Si L’aurore

Si l’Aurore, toujours, de ses perles arrose

Cannes, gérofliers et maïs onduleux ;

Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus,

Fait les bambous géants bruire dans l’air rose ;
Hors du nid frais blotti parmi les vétivers

Si la plume écarlate allume les feuillages ;

Si l’on entend frémir les abeilles sauvages

Sur les cloches de pourpre et les calices verts ;
Si le roucoulement des blondes tourterelles

Et les trilles aigus du cardinal siffleur

S’unissent çà et là sur la montagne en fleur

Au bruit de l’eau qui va mouvant les herbes grêles ;
Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d’or

Et sa varangue basse aux stores de Manille,

A l’ombre des manguiers où grimpe la vanille

Si la maison du cher aïeul repose encor ;
O doux oiseaux bercés sur l’aigrette des cannes,

O lumière, ô jeunesse, arome de nos bois,

Noirs ravins qui, le long de vos âpres parois,

Exhalez au soleil vos brumes diaphanes !
Salut ! je vous salue, ô montagnes, ô cieux,

Du paradis perdu visions infinies,

Aurores et couchants, astres des nuits bénies,

Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux !
Je vous salue, au bord de la tombe éternelle,

Rêve stérile, espoir aveugle, désir vain,

Mirages éclatants du mensonge divin

Que l’heure irrésistible emporte sur son aile !
Puisqu’il n’est, par delà nos moments révolus,

Que l’immuable oubli de nos mille chimères,

A quoi bon se troubler des choses éphémères ?

A quoi bon le souci d’être ou de n’être plus ?
J’ai goûté peu de joie, et j’ai l’âme assouvie

Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens.

Dans le sable stérile où dorment tous les miens

Que ne puis-je finir le songe de ma vie !
Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer,

Chair inerte, vouée au temps qui la dévore,

M’engloutir dans la nuit, qui n’aura point d’aurore,

Au grondement immense et morne de la mer !

Sous L’épais Sycomore

Sous l’épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles,
Dans le jardin fleuri, tiède et silencieux,
Pour goûter la saveur de tes lèvres vermeilles
Un papillon d’azur vers toi descend des cieux.

C’est l’heure où le soleil blanchit les vastes cieux
Et fend l’écorce d’or des grenades vermeilles.
Le divin vagabond de l’air silencieux
Se pose sur ta bouche, ô vierge, et tu sommeilles !

Aussi doux que la soie où, rose, tu sommeilles,
Il t’effleure de son baiser silencieux.
Crains le bleu papillon, l’amant des fleurs vermeilles,
Qui boit toute leur âme et s’en retourne aux cieux.

Tu souris ! Un beau rêve est descendu des cieux,
Qui, dans le bercement de ses ailes vermeilles,
Éveillant le désir encor silencieux,
Te fait un paradis de l’ombre où tu sommeilles.

Le papillon Amour, tandis que tu sommeilles,
Tout brûlant de l’ardeur du jour silencieux,
Va t’éblouir, hélas ! de visions vermeilles
Qui s’évanouiront dans le désert des cieux.

Éveille, éveille-toi ! L’ardent éclat des cieux
Flétrirait moins ta joue aux nuances vermeilles
Que le désir ton cœur chaste et silencieux
Sous l’épais sycomore, ô vierge, où tu sommeilles !

Villanelle

Une nuit noire, par un calme, sous l’Équateur.
Le Temps, l’Étendue et le Nombre

Sont tombés du noir firmament

Dans la mer immobile et sombre.
Suaire de silence et d’ombre,

La nuit efface absolument

Le Temps, l’Étendue et le Nombre.
Tel qu’un lourd et muet décombre,

L’Esprit plonge au vide dormant,

Dans la mer immobile et sombre.
En lui-même, avec lui, tout sombre,

Souvenir, rêve, sentiment,

Le Temps, l’Étendue et le Nombre,

Dans la mer immobile et sombre.

Pantouns Malais

I.

L’éclair vibre sa flèche torse
À l’horizon mouvant des flots.
Sur ta natte de fine écorce
Tu rêves, les yeux demi-clos.

À l’horizon mouvant des flots
La foudre luit sur les écumes.
Tu rêves, les yeux demi-clos,
Dans la case que tu parfumes.

La foudre luit sur les écumes,
L’ombre est en proie au vent hurleur.
Dans la case que tu parfumes
Tu rêves et souris, ma fleur !

