printemps qui fleurit les gazons ?
Il te fallait à toi l’atmosphère d’orage ;

Quelque ravin bien noir où mugisse un torrent

Qui boit et revomit l’écume de sa rage ;

Quelque fauve bandit sur des rochers errant.
L’ouragan qui s’abat sur tes arbres d’automne

Rugisait, n’est-ce pas ? Dans ton âme de fer.

Tu ne te laisais pas au bonheur monotone,

Mais aux transports fougueux déchaînés par l’enfer.
Ce sont tes passions qui hurlent sur tes toiles ;

Toi-même, tu t’es peint dans ces lieux dévastés,

Dans ces chênes tordant, sous la nuit sans étoiles,

Sur l’abîme béant leurs troncs décapités.

Soleil Couchant

Aux bords retentissants des plages écumeuses

Pleines de longs soupirs mêlés de lourds sanglots,

Sous le déroulement monotone des flots ;

Près des gouffres remplis des falaises brumeuses ;
À l’heure où le soleil, ainsi qu’un roi cruel

Qui veut parer de draps sanglants ses funérailles,

Se déchire et secoue au dehors ses entrailles ;

À l’heure où lentement l’ombre envahit le ciel ;
Un homme se tenait silencieux. La côte

était déserte. Lui, debout, d’un oeil amer

Il regardait tomber l’astre rouge à la mer ;

Et sa pensée aussi déferlait, sombre et haute.
Ah ! Ce n’était pas l’homme au sortir de l’Eden,

Fils encore innocent d’une race nouvelle ;

En qui la vie afflue, à qui Dieu se révèle,

Et qui pour tous les maux n’a qu’un mâle dédain ;
L’homme essayant sa force au seuil des premiers âges,

Libre dans l’univers libre et grand comme lui ;

Défiant l’avenir, et dont l’oeil ébloui

Reflète l’horizon des vierges paysages ;
Plein d’un orgueil sans peur et d’un espoir sans fin ;

Et dans sa beauté fière à qui tout se confie,

Sur la création odorante et ravie

Passant majestueux sous un signe divin ;
C’était l’homme vieilli des races séculaires,

Fils de la lassitude et des labeurs déçus,

Et qui, désabusé des dons qu’il a reçus,

A des printemps plus froids que les hivers polaires ;
Qui, remuant la cendre immense du passé,

Initié tout jeune au mensonge des rêves,

A vu la vanité de ses luttes sans trêves,

Et sans but désormais s’en va le front baissé ;
Qui, ployant sous le poids d’insupportables chaînes,

Se connaît tout entier dans la joie ou les pleurs,

Rassasié du rire autant que des douleurs ;

Sans élans pour le bien, et pour le mal sans haines ;
C’était l’homme rongé par l’angoisse ; vaincu

Sous l’énervant dégoût de sa propre impuissance ;

Et fatal héritier d’une aride science,

Contempteur de la vie avant d’avoir vécu.
En vain il proclamait son génie et sa gloire !

L’ennui met sur ses bras le plomb du châtiment ;

Et son âme qu’il raille, hélas ! Plus tristement

Se rendort à ces bruits de pompe dérisoire.
Stupide et vil, trempé d’inutiles sueurs,

En vain il rit des dieu qu’ont adorés ses pères,

Et s’élance aux profits du fond de ses repaies,

Les doigts crispés, les yeux pleins d’obliques lueurs.
Car le veau d’or, ce dieu comme un autre implacable,

À l’enfer de Midas le regarde marcher ;

Honneur, amour, vertu, tout ce qu’il veut toucher,

Se change sous ses mains en cet or qui l’accable.
Oui, ce dieu, son premier délire, et son dernier,

Le plus riche en autels, le plus riche en apôtres,

Le plus vieux, qui vit naître et mourir tous les autres,

Avant le chant du coq il va le renier.
Il va le renier comme eux tous. Dans les nues

Il l’enverra siéger, livide, avec les dieux

Morts maintenant, jadis beaux, fiers et radieux,

Qui sur les monts sacrés vivaient en troupes nues ;
Près des spectres blafards abandonnés du jour,

Qui planent en lambeaux sur les glaces du pôle,

Et qu’un souffle inconnu, les poussant par l’épaule,

Promène dans l’horreur des exils sans retour.
Pas un ne reviendra ! Le vent de l’ironie

A balayé partout l’ambition du beau.

Sur le dernier autel plus désert qu’un tombeau

L’herbe croît. Il n’est plus de divine agonie !
Plus d’esprits enivrés ! Plus d’hymnes, plus d’encens !

Plus de convives ceints de verveine et de roses !

Plus d’apôtre en extase, et plus d’apothéoses !

Plus de soupirs poussés hors du monde des sens !
Sur la montagne en feu nul ne se transfigure,

Et pour quelque dépouille aux fétides odeurs,

L’homme consumera ses dernières ardeurs

Sous un ciel qui n’a plus la sublime envergure.
Dans un air sans échos sa voix s’éteint. Voilà

Qu’il méprise à la fin sa chair comme son âme,

Et que, toujours brûlé d’une invisible flamme,

Il retourne aux abris chantants qu’il dépeupla.
Mais les transports qui font la jeunesse si belle

Reviennent-ils jamais gonfler les cœurs flétris !

Les pleurs, les repentirs, les plaintes et les cris

Ont-ils jamais ému l’impassible Cybèle !
Nature indifférente, au secret douloureux,

Prés aux vertes senteurs, forêts aux noirs mystères,

Monts couronnés de pins ou de neiges austères,

Vous êtes sans pitié, comme tous les heureux !
L’homme a levé sur vous sa hache sacrilège ;

Sur vous il s’est rué follement, et sa voix

A maudit le silence injurieux des bois

Où meurt le vain appel du désir qui l’assiège :
À jamais il a fui tout ce monde enchanté

Qu’aux rayons de la lune, au fond des solitudes,

On voyait s’essayer aux molles attitudes

Sous l’oeil ardent d’un faune ivre de volupté.
Quand Pan mourut, un cri monta de rive en rive ;

Dans la foi du poète il retentit encor.

Comme un chasseur perdu qui sonne en vain du cor,

L’homme court sans qu’un son en réponse n’arrive.
Las de lui-même aussi, voilà que haletant,

Comme Sisyphe sous le rocher qui l’écrase,

Il s’arrête, et qu’à l’heure où l’occident s’embrase,

Il sent les maux soufferts revivre en un instant.
C’est une heure sinistre et pleine de vertiges.

Depuis les premiers jours, sa magique splendeur

Nous étreint, et nous fait sonder la profondeur

D’un passé qui tressaille en fulgurants vestiges.
Comme l’astre qui fond en longs fleuves pourprés

Dont les reflets au loin baignent les nobles cimes,

Le cœur de l’homme saigne en plongeant aux abîmes

Où ses regrets encor hurlent désespérés.
Mais aujourd’hui, devant la chute glorieuse

Du globe dont l’éclat brillait sur son berceau,

Ce n’est plus vers l’éden dont il gardait le sceau

Qu’il se reporte au bout d’une ardeur furieuse.
Ce n’est plus son enfance au cantique lointain

Dont le ressouvenir en ses fêtes s’exhale ;

Ni la branche arborée en palme triomphale

Qu’il pleure, en gémissant sur sa part du destin.
Ce n’est plus un saint nom qu’il invoque ou qu’il prie,

Hélas ! Et ce n’est plus, même quand vient le soir,

La mort, son épouvante et son dernier espoir,

Qu’il appelle, sentant toute source tarie.
Sous la dent sans pitié du démon qui le mord

Rien ne ranime plus sa force ou son courage ;

Et voilà qu’il se tait sans un reste de rage,

Car il ne peut plus croire à ta promesse, ô mort !
Tu ne peux rien sur l’âme ; et l’impossible envie

Toujours l’assoiffera de bonheur, n’importe où ;

Tu ne peux l’engloutir aussi dans quelque trou ;

Ce n’est pas le repos qui par toi nous convie !
— Et le soleil, jetant sa suprême clarté,

Laissa l’homme, le front plus bas, les yeux plus mornes ;

Et l’esprit descendu dans une nuit sans bornes

Sous l’effrayant fardeau de son éternité.

Souré-ha

I
Le dieu, source de vie et de chaleur féconde,

Qui déverse à flots d’or ses bienfaits sur le monde,

Le grand Phré, brûle. Il tend son disque au haut des cieux.

Le zénith embrasé s’environne de flamme.

Le Nil, père des eaux, reluit comme une lame,

épanchant son limon sur le berceau des dieux.
Partout le sable aveugle et le désert flamboie.

Pas un homme ne passe et pas un chien n’aboie

Dans les villes aux blocs d’édifices carrés.

Depuis le vert delta jusqu’à Thèbe aux cent portes

Dont les temples sous eux cachent des cités mortes,

Tout se tait et s’endort sous les rayons sacrés.
Comme une nécropole, elle aussi, dans la brume

Memphis là-bas s’étend près du désert qui fume,

Muette, et l’on dirait un silence éternel.

Sur les pylônes peints dressant sa silhouette,

L’ibis dans son jabot gonflé plonge la tête

Et sur un pied médite, en découpure au ciel.
Un plus lourd ennui plane, et tout travail fait trêve.

Les palmiers vers le sol d’où nul vent ne s’élève,

Penchent leurs longs cheveux dans l’air de diamant.

Les aiguilles de marbre en grêles colonnades

Jaillissent par milliers, et sur les esplanades

On peut voir s’avancer leurs ombres nettement.
Aux pourtours des palais, auprès des pyramides,

Ces monstrueux défis aux nations timides,

Les grands sphinx accroupis ouvrent leurs yeux sereins.

Trapus, le corps perlé d’une sueur divine,

S’enveloppant au loin d’une poussière fine,

Ils songent aux secrets qui font ployer leurs reins ;
Et scellés à jamais dans leur morne posture,

Sentinelles du temps, regardent la nature

Sous le pschent de granit dont s’ombrage leur front.

Rien ne doit les sortir de leurs longues pensées ;

Impassibles gardiens des croyances passées,

Ils sont les durs rêveurs qu’aucun bruit n’interrompt.
Ils contemplent l’Egypte avec leurs yeux énormes ;

Frères de tous ses dieux aux impossibles formes,

Ils portent sur leur dos toute l’éternité.

Seuls, quelques caïmans se traînent dans la fange ;

Et parfois flotte et glisse au cours droit d’une cange

Un chant marin qui meurt par le fleuve emporté.
II
Ah ! Qui pourra sonder la tristesse qui noie

Un jeune et doux visage accompli pour la joie !

Qui pourra te comprendre, ô mystère des yeux,

Plus profond que la mer, plus vaste que les cieux ?

Lorsqu’un soupir se mêle à la harpe plaintive ;

Lorsqu’un de longs cils noirs une perle furtive

Brille comme une larme et tombe, et reparaît ;

Lorsqu’un mal contenu soulève d’un seul trait,

Sous un gorgerin d’or, un sein vierge qui tremble

Au battement des sons et du cœur tout ensemble,

Et sur lequel remonte un nuage vermeil,

Aurore de l’amour, chaste et brûlant éveil !

La brune Souré-Ha comprit que la nature

N’avait pas de sanglot, pas de note assez pure

Dignes de terminer son hymne de douleurs,

Et s’arrêta, laissant couler en paix ses pleurs.

Goutte à goutte ils tombaient de leur source divine ;

Et quelque boucle sombre errant sur sa poitrine,

Semblait vouloir chercher et boire avidement

Ces pleurs, ces pleurs d’amour, ignorés de l’amant !

Sur de nombreux coussins où se perd l’arabesque,

Les yeux distraits tournés vers les murs tout à fresque,

Samhisis, au teint clair, au beau bras délié,

S’abandonne, un jarret sous l’autre replié.

Son corps est sinueux comme une souple plante ;

Et s’il vient à bouger, sa gorge étincelante

écarte des tissus le bout d’un globe dur.

Quelle caresse aurait sa prunelle d’azur !

Mais ce n’est pas l’amour qui pèse sur sa tête ;

Ce qui fait s’abaisser, dans une heure inquiète,

Comme un long vol d’oiseaux au bord d’un lac, le soir,

Ses sourcils, ce n’est pas un secret désespoir.

Non ; c’est l’ennui stagnant sur Memphis écrasée

Qui l’accable, et sa peau si fine est moins rosée,

Et son petit pied nu, dans l’ombre, par instant,

hors du pagne lamé s’éclaire en s’agitant.

Quand Souré-Ha se tut, ses mains encore errantes

Pour un dernier appel sur les cordes vibrantes,

D’une voix languissante elle lui dit :  » Ma sœur,

Ne pense pas avoir dissipé ma torpeur :

Non ; tu l’as alourdie. O Souré-Ha ! Pardonne ;

Pour m’égayer, plutôt, si tu veux être bonne,

Au lieu d’accords plaintifs pareils aux bruits que font

Les vents mortels, le soir, dans un arbre profond,

Tu chanterais, ma sœur, quelques chansons bien folles,

Ou quelques airs de danse aux légères paroles

Qui me rendent les nerfs avec l’esprit joyeux.  »

Vers elle Souré-Ha ne leva pas les yeux.

Rien ne semblait pouvoir troubler sa rêverie.

L’insoucieuse fille alors, comme attendrie,

Regarda de nouveau cette sœur qui pleurait :

 » Aurais-je deviné, fit-elle, son secret ?

C’est l’amour qu’elle enferme et qui lui ronge l’âme.

L’amour seul dans les yeux sait mettre autant de flamme ;

Pour l’embellir ainsi, l’amour seul dans la voix

Sait mêler la douleur et l’ivresse à la fois.

Je le saurai bien vite !  » Oh ! Les charmantes poses

Que prit pour se lever l’enfant aux lèvres roses !

A côté de sa sœur elle s’en vint s’asseoir.

Souré-Ha demeurait pensive sans la voir,

Sans l’entendre, à son rêve intérieur fidèle.

