Se Retrouver Tout Comme Aujourd’hui Dans Dix Ans

Se retrouver tout comme aujourd’hui dans dix ans

Il n’y aurait rien de changé

Le jour un peu plus pâle et les journées plus

courtes

Ce carré de ciel découpé par les toits aussi lourd

de pluie ou de lumière

Les habitudes et les saisons obscurcies par un

usage trop long et trop familier

Un ciel de février comme aujourd’hui pesant et

bas

Devant une table au café ma main tenant un crayon

inutile

Et la même distance entre les passants et ma

présence obscure

Avec seulement une plus grande peine un plus

grand mal

A regarder face à face le vide de cette vie si

remplie et si vaine

Une plus longue habitude de la vie

Une plus longue habitude de la mort

Et ce rétrécissement douloureux de mes gestes

Et de mon visage

Si L’on Me Cherche

Si l’on me cherche

C’est un matin d’Hiver qu’on me trouvera

Un matin d’Hiver sous la pluie

Un matin quand la vie n’a plus de hasard

Mais que tout est pareil encore à l’Hiver

Les arbres le pavé la rue presque déserte

On me trouvera dans l’inutile

Dans un mot qui n’a pas de sens

Un mot qui n’a pas de raison

Les Chemins N’ont Pas De Rencontres

Les chemins n’ont pas de Rencontres

Et nos visages sont peut-être nés pour mourir

Instant mortel que je reçois

Les chemins n’ont pas de Rencontres

Et les astres déjà sont morts que j’ai connus

Pâles étoiles décimées par la mort

Comme tous ces jours noyés décimés par les rêves

Brutal réveil je ne saurai plus vous retrouver

vide de Sang

Les chemins n’ont pas de Rencontres

Même Avec Les Dents Serrées

Même avec les dents serrées

Même avec nos visages comme l’amour

Avec nos visages éclairés par le désir

Avec nos visages qui viennent tout à coup de se lever

ensemble

Proches et semblables délivrés pour un moment

unique

Ton visage avec des yeux trop grands des cheveux

d’or sur des épaules étroites

Mon visage durci par la famine des jours

Même avec nos visages je n’ai pas su renaître

Nuit Du 24 Juillet

Le monde renversé avait doublé l’exil

Le visage de la douleur avait les lèvres closes

Et moi j’étais venu homme de tant de jours

Hommes de tant d’années

Vous retrouver avec l’amère douleur de mes

Blasphèmes

Vous retrouver signant la nuit défaite

Signant la nuit de votre vie éteinte

Signant la nuit de votre gloire
Et moi j’étais venu homme de tant de jours

Hommes de tant d’années

Vous retrouver avec l’amère douleur de mes

Blasphèmes.
25 juillet 1945

Pour Rolande

La puissance désir d’une naissance inconnue

Qui me plaquerait comme un coup de vent

Possible confondant l’éternel

La puissance je ne sais plus pourqupi je l’avais rêvée

Enfant perdu pierraille à même un sol laissé pour compte

A l’herbe folle laissé pour compte à l’oubli

La puissance construire un monde avec des larmes

Détruire et construire un monde

La puissance je ne sais plus pourquoi je l’avais rêvée

Ils Sont Trop

Ils sont trop. je ne comprends pas ce qu’ils disent

Leurs visages me font peur et je suis perdu d’avance

Ils parlent, ils s’agitent, je ne les comprends pas

Et je suis comme un coupable car je sais qu’ils me

jugeront

Je ne peux rien dire pour ma défense

Je suis prisonnier de quelque chose en moi que je

n’ai pas voulu

J’ai Été Lâche

J’ai été lâche et j’ai mesuré la vie

Comme un Démon j’ai mesuré la douleur

Et maintenant que je suis vaincu

Et que tout cela me semble inutile

Je suis comme un avare dans la nuit

Avec ces pauvres choses leurs larmes et leur

désespoir

La pluie tombe et je suis presque sans remords

Et pourtant demain je serai seul encore en face

de moi

Seul dans l’implacable moment

Seul et désespéré d’avoir triché avec leurs larmes

Et le temps me rendra ces larmes

Le temps me rendra goutte à goutte toutes ces

larmes

Toutes leurs plaintes et je n’aurai plus jamais

confiance

Car j’ai triché

Pour toute mémoire j’ai triché

Je Suis Venu Pour Ne Pas Te Laisser Mourir