L’ombre est en proie au vent hurleur,
Il s’engouffre au fond des ravines.
Tu rêves et souris, ma fleur !
Le cœur plein de chansons divines.

Il s’engouffre au fond des ravines,
Parmi le fracas des torrents.
Le cœur plein de chansons divines,
Monte, nage aux cieux transparents !

Parmi le fracas des torrents
L’arbre éperdu s’agite et plonge.
Monte, nage aux cieux transparents,
Sur l’aile d’un amoureux songe !

L’arbre éperdu s’agite et plonge,
Le roc bondit déraciné.
Sur l’aile d’un amoureux songe
Berce ton cœur illuminé !

Le roc bondit déraciné
Vers la mer ivre de sa force.
Berce ton cœur illuminé !
L’éclair vibre sa flèche torse.

II.

Voici des perles de mascate
Pour ton beau col, ô mon amour !
Un sang frais ruisselle, écarlate,
Sur le pont du blême giaour.

Pour ton beau col, ô mon amour,
Pour ta peau ferme, lisse et brune !
Sur le pont du blême giaour
Des yeux morts regardent la lune.

Pour ta peau ferme, lisse et brune,
J’ai conquis ce trésor charmant.
Des yeux morts regardent la lune
Farouche au fond du firmament.

J’ai conquis ce trésor charmant,
Mais est-il rien que tu n’effaces ?
Farouche au fond du firmament,
La lune reluit sur leurs faces.

Mais est-il rien que tu n’effaces ?
Tes longs yeux sont un double éclair.
La lune reluit sur leurs faces,
L’odeur du sang parfume l’air.

Tes longs yeux sont un double éclair ;
Je t’aime, étoile de ma vie !
L’odeur du sang parfume l’air,
Notre fureur est assouvie.

Je t’aime, étoile de ma vie,
Rayon de l’aube, astre du soir !
Notre fureur est assouvie,
Le Giaour s’enfonce au flot noir.

Rayon de l’aube, astre du soir,
Dans mon cœur ta lumière éclate !
Le Giaour s’enfonce au flot noir !
Voici des perles de mascate.

III.

Sous l’arbre où pend la rouge mangue
Dors, les mains derrière le cou.
Le grand python darde sa langue
Du haut des tiges de bambou.

Dors, les mains derrière le cou,
La mousseline autour des hanches.
Du haut des tiges de bambou
Le soleil filtre en larmes blanches.

La mousseline autour des hanches,
Tu dores l’ombre, et l’embellis.
Le soleil filtre en larmes blanches
Parmi les nids de bengalis.

Tu dores l’ombre, et l’embellis,
Dans l’herbe couleur d’émeraude.
Parmi les nids de bengalis
Un vol de guêpes vibre et rôde.

Dans l’herbe couleur d’émeraude
Qui te voit ne peut t’oublier !
Un vol de guêpes vibre et rôde
Du santal au géroflier.

Qui te voit ne peut t’oublier ;
Il t’aimera jusqu’à la tombe.
Du santal au géroflier
L’épervier poursuit la colombe.

Il t’aimera jusqu’à la tombe !
Ô femme, n’aime qu’une fois !
L’épervier poursuit la colombe ;
Elle rend l’âme au fond des bois.

Ô femme, n’aime qu’une fois !
Le Praho sombre approche et tangue.
Elle rend l’âme au fond des bois
Sous l’arbre où pend la rouge mangue.

IV.

Le hinné fleuri teint tes ongles roses,
Tes chevilles d’ambre ont des grelots d’or.
J’entends miauler, dans les nuits moroses,
Le Seigneur rayé, le Roi de Timor.

Tes chevilles d’ambre ont des grelots d’or,
Ta bouche a le goût du miel vert des ruches.
Le seigneur rayé, le roi de Timor,
Le voilà qui rôde et tend ses embûches.

Ta bouche a le goût du miel vert des ruches,
Ton rire joyeux est un chant d’oiseau.
Le voilà qui rôde et tend ses embûches :
C’est l’heure où le daim va boire au cours d’eau.

Ton rire joyeux est un chant d’oiseau,
Tu cours et bondis mieux que les gazelles.
C’est l’heure où le daim va boire au cours d’eau ;
Il a vu jaillir deux jaunes prunelles.