La cadette sourit, se pencha plus près d’elle,

Et murmura tout bas ce seul mot :  » Thaéri !  »

Comme un chevreau peureux et qui cherche un abri,

Souré-Ha, tressaillant à ce nom tout entière,

En trouble, se tourna vers celle qui derrière

Plongeait dans son regard un regard curieux.

Rougissante de honte, elle baissa les yeux.

 » Je m’en doutais déjà, dit Samhisis ; tu l’aimes !

Et c’est assez longtemps vous cacher de vous-mêmes.

Tout à l’heure il viendra, comme il fait chaque jour,

Et je prétends sur toi détourner son amour.

– Tu te trompes, ma sœur, dit Souré-Ha, confuse ;

Et je ne sais quel dieu t’a conseillé ta ruse.

– Tu l’aimes, j’en suis sûre ; et s’il vient aujourd’hui,

Il saura quel bonheur était là, près de lui.

– C’est toi seule qu’il aime, et que seule il appelle ;

Et quand donc à ses vœux te montras-tu rebelle ?

A quoi bon ces discours, ma sœur ? Toi-même, hier,

Ne me parlais-tu pas de son port libre et fier ?

N’as-tu pas, l’autre jour, ôté pour lui ton voile ?

Depuis qu’il t’aperçut, comme une blanche étoile,

Par un beau soir, portant l’amphore au puits sacré,

N’as-tu pas vu grandir l’amour qu’il t’a juré ?

D’où vient que sans raison ta bouche le renie ?

– Je m’amusais de lui, voilà tout. L’insomnie

N’a pas à mon chevet cloué son souvenir

Comme au tien. Tu pâlis quand tu l’entends venir.

J’y songe à peine ; toi, tu pleures dans l’attente.

– Je te dis que c’est toi qu’il aime ! Et sous sa tente

C’est pour toi qu’à genoux il invoque Rhéa.

Ce n’est pas pour aimer, moi, qu’Ammon me créa.

– Si tu ne l’aimes pas, alors pourquoi ton trouble ?

Pourquoi cette rougeur si prompte qui redouble ?

Ces membres affaissés, ce muet embarras,

Pourquoi pleures-tu donc, si tu ne l’aimes pas ?

D’ailleurs, si tu dis vrai, si c’est moi qu’il adore,

Si c’est moi qu’aujourd’hui son désir cherche encore,

Moi, je ne l’aime pas ; et peut-être demain

Dans l’ombre sous la sienne aura frémi ta main.

Espère, ô Souré-Ha ! J’ai fait un autre rêve.

Ecoute ! Dans la pourpre, hier, près de la grève,

Au milieu de soldats, et leurs chefs à ses flancs,

A son poing fort les traits de quatre chevaux blancs,

Rhamsès passait, debout sur son char qui rayonne.

Dans un flot de poussière autour qui tourbillonne,

Son front mâle brillait sous la tiare d’or.

Son regard souverain, en un splendide essor,

Sur la ville en rumeur et sur son peuple immense,

S’abaissait plein d’orgueil, et pourtant de clémence ;

Il rencontra le mien ; ô mystère inconnu !

Dans l’éclair à mon cœur subitement venu,

Je blêmis, et clouée à ma place, passive,

Je crus que s’avançait dans la lumière vive

Quelque fils de Rhéa, quelque dieu tout puissant !

En moi ce souvenir est toujours renaissant.

Le cortège passa ; je l’admire sans cesse.

Depuis lors, Souré-Ha, je connais la tristesse.

Ah ! Le beau sort serait de réunir sur moi

La puissance et l’amour de Rhamsès, le grand roi ;

De régner sur celui qui règne sur la terre ;

De l’asservir lui-même ainsi qu’un tributaire ;

D’être reine et de voir les peuples assemblés

Se courber sous mon souffle ainsi qu’un champ de blés !  »
III
Le fils d’Aménophis, Rhamsès, que Phré protège,

Las d’encens, a chassé loin de lui son cortège,

Et, sombre, vient s’asseoir sur des gradins portés

Par des captifs d’argent, de bronze et d’or sculptés.

Son oeil terne s’emplit d’indicibles détresses ;

Sa barbe est inflexible et pend en larges tresses.

Comme dans le granit ses traits semblent pétris.

Impassible, il est là, plus calme qu’Osiris.

Il songe et l’on dirait, à ses lèvres si pâles,

Typhon, le dieu commis aux vengeances fatales.

Quelque puissant qu’il soit, il a des jours mauvais

Qui par tous ses vouloirs assouvis lui sont faits.

Il est frère des dieux, maître des rois esclaves ;

Son char lourd fait couler du sang par chaudes laves ;

Mais il arrive une heure où les coupes en vain

Lui versent les cruels projets avec le vin.

Dans le néant il voit déjà fondre sa gloire ;

L’abîme est sans échos, sans éclairs sa mémoire.

Il ne peut sans répit faire la guerre. Il a,

Sur les plans colossaux que l’orgueil assembla,

Vingt peuples pour bâtir son palais et sa tombe.

Il fait du doigt un signe. Alors un homme tombe

Dans la fosse où grommelle un lion favori.

Un jour, nul ne dit plus :  » Le roi Rhamsès a ri !  »

Il ne sait inventer de délices nouvelles,

Et connaît les plaisirs des femmes les plus belles ;

Il émousse à la fin dans leurs yeux ses yeux froids ;

Il les détourne aussi de tout, le roi des rois !

Sur l’univers conquis son char est la charrue ;

L’humanité servile à son trône se rue,

Et contemple en tremblant ses sourcils épiés ;

La beauté, l’or, la myrrhe, il les foule à ses pieds ;

Il peut tout ; il s’ennie, et le monde le raille ;

Il est homme, et plus frêle ici-bas qu’une paille.

Vimupht, le serviteur qui veille à ses côtés,

Et qui d’avance tient ses ordres apprêtés,

Fit un geste ; et l’eunuque à la face glacée

Frappa trois fois des mains devant le gynécée.

Une porte aussitôt sur les tapis moelleux

Roula sans bruit. Alors, entre des brouillards bleus,

Dans la salle envahie avec un frais murmure,

Comme des flancs ouverts de la grenade mûre

Ruissellent à l’envi la nacre et le carmin,

Cent femmes, se pressant par le même chemin,

Parurent, foule agile aux grâces ingénues.

Toutes devant Rhamsès, les unes demi-nues,

Les autres le corps ceint d’un voile transparent,

Vinrent, selon le rite, et leur âge, et leur rang,

Molle ondulation de poses provocantes,

écrin épanoui de lèvres éloquentes,

Chaîne adorable où tout chaînon vaut un trésor.

Et tout autour fumaient les cassolettes d’or ;

Et les désirs flottaient dans l’air plein de spirales,

Aux chants voluptueux des harpes inégales ;

Et les voix des castrats au fond montaient en chœur.

Mais le roi sur son trône était un dieu sans cœur.

Confuses, près de lui, ses quatre favorites,

Ta-Hé, Thméa, la blonde aux mains toutes petites,

Rhamel aux bras ambrés, et Marphris aux grands yeux,

S’assirent. Puis, le reste en cercle harmonieux

Se groupa loin du maître à la morte pensée,

Chacune par le fouet de l’eunuque cassée.

Celui-ci de nouveau frappa trois coups. Alors

S’élancèrent au rythme où s’enfièvrent leurs corps

Des esclaves dansant au son de la cithare,

La molle ibérienne et la svelte barbare,

La jeune fille aux dents si blanches, au cou noir,

Qui sourit de passer devant chaque miroir,

Et la circassienne indolente et massive,

Et d’autres qui faisaient dans leur gaîté lascive

Reluire l’éclat nu de leurs formes au jour,

Ou sonner les anneaux de leurs bras, tour à tour.

Le roi dédaigna tout ; jusqu’à la plus aimée,

Jusqu’à Marphris, qui vint, rieuse et parfumée,

Lui tendre l’échiquier qui sait vaincre l’ennui.

Toutes sur un signal s’éloignèrent de lui,

Tête basse, et, frappant ensemble leurs poitrines,

Déchiraient sur leurs seins gonflés les gazes fines,

Pleuraient d’avoir perdu la faveur du grand roi,

Qui devant leurs beautés, nul ne savait pourquoi,

y restait insensible, et tel qu’un sphinx de pierre.

Quand il fut seul, Rhamsès releva sa paupière

En regardant Vimupht, qui, prosterné plus bas,

Presque à genoux, lui dit :  » O roi ! Dans les combats

Egal à Phré, le dieu qui brûle solitaire ;

Roi, très chéri d’Ammon, tu domines la terre ;

Commande à ton esclave ! Entendre est obéir !

Si je manque à ton ordre, il me faudra mourir.

Roi, j’écoute.  » et Rhamsès lui dit :  » Avant une heure,

Malgré tous ses refus et son père qui pleure,

Il me faut Samhisis, la fille du savant !  »

Alors il se leva, puis sortit en rêvant.
IV
Au fond des corridors, dans sa grave retraite,

Memmaratkha toujours se renferme. Il s’arrête,

Comme en extase, auprès d’un cippe déterré,

Par les griffes du temps monolithe échancré ;

Puis, sur des papyrus couverts d’hiéroglyphes,

Approfondit leur sens qui se cache aux pontifes,

Médite un autre arcane, héritage plus vieux,

Ou déchiffre un par un les cartouches des dieux.

Aussi jaune que l’est la peau d’une momie,

Sous la lampe jamais éteinte ! Unique amie !

Son crâne large et ras se plisse abondamment.

Silencieux, perdu dans son recueillement,

Plein d’horreur, il épelle un livre fatidique

Dans les rites anciens qu’un prêtre mort indique,

Et tous les jours de feu, tous les soirs constellés,

Il sonde avec Hermès les siècles écoulés.

Sa robe aux bords salis serpente sur les dalles ;

Et sur les bouts pointus de ses larges sandales

Un nobre s’illumine en traits mystérieux.

Que le Nil, débordé de son lit, furieux,

Menace d’engloutir Memphis sur son passage :

Il n’aurait aucun pli d’effroi sur le visage ;

Sans entendre, sans voir, sans un geste, il mourrait ;

Car il cherche l’obscur et terrible secret ;

Car son regard perçant plonge à travers le vide,

Car son doigt décharné qu’il promène est avide

De soulever enfin le grand voile d’Isis.

Il vit tout seul au sein d’un rêve immense assis.

Déjà l’ombre au dehors croissait dans les savanes.

C’était, loin des faubourgs, l’heure où les caravanes

Vont replier la tente, et sur les sables blancs

Reprendre le chemin du désert, à pas lents.

Quelqu’un entré sans bruit souilla l’austère asile

Du vieux mage, et lui dit :  » Sors du songe où s’exile

Ta vie ! Ecoute-moi ! Lève ton corps penché !

Et si dans quelque membre un muscle moins séché

Sous un reflet royal peut tressaillir de joie,

Sois content, car Rhamsès est celui qui m’envoie !

Le bien-aimé puissant d’Ammon-Ra, le soutien

Des cinq fils de Rhéa, mon roi, comme le tien,

Daigne, c’est un honneur suprême pour ta race,

Sur Samhisis, ta fille, ouvrir les yeux par grâce.

Demain dans son palais en reine elle vivra,

Et le peuple à ses pieds ainsi l’adorera.

Pour ton obéissance, ô vieux prêtre ! Il te laisse

Souré-Ha, car il prend pitié de ta vieillesse,

Et te donne en surplus dans ces coffrets pesants,

Pour le prix qu’il te doit, ces précieux présents.

Réponds !  » Memmaratkha laissa l’homme tout dire,

Et sans qu’un poil frémît sur son masque de cire,

Lui dit :  » Tu peux garder aussi bien mes deux parts !

Prends mes filles, et l’or avec elles. Mais pars !

Mais va-t’en ! Car la vie est de courte durée,

Car la science est longue et cette heure est sacrée !  »

L’envoyé disparut sur-le-champ ; soucieux,

Le mage avait repris sa lutte avec les dieux.

Vimupht entra bientôt dans une salle étroite.

Là, tout près du jet d’eau qui bruit dans l’air moite,

Les deux sœurs caressaient leurs désirs opposés,

Songeant, l’une au bonheur modeste, aux longs baisers

Sur la grève, le soir, et l’autre, à la paresse

Du royal gynécée où l’orgueil la caresse,

Où chacune humilie à son tour sa beauté

Devant elle et lui paie un tribut mérité.

 » Laquelle est Samhisis de vous deux ? dit l’esclave ;

Qu’en signe de bonheur, trois fois elle se lave

Le visage et les mains dans une eau d’oasis !

– Parle ! Que lui veux-tu ? C’est moi ! Par l’oeil d’Isis !

N’étais-tu pas hier près du roi, quand la foule

Affluait devant lui comme une épaisse houle ?

– Oui, femme ! Il a daigné jeter les yeux sur toi.

Triste, depuis hier il t’aime ; et c’est pourquoi

Je viens pour t’emmener. Durci par la science,

Memmaratkha, ton père, avec insouciance

Me permet, si je veux, de prendre aussi ta sœur,

Car tout lien terrestre est brisé dans son cœur.

– Souré-Ha ! Tu l’entends ! La déesse elle-même

A pris soin d’exaucer mon souhait. Rhamsès m’aime !

Son messager vers moi, sur un ordre pressant,

Accourt, et je le suis, et mon père y consent !  »

Et la si triomphante et folle jeune fille,

Sans voir, en ses apprêts, cette larme qui brille

Aux yeux de Souré-Ha, lui dit :  » Dans ton amour,

Dans ta simplicité sois heureuse à ton tour !

Puisque tu préférais un bonheur qu’on ignore,

Reste donc, et l’attends ! Vers le palais sonore

Isis me pousse ; adieu ! -va donc !  » dit Souré-Ha,

Qui pensait :  » Quant à moi, ce jour décidera !  »
V
L’horizon au dieu Phré rouvrait ses beaux portiques.

Cependant par le Nil qui court aux mers antiques,

Sans peur de l’amphibie au guet sous les roseaux,

Un homme nage et fend rapidement les eaux.

