Un Monde Sans Issue Est Né D’un Étrange Paroxysme

Un monde sans issue est né d’un étrange paroxysme

Et d’une horrible lutte avec l’hiver

Avec le temps avec nos doigts engourdis de froid

Et le printemps nous verra de retour

Comme des esprits hantés par d’incommunicables rêves

Nous avons vécu des jours de fièvre

Et d’insolence hagarde

Et nos vies transparaîtront comme ces étoiles

Mortes depuis le début du commencement

Mais dont la lumière s’est gardée dans le miroir

D’une indicible résurrection.
6 Mars 1947

La Mer Ma Seule Inspiratrice

La mer ma seule inspiratrice

Est venue se plaindre auprès de moi

De tant de néant de tant d’eau perdue de tant de larmes perdues
La mer je l’ai tant aimée

J « ai vécu près d’elle, près d’elle je suis resté couché

Écoutant la plainte rauque et navrante

Qui promettait de la servir et de l’aimer toujours
Et je suis parti affamé de gloire

Vers les hommes, oubliant la mer

Oubliant les départs à l’aube, l’eau sans limite éternelle

Où je m’étais roulé adolescent
Je suis tombé très bas dans la poussière

Meurtri et perdant mon sang

Je n’étais pas fait pour vivre parmi les murailles obscures

J’ai trahi, j’ai payé la mer ne veut plus de moi et mon cœur est brisé

La mer c’était ma seule amie, ma seule inspiratrice

Si elle se retire jamais je n’écrirai le chant

Qui gronde en moi et qui m’étranglera
22 août 1950

La Pluie A La Voix De La Mélancolie

La pluie a la voix de la mélancolie

Et des rêves doux que l’on fait aux longs soirs

Et je te dirai des choses recueillies

Quand elle étendra sur nos vastes espoirs

Sa chanson plaintive et sa face pâlie.
Et la pluie un jour sur tes cheveux que j’aime