Tu cours et bondis mieux que les gazelles,
Mais ton cœur est traître et ta bouche ment !
Il a vu jaillir deux jaunes prunelles ;
Un frisson de mort l’étreint brusquement.

Mais ton cœur est traître et ta bouche ment !
Ma lame de cuivre à mon poing flamboie.
Un frisson de mort l’étreint brusquement :
Le royal chasseur a saisi sa proie.

Ma lame de cuivre à mon poing flamboie ;
Nul n’aura l’amour qui m’était si cher.
Le royal chasseur a saisi sa proie ;
Dix griffes d’acier lui mordent la chair.

Nul n’aura l’amour qui m’était si cher,
Meurs ! Un long baiser sur tes lèvres closes !
Dix griffes d’acier lui mordent la chair.
Le hinné fleuri teint tes ongles roses !

V.

Ô mornes yeux ! Lèvre pâlie !
J’ai dans l’âme un chagrin amer.
Le vent bombe la voile emplie,
L’écume argente au loin la mer.

J’ai dans l’âme un chagrin amer :
Voici sa belle tête morte !
L’écume argente au loin la mer,
Le Praho rapide m’emporte.

Voici sa belle tête morte !
Je l’ai coupée avec mon kriss.
Le Praho rapide m’emporte
En bondissant comme l’axis.

Je l’ai coupée avec mon kriss ;
Elle saigne au mât qui la berce.
En bondissant comme l’axis
Le Praho plonge ou se renverse.

Elle saigne au mât qui la berce ;
Son dernier râle me poursuit.
Le Praho plonge ou se renverse,
La mer blême asperge la nuit.

Son dernier râle me poursuit.
Est-ce bien toi que j’ai tuée ?
La mer blême asperge la nuit,
L’éclair fend la noire nuée.

Est-ce bien toi que j’ai tuée ?
C’était le destin, je t’aimais !
L’éclair fend la noire nuée,
L’abîme s’ouvre pour jamais.

C’était le destin, je t’aimais !
Que je meure afin que j’oublie !
L’abîme s’ouvre pour jamais.
Ô mornes yeux ! Lèvre pâlie !

Les Roses D’ispahan

Les roses d’Ispahan dans leur gaîne de mousse,
Les jasmins de Mossoul, les fleurs de l’oranger
Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce,
Ô blanche Leïlah ! que ton souffle léger.

Ta lèvre est de corail, et ton rire léger
Sonne mieux que l’eau vive et d’une voix plus douce,
Mieux que le vent joyeux qui berce l’oranger,
Mieux que l’oiseau qui chante au bord du nid de mousse.

Mais la subtile odeur des roses dans leur mousse,
La brise qui se joue autour de l’oranger
Et l’eau vive qui flue avec sa plainte douce
Ont un charme plus sûr que ton amour léger !

Ô Leïlah ! depuis que de leur vol léger
Tous les baisers ont fui de ta lèvre si douce,
Il n’est plus de parfum dans le pâle oranger,
Ni de céleste arome aux roses dans leur mousse.

L’oiseau, sur le duvet humide et sur la mousse,
Ne chante plus parmi la rose et l’oranger ;
L’eau vive des jardins n’a plus de chanson douce,
L’aube ne dore plus le ciel pur et léger.

Oh ! que ton jeune amour, ce papillon léger,
Revienne vers mon coeur d’une aile prompte et douce,
Et qu’il parfume encor les fleurs de l’oranger,
Les roses d’Ispahan dans leur gaine de mousse !