A travers les lotus de la berge il arrive

Et touche aux bords. à peine a-t-il franchi la rive,

Que sur ses membres nus, sur son torse bronzé,

Les rayons du soleil dans un air embrasé

Avaient bu l’eau du fleuve et guéri la fatigue.

Il est tout jeune et beau. La nature prodigue

Lui donna plus : la force ; et l’on voit la fierté

Ennoblir sa démarche avec la volonté.

Il sait droit devant lui regarder un obstacle ;

Il n’est pas de ceux-là qui traînent en spectacle

La blessure d’un cœur lâchement résigné ;

Pour chérir un supplice atroce, il n’est pas né.

Il marchait au hasard, solitaire, et très calme ;

Comme un dieu méprisant qui réserve sa palme,

Jusqu’ici pour la femme il n’avait qu’un dédain.

Nul sourire n’usait sa rigueur. Mais soudain

Il a vu Samhisis paraître, et dans son âme

Il a senti l’éclair, et le flot d’un cinname

épanoui l’emplir de langueurs ; et l’espoir

A fait son pas moins sûr et son regard plus noir.

Il déplie à la hâte et sur son corps il jette

Ses vêtements portés hors de l’eau sur sa tête,

Et s’élance, tout plein d’une fièvre d’amour,

Vers le seuil fortuné qu’il revoit chaque jour.

 » C’est gémir trop longtemps, pense-t-il, dans le doute ;

Tout entière, à la fin, j’ai vidé goutte à goutte

La coupe des poisons que m’offre cette enfant.

C’est assez supplier ; l’amour me le défend.  »

Il entre. Souré-Ha, les paupières baissées,

Seule et triste, suivait le cours de ses pensées ;

Quand tout près retentit le bruit d’un pas si cher,

On eût pu voir pâlir et frissonner sa chair.

La nuit venait de près, et des ombres voraces

Couvraient les hauts plafonds, les murs et les terrasses.

Il était arrivé ; mais un pressentiment

Le retint sur le seuil, anxieux. Un moment,

Sans voix, il contempla cette vierge isolée,

Et qui pensait à lui, sous sa peine accablée.

Mais tout à Samhisis, l’absente, il ne lut pas

Le douloureux secret de si proches combats.

D’un seul mot il pouvait en ces yeux faire luire

Une flamme, en ces pleurs rayonner un sourire.

Mais il ne connaissait qu’un nom, et qu’un souci :

 » Samhisis ? cria-t-il ; n’est-elle plus ici ?

Vous vous taise ! Parlez ! Dites-moi qu’elle est morte,

Plutôt que pour un autre elle ait franchi la porte !

Je saurais me venger. Hélas ! dit Souré-Ha,

Dont le si pur visage à sa voix s’empourpra ;

Rhamsès est plus qu’un homme, et loin de tous il siège ;

Et ses aïeux divins le gardent de tout piège !

– Voilà donc le bonheur qu’elle préfère ! Hé quoi !

Tous mes serments n’étaient, pour la fille sans foi,

Qu’un vain jeu, qu’un mensonge ! Au long récit des rêves

Que je faisais pour nous, en ces heures trop brèves,

A genoux à ses pieds, et les yeux dans ses yeux,

Peut-être songeait-elle à ce sort glorieux !

O honte ! Elle accepta pour elle un rang infâme !

C’est le fouet de l’eunuque insolent et sans âme

Qu’elle couru chercher sans horreur, sans regret

Pour le crédule amant qui vers elle accourait !

– Peut-être existe-t-il quelqu’une plus fidèle,

Dont l’amour deviné vous consoleait d’elle.  »

Et pourpre, elle n’osa lui dire un mot de plus.

Le jeune homme, la voix et les traits résolus :

 » Souré-Ha ! Je ne sais si les autres oublient ;

J’ignore si les cœurs ici-bas se délient ;

Mais moi, je ne veux pas oublier, et je sens

Une soif de vengeance envahir tous mes sens ;

La jalousie étreint et brûle tout mon être ;

Par Typhon ! Souré-Ha, je le saurai peut-être,

Si la mort peut aussi délivrer de l’amour !  »

Et, repassant le seuil, il s’enfuit sans retour.

Comme un ramier blessé qui dans les airs tournoie

Poursuivi par le bec d’un sombre oiseau de proie,

Souré-Ha mesurait l’abîme de son sort.

 » Comme il l’aime ! Dit-elle. Eh bien ! Mieux vaut la mort.

C’est moi qu’il frappera ; moi, qui mourrai, contente

Si c’est lui qui me tue, en ses bras palpitante !  »

La nuit dans le vieux Nil baignait son pied charmant,

Et, sereine, invitait l’homme au recueillement.
VI
Rêves inassouvis des amours impossibles,

Rongerez-vous toujours de vos dents invincibles

Le misérable fou qui de vous s’est épris ?

Quoi ! Parce qu’aux éveils de la chair, et surpris

Par les vagues chaleurs montant d’une étincelle,

Il but l’amer venin qu’un azur faux recèle,

Serpents mélodieux, le mordrez-vous toujours ?

Ne fuirez-vous jamais, charmes de ses beaux jours ?

Est-ce un crime d’aimer ? C’est donc un culte impie

Que l’amour ? Jusqu’à quand faudra-t-il qu’on expie

Les parfums qu’on brûla sur l’ineffable autel ?

Le songe des vingt ans doit-il être immortel ?

L’homme est né pour souffrir, oublier et se taire ;

C’est un homme, celui qui dans la route austère

Marche vite à son but, les deux bras en avant,

Et ne se tourne pas aux surprises du vent.

Qu’importe l’horizon ? Sans rappels en arrière,

Le fort ne se résout jamais à la prière.

Que peut-il espérer, celui qu’un souvenir

étreint plus qu’un remords, et qui ne peut bannir

Le mirage infécond de sa jeunesse vaine ;

Qui lui-même resserre autour de lui sa chaîne,

Dans sa prison factice est son propre geôlier,

Et, n’osant pas mourir, ne veut pas oublier ?

Depuis trois jours et trois mortelles nuits, farouche,

Comme un fauve affamé qui roule son oeil louche,

Thaéri frémissant rôde autour du palais

Où Samhisis se mire aux feux des bracelets.

Prêt à frapper, dans l’ombre, attentif, il épie.

Depuis ces trois longs jours, dans son secret tapie,

Soué-Ha par des dons a gagné la faveur

Des gardiens, et gaîment veille auprès de sa sœur.

Mais peut-être bientôt viendra l’heure indécise

Où doit partir le trait que la vengeance aiguise,

Car cette nuit Rhamsès veut fêter Samhisis.

Il est aux bords du Nil une ronde oasis ;

Et c’est là qu’il ira. Courage ! Voici l’heure

Où l’âme se roidit au fond du corps qui pleure.

Regarde si ton arc, jeune homme, est bien tendu ;

Jeune fille, aguerris ton regard éperdu !

Depuis longtemps déjà sous les dunes de sable

Phré cachait le brasier de son disque implacable.

Déjà le fleuve au loin reflétait mille feux ;

Tout un peuple attendait sur la grève, envieux

D’étaler son opprobre en concerts d’allégresse.

Le roi venait. Et belle et savourant l’ivresse,

Sous un dais fastueux, par vingt femmes porté,

Samhisis s’avançait heureuse à son côté,

Projetant ses lueurs d’en haut sur une foule

Qui lui semble un tapis vivant que son pied foule.

Aux hommages rendus pour la première fois,

Elle croyait, parmi les parfums et les voix,

Sentir comme un lotus divin dans sa prunelle.

Oh ! Ce soir, le passé, qu’il était mort en elle !

Au milieu des flambeaux et des astres, au bruit

Du cortège pompeux qui la guide et la suit,

Qu’ils étaient loin, ses jours de paix et d’innocence,

Sous le toit paternel qu’un jeune amour encense !

Comme elle avait alors oublié Thaéri !

Souré-Ha, toujours prête à retenir un cri,

L’escortait, pâle, en proie à sa muette angoisse,

Et le sein soulevé sous la main qui le froisse.

Mais avec plus de hâte aussi, sur le parcours

Elle paraît chercher quelqu’un aux alentours.

Enfin, sorti de l’ombre, un homme noir se dresse

Derrière elle :  » Ma tâche est faite. Avec adresse,

J’ai pu suivre celui que tu m’as indiqué ;

Là-bas, dans les roseaux, il se tient embusqué,

L’arc en main, à l’endroit où le Nil fait un coude,

Sur la digue à laquelle une oasis se soude.

– C’est bien ! dit Souré-Ha ; tiens ! Prends vite, et t’enfuis !  »

Il disparut d’un bond. Le Nil flamboyait. Puis

Il emporta bientôt sur les canges royales

Le cortège et les chants des lyres triomphales.

 » Que regardes-tu donc, ma sœur, autour de toi ?

Dit Samhisis. Je veux que ce soir, près de moi,

Chacune ait sa chanson comme sa banderole.

Tous tes désirs, dis-les. N’as-tu pas ma parole ?

Parle !  » Alors, Souré-Ha :  » Si je te demandais

De m’asseoir à ta place un instant sous ton dais,

Et d’essayer un peu ta pose et ta parure ?

J’en serais plus rieuse après, je te le jure !  »

Ce caprice jaloux sut plaire à Samhisis.

Comme la conque d’or de la déesse Isis,

La cange suit le fleuve auguste en sa descente.

Souré-Ha sous le dais se tient, éblouissante ;

Et tandis que son être est brisé de douleurs,

En s’efforçant de rire, elle arrête les pleurs,

Les derniers, que ramène une pensée amère.

Qu’elle était belle ainsi, dans sa gloire éphémère !

Belle comme l’étoile au ciel tout constellé

Qui surgit et qui meurt après avoir brillé !

Mais près des joncs mêlant sur les bords verts de l’île

Leurs rameaux plus touffus, la barque vient, tranquille.

Aussitôt Thaéri s’est levé dans la nuit.

Il croit voir Samhisis ; et la corde sans bruit

Sous ses doigts est tendue. Il demeure immobile

Une seconde. Il vise avec un art habile.

Puis la corde a vibré… ce ne fut qu’un soupir.

L’âme de Souré-Ha qui rêvait de partir

S’envola. Son beau corps roulait dans le sillage.

Ce soir, les caïmans qui rôdaient sur la plage

Se sont repus entre eux dans un double festin,

Car le flot ne rendit nul cadavre au matin.

Stella Vespera

I
L’image de Florence en moi s’était dressée

Ce soir-là. De nouveau, j’y suivais en pensée

Les pas silencieux de Stella Vespera.

Sœur des merveilles d’art qu’un beau siècle inspira,

Elle m’avait charmé comme un pur marbre antique,

Et me hantait depuis, fantôme énigmatique.

On disait sa famille oubliée. Un secret

Cachait sa vie à tous. On ne la rencontrait

Que dans quelque musée illustre. Sur sa trace,

Comme un témoin souffert dont l’amour embarrasse,

Une vieille toujours traînait à quelques pas,

Les yeux fixés sur elle, et ne lui parlant pas,

Duègne ou mère, à la fois gardienne et protectrice,

Et tout en murmurant, soumise à son caprice.

Tous les jours, environ une heure avant le soir,

On la voyait venir du plus désert couloir

Faire choix d’un portrait de madone ou de dame

En lequel un vieux maître avait mis sa grande âme.

Elle restait alors, les bras croisés, couvrant

Le tableau d’un regard de défi, pénétrant

Et large, d’où partait vers la tête sans vie

Je ne sais quel éclair de dédain et d’envie.

Certe, avec ces chefs-d’œuvre au renom magistral

Elle aurait, sans pâlir, pu lutter d’idéal ;

Et moi-même, j’avais, au fond des galeries,

Dans quelque coin, derrière un pan des draperies,

Maintes fois contemplé cet entretien muet,

Antagonisme étrange où nul ne remuait

Du type impérissable et du type éphémère.

Chacun s’écartait d’elle ainsi que de sa mère.

On lui donnait vingt ans à peine. Une clarté

Comme un rayonnement entourait sa beauté

Qui, splendide, éclatait en floraison entière,

Mais se sculptait aussi, comme en un bloc de pierre,

Dans une incomparable et mortelle froideur.

Ceux que vers elle avait attirés trop d’ardeur

S’étaient sentis vaincus et terrassés sur place

Par une pesanteur de mépris et de glace

Qui tombait de ses yeux sans pareils. Son vrai nom,

Nul n’avait jamais pu l’apprendre, disait-on.

Comme elle apparaissait vers une heure tardive

Dans les palais, sans bruit, solennelle et pensive,

On lui trouva bientôt ce nom mystérieux

De Stella Vespera. Personne, jeune ou vieux,

Par prière ou présent, n’avait obtenu d’elle

Qu’elle posât jamais devant lui pour modèle.

Elle n’aimait que l’art d’autrefois, et semblait

Fuir le peintre au travail devant un chevalet.

Les curieux, lassés d’un effort inutile,

La laissaient disparaître au bas d’un péristyle

Dans l’ombre et dans la foule. On s’était contenté

D’une légende autour de sa sévérité.

On disait qu’autrefois, Stella, sans aucun voile,

Avait brillé, bijou d’un palais, sur la toile,

Conception d’un prince inconnu du pinceau,

Sans rivale, parmi les plus dignes du sceau

Des maîtres plus heureux dont la gloire se nomme.

Pour ce corps insensible, on disait qu’un jeune homme,

Un peintre florentin, plus tard s’était épris

D’un amour insensé mais fervent, et pour prix

Sut animer aussi cette autre Galatée.

Un soir qu’il l’appelait dans la salle écartée,

Il la sentit tomber dans ses bras doucement.

Quand il mourut, Stella, fidèle à son amant,

Fut pise du dégoût de sa métamorphose ;

Et pour se rendormir dans sa première pose

Comme autrefois, au ciel d’un art patricien,

Voulut chercher son cadre et son palais ancien ;

Mais soit qu’elle eût perdu la mémoire à cette heure,

Soit que le feu peut-être eût détruit la demeure,

Elle ne put jamais les trouver. C’est ainsi

Que Stella, sous l’élan d’un unique souci,

Errait désespérée, et jalouse de celles

Qui dans l’orgueil serein des formes immortelles

De musée en musée insultaient son destin.