A semé doucement des perles et des larmes

Dis, tu t’en souviens de ce beau diadème

De pleurs, que la pluie aimée et qui nous charme

A semé doucement sur tes cheveux que j’aime.
1938-1939

Le Havre Morte-ville

Le Havre morte-ville

Il ne me reste rien de toi

Tu lègues ta gloire à des monstres

Il ne reste rien

Ni de Guillaume Tell

Ni du café Prader ni du café Gustave

Ni du café de la poste

L’on chercherait en vain

Jules Tellier et son buste

Dans le square défoncé

Démente horreur
Moi je t’ai connue

Morte-ville

Qui lègue ta gloire à des monstres

Et j’habite tes ruines

J’habite la mitraille

Et mon premier amour n’est plus

N’est plus que sarcasmes

Mon premier amour -Pension Mimosa-

Café de la Chaussée, hôtel de Chillou

Mon premier amour n’est plus que pleurs et larmes

Tu étais nue si belle mon cœur battait

Et le bruit de la mer

Berceuse et furie l’eau des larmes

L’eau des regrets

Qui me reconnaîtra parmi les monstres

Je reviendrai

Je ne serai plus qu’une ombre

Tu es morte

Comme Dieu est mort en moi et je suis crucifié

Cité morte je suis ravagé

Le vent souffle la pluie ruisselle

Et ce qu’elle dit est comme ta voix à dix-huit ans

Ta voix de petite fille blessée

Mais Dieu est mort en moi

Cité morte

Et notre amour est mort.
Sanatorium de Sainte-Feyre, 5 avril 1951

Le Monde Est Mort Où Je Vivais

Le monde est mort où je vivais

Il ne reste que la moisson déjà fauchée du souvenir

Morte la promenade et l’habituel espace de mon regard

Morte la lumière du crépuscule et des soirées si chèrement vécues

Morte ma nostalgie de vivre en cet endroit du monde

Car voilà que j’y suis venu

Calme témoin de nouveaux jours

Que je remplis de ces années qui furent

Mes amours, mes pleurs et mes désirs

Je suis présent dans cet endroit du monde

Où je croyais ne jamais venir

Je me dresse face à ces jours

Avide de créer, de vaincre

Et de construire un futur admirable.
1943

Minuit Est Déjà Passé

Mais minuit est déjà passé

Et ma naissance est périmée

Date et jour aveugles parmi mes jours

Je ne vous retiens que pour vous oublier

Je suis déjà si près de l’obscure journée

Je suis déjà proche et près de la mort

Et je tombe cette lumière obscure

Cette lumière qui m’aspire

Toute cette ; lumière de ma mort

Qui circule en moi avec tant de fureur

Que je voudrais la vaincre que je voudrais la connaître.
21 juillet 1946

Moi Qui Ne Suis Pas Du Monde

Moi qui ne suis pas du monde

Moi qui ne suis pas d’ici

Moi que l’on cherchera après la grande absence

Et qui suis resté seul et qui n’ai pas d’amis

Je veux que l’on retrouve

Jusqu’au son de ma voix

Je veux que l’on me parle

Comme si j’étais présent

Je veux que l’on me connaisse

Mon regard et mon rire

Et que l’on sache aussi que j’ai vécu dix vies

Je veux que l’on oublie

Ma naissance et ma mort

Je veux que l’on oublie

L’instant que j’ai vécu

Qui ne renferme pas surtout mon temps d’aimer

Et je veux que plus tard si l’on parle de moi

L’on ne regrette pas la vie que j’ai vécue

L’on ne regrette pas la grande indifférence

Du monde d’à présent qui ne m’a pas connu

Car j’ai vécu ma vie sans songer à ce monde

Peut être que mon rire

Est né de ce qu’il fut
1942

J’ai Dormi Dans Le Crépuscule

J’ai dormi dans le crépuscule

Émasculé de tous désirs. Déporté sans savoir pourquoi

Par les êtres et par les choses que je ne supporte plus

Ma volonté décapitée agonisait dans la lumière

D’un début d’année cisaillé déjà de deux jours de douleur

Et c’est comme une veillée tragique

La vaine recherche de l’espoir.
2 Janvier 1947

J’ai Traversé Les Tempêtes

J’ai traversé les tempêtes et les déserts de pierre

Je me retrouve avec le sarcasme au fond de moi

Je me retrouve avec le pli amer

Je retrouve la guerre et la folie

Je retrouve la pluie qui bat

Et qui inonde ma vie

Je retrouve le vent qui emporte ma vie.
14 juin 1948

Je Me Retrouve Dans La Maison Des Arts

Je me retrouve dans la maison des Arts

Je me retrouve dans ma maison

La moitié de ma vie est tombée

Douleur et rêve je ne sais déjà plus pourquoi ma vie

S’est lézardée je ne sais plus pourquoi l’eau coule à torrents

Je ne sais plus pourquoi j’ai peur

Ma vie est à moitié brisée

Car j’ai quitté la route l’interminable route amère et douce

Pour un présent qui m’écartèle

Plus certain pour un présent incertain

J’ai tout perdu, ma vie est à moitié brisée

Pourtant j’aurai voulu me briser d’un tenant

Pour vivre je n’ai plus la force de mourir

Et l’eau coule torrentielle

L’eau coule et mes yeux sont noyés

Ma vie s’est lézardée je ne sais plus pourquoi

Ma vie est à moitié brisée

Je suis seul dans ma maison, dans la maison où j’ai souffert.
février 1946

Je N’ai Jamais Travaillé Dans Le Temps

Je n’ai jamais travaillé dans le temps

Je n’ai jamais créé pour le futur

Ancré ma vie

Jamais pour le futur je n’ai ancré ma vie

Et seul le désespoir ou la mort ont suspendu ma vie

A l’éternité d’un visage

Et la mort aussi m’a poussé à faire ces pertes vaines et nécessaires

Pour la connaissance des hommes

J’étais enterré vivant

Je n’ai rien à dire et je n’apporte rien

Je n’apporte que mon visage

Et cet espèce de ricanement qui ne me convient pas

Et que je connais bien

Cette espèce de douleur qui me pousse à sourire la grâce

Cette espèce de bonheur qui m’interdit le vrai bonheur

La liberté dans l’espace la liberté dans le temps

Je n’avais rien à dire et je n’apporterai rien

Que cet espèce de ricanement qui ne m’appartient pas

Je Sens Une Vie Foudroyante En Moi

Je sens une vie foudroyante en moi

Une vie qui n’a pas de fin

Un délire qui monte en moi

Une immense traînée dévorante

Et tout sera dans l’essentiel

Rien à faire sans avidité

Tant de vengeance et tant de haine

Tant d’attente au bord de l’abîme

Je reçois partout la violence.
27 janvier 1949

À Louis Branquier

Viendra-t-il un temps où je serai capable

De me livrer à mes désirs forcenés de voyage

De quitter ce pays et de quitter la terre

Et d’habiter pour de longs mois la mer

J’ai tant rêvé de départ à l’aube sous une pluie battante

Un ciel gris déchiré par le cri des mouettes

Un ciel occidental embrumé de crachins et d’embruns

Et triste je regarderai s’éloigner la terre

Sans un regret pour les années sordides

Sans un regret pour le cœur éprouvé

Mais plein de désirs de fièvre et de joie féroce

Parti après tant d’années de haine et de famine

Et se retrouver le cœur lavé du péché

Le corps intact lavé des miasmes de la mort

Parti vers le soleil un matin de septembre.
8 septembre 1950

Avec Mon Sang Perdu

Avec mon sang perdu

J’aurais pu élever mon délire à la hauteur de mes rêves

J’aurais pu créer des mondes vibrants et solitaires

Comme les déserts brûlants

J’aurais pu reconnaître ma vie frémissante et multiple

Et transmettre le son de mes paroles délirantes

Avec mon sang perdu j’aurais pu écrire sur la mer

Tous les mots d’amour qui m’ont fait mourir

Avec mon sang perdu j’aurai pu donner une existence humaine

A la voix qui me parle et qui s’est éteinte

Avec mon sang perdu j’aurais pu retrouver toute la mémoire de l’amour.
1945

Comme Tout Est Triste Ici

Comme tout est triste ici

Le vent hurle et la pluie bat les vitres

C’est février et je me souviens d’autres mois pareils dans le temps

A ce féroce et inhumain désir

A cette épreuve de songe et de miroir brisé

A cette haine suintante de partout

A ce refus

A ce spectacle de ma vie de l’autre côté

D’une certaine lumière.
9 Février 1949