Les Siècles Maudits

Hideux siècles de foi, de lèpre et de famine,
Que le reflet sanglant des bûchers illumine !
Siècles de désespoir, de peste et de haut-mal,
Où le Jacque en haillons, plus vil que l’animal,
Geint lamentablement sa pitoyable vie !
Siècles de haine atroce et jamais assouvie,
Où, dans les caveaux sourds des donjons noirs et clos
Qui ne laissent ouïr les cris ni les sanglots,
Le vieux juif, pieds et poings ferrés, et qu’on édente,
Pour mieux suer son or cuit sur la braise ardente !
Siècles de ceux d’Albi scellés vifs dans les murs,
Et des milliers de harts d’où les pendus trop mûrs,
Quand le vent de l’hiver les heurte et les fracasse,
Encombrent les chemins de quartiers de carcasse,
Avec force corbeaux battant de l’aile autour !
Siècles du noble sire aux aguets sur sa tour,
Éperonné, casqué, prêt à sauter en selle
Pour couper au marchand la gorge et l’escarcelle,
Et rendant grâce aux saints si les ballots sont lourds
De brocarts d’orient, de soie et de velours !
Siècles des loups-garous hurlant dans les bruyères,
Des incubes menant la ronde des sorcières
Par les anciens charniers où dansent alternés
Les feux blêmes qui sont âmes des morts damnés !
Siècles du goupillon, du froc, de la cagoule,
De l’estrapade et des chevalets, où la Goule
Romaine, ce vampire ivre de sang humain,
L’écume de la rage aux dents, la torche en main,
Soufflant dans toute chair, dans toute âme vivante,
L’angoisse d’être au monde autant que l’épouvante
De la mort, voue au feu stupide de l’enfer
L’holocauste fumant sur son autel de fer !
Dans chacune de vos exécrables minutes,
Ô siècles d’égorgeurs, de lâches et de brutes,
Honte de ce vieux globe et de l’humanité,
Maudits, soyez maudits, et pour l’éternité !

L’holocauste

C’est l’an de grâce mil six cent dix-neuf, le seize
De juillet, en un vaste et riche diocèse
Primatial. Le ciel est pur et rayonnant.
Bourdons et cloches vont sonnant et bourdonnant.
La ville en fête rit au clair soleil qui dore
Ses pignons, ses hauts toits et son fleuve sonore,
Ses noirs couvents hantés de spectres anxieux,
Ses masures, ses ponts bossus, abrupts et vieux,
Et le massif des tours aux assises obliques
Sous qui hurlaient jadis les hordes catholiques.

Pareil au grondement de l’eau hors de son lit,
Un long murmure, fait de mille bruits, emplit
Berges et carrefours et culs-de-sac et rue ;
Et la foule y tournoie et s’y heurte et s’y rue
Pêle-mêle, les yeux écarquillés, les bras
En l’air : moines blancs, gris ou bruns, barbus ou ras,
Chaux ou déchaux, ayant capes, frocs ou cagoules,
Vieilles femmes grinçant des dents comme des goules,
Cavaliers de sang noble, empanachés, pattus,
Rogues, caracolant sur les pavés pointus,
Dames à jupe roide en carrosses et chaises,
Gras citadins bouffis dans la neige des fraises,
Avec la rouge fleur des bons vins à la peau,
Estafiers et soudards, et le confus troupeau
Des manants et des gueux et des prostituées.

Plein de clameurs, de chants d’église, de huées,
De rires, de jurons obscènes, tout cela
Vient pour voir brûler vif cet homme que voilà.

Debout sur le bûcher, contre un poteau de chêne,
Les poings liés, la gorge et le ventre à la chaîne,
Dans sa gravité sombre et son mépris amer
Il regardait d’en haut cette mouvante mer
De faces, d’yeux dardés, de gestes frénétiques ;
Il écoutait ces cris de haine, ces cantiques
Funèbres d’hommes noirs qui venaient, deux à deux,
Enfiévrés de leur rêve imbécile et hideux,
Maudire et conspuer par delà l’agonie
Et de leurs sales mains souffleter son génie,
Tandis que de leurs yeux sinistres et jaloux
Ils le mangeaient déjà, comme eussent fait des loups.
Et la honte d’être homme aussi lui poignait l’âme.
Soudainement, le bois sec et léger prit flamme,
Une langue écarlate en sortit, et, rampant
Jusqu’au ventre, entoura l’homme, comme un serpent.
Et la peau grésilla, puis se fendit, de même
Qu’un fruit mûr ; et le sang, mêlé de graisse blême,
Jaillit ; et lui, sentant mordre l’horrible feu,
Les cheveux hérissés, cria : — Mon Dieu ! Mon Dieu ! —

Un moine, alors, riant d’une joie effroyable,
Glapit : — Ah ! Chien maudit, bon pour les dents du diable !
Tu crois donc en ce dieu que tu niais hier ?
Va ! Cuis, flambe et recuis dans l’éternel Enfer ! —

Mais l’autre, redressant par-dessus la fumée
Sa dédaigneuse face à demi consumée
Qui de sueur bouillante et rouge ruisselait,
Regarda l’être abject, ignare, lâche et laid,
Et dit, menant à bout son héroïque lutte :
— Ce n’est qu’une façon de parler, vile brute ! —
Et ce fut tout. Le feu le dévora vivant,
Et sa chair et ses os furent vannés au vent.