D’autres disaient encore et tenaient pour certain

Que l’art avait en elle un malfaisant génie,

Dont le regard, tombé sur une œuvre finie,

Changeait la toile exquise en rebut d’atelier.

Tel était à Paris le conte familier

Qui depuis mon retour m’obsédait, plus encore

Ce soir-là ; car octobre, agitateur sonore,

Semait dans l’air les voix des souvenirs perdus.

Et ceux-là revenaient en moi plus assidus,

Tandis qu’avec Centi, sur la berge isolée,

Je suivais pas à pas quelque lointaine allée.

Je l’avoue, en tout temps je me suis abreuvé

Des choses d’outre-vie, et n’ai que trop rêvé.

Mais Centi, le grand peintre, avait poussé mon âme

Vers les mondes obscurs dont il trouait la trame ;

Et dans ses mots, parfois, filtrait subtilement

Le dangereux levain d’un bizarre aliment

Qui, bien loin du réel, comme un corps qu’on délie,

Me roulait aux confins troublants de la folie.

Ce soir, en regardant sous la fraîcheur des eaux,

Où les arbres en feu renversaient leurs arceaux,

Le brouillard s’épaissir dans ce autres portiques,

Je sentais que l’esprit des songes fantastiques

Dormait autour de nous. Par instinct, j’arrêtai

Le récit sur les bords de mes lèvres monté,

Pour ne pas réveiller ce tentateur tranquille.

Nous nous taisions, laissant derrière nous la ville.

Le peintre s’arrêtait ; il murmura vers moi :

 » Qu’est-ce que le génie, après tout ? C’est ma foi

Qu’il est évocateur, aussi bien que prophète ;

Que ce qu’il croit créer est l’image parfaite

D’un être que retient l’avenir ou la mort,

Ou qui, peut-être aussi, se cache à son effort,

Bien loin ou près de lui, mais dans son heure même,

Réalité vivante égale à l’art suprême,

Mais qu’un cercle défend, redoutable au désir,

Fatal à qui la cherche, et la voudrait saisir !

– Et selon vous, lui dis-je, il faudrait ainsi croire

La réalité fille ou sœur de l’illusoire ?  »

Il se tut quelque temps, et, plus calme, reprit :

 » L’art est un miroir clair pour un puissant esprit !

L’ancêtre, dont le nom m’est un âpre héritage,

Eut, dit-on, la folie et la gloire en partage.

Mais c’est un fait, célèbre à Florence, jadis,

Que cinquante ans après sa mort, sous Léon Dix,

Dans cette ville même, on ne sait d’où venue,

Vivait aux yeux de tous une femme inconnue,

Laquelle était l’exact et merveilleux portrait

De son chef-d’œuvre à lui, qu’un grand prince montrait,

Et que tous renommaient à l’égal d’un prodige.

– Et qui donc le possède aujourd’hui ? Répondis-je.

– Quelque vingt ans après son palais s’écroula

Dans la flamme avec lui. Mais laissons tout cela ;

Venez bientôt me voir et parler de Florence.

Je sens pour cette ville une étrange attirance ;

Et pour m’en délivrer il faudra bien qu’un jour

Dans la noble cité je m’éveille à mon tour.  »
II
En entrant, j’admirais à loisir, d’habitude,

Le riche encombrement du cabinet d’étude ;

Comme de vieux amis, je les connaissais bien,

Tous ces dressoirs à jours de style italien ;

Ces ivoires jaunis, ces coupes, ces épées

Aux médailles d’acier par Cellini frappées ;

Ces bronzes florentins ; dans leurs cadres toscans

Ces bustes de seigneurs aux grands airs provocants,

Qui tous à leurs pourpoints portaient la même date.

Cette fois, je passai devant eux à la hâte,

Mais non sans me sentir brusquement traversé

Par la sensation d’un glorieux passé ;

Et les mots de Centi sur Florence, la veille,

Me semblèrent encor tinter à mon oreille.

L’atelier m’attirait ; et du premier coup d’oeil

Je demeurai cloué de stupeur sur le seuil,

Comme un halluciné devant l’esprit qui passe.

Sur cinq grands chevalets qui tous me faisaient face,

Dans leurs cadres égaux, j’avais vu cinq portraits

éternisant cinq fois d’un coup les mêmes traits.

Du plafond, tout autour, tombait en masses lourdes

La tenture au sujet païen, aux couleurs sourdes ;

Et magnétiquement je reportai les yeux

Vers les tableaux, travail d’un art prestigieux,

Sur lesquels un jour vif affluant dans la salle

Versait à pleins carreaux sa nappe triomphale.

Chacun semblait le but d’un vouloir différent.

L’on eût dit du premier quelque tout neuf Rembrandt.

C’étaient les mêmes fonds d’épaisses atmosphères

Et d’obscurité chaude aux attrayants mystères ;

Mais jamais le pinceau du maître hollandais

N’avait si loin poussé les ténèbres ; jamais

Si merveilleusement il n’en creusa les ondes

Sous une transparence aux caresses profondes.

Quant au visage même, à peine il paraissait

Sur les bords de la nuit qui l’ensevelissait.

Mais en me rapprochant, contemplateur avide,

Quelque baigné qu’il fût par une ombre fluide

Avare des blancheurs qu’elle dérobe au jour ;

Quelque indécis que fût l’harmonieux contour

Du col à la poitrine où le sein vient de naître ;

Il me fallait aussi sur-le-champ reconnaître

Une noblesse éparse au sommet de ce front,

Dans les vagues lueurs qui plus bas se fondront ;

Une suavité dans cette chevelure

Onduleuse ; une grâce enfantine et si pure

Sur ces lèvres ; partout, pour chaque ligne enfin,

Une virginité de calme séraphin,

Une fleur de jeunesse, une aristocratie

De rêve, s’unissant dans sa gloire adoucie

A la solennité d’une apparition

Dont Rembrandt n’a jamais cherché l’impression.

Concevez à présent cette confuse image

S’avançant de degrés en degrés, d’âge en âge,

De toile en toile, vers la lumière et vers vous ;

Du fond de ces vapeurs au rayonnement roux,

Voyez-la s’imprégner chaque fois d’une vie

Plus intense, toujours à l’ombre plus ravie,

Virginale toujours, mais femme cependant

De plus en plus, plus fière aussi vous regardant,

Et des limbes premiers de son adolescence

Arrivant, sous l’essor de sa jeune puissance,

Jusqu’à l’éclosion enfin d’une beauté

Sûre d’avoir conquis son immortalité.

Tels j’admirais, plongé dans de longues extases,

Ces portraits successifs, insaisissables phases

De la forme endormie encor dans sa candeur

A la forme éveillée en sa riche splendeur,

Qui se connaît et qui s’impose, de la vierge

Qu’un songe inconscient et sans amour submerge

A celle qui se sent aimée, et dont les yeux

Ne réfléchissent rien d’un cœur silencieux.

Et maintenant, tout près de moi, la pâle tête

Qui dans le dernier cadre, illusion complète,

Respirait, échappée aux baisers de la nuit ;

Dardait vers moi l’éclair d’un regard qui poursuit ;

S’enveloppait de vie et d’éclat, palpitante

Des vivaces espoirs d’une héroïque attente,

Et magnifiquement, comme un matin d’été,

épanouie au sein de sa propre clarté ;

Ainsi qu’en un miroir un reflet qui s’obstine,

C’était bien cette fois la tête florentine

De Stella Vespera, telle que bien souvent

Naguère je l’avais contemplée en rêvant.

Jamais l’art ne fixa d’une main plus fidèle

Dans son panthéon chaste un glorieux modèle ;

Jamais aussi, devant le génie et l’amour,

Plus belle vérité ne se fit voir au jour.

Ainsi, mon souvenir, dans sa forme absolue,

Triomphant, tout à coup se dressait à ma vue,

M’enchaînait de nouveau, si loin ! Et se parait

D’un charme plus profond fait d’un nouveau secret,

Sacrant tout l’atelier du silence des temples !

Et moi, je m’abîmais dans ses prunelles amples.

Bien des heures, j’avais jusqu’ici médité,

En pensant à ses yeux, sur leur étrangeté ;

Ce jour-là, tout à coup, sur l’image imprévue

J’en surpris la raison restée inaperçue.

 » Oui, me dis-je, en effet, l’un de ses yeux est noir

Et luisant comme l’encre, et l’autre, comme un soir

Sans lune, est d’un bleu sombre étoilé de lumières ;

Et leurs disques rivaux emplissent les paupières !  »

Enfin, un dernier cadre, isolé dans un coin

De l’atelier, forçait ma vue un peu plus loin.

Ce n’était qu’une ébauche, une esquisse légère,

Mais toujours de Stella, l’obsédante étrangère.

Quel nimbe reluirait sur ce front renaissant ?

Centi voulait-il donc, d’un désir tout récent,

Artiste inassouvi, surpasser la nature,

Et jusqu’au surhumain tenter une aventure ?

Ou bien, comme il avait, magicien de l’art,

Suivi cette beauté d’un scrupuleux regard

Dans son progrès, depuis l’aube crépusculaire

Jusqu’à l’heure qu’un ciel d’apothéose éclaire,

Allait-il la poursuivre, artiste sans pitié,

Dans son déclin aussi chaque jour épié ?

Et le temps s’écoulait. Mes yeux enthousiastes

Toujours interrogeaient ce visage en ses fastes ;

Et, comme sur les bords d’un puits vertigineux,

Je me sentais sans fin pris dans les mille nœuds

D’une énigme enlacée à l’énigme contraire ;

Et nul raisonnement ne pouvait m’y soustraire ;

Et, dans la vaste salle où je demeurais seul,

Il me semblait parfois que l’esprit de l’aïeul

Derrière moi veillait au fond des angles sombres ;

Car vers les murs déjà s’amoncelaient les ombres.

Le soir vint. éperdu d’extase, stupéfait,

Je regardais toujours. Le génie, en effet,

Ne laisse pas en vain sur ses œuvres l’empreinte

D’une forte pensée. Une énergique étreinte

Sort toujours de la toile abandonnée, et tient

Dans son réseau subtil le profane qui vient

Troubler impudemment l’atelier solitaire.

La nuit s’épaississait au fond du sanctuaire,

Noyant tout, chevalets, cadres et cheveux blonds.

Alors, et malgré moi, furtif, à reculons,

Je partis lentement, chassé par ces fronts pâles

Qui, lumineux, pareils à de larges opales,

Paraissaient, sous le flux des ténèbres montant,

M’enfoncer un regard de foule inquiétant.

Le malheur s’abattit sur moi cette nuit même,

Et pour longtemps crispa sur mon cœur sa main blême.

Au fond d’une retraite, au loin, et dans l’oubli

De Stella, je vécus un temps enseveli.
III
Je revins. Quelques jours plus tard, dans un musée,

Je promenais sans but ma tristesse apaisée,

Quand je vis disparaître, au bas d’un escalier,

Une vieille en costume au style singulier,

Qui me remémora la vierge d’Italie

Qu’à ses portraits lointains une énigme relie.

Je voulus pénétrer ce secret jusqu’au bout,

Et courus chez Centi. Je le trouvai debout

Devant sa dernière œuvre ; et ses yeux, dans l’ivresse

Du triomphe, élevaient leur brûlante caresse

Sur la toile achevée, et seule cette fois.

Lui-même s’agitai, parlant à haute voix,

Artiste émerveillé devant son propre ouvrage.

Dès l’abord, une joie éclaira son visage ;

Il s’élança, me prit le bras, et, m’entraînant

En face du tableau, s’écria :  » Maintenant,

Regardez ! … répondez ! N’est-ce pas, qu’elle est belle ?

N’est-ce pas, qu’elle arrive à l’amour qui l’appelle ?  »

Et moi, je regardais déjà, me demandant

Comment il avait pu, d’un effort ascendant,

Faire plus resplendir la tête sans rivale,

Et, par plus de magie, en un plus pur ovale

Vivifier ces traits sous un ciel ébloui.

Comme autrefois, toujours, c’était bien aujourd’hui

Le beau front lumineux et chargé de pensées ;

Mais son éclat, vainqueur des ombres dispersées,

Brillait plus éloquent encore ; il se gonflait,

Flamboyant, agrandi sous le double reflet

D’un éternel bonheur et d’une paix conquise.

C’était, sous la lueur changeante qui l’irise,

La même chevelure aux anneaux blonds et bruns,

Libres et déroulés sans fin, dont quelques-uns,

Voluptueux flocons qu’un sein grec illumine,

Flottaient confusément aux bords de la poitrine.

Mais, plus souple auréole et plus suave encor,

S’épandait sur le cou leur opulent trésor.

Les yeux étaient toujours aussi pleins, aussi chastes,

Aussi profonds, l’un bleu comme les nuits néfastes

Sans lune, l’autre, noir comme l’encre, et tous deux

Limpides ; mais le large éclair qui sortait d’eux

N’était plus la clarté de l’orgueil ni du rêve ;

C’était l’ardent rayon de l’amour qui se lève ;

Et la lèvre, plus rouge encor, plus finement

Découpée aujourd’hui, comme pour le serment

Et pour l’aveu, s’ouvrait au baiser qui l’attire.

On entait à travers ce superbe sourire

La victoire éclater dans la soumission,

Comme aussi dans ces yeux, avec la passion,

Passer l’enivrement d’une beauté céleste.

Et comme refoulant derrière elle, d’un geste,

Et pour jamais, bien loin, les brumes d’autrefois,

Par un miracle d’art qui renverse les lois,

Dans la pleine lumière où chaque trait s’anime

Elle avançait vers nous son visage sublime.

Et c’était l’idéal, pensais-je, que là-bas,

Malgré tout, l’autre encor ne réalisait pas.
 » Enfin ! S’écria-t-il, cette fois, c’est bien elle !

N’est-ce pas, qu’elle vit ? N’est-ce pas, qu’elle est belle ?