Je suis venu pour ne pas te laisser mourir

Car tu étais triste et semblable à moi-même

Tes yeux s’étaient creusés de fièvre et tes larmes

coulaient

Sur tes joues pâles et livides

Tu avais joué avec mépris ta beauté

Tu avais joué comme je sais le faire avec la vie

Et c’était un soir d’Hiver

C’était une nuit d’Hiver avec la neige éteinte et

prostituée sur le pavé

Comme toute une tendresse prostituée comme notre

amour agonisant

A la limite de ce jeu dont l’empreinte est l’infortune

Et notre vie définitive et mortelle au paroxysme

Notre désir au paroxxysme nous avait brûlé comme

la neige

Dans Le Matin Diminué

Dans le matin diminué par le brouillard de

novembre

Rassemblant péniblement des mots

Qui ne ressemblent pas à la vision des arbres

Encore de la nuit froide et pluvieuse

Je me reprends tout à coup à penser

A ce désir multiplié vainement par l’espoir
Mais je ne trouve jamais rien

Que cette colère muette et désolée

Que je refoule aussi profondément qu’une humiliation

Il fait froid

L’eau le pavé me renvoie mon ombre

Je me souviens que toute la soirée d’hier je suis resté

Près du feu avec un livre que je n’ai pas ouvert

Dans Le Temps Dans La Nuit

Dans le temps dans la nuit

Je te parlerai

Dans le temps dans la nuit je pourrai répondre à

voix basse

Le seul moment que la vie m’a volé

Dans le temps dans la nuit je retrouverai

ton visage

Et la forme de mon visage

Je te parlerai dans le temps je te parlerai dans

la nuit

J’écarterai enfin l’affreuse douleur de mon silence

J’écarterai enfin les jours mortels

Je te parlerai hors du temps je te parlerai dans

la nuit

J’effacerai les traces amères de l’attente

J’effacerai les traces amères de l’oubli

Dans mes deux mains ouvertes je prendrai ton

visage

Ton seul visage d’un seul instant mortel

Je te parlerai hors du temps j’écarterai la nuit

Je reprendrai les mots absolus

Pour te les dires enfin avec ma voix pareille

A la lumière

Délire Sans Nom

Délire sans nom fantastique bonheur

Je reste seul quand ta voix s’est tue

Immobile et malade le visage abîmé par la nuit

Mes oreilles assourdies par ta voix

Délire sans nom mes bras sont retombés

Et je suis à nouveau comme celui qui a peur

Des êtres et des formes

Ma lutte terrestre est sans gloire

Mais je connais les hommes

Et je reprends seul la marche nécessaire

Le visage durci par ton absence

Mille années c’est le prix de mon attente

Et la douleur n’a pas de prise sur ma foi
Moi qui vais à l’avant illuminé

Les mortes se souviennent de moi

Du Temps La Fin M’échappe

Du temps la fin m’échappe

Mon coeur s’est esseulé

Et je suis sous la trappe

Que je porte exilé
Introuvable la rue

Où était ce passé

Acre volupté bue

Goût jamais plus bissé
La chambre était malsaine

Les draps avaient servi

Et j’étais bien en peine

Et malheureux-ravi
Entre mes bras, nue toute

Et la pluie sans fin

Aux carreaux goutte à goutte

Dans le jour incertain
Nous écoutions les heures

Sans entendre le pas

Du Temps qui vous efffleure

D’avant-goût du trépas
Et même la tristesse

De ce mal accompli

Augmentait la tendresse

La caresse et l’oubli

À Marthe Et Robert

J’ai tenté l’impossible en vain

Mais il était trop tard quand je suis venu

Il n’y avait plus rien

Il n’y avait plus qu’un bruit de vent comme un

Passage

Un claquement sec des plaintes des paroles

Etouffées

Il n’y avait plus qu’une vibrante solitude

Un frénétique envoûtement de gestes

Et le vide qui précède une invisible présence
Je suis resté dans ma stupeur pour écouter le

bruit du vent

À Val Constantine

Chemins de passe hôpital et linceul

Exil décapitant sa tête

Ses paroles étaient d’un enfant

Ses larmes étaient d’un enfant

Je ne sais plus pourquoi l’eau coule torrentielle

L’eau coule et ses yeux sont noyés

L’amour et la misère le rêve et l’indifférence

Car la haine est sans limite

Et l’abandon sans limite

Et ses larmes étaient d’un enfant.
19 Février 1946