L’illusion Suprême

Quand l’homme approche enfin des sommets où la vie
Va plonger dans votre ombre inerte, ô mornes cieux !
Debout sur la hauteur aveuglément gravie,
Les premiers jours vécus éblouissent ses yeux.

Tandis que la nuit monte et déborde les grèves,
Il revoit, au delà de l’horizon lointain,
Tourbillonner le vol des désirs et des rêves
Dans la rose clarté de son heureux matin.

Monde lugubre, où nul ne voudrait redescendre
Par le même chemin solitaire, âpre et lent,
Vous, stériles soleils, qui n’êtes plus que cendre,
Et vous, ô pleurs muets, tombés d’un coeur sanglant !

Celui qui va goûter le sommeil sans aurore
Dont l’homme ni le Dieu n’ont pu rompre le sceau,
Chair qui va disparaître, âme qui s’évapore,
S’emplit des visions qui hantaient son berceau.

Rien du passé perdu qui soudain ne renaisse :
La montagne natale et les vieux tamarins,
Les chers morts qui l’aimaient au temps de sa jeunesse
Et qui dorment là-bas dans les sables marins.

Sous les lilas géants où vibrent les abeilles,
Voici le vert coteau, la tranquille maison,
Les grappes de letchis et les mangues vermeilles
Et l’oiseau bleu dans le maïs en floraison ;

Aux pentes des pitons, parmi les cannes grêles
Dont la peau d’ambre mûr s’ouvre au jus attiédi,
Le vol vif et strident des roses sauterelles
Qui s’enivrent de la lumière de midi ;

Les cascades, en un brouillard de pierreries,
Versant du haut des rocs leur neige en éventail ;
Et la brise embaumée autour des sucreries,
Et le fourmillement des Hindous au travail ;

Le café rouge, par monceaux, sur l’aire sèche ;
Dans les mortiers massifs le son des calaous ;
Les grands-parents assis sous la varangue fraîche
Et les rires d’enfants à l’ombre des bambous ;

Le ciel vaste où le mont dentelé se profile,
Lorsque ta pourpre, ô soir, le revêt tout entier !
Et le chant triste et doux des Bandes à la file
Qui s’en viennent des hauts et s’en vont au quartier.

Voici les bassins clairs entre les blocs de lave ;
Par les sentiers de la savane, vers l’enclos,
Le beuglement des boeufs bossus de Tamatave
Mêlé dans l’air sonore au murmure des flots,

Et sur la côte, au pied des dunes de Saint-Gilles,
Le long de son corail merveilleux et changeant,
Comme un essaim d’oiseaux les pirogues agiles
Trempant leur aile aiguë aux écumes d’argent.

Puis, tout s’apaise et dort. La lune se balance,
Perle éclatante, au fond des cieux d’astres emplis ;
La mer soupire et semble accroître le silence
Et berce le reflet des mondes dans ses plis.

Mille aromes légers émanent des feuillages
Où la mouche d’or rôde, étincelle et bruit ;
Et les feux des chasseurs, sur les mornes sauvages,
Jaillissent dans le bleu splendide de la nuit.

Et tu renais aussi, fantôme diaphane,
Qui fis battre son coeur pour la première fois,
Et, fleur cueillie avant que le soleil te fane,
Ne parfumas qu’un jour l’ombre calme des bois !

Ô chère Vision, toi qui répands encore,
De la plage lointaine où tu dors à jamais,
Comme un mélancolique et doux reflet d’aurore
Au fond d’un coeur obscur et glacé désormais !

Les ans n’ont pas pesé sur ta grâce immortelle,
La tombe bienheureuse a sauvé ta beauté :
Il te revoit, avec tes yeux divins, et telle
Que tu lui souriais en un monde enchanté !

Mais quand il s’en ira dans le muet mystère
Où tout ce qui vécut demeure enseveli,
Qui saura que ton âme a fleuri sur la terre,
Ô doux rêve, promis à l’infaillible oubli ?

Et vous, joyeux soleils des naïves années,
Vous, éclatantes nuits de l’infini béant,
Qui versiez votre gloire aux mers illuminées,
L’esprit qui vous songea vous entraîne au néant.