Une âme plane aussi sur ma création,

Et ton cœur bat en moi, divin Pygmalion !

Qui donc a pu railler ton amour ineffable ?

Ta Galatée, ô grec ! N’était point une fable !

Ce n’est pas ta statue au marbre radieux

Qui s’anima pour toi sous le souffle des dieux.

Non. Mais ils t’ont permis, ton œuvre terminée,

De rencontrer alors la femme devinée !

– Celle-là, quant à moi, j’en reste convaincu,

Lui dis-je, n’est qu’un songe, et n’a jamais vécu.

Mais les autres, Centi ! Vous avez, je le jure,

Sous le soleil de tous vu passer leur figure !

– Où donc l’aurais-je pu ? dit-il. Mais que me font

Ces ébauches, d’ailleurs ! Dans leur néant profond

Qu’elles rentrent ! Voici la seule qui soit faite

Pour moi, l’évocateur, ou pour moi, le prophète !

Et maudits soient-ils tous, les pinceaux ! Je suis né

Trop tard, ou bien trop tôt. L’amour est condamné !

Car l’amour est au fond du royaume des rêves,

Dans les bosquets perdus qu’on remplacés les grèves,

Dans les mondes encor sans voix et sans écho,

Dans le silencieux amas des vieux chaos,

Dans la poussière d’or des mirages splendides,

Ou dans les paradis noyés des Atlantides !

Oui, je vous dis qu’un jour elle vivra, sinon

Qu’elle est morte à jamais sans avoir su mon nom !  »

Et pendant qu’il parlait, je voyais sur sa lèvre

Trembler le désespoir furieux et la fièvre.
 » Regardez, reprit-il, elle a chassé la nuit

Qui jadis l’entourait, jalouse, et qui s’enfuit !

Elle apparaît, semblable à l’étoile dernière,

Sur mon cœur épanchant tout un ciel de lumière !

Et je l’aime ! Et jamais l’éclair d’un oeil vivant,

Je le sais, ici-bas n’a frappé plus avant,

Ni fait plus tressaillir les profondeurs d’une âme !

Dans l’amour infini d’un amant, jamais femme,

Comme une reine au fond d’un palais, n’a marché,

De salle en salle, aux chants d’un orchestre caché,

Vers un trône plus beau, d’un pas plus sûr ! Je l’aime,

Celle-ci dont ma main a retracé l’emblème,

La morte, ou l’invisible encor, l’être innomé

Qui, si j’avais vécu plus tôt, m’aurait aimé,

Qui m’aimerait plus tard, si je pouvais revivre !

La femme qui peut-être à l’heure même enivre

Quelque part d’autres yeux, ô rage ! Que mes yeux,

Et qui doit, loin de moi, mourir sous d’autres cieux !

Ah ! Si vraiment tu vis, si je pouvais le croire,

Périssent d’un seul coup mon génie et ma gloire !

Et vienne aussi la mort ! Je l’accepte, content,

Pourvu que je te voie une heure, un seul instant,

Et te parle, et t’entende, et t’admire, et t’adore,

O toi qui m’aimeras ! ô femme dont j’ignore

La pâtre et le nom ! Toi qui prends mon destin,

Et souris comme au ciel l’étoile du matin !  »

Je frémissais ainsi qu’un blessé que l’on touche,

Et mon secret déjà s’échappait de ma bouche ;

Derrière nous un bruit de pas, en ce moment,

Nous fit nous retourner tous les deux brusquement

Vers le vaste rideau qui recouvrait l’entrée.

Dans un angle une main, vive lueur montrée,

Avec un geste prompt l’écarta tout entier,

Repliant les anneaux sur la tringle d’acier.

Et debout sur le seuil, grande et noble statue,

Une femme était là, royalement vêtue,

Comme en un autre cadre, immobile, ses traits

Recouverts d’un long voile aux attirants secrets,

Pareille aux visions des nuits surnaturelles,

Qui, dilatant d’effroi les yeux fixés sur elles,

Fascinent les vivants par leur solennité.

Une femme était là, sûre de sa beauté,

Au maintien qu’aussitôt j’avais cru reconnaître,

Et vers qui, jaillissant de la haute fenêtre,

Comme pour un salut, ruisselèrent d’un bond

Les feux enorgueillis du soleil moribond.
A peine elle aperçut la peinture immortelle,

Que l’ombre étincela sous la riche dentelle ;

Alors, d’une voix lente, au timbre musical

Comme le clair écho d’un sonore métal,

Elle laissa tomber ces mots dans le silence :

 » Au beau siècle de l’art, autrefois, dans Florence,

Grand parmi les plus grands fut l’un de vos aïeux,

Dont le chef-d’œuvre était le portrait merveilleux

De mon aïeule à moi, qu’on nomma par la ville

L’étoile du matin. Dans un siècle infertile

Votre nom seul rayonne. En vous je reconnais

Le plus digne héritier des anciens ; je venais

Demander au Centi revivant de renaître

Sous le divin pinceau qu’il tient de son ancêtre,

Moi, dont le nom, là-bas, est l’étoile du soir !  »

Et moi, je frissonnais plus fort, car je pus voir,

Son voile ôté, Stella vers l’œuvre prophétique

Marcher, reflet palpable et modèle identique ;

Je sentais mes cheveux se hérisser d’effroi,

Car Centi tout à coup s’était rué sur moi,

Car ses ongles m’entraient dans la chair leurs tenailles,

Et j’entendais courir, en rayant les murailles,

Le rire aigu qui glace et qui pénètre en nous,

Le rire intarissable où se tordent les fous !

La Vision D’ève

I
C’était trois ans après le péché dans l’Eden.

Adam sous les grands bois chassait, fier et superbe,

Luttant contre le tigre et poursuivant le daim.

Tranquille, il aspirait l’âcre senteur de l’herbe.
Eve, sereine aussi, corps vêtu de clartés,

Assise aux bords ombreux d’une vierge fontaine,

Regardait deux enfants s’ébattre à ses côtés,

Attentive aux échos de la chasse lointaine.
Adam sous la forêt parlait d’Eve aux oiseaux,

Et leur disait :  » Chantez ! Elle est belle, et je l’aime !  »

Eve disait :  » Répands, source, tes fraîches eaux !

Mon âme vibre en lui, mais en eux, ma chair même !  »
II
Eve pensait :  » Seigneur ! Vous nous avez chassés

Du paradis ; l’archange a fait luire son glaive.

Mordus par la douleur, et par la faim pressés,

Il nous faut haleter dès que le jour se lève
 » Nous n’avons plus, errants dans ces mornes ravins,

Maître ! Comme autrefois, la candeur ni l’extase ;

Et nous n’entendons plus dans les buissons divins

L’hymne des anges blancs que votre gloire embrase.
 » Mais qu’importent l’embûche et la nuit sous nos pas,

Si toujours dans la nuit un flambeau nous éclaire ?

Ah ! Si l’amour nous reste et nous guide ici-bas,

Soyez béni ! Dieu fort ! Dieu bon ! Dieu tutélaire !
 » Adam a la vigueur et moi j’ai la beauté.

Un contraste à jamais nous lie et nous console ;

Ivres, lui de ma grâce et moi de sa fierté,

Pour nous chaque fardeau se change en auréole.
 » Et maintenant, voici grandir auprès de nous

Deux êtres, notre espoir, notre orgueil, notre joie ;

Quand je les tiens tous deux groupés sur mes genoux,

Je sens dans ma poitrine un soleil qui rougeoie !
 » Vivant encore e nous qui revivons en eux,

Encor pleins de mystère, ils sont la loi nouvelle.

Nés de nous, sous leurs doigts ils resserrent nos nœuds ;

Un autre amour en nous, aussi grand, se révèle.
 » Leurs yeux, astres plus clairs que ceux du firmament,

Ont un étrange attrait ; et notre âme attirée,

Qui s’étonne et s’abîme en leur regard charmant,

y cherche le secret d’une enfance ignorée.
 » L’amour qui les créa sommeille en eux. Le ciel

Peut gronder ; comme nous, dans le vent, sous l’orage,

Ils se tendront la main, et l’éclair d’Azraël

Ne pourra faire alors chanceler leur courage.
 » Gloire et louange à toi, seigneur ! à toi merci !

Le châtiment est doux, si malgré l’anathème

Le baiser de l’éden se perpétue ici.

Frappe ! Regarde croître une race qui t’aime !  »
III
Ainsi, le front baigné des parfums du matin,

Son beau sein rayonnant de chaleurs maternelles,

Eve, les yeux fixés sur Abel et Caïn,

Sentait l’infini bleu noyé dans ses prunelles.
IV
Or les enfants jouaient. Soudain, le premier-né,

Debout, l’oeil plein de fauve ardeur, la lèvre amère,

Frappa l’autre éperdu sous un poing forcené

Et qui cria, tendant les deux mains vers la mère.
Eve accourut tremblante et pâle de stupeur,

Et fermant autour d’eux ses bras, les prit sur elle ;

Et comme en un berceau les couchant sur son cœur,

Les couvrit de baisers pour calmer leur querelle.
Bientôt tout s’apaisa, fureur, plainte, baisers ;

Ils dormaient tous les deux enlacés, et la femme,

Immobile, ses doigts sous un genou croisés,

Sentit les jours futurs monter noirs dans son âme !
V
Soleil du jardin chaste ! Eve aux longs cheveux d’or !

Toi qui fus le péché, toi qui feras la gloire !

Toi, l’éternel soupir que nous poussons encor !

Ineffable calice où la douleur vient boire !
O femme ! Qui sachant porter un ciel en toi,

A celui qui perdait l’autre ciel, en échange

Offris tout, ta splendeur, ta tendresse et ta foi,

Plus belle sous le geste enflammé de l’archange !
O mère aux flancs féconds ! Par quelle brusque horreur,

Endormeuse sans voix, étais-tu possédée ?

Quel si livide éclair t’en fut le précurseur ?

A quoi songeais-tu donc, la paupière inondée ?
Ah ! Dans le poing crispé de Caïn endormi

Lisais-tu la réponse à ton rêve sublime ?

Devinais-tu déjà le farouche ennemi

Sur Abel faible et nu s’essayant à son crime ?
Du fond de l’avenir, Azraël, menaçant,

Te montrait-il ce fils, ayant fait l’œuvre humaine,

Qui s’enfuyait sinistre et marqué par le sang,

Un soir, loin d’un cadavre étendu dans la plaine ?
Le voyais-tu mourir longuement dans Enoch,

Rempart poussé d’un jet sous le puissant blasphème

Des maudits qui gravaient leur défi sur le roc,

Et dont la race immense est maudite elle-même ?
Ah ! Voyais-tu l’envie armant les désaccords,

Et se glissant partout comme un chacal qui rôde ?

Le fer s’ouvrant sans cesse un chemin dans les corps,

Le sol toujours fumant sous une pourpre chaude ?
Et les peuples Caïns sur les peuples Abels

Se ruant sans pitié, les déchirant sans trêves ;

Les sanglots éclatant de toutes les Babels,

Les râles étouffés par la clameur des grèves ?
Sous l’insoluble brume où l’homme en vils troupeaux

S’amoncelle, effrayé de son propre héritage,

Entendais-tu monter dans les airs, sans repos,

Le hurlement jaloux des foules, d’âge en âge ?
Compris-tu que le mal était né ? Qu’il serait

Immortel ? Que l’instinct terrestre, c’est la haine

Qui, dévouant tes fils à Satan toujours prêt,

Lui fera sans relâche agrandir la géhenne ?
Compris-tu que la vie était le don cruel ?

Que l’amour périrait avec l’aïeule blonde ?

Et qu’un fleuve infini de larmes et de fiel

Né du premier sourire abreuverait le monde ?
VI
Dieu l’a su ! — Jusqu’au soir ainsi tu demeuras

Contemplant ces fronts purs où le soleil se joue ;

Et tandis qu’ils dormaient oublieux, en tes bras,

Deux longs ruisseaux brûlants descendaient sur ta joue.

Le Vieux Solitaire

Je suis tel qu’un ponton sans vergues et sans mâts,

Aventureux débris des trombes tropicales,

Et qui flotte, roulant des lingots dans ses cales,

Sur une mer sans borne et sous de froids climats.
Les vents sifflaient jadis dans ses mille poulies.

Vaisseau désemparé qui ne gouverne plus,

Il roule, vain jouet du flux et du reflux,

L’ancien explorateur des vertes Australies !
Il ne lui reste plus un seul des matelots

Qui chantaient sur la hune en dépliant la toile.

Aucun phare n’allume au loin sa rouge étoile ;

Il tangue, abandonné tout seul sur les grands flots.
La mer autour de lui se soulève et le roule,

Et chaque lame arrache une poutre à ses flancs ;

Et les monstres marins suivent de leurs yeux blancs

Les mirages confus du cuivre sous la houle.
Il flotte, épave inerte, au gré des flots houleux,

Dédaigné des croiseurs aux Nonnettes tendues,

La coque lourde encor de richesses perdues,

De trésors dérobés aux pays fabuleux.
Tel je suis. Vers quels ports, quels récifs, quels abîmes,

Dois-tu les charrier, les secrets de mon cœur ?

Qu’importe ? Viens à moi, Caron, vieux remorqueur.

Ecumeur taciturne aux avirons sublimes !

L’épreuve

L’Invisible, celui qui règne dans les cieux,

Assembla ses enfants pour lui chanter sa gloire ;

Et Satan était là, qui se dressait près d’eux.
Et le Très-haut lui dit :  » D’où viens-tu ? — mon histoire

Est vieille, répondit l’adversaire : j’ai fait

Tout le tour de ton oeuvre avec mon aile noire.
 » J’ai délié l’esprit que ta règle étouffait ;

J’ai pourri le bon grain, j’ai récolté l’ivraie ;

Tes anges ont raison de chanter, en effet !
 » Leur louange est mensonge et ma parole est vraie :

L’esprit de l’homme est plein d’aversion pour toi.

Nu ne t’aime, hors ceux que ta rancune effraie.
—  » Tu n’as considéré que l’incomplète foi,

Dit l’éternel, de ceux que l’épreuve terrasse.

Les coeurs simples et purs sont heureux sous ma loi.
—  » Sur un fumier, couvert d’une lèpre vorace,

Un être, dit Satan, sans amis, sans espoir,

Survivait, en opprobre à tous ceux de sa race.
 » C’était un homme. Nu, gisant, horrible à voir,

Avec un caillou plat il grattait ses ulcères,

Le jour durant sans pain, et sans sommeil le soir.
 » Si pour te réjouir les maux sont nécessaires,

Il avait en cela cent fois bien mérité ;

Car ce juste n’avait point d’égal en misères.
 » Loin de tous, en dehors des murs d’une cité,

Dans le pays de Hus où le péché domine,

Il maudissait la vie et ton iniquité.
 » Oui, tordu par son mal, mangé par la vermine,

Vile forme sans nom parmi les animaux,

Il ouvrait ce regard que la haine illumine.  »
Le Très-fort dit :  » Qu’importe une chair en lambeaux ?

Le juste est celui seul qui lui-même s’oublie,

Et ne contemple pas uniquement ses maux.
—  » Celui-ci n’avait point une âme ensevelie

Dans son propre tourment, si monstrueux qu’il fût :

Les pleurs universels l’avaient toute remplie.
 » Moi, le rôdeur sournois et qui veille à l’affût,

Le fomenteur subtil des mauvaises pensées,

Je pris ce malheureux effroyable pour but.
 » Et ses chairs tout d’abord furent cicatrisées ;

Je le guéris sur l’heure, et le soutins debout

N’ayant plus souvenir de ses hontes passées.
 » Il regarda la cuve où s’amoncelle et bout

L’épais fourmillement des hommes, et qui fume ;

Puis l’horizon qui n’a commencement ni bout ;
 » Et je vis qu’il restait dévoré d’amertume

En songeant à l’angoisse où ton peuple croupit

Sous ton oeil clos au fond d’une insondable brume.
 » Je rendis la jeunesse à son corps décrépit ;

Je dressai l’arc noueux et brisé de son torse ;

Après, j’enveloppai ses membres d’un habit.
 » La ville flamboyait comme une immense amorce.

Je lui dis :  » Va ! La vie est bonne ; sois heureux !  »

Et je fis resplendir la beauté sur sa force.
 » Il y marcha, parmi des mendiants poudreux ;

Et je vis, le suivant pas à pas à la piste,

Qu’il se sentait imbu du fiel de leurs yeux creux.
—  » Eh bien ! Dit l’être unique à Satan : qu’il assiste

Son frère, celui-là qui voit l’appel d’autrui !

Cet homme s’en ira joyeux, s’il était triste.
—  » L’aumône, il se peut bien, fait sourire celui

Qui donnant un denier se dit qu’il te le prête,

Et ne place un secours qu’au taux de ton appui.
 » Je connais la prudence entre toutes secrète !

Lui, supputait, au fond de lui-même, combien

Sont là, pour qui jamais table ou moisson n’est prête.
 » Morne, il allait, disant :  » Je ne possède rien !  »

Je l’avais rendu jeune et fort ; je le fis riche

A ne pouvoir compter ses troupeaux ni son bien.
 » Quiconque errait, sordide, et tel qu’un chien sans niche,

Vendangea dans sa vigne et glana dans son champ.

Mais l’ortie est tenace au coeur que l’on défriche !
 » Si prodige fût-il, l’avare et le méchant

Pullulent sur la terre ; et lui, voyait sans cesse

De maigres doigts nouveaux à ses mains s’accrochant.
 » Comprenant que pour un à qui l’on fait largesse

Mille crieront, vers toi les bras en vain dressés,

Généreux, il faisait l’aumône avec tristesse.
—  » Ils ont l’amour, les fils de ceux que j’ai chassés !

Et la femme a des yeux où j’ai mis ma lumière.

Pour aimer le très-bon, qu’ils s’aiment ! C’est assez !
—  » Parfois un astre brille au fond d’une paupière ;

Et l’amour est vraiment le reflet de l’Eden !

A qui veut l’entrevoir, un ange crie :  » Arrière !  »
 » Comme un ressouvenir du souriant jardin,

Il la chercha, l’ivresse ineffablement pure.

Mais la beauté qui charme a le cruel dédain.
 » Il était beau. Toujours il vivait la torture

De ceux que la laideur a marqués en naissant

Pour servir à l’amour d’éternelle pâture.
 » Il aima. Sa révolte encore allait croissant ;

Car, doué d’un esprit que la justice affame,

Les fureurs des jaloux le tenaient frémissant.
 » C’est le suprême don que l’amour d’une femme.

Mais tout coeur qui se donne est pour d’autres perdu,

Et seul en est joyeux l’égoïste ou l’infâme.
 » Il fut aimé. Mais lui, s’assombrissait, mordu

Par tous les désespoirs que la beauté méprise,

Par le cri furieux de l’amour entendu.
 » Si grand qu’un bonheur soit, pour l’homme sans traîtrise,

S’il est fait du malheur d’un autre, n’est-ce pas

La coupe de poison que la main ivre a prise ?
 » Et je riais de voir que tout fruit mûr, là-bas,

Est sûrement percé par un ver invisible ;

Et qu’il revomissait les plus puissants appâts.
 » Et je prenais toujours ce coeur simple pour cible.

J’élargissais encor la part de son bonheur,

Sans qu’un remercîment pour toi lui fût possible.
—  » Mon oeuvre est bon ainsi qu’il est ! dit le seigneur.

— Et les routes du ciel aux hommes sont fermées !

Je sais cela, reprit le parfait raisonneur.
 » Les rêves les plus chers aux foules affamées,

Lui, les réalisait. Il fut roi sur les rois

Qui se disent choisis par le dieu des armées.
 » le meurtre est le plaisir où tes fils sont adroits,

C’est la gloire de ceux qui portent la couronne ;

Mais la sienne chargeait son front, si tu m’en crois.
 » O créateur d’Adam ! Quel concert t’environne !

De tous les avortons du couple rejeté,

Qui donc plus que ce roi se lamenta ? Personne !
 » Léguant l’arrêt divin à leur postérité,

Tous ont gémi, les forts, les lâches, les victimes.

Nul n’a vécu plus pâle et plus épouvanté,
 » Que ce puissant, par moi sorti des noirs abîmes

Pour être sur la terre, et plus qu’eux, revêtu

Du glacial frisson pris à toutes les cimes !
 » le plus affreux supplice est l’extrême vertu.

Son grand sanglot déborde, et monte dans les âges

Vers celui qui toujours dans son ombre s’est tu.
 » Ecoute ce qu’il dit, le sage entre les sages :

 » Tout n’est que vanité, cendre, fumée ou vent !

 » Et rien ne sert, travaux, fortune, apprentissages !
 » Tout passe et meurt, le fou, l’inepte et le savant !

 » Il n’est rien de nouveau ; tout vient par aventure !

 » L’état d’un mort vaut mieux que l’état d’un vivant !
 » Toutes sortes de maux rongent la créature,

 » Et de tous la pensée est le pire tourment ;

 » Et l’amour est amer plus que la sépulture !  »
 » Voilà ton oeuvre ! Il est risible assurément

De te voir pour cela convoquer tes phalanges

A t’appeler Très-haut, Très-fort et Très-clément !
 » Dis-leur donc devant moi de chanter tes louanges !  »

— Mais celui dont le trône est au fond des sept cieux,

Ne répondit plus rien au corrupteur des anges ;
L’invisible resta là-haut silencieux !

Les Cygnes

Sous des massifs touffus, au fond désert du parc,

La colonnade antique arrondissant son arc,

Dans une eau sombre encore à moitié se profile ;

Et la fleur que le pampre ou que le lierre exile

Parfois brille furtive aux creux des chapiteaux.

L’eau sommeille ; une mousse y fait de sourds cristaux.

À peine un coin du ciel en éclaircit la moire,

De sa lueur mourante où survit la mémoire

Des regards clairs tournés vers des cieux éclatants.

L’eau profonde ressemble à nos yeux, ces étangs

Où haque siècle ajoute, avec d’obscurs mirages,

Au poids de sa lourdeur l’ombre de ses ombrages.

Elle dort, enfermant près du pur souvenir

Le pan du bleu manteau qu’elle veut retenir ;

Mais sur le ténébreux miroir qui les encadre

Des cygnes familiers, éblouissante escadre,

Suivent le long des bords un gracieux circuit,

Et glissent lentement, en bel ordre et sans bruit,

Nobles vaisseaux croisant devant un propylée,

Comme un reste orgueilleux de gloire immaculée.

L’exemple

Sous le fécond soleil des nations antiques,

L’homme était riche en dieux dont il savait les noms ;

Et des images d’or encombraient les portiques,

Ou, géantes, gardaient le seuil des Parthénons.
Et pourtant, jamais las d’encens ni de prières,

L’homme des jours sereins où riaient les dieux nus,

Entre le ciel et lui rêvant plus de lumières,

Sacrifiait encore à des dieux inconnus !
Nos coeurs ne vibrent plus aux naissances prochaines

De ceux que conviait le large coeur païen ;

Et ce n’est plus afin de ressaisir des chaînes

Que nous fouillons la foi de l’univers ancien.
Aux stériles éclairs d’un soleil qui s’épuise,

Sur le poudreux amas des autels d’autrefois,

Nous regardons crouler les fûts noirs de l’église,

Sans que la mort d’un dieu fasse gémir les bois.
Tous les dieux sont-ils morts ? Ou, vaincus par l’exemple,

Ceux qui nous voient de loin livrés au sombre mal,

Renoncent-ils d’avance à la gloire du temple,

Par horreur du calvaire et du sang baptismal ?

L’image

La terre dans le ciel promène

Sa face où vit l’humanité.

La terre va ; la vie humaine

Ronge son crâne tourmenté.
Les hommes courent à leurs quêtes

Sur la terre, ardents et pressés ;

Comme aux vieux masques des coquettes

S’obstinent les anciens pensers.
La terre est vieille et décrépite,

Et rêve encor, spectre blafard ;

La terre croit qu’un coeur palpite

Entre ses os couverts de fard.
Chaque jour, de son front par masse

Tombent son plâtre et ses cheveux.

La vie imbécile grimace,

S’enivrant des plus doux aveux.
Et quand revient le crépuscule

Traînant la nuit, parfait miroir,

Jamais sous l’horreur ne recule

La terre qui ne veut pas voir !
– Le temps d’un bras robuste enserre

Ta carcasse, et la fait craquer !

Regarde enfin d’un oeil sincère

Là-haut ton corps se décalquer !
C’est trop longtemps te rendre hommage

Sous ton reflet morne et hideux.

Reconnais-toi dans ton image ;

Confrontez-vous toutes les deux :
O terre lasse ! ô lune inerte !

Foyer mourant ! Cendre des morts !

Toi, que partout l’espoir déserte !

Toi, qui n’as plus même un remords !

En Chemin

Les dieux sont muets, et la vie est triste.

Pour nous mordre au cœur, les crocs hérissés,

Un noir lévrier nous suit à la piste.

Sur les fronts pâlis, sous les yeux baissés,

Dans les carrefours que la foule obstrue,

Parmi les chansons, les bruits de la rue,

Dans les yeux éteints, sur les fronts penchés,

Je cherche et je trouve une angoisse affreuse,

Un doute, un souci vainement cachés,

Un vieux souvenir qui monte et qui creuse ;

Et je vais ainsi, trésorier des pleurs,

En chemin quêtant soupirs et douleurs.

Ô passants ! vous tous qu’un regret harcèle,

Que ronge un tourment, remords ou désir,

Vous que brûle encor la chaude étincelle

Du songe enflammé qu’on n’a pu saisir ;

Le destin commun avec vous m’emmène :

Inconnus, salut dans la vie humaine !

Vous tous qui passez près de moi sans fin,

Inquiets, furtifs, le long des murailles,

Ames, cœurs, esprits, corps, emplis de faim,

Quel que soit le mal qui tord vos entrailles,

Vous versez en moi, trésorier du fiel,

Un regard profond, dédaigné du ciel.

Au nom du poète ivre d’amertumes,

Confident discret qui de 1′oei1 vous suit ;

Au nom du passé perdu dans les brumes ;

Au nom du silence ! au nom de la nuit !

Dans la vie humaine où je vous salue,

Au nom de tout rêve en qui l’ombre afflue,

Au nom de demain, au nom de toujours,

Je dis à chacun d’entre vous qui passe :

 » Au revoir, ailleurs, plus loin, dans l’espace,

Sous un ciel muet peuplé de dieux sourds ! « 

Hemrick, Le Veuf

I
Un amas orageux charge les horizons

Des gorges de Carnac aux sauvages gazons ;

Aux vieux troncs crevassés de profondes gerçures ;

Aux grands dolmens rangés dans la brume, tout droits ;

Aux flaques rougissant sur les bords par endroits,

Où, comme un assassin couvert d’éclaboussures,

Avant de disparaître au revers du plateau,

Le soleil vient laver sa face et son manteau.
Un grondement lointain comme un signal s’approche.

Et de l’est assombri, par bonds, de roche en roche,

Sur le sol où se traîne un reflet en lambeaux,

La voix plus menaçante après un court silence,

Le souffle bref, la nuit se déploie et s’élance,

Pleine d’éclairs subits qu’on croirait des flambeaux

Allumés à la hâte, éteints à l’improviste,

Promenés par des bras tendus vers une piste.
Par les âpres sentiers qui tournent dans le val,

Laissant à chaque pas trébucher son cheval,

Hemrick, le veuf, encor ferme et haut sur la selle,

Pâle, et les yeux là-bas fixés sur l’occident,

Regagne sans valet sa demeure ; et pendant

Que tout près d’éclater l’orage s’amoncelle

Sur sa tête, il écoute en lui, profondément,

Retentir les échos d’un vaste ébranlement.
Car dans son âme, ainsi qu’un mineur dans la mine

Entre d’étroits couloirs rampe, creuse et chemine,

Et depuis très longtemps, la lampe sourde au poing

Ou le pic dur levé, se dévoue à sa tâche,

S’acharne sur le roc, frappe, écarte et détache

Quelque bloc descellé qu’on ne remplace point,

Dans son âme dardant des lumières livides,

Un soupçon a creusé de lamentables vides.
Ah ! Que de jours maudits et que de nuits bien plus

Maudites l’ont étreint dans un flux et reflux

De doutes, de stupeurs, de luttes, d’agonies,

Depuis le premier coup mystérieux porté

Dans sa douleur pieuse et dans sa loyauté !