Ah ! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée,
Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel
Emportant à plein vol l’Espérance insensée,
Qu’est-ce que tout cela, qui n’est pas éternel ?

Soit ! la poussière humaine, en proie au temps rapide,
Ses voluptés, ses pleurs, ses combats, ses remords,
Les Dieux qu’elle a conçus et l’univers stupide
Ne valent pas la paix impassible des morts.

L’incantation Du Loup

Les lourds rameaux neigeux du mélèze et de l’aune.

Un grand silence. Un ciel étincelant d’hiver.

Le Roi du Hartz, assis sur ses jarrets de fer,

Regarde resplendir la lune large et jaune.
Les gorges, les vallons, les forêts et les rocs

Dorment inertement sous leur blême suaire,

Et la face terrestre est comme un ossuaire

Immense, cave ou plat, ou bossué par blocs.
Tandis qu’éblouissant les horizons funèbres,

La lune, oeil d’or glacé, luit dans le morne azur,

L’angoisse du vieux Loup étreint son coeur obscur,

Un âpre frisson court le long de ses vertèbres.
Sa louve blanche, aux yeux flambants, et les petits

Qu’elle abritait, la nuit, des poils chauds de son ventre,

Gisent, morts, égorgés par l’homme, au fond de l’antre.

Ceux, de tous les vivants, qu’il aimait, sont partis.
Il est seul désormais sur la neige livide.

La faim, la soif, l’affût patient dans les bois,

Le doux agneau qui bêle ou le cerf aux abois,

Que lui fait tout cela, puisque le monde est vide ?
Lui, le chef du haut Hartz, tous l’ont trahi, le Nain

Et le Géant, le Bouc, l’Orfraie et la Sorcière,

Accroupis près du feu de tourbe et de bruyère

Où l’eau sinistre bout dans le chaudron d’airain.
Sa langue fume et pend de la gueule profonde.

Sans lécher le sang noir qui s’égoutte du flanc,

Il érige sa tête aiguë en grommelant,

Et la haine, dans ses entrailles, brûle et gronde.
L’Homme, le massacreur antique des aïeux,

De ses enfants et de la royale femelle

Qui leur versait le lait ardent de sa mamelle,

Hante immuablement son rêve furieux.
Une braise rougit sa prunelle énergique ;

Et, redressant ses poils roides comme des clous,

Il évoque, en hurlant, l’âme des anciens loups

Qui dorment dans la lune éclatante et magique.

L’orbe D’or

L’orbe d’or du soleil tombé des cieux sans bornes
S’enfonce avec lenteur dans l’immobile mer,
Et pour suprême adieu baigne d’un rose éclair
Le givre qui pétille à la cime des mornes.

En un mélancolique et languissant soupir,
Le vent des hauts, le long des ravins emplis d’ombres,
Agite doucement les tamariniers sombres
Où les oiseaux siffleurs viennent de s’assoupir.

Parmi les caféiers et les cannes mûries,
Les effluves du sol, comme d’un encensoir,
S’exhalent en mêlant dans le souffle du soir
À l’arome des bois l’odeur des sucreries.

Une étoile jaillit du bleu noir de la nuit,
Toute vive, et palpite en sa blancheur de perle ;
Puis la mer des soleils et des mondes déferle
Et flambe sur les flots que sa gloire éblouit.

Et l’âme, qui contemple, et soi-même s’oublie
Dans la splendide paix du silence divin,
Sans regrets ni désirs, sachant que tout est vain,
En un rêve éternel s’abîme ensevelie.

Le Dernier Dieu

Bien au delà des jours, des Ans multipliés,
Du vertige des Temps dont la fuite est sans trêve,
Voici ce que j’ai vu, dans l’immuable rêve
Qui me hante, depuis les songes oubliés.

J’errais, seul, sur la Terre. Et la Terre était nue.
L’ancien gémissement de ce qui fut vivant,
Le sanglot de la mer et le râle du vent
S’étaient tus à jamais sous l’immobile nue.

Par le Vide sans fin, le globe décharné,
À bout de désespoir, de misère et de force,
Bossuant le granit de sa rugueuse écorce,
S’en allait, oublieux qu’un jour il était né.

Les Iles d’autrefois hérissaient de leurs cimes,
Le gouffre monstrueux des océans taris,
Où s’étaient desséchés la fange et les débris
Des siècles engloutis au fond des vieux abîmes.