Depuis que, pour blêmir au glas des insomnies,

Il suivait l’invisible et fatal promeneur

Sapant tout ce qui fut sa gloire et son bonheur !
Sa confiance était comme un sol granitique

Où ses pensers, hautains ainsi qu’un bois antique,

Pleins d’une sève auguste, et les rameaux unis,

En défiant l’acier des haches assassines,

Puissamment agrafés, enfonçaient leurs racines ;

Visités par la mort, et désormais sans nids ;

Saignant de tous côtés comme des troncs d’érables ;

Tristes, mais beaux toujours, brisés, mais vénérables.
L’odieux travailleur aux efforts grandissants

Avait si bien repris son œuvre en tous les sens ;

Il avait tant rongé, tant fouillé sans relâche

Les précieux filons du trésor souterrain ;

Tant perforé la voûte avec son bec d’airain ;

Tant crié vers le jour d’une voix rauque et lâche,

Que le jour s’était fait dans un énorme puits,

Et que tout un passé s’abîmait sans appuis.
Avec un grand fracas de ramures penchées

Qui s’effondrent, froissant leurs feuilles desséchées,

Tout croulait à la fois dans l’espace béant,

Et l’honneur, et l’amour, et l’amitié, — chimères !

Tout, tout, jusqu’à l’espoir des vindictes amères,

Tout avait disparu dans l’antre du néant ;

Et la foudre pouvait choisir Hemrick pour cible :

Il n’était déjà plus qu’un sépulcre insensible.
II
Partout où se croisant pour les muets combats

Les regards dans les cœurs se plongent ici-bas ;

Dans tous les temps, sous tout climat, sur tout rivage,

C’est la loi qu’à son tour, éperdu, terrassé

Par le voluptueux désir qui l’a blessé,

L’orgueil d’un front viril, enivré d’esclavage,

S’est laissé choir aux pieds d’une fille aux beaux yeux

Qui l’écrase en jouant, sphinx alerte et joyeux.
Ais si jamais amour fut l’aurore d’un songe

Immortel, un serment sembla moins un mensonge ;

Si jamais un regard, un sourire, une voix,

Furent clarté, reflet divin, son angélique ;

Si jamais, comme au fond d’un temple une relique,

Une vierge adorée eut un riche pavois,

Ce furent ton amour, ton serment, ton visage,

Ce fut toi, Myriann, idole au faux présage !
Et de tous ceux enfin domptés par le tourment

Qui fait d’un homme libre un misérable amant,

Tel qu’un vaincu qui tombe à genoux sans cuirasse,

Lui-même devant tous prompt à se désarmer,

De ceux-là dont le mal est de croire et d’aimer,

Qui donc, portant plus haut la fierté de sa race,

L’humilia plus bas que Hemrick, devant toi,

Myriann ! Plus docile et courbé sous ta loi ?
Lui, le breton épris des hasards, dont l’épée

Sans cesse étincelait à quelque œuvre occupée ;

Lui, l’altier successeur d’aïeux vindicatifs,

Qui méprisait l’amour et haïssait les chaînes,

On le vit, oubliant sa superbe et ses haines,

N’avoir d’autres soucis que tes désirs furtifs,

Que l’ombre de ton front chassée, ou d’autre ivresse

Que de faire à ta vie un rempart de tendresse !
Dix ans, tu lui souris, sans que ta douce main,

Comme pour lui cacher l’anneau d’or de l’hymen,

Ait une fois tremblé de crainte dans la sienne !

Sans qu’à ta lèvre rose ou qu’à ta joue en fleur

Résidât le silence ou courût la pâleur

D’un remords né la veille ou d’une faute ancienne ;

Et les lacs bleus des bois entre les joncs luisants

Sont moins clairs que tes yeux ne furent clairs, dix ans !
Et quelle âme, elle-même à ce point avilie,

À ce point se traînant dans l’écume et la lie

Des mystères impurs de ce monde pervers,

Aurait pu, même une heure, un seul instant jalouse,

Pour y lire les mots qu’enfouit une épouse,

Regarder par delà ton front lisse, à travers

Le limpide cristal de ton amour, ô femme !

Sans reculer bien vite et se sentir infâme ?
Loin des villes, d’ailleurs, hérissant ses trois tours,

Le manoir de Hemrick, ancien nid de vautours,

Avait le vieux renom de se fermer aux fêtes ;

Et tous deux, le front ceint de rayons, coutumiers

De solitude et d’ombre, et de paix, vous aimiez,

Couple heureux, à sentir vos âmes satisfaites,

Au murmure tranquille et sacré des forêts,

Se confondre au réveil des calices plus frais.
Mais non, Hemrick ! Ton âme ardente était de celles

Où le même foyer fait deux parts d’étincelles,

Qui brûlantes d’amour, sont chaudes d’amitié ;

Ton âme était le champ dont le sillon immense

Pour les doubles moissons se trace et s’ensemence ;

Et chaque jour ainsi tu donnais la moitié

De toi-même à l’ami loyal, au frère d’armes,

Mort aussi, pour rouvrir la source de tes larmes !
Ô morts ! Couchés là-bas sous le plomb bien scellé,

Dans votre lit bien clos, sans serrure t sans clé,

Dormez l’un après l’autre à la garde des anges,

Complices embaumés d’un fraternel regret !

Car avec vous descend dans la fosse un secret

Dont les vers vont nourrir leurs discrètes phalanges ;

Et celui qui là-haut n’en avait rien compris

N’en connaîtra jamais l’inexigible prix.
Lui, survit, foudroyé par deux fois, solitaire,

Inerte, inconsolable ; et toujours vers la terre,

Du matin morne au soir lugubre, l’oeil baissé,

Il reprend le chemin du cher pèlerinage ;

Et sa double douleur augmente avec son âge ;

Et vos traits qu’il évoque émergent du passé

Plus glorieux, plus beaux, plus purs, ineffaçables,

Ô morts ! Qu’il a lui-même étendus sous les sables !
Morts bénis, allongeant vos membres décharnés !

Si pour la trahison vous êtes jadis nés,

Vous avez savamment vécu la tête haute ;

Et n’ayant point monté les cavales sans mors

Des passions sans crainte et sans pudeur, ô morts !

Ayant vaincu la vie, oubliez votre faute,

Confiants tous les deux, abrités, n’est-ce pas ?

Dans l’ombre impénétrable et lourde du trépas !
Hemrick ! C’est trop longtemps te complaire au supplice

Des pleurs sur les tombeaux, du blasphème qui plisse

Ton front qu’un orgueilleux bonheur avait sculpté !

Viens ! Penche-toi ; souris vers la blonde auréole

De ce frêle orphelin qui t’implore, symbole

De l’amour renaissant de sa fragilité,

Consolateur suprême, adorable héritage,

Où ton désir s’obstine à revoir une image !
Mais il marche, l’enfant qui jouait au berceau

Quand la mère en tes bras se roidit, sous le sceau

De la mort étendant sa main séparatrice ;

Et tu cherches toujours, d’un regard jamais las,

Dans son jeune regard l’ancien azur, hélas !

Chaque jour, ravivant ta large cicatrice,

Tu cherches sur sa lèvre un écho d’autrefois,

Tu tressailles d’entendre, hélas ! Une autre voix !
Hélas ! Ceux qui sont nés sous de sombres auspices

Ne se rendront jamais les étoiles propices !

Et pour toi l’avenir a de plus durs arrêts ;

Et tu la fermeras, ta bouche palpitante

Dans la longue prière et l’inféconde attente !

Car il était écrit que tu ne vieillirais,

Père aux espoirs frustrés, aux caresses déçues,

Que pour le choc plus fort des célestes massues !
Il grandit ; et voilà que déjà dans ses jeux

S’allume en son oeil fixe un éclair courageux ;

Que sa fierté s’essaie à des accents plus mâles ;

Et, tout à coup, plus prompt que la flèche qui part,

Le reflet d’un visage, un jour, de part en part,

A traversé ta moelle et figé tes chairs pâles,

Frémissantes, après, d’avoir bien entendu

Le son d’une autre voix dont le souffle est perdu !
Tu pâlis, tu frémis par instinct ; tout ton être,

Au bord d’un précipice insondable, peut-être

A tremblé d’accueillir l’affreux pressentiment ;

Mais pour chasser bien loin cette pensée obscure,

Basse comme un affront fait à la sépulture

D’un ami pour jamais sans voix, fébrilement,

Sans qu’il lui fût permis de germer ni d’éclore,

Tu l’arrachas, confuse à tes tempes encore !
Va ! Tu la rejetais de tes tempes en vain !

Car il est entre tous un infernal levain

De martyres sans nom, sans pitié ni remède,

Un philtre qui bouillonne et dévore les cœurs,

Surpassant le venin des terribles liqueurs

Que la hutte sauvage en avare possède ;

Et, pour empoisonner un homme, un seul instant

Lui suffit, et c’est trop d’un symptôme flottant.
Tu t’indignes en vain ; en vain tu te récries

Et demandes pardon à leurs cendres chéries !

Car un appel de jour en jour plus triomphant

T’attire et te retourne anxieux, et te cloue,

Muet, tordu d’angoisse et la glace à la joue,

éloigné de ton fils, du fatidique enfant

De la morte, et te force à saisir au passage

On ne sait quel vivace et plus sûr témoignage !
Est-ce bien là ton fils, l’innocent qui grandit

Dans tes salles ? Celui que toi, père maudit,

Tu contemples, hagard de voir que dans son geste

Se trace d’heure en heure un vivant souvenir,

Que sur sa lèvre un pli connu va revenir,

Que le feu d’un regard inoubliable reste

Sous son front, et qu’enfin, dans l’étrange héritier,

Un mort semble vouloir revivre tout entier !
Loyal, certe, et fidèle, et brave, et magnanime,

Soit parmi les clameurs du combat qu’il ranime,

Soit pacifique, au seuil de l’hôte hospitalier,

Serein, et la main ferme entre ta main qu’il serre,

Jeune et beau, fort et doux, et pour chacun sincère,

Il l’était autrefois, avant de sommeiller

Sous les cyprès aussi, là-bas, rigide et grave,

Loué par l’épitaphe où a douleur se grave !
S’ils souffrent en damnés, les jaloux, quel que fût

L’indice qui les tient embusqués à l’affût ;

Tous ceux qui de cléments deviennent sanguinaires,

Pareils aux sectateurs des molochs altérés,

Aux tigres bondissants hors des épais fourrés,

Que souffrent-ils donc, ceux qui, pleins de sourds tonnerres,

Affamés de carnage et masquant leur flambeau,

heurtent leurs poings crispés aux pierres d’un tombeau !
Ah ! Crispés sont tes poings ! Et sous ton crâne chauve

Effrayants sont tes yeux dans leur cavité fauve,

Chaque fois qu’éperdu de ton lâche dessein,

Compulsant ta mémoire aux fidèles archives,

Suscitant un par un dans tes marches pensives

Les fantômes du mort, du compagnon serein,

Tu les vois s 4 ajuster sur le fils qui t’embrasse !

Et t’apparaître tous incarnés dans ta race !
Sous ton toit qu’ont quitté tes anciens serviteurs,

Où tu dardes, blanchi, tes yeux inquisiteurs,

Elle éclate à la fin, l’atroce ressemblance

Dont mille fois, la nuit, comme un vil espion,

Tu surpris, lampe en main, la lente éclosion,

Labourant sous tes doigts ta poitrine en silence,

Pour ne pas réveiller l’inconscient témoin

D’un crime enseveli sous les ombres au loin !
Elle éclate à la fin, et t’obsède et te brave,

En ce jeune homme fier, et magnanime, et brave,

Et loyal, et sincère, à qui tu n’accordas

Depuis longtemps déjà qu’un amour fait de haine ;

Et s’il parle, ton sang bout et gonfle ta veine ;

Et s’il veut t’embrasser, tu crois revoir Judas ;

Et dès qu’il te sourit, tu dresses vers les tombes

Un bras impatient de doubles hécatombes !
Vastes ou non, polis ou froids, bleus, gris ou noirs,

Si les yeux contemplés sont vraiment des miroirs,

C’est que seul il s’y voit, celui qui les regarde ;

Et dans ceux de l’épouse et dans ceux de l’ami

Si jamais tu n’as vu le reptile ennemi,

C’est qu’autour de ton âme il faisait bonne garde,

L’ange qu’à sa défense avait placé l’orgueil,

Et que nul sifflement n’en franchissait le seuil.
Dans la coupe où jadis débordait l’ambroisie,

Tu le sais, à présent, combien l’hypocrisie,

Sans défaillir peut-être et dès les premiers jours,

Savait mêler pour toi l’invisible ciguë ;

Et combien peut la honte être aisément vaincue,

Et le plus long mensonge être sans remords lourds,

Et l’étreinte dernière être encor calculée,

Pour ceux-là dont l’extase était l’heure volée !
Et cependant, — telle est notre nature, tel

Son besoin d’une idole et son besoin d’autel, —

Malgré la ressemblance où ta stupeur s’abreuve,

Tu te reprends quand même à douter par moment,

A t’écrier parfois dans ta ferveur :  » Il ment !

Le jeune homme pervers, l’accusateur sans preuve,

Le fils dénaturé qui souille à lui tout seul

Sa mère au front sans tache à travers un linceul !  »
Mais quand alors, ainsi qu’un justicier farouche,

La narine renflée, et l’écume à la bouche,

Prêt à bondir devant ce jeune homme étonné,

Et ton choix déjà fait sur quelque panoplie,

Tu ramènes ton bras avant l’œuvre accomplie,

Qui pourrait lire au fond de l’élan refréné,

Si c’est l’accusateur de la morte, ou lui-même,

L’autre mort, que tu veux frapper dans son emblème !
La preuve irrécusable, elle est là, devant toi !

Celle qui déserta ton honneur et sa foi,

Aurait-elle avoué sa faute et sa traîtrise

Au prêtre murmurant son bréviaire banal ;

Ce prêtre, sans respect pour le saint tribunal,

T’aurait-il tout redit par peur ou par surprise,

Ah ! De quel poids nouveau pèseraient ses aveux,

Et quel frisson plus grand courrait dans tes cheveux ?
Des témoins ? Il en est qu’on menace ou soudoie !

Un imposteur, afin que bien mieux on le croie,

Peut dans un coffret d’or habilement caché

Flétrir sur le vélin la plus chaste mémoire,

Et trouver le moment, le mur creux ou l’armoire ;

Au spectre qu’en sa couche un remords a touché

Et qui parle aux vivants d’une œuvre expiatoire,

On peut crier : je rêve une impossible histoire !
Mais lui, le propre fruit du ténébreux forfait,

Bien plus haut mille fois que jamais n’eussent fait

Témoin, coffre qu’on brise, éphémère statue,

Ce revenant réel, fait de chair et de sang,

Nuit et jour il raconte un amour si puissant,

Que l’amant dans sa forme en lui se perpétue

Et témoigne, et t’accable, et t’insulte, et se rit

Du vertige où tournoie et sombre ton esprit.
Oui, c’était bien le fils du compagnon coupable,

C’était le compagnon lui-même – horreur palpable ! –

Qui s’était devant toi redressé, trait pour trait,

Comme un ressuscité qu’a rajeuni la bière,

Ce matin-là, debout, calme dans la lumière,

Cynique dans son crime au châtiment soustrait !

Et pour ne pas céder aux démences soudaines,

Tu t’es enfui livide, au hasard, par les plaines.
Tout le jour, à travers landes, vallons et bois,

Plein de larmes, ainsi qu’un vieux cerf aux abois,

Poursuivi par la meute ardente et découplée

Des jours heureux chantant dans ton long désespoir,

La soif inextinguible au gosier, jusqu’au soir,

À travers la campagne ironique et peuplée

De visions d’amants qui rapprochent leurs fronts,

Tu passas, tu rougis tes fiévreux éperons !
— Vengeance ! Cri féroce et stupide espérance,

Qui dans l’affolement d’une horrible souffrance

Sors partout et toujours d’un cœur d’homme jaloux !

A quel rêve jamais as-tu rendu la vie ?

Et qui donc, ta rancune une fois assouvie,

Dans un sein ruisselant toujours par mille trous

N’enfonce point encor ses dix ongles avides,

Conseillère sanglante aux promesses perfides ?
Tout le jour, dans ses yeux au brouillard épaissi,

Dans sa cervelle en proie aux griffes sans merci,

Tu t’élanças du fond des soupirs et des râles ;

Tu rugis dans sa voix qui frappa sans repos

Au loin sur la nature en paix et sans échos,

Vengeance ! Toi qu’on montre aux murs des cathédrales,

Inutile transport des hommes furieux !

Divine volupté, qui mens, comme les dieux !
Ils dorment tous les deux, là-bas, au cimetière !

Pour la noble victime et pour sa soif entière

Ils n’ont plus de frayeur, ni de sang, ni de chairs !

Et l’outragé ne peut que reboire sa honte !

Et quand un flot de pourpre à sa face remonte,

Il doit laisser tomber son poignard sans éclairs,

Et laisser faire à Dieu, qui pèse, compte et juge,

Et contre qui les morts n’auront pas de refuge !
S’ils étaient là, tout près, les voleurs de son nom,

Les bourreaux souriants, que ferait-il ? Sinon

Les écraser ensemble et d’un seul coup, sur l’heure,

Ainsi que deux serpents sur le bord du chemin.

Que pourrait-il de plus demander à sa main,

Que de fermer leurs yeux où la lâcheté pleure

Avec la grande nuit qui déjà les a faits,

Peut-être pour toujours, unis et satisfaits ?
Mais qu’importe qu’un couple épié prie et meure,

Si l’angoisse pour l’autre est pareille, et demeure

A jamais, si l’amour trahi hurle à jamais !

Voilà pourquoi, murée en sa rage impuissante,

L’âme du veuf, au soir, errait, morne passante,

Irréparablement déserte désormais,

Sans rien voir, sans entendre autour d’elle autre chose

Que son effondrement dans la nuit vaste et close.
III
Et l’orage est prochain sur tous les horizons

Des gorges de Carnac aux sauvages gazons ;

Aux vieux troncs caverneux se montrant leurs blessures ;

Aux grands dolmens rangés dans la brume, tout droits ;

Aux flaques de sang vif qui fume par endroits,

Où, comme un assassin couvert d’éclaboussures,

Le soleil, au sortir du tragique plateau,

Jette derrière lui son criminel manteau.
Semblables à des bras tendus, pleins de colère,

Rétrécissant leur vol rapide et circulaire,

Des nuages armés de feux, très bas et noirs,

Accourent ; de partout la foudre furibonde

éclate et rebondit de seconde en seconde ;

Et la nuit violente ouvrant ses réservoirs,

Verse avec tous les bruits convulsifs des tempêtes

La terreur aux bergers et la folie aux bêtes.
Et comme un endormi flagellé tout à coup,

Hemrick sur l’étrier se releva debout,

Blafard, la droite haute, et le buste en arrière ;

Et tandis qu’emporté par son vieil étalon,

Il passait, l’oeil sanglant, à travers un vallon

Qu’étoilaient, sous le ciel fendu, des croix de pierre,

Un sanglot surhumain, un cri désespéré,

Vers les morts s’exhala de son cœur déchiré :
 » Non ! Malgré les six pieds de terre sur vos restes,

Malgré vos ossements en poudre, ô morts funestes !

Cria-t-il ; dût ma voix implacable, plus haut

Que le tonnerre, ici rouler sans fin ! Dussé-je

User à votre porte un poignet sacrilège,

Vous ne dormirez point ce soir, traîtres ! Il faut

Que vous vous réveilliez ! Il faut que vos oreilles

S’emplissent pour toujours de l’horreur de mes veilles !
 » Ah ! Vous ne dormez pas ! Et le long des cyprès,

Vos corps inassouvis approchés de plus près,

Comme ils m’apparaissaient dans mes lentes tortures

Errent au souvenir des printemps amoureux ;

Et cette nuit terrible est sans effroi pour eux ;

Et vous trompez aussi l’ange des sépultures !

Enlacés dans la pluie et la foudre et les vents,

Insensibles tous deux aux douleurs des vivants !
 » Vous flottez devant moi, plus loin, lâches fantômes !

Amants parés de fleurs aux sinistres arômes !

Et pendant qu’à leur seuil d’herbe épaisse ou d’airain,

Sur les dalles qu’un pas insolite a heurtées,

Mille formes de morts se lèvent irritées ;

Pendant qu’il vous poursuit, cet étalon sans frein,

Et que mon bras pour vous anéantir se dresse,

Vous ne daignez rien voir que votre propre ivresse !
 » Eh ! Bien ! Puisque la vie enferme ma fureur,

Cette pointe impuissante entrera dans mon cœur !

Et que tout mon enfer s’éteigne, ou bien consume

Mon âme libre aussi de ses liens charnels ;

Et que je sache enfin si les affreux appels

Des jaloux se tairont dans le sommeil posthume ;

Si vous m’échapperez toujours ! Et si jamais

Tu ne m’aimeras plus, Myriann, que j’aimais !  »
— Et comme un bloc, Hemrick roula hors de la selle,

Une plaie à grands flots ruisselant sous l’aisselle,

Au bas d’un mausolée où son blason paraît ;

Et la porte de bronze a dans la nuit fatale

Retenti sous son poing d’une voix sépulcrale ;

Et le vieil étalon brusquement en arrêt,

Frappa d’un dur sabot sur le marbre sonore,

Blanc d’écume, le cou tendu, jusqu’à l’aurore !

In Extremis

Son nom ? — Tu veux savoir s’il fut illustre ou non ?

Eh bien, je ne sais pas ! Que peut te faire un nom !

Personne sur son front n’inscrit le nom qu’il porte !

C’était un homme, avec un nom. Mais que t’importe ?

— Sa race ? — Laissons là, crois-moi, tous ses aïeux !

L’âme de bien des morts tressaillait dans ses yeux ;

Mais la sienne, à coup sûr, l’obsédait davantage.

C’était un homme, avec un très riche héritage

De désirs obstinés dans leur espoir têtu,

D’âmes vieilles pesant sur son âme, entends-tu !

Quant à l’autre blason qu’une race confère,

Il ne le montrait pas, et tu n’en as que faire.

— Sa patrie ? — Insensé ! Quelle est-elle ici-bas ?

Lequel nous appartient le plus, des deux grabats

Où la vie ouvre et ferme à son gré sa spirale,

Du premier où l’on crie, et de l’autre où l’on râle ?

La patrie ! Est-ce un champ ? Une île ? Un astre entier ?

Né dans un large lit, ou né dans un sentier,

C’était un homme avec la terre pour patrie,

Ou pour exil ; un homme avec l’âme meurtrie !

— Son âge ? — En sauras-tu plus long, si je le dis ?

Ah ! Le vieillard traînant ses membres engourdis,

Souvent, plus que le corps, a le cœur lourd d’années,

Et l’esprit éperdu sous les heures damnées

Plus encor que le cœur ! Vois ! Cherche son regard,

Et lis, si tu le peux, dans un rayon hagard,

Sous le double fardeau de l’angoisse amassée

Laquelle a plus vieilli, la chair ou la pensée !

Et quand le corps enfin a fait son dernier pas,

Il aspire au repos éternel, mais non pas

L’âme encor préparée aux étreintes futures !

C’était un homme, avec d’innombrables tortures

Dans la poitrine, et qui se couchait gravement,

Pour mourir, sous un ciel au louche flamboiement.

— Où donc ? Dans quel pays ? Dans quel siècle ? — Tu railles !

As-tu peur de mourir loin de quatre murailles,

Sans amis, sans parents, sans pleurs, abandonné ?

Et quand ton heure à toi de même aura sonné,

Me demanderas-tu, réponds, quelle frontière

Creusera ton sépulcre, et dans quel cimetière ?

Dans quel siècle, as-tu dit ? Va ! Le malheur est vieux !

Et comme hier, demain, l’invisible envieux,

Toujours multipliant ses noires fantaisies,

Saura fouiller les flancs des victimes choisies.

Tant qu’il lui restera quelque hochet vivant,

Va ! Le malheur toujours sera jeune et savant !

C’était un homme, avec ses luttes infinies,

Jouet depuis longtemps des lentes agonies,

Et qui, seul, une nuit, sur le dos renversé,

Râlait au coin d’un bois, au bord d’un dur fossé,

Sans prière, sans plainte aussi, les membres roides,

Et les yeux grands ouverts au fond des brumes froides !

Il suffit. Et la mort dans ses veines filtrait.

Mais avant d’expirer, voilà que, tout d’un trait,

Il revit devant lui passer l’horrible drame

De ses jours dont l’enfer avait tissé la trame.

Alors il dit :  » Soyez demain plus odieux ;

 » J’ai le rêve et l’orgueil ; je vous pardonne, ô dieux ! « 

La Fée Hamonde

Près du Gange ou du Nil, de la Seine ou du Rhin,

La fée Hamonde habite un palais souterrain

Creusé dans les trésors d’une insondable mine,

Et que leur seul éclat de tout temps illumine.

Le regard de la fée a poli les parois

Qui sont des métaux purs à rendre fous les rois,

Des feux cristallisés tels que reine ou tzarine

N’en a jamais paré son front ni sa poitrine,

Et les perçant aussi de ses propres clartés,

Rencontre leurs reflets de partout reflétés ;

Et, toujours, au milieu des parfaites magies

De miroirs alternés sans fin, les effigies

De toute sa personne adorable lui font,

Auprès d’elle ou très loin dans un vide sans fond,

Une cour innombrable, et de sœurs coutumières

Qui n’osent nulle part se mouvoir les premières.

La fée Hamonde ainsi va d’un pas hésitant,

Comme isolée en l’air splendide, et méditant

Sur un secret jadis transmis aux bons génies.

De salle en salle, et plus vivantes, plus unies,

Ses images qui vont s’alignant par milliers

Retracent tout à coup ses gestes familiers ;

Si bien, qu’il est des jours où dans les perspectives

D’un peuple aérien aux foules sensitives

Elle s’arrête, et croit, le cœur évanoui,

Que son rêve et son corps de fée ensemble ont fui,

Et tourne lentement, pour chercher autour d’elle

L’être si radieux qui lui sert de modèle.

Mais elle se réveille, et tressaille, et sourit ;

Elle reprend, d’après chaque rite prescrit,

Les incantations qu’à la même seconde

Son cortège idéal en l’imitant seconde,

Puis, quand elle a rappris les mots sacramentels

Qu’elle oublie à la longue au contact des mortels,

S’évapore à travers la grotte héréditaire.

La fée Hamonde alors remonte sur la terre ;

De même qu’autrefois, par le chemin plus court,

De village en cité célèbre la parcourt ;

Invisible, la nuit, dans les berceaux regarde ;

Et quelquefois l’enfant qui sommeillait sans garde,

Enveloppé d’un songe aux éclats miroitants,

Ouvre tout pleins des yeux qu’elle charme longtemps.

Et c’est pourquoi, malgré tant de ternes spectacles,

Il est au monde encor de brillants réceptacles

Où l’âme qui s’y cache en vain semble ne voir

Que l’éblouissement dont elle a le pouvoir ;

C’est pourquoi parmi nous quelques femmes plus belles,

Pour enseigner la gloire à nos torpeurs rebelles,

Montrent ces grands joyaux, ces palais d’éthers bleus

Si lointains, si peuplés, leurs yeux miraculeux.