Funéraire flambeau d’un sépulcre muet,
Le soleil épuisé, pendu dans le ciel blême,
Baignait lugubrement de sa lueur suprême
L’immense solitude où rien ne remuait.

Et j’errais en esprit, Ombre qui rôde et passe,
Sans regrets, sans désirs, au hasard emporté,
Reste de l’éphémère et vaine humanité
Dont un souffle a vanné la cendre dans l’espace.

Et je vis, au plus haut d’un mont, silencieux,
Impassible, plus froid que la neige éternelle,
Un Spectre qui couvait d’une inerte prunelle
L’univers mort couché sous le désert des cieux.

Majestueux et beau, ce spectre, auguste image
Des Rois olympiens, enfants des siècles d’or,
Se dressait, tel qu’au temps où l’Homme heureux encor
Saluait leurs autels d’un libre et fier hommage.

Mais l’Arc, d’où jaillissaient les désirs créateurs,
Gisait parmi les blocs de neige, avec les Ailes
Qui portaient vos baisers, ô blanches Immortelles,
De la bouche des Dieux aux lèvres des pasteurs !

Mais le front n’avait plus ses roses de lumière,
Mais rien ne battait plus dans le sein adoré
Qui versait sur le monde à son matin sacré
Tes flots brûlants et doux, ô Volupté première !

Et le charme et l’horreur, le souvenir amer
Des pleurs sanglants après les heures de délice,
Tous les enivrements du céleste supplice
Me reprirent au cœur d’une étreinte de fer ;

Et je connus, glacé sur la terre inféconde,
Que c’était là, rigide, endormi sans retour,
Le dernier, le plus cher des Dieux, l’antique Amour,
Par qui tout vit, sans qui tout meurt, l’Homme et le monde.

Le Frais Matin Dorait

Le frais matin dorait de sa clarté première

La cime des bambous et des gérofliers.

Oh ! les mille chansons des oiseaux familiers

Palpitant dans l’air rose et buvant la lumière !
Comme lui tu brillais, ô ma douce lumière,

Et tu chantais comme eux vers les cieux familiers !

A l’ombre des letchis et des gérofliers,

C’était toi que mon coeur contemplait la première.
Telle, au Jardin céleste, à l’aurore première,

La jeune Ève, sous les divins gérofliers,

Toute pareille encore aux anges familiers,

De ses yeux innocents répandait la lumière.
Harmonie et parfum, charme, grâce, lumière,

Toi vers qui s’envolaient mes songes familiers,

Rayon d’or effleurant les hauts gérofliers,

O lys, qui m’as versé mon ivresse première !
La Vierge aux pâles mains t’a prise la première,

Chère âme ! Et j’ai vécu loin des gérofliers,

Loin des sentiers charmants à tes pas familiers,

Et loin du ciel natal où fleurit ta lumière.
Des siècles ont passé, dans l’ombre ou la lumière,

Et je revois toujours mes astres familiers,

Les beaux yeux qu’autrefois, sous nos gérofliers,

Le frais matin dorait de sa clarté première !

Le Secret De La Vie

Le secret de la vie est dans les tombes closes :

Ce qui n’est plus n’est tel que pour avoir été ;

Et le néant final des êtres et des choses

Est l’unique raison de leur réalité.
O vieille illusion, la première des causes !

Pourquoi nous éveiller de notre éternité,

Si, toi-même n’étant que leurre et vanité,

Le secret de la vie est dans les tombes closes.
Hommes, bêtes et Dieux et monde illimité,

Tout cela jaillit, meurt de tes métamorphoses.

Dans les siècles, que tu fais naître et décomposes,

Ce qui n’est plus n’est tel que pour avoir été.
A travers tous les temps, splendides ou moroses,

L’esprit, rapide éclair, en leur vol emporté,

Conçoit fatalement sa propre inanité

Et le néant final des êtres et des choses.
Oui ! sans toi, qui n’es rien, rien n’aurait existé :

Amour, crimes, vertus, les poisons ni les roses.

Le rêve évanoui de tes oeuvres écloses

Est l’unique raison de leur réalité.
Ne reste pas inerte au seuil des portes closes,

Homme ! Sache mourir afin d’avoir été ;

Et, hors du tourbillon mystérieux des choses,

Cherche au fond de la tombe, en sa réalité,

Le secret de la vie.

Le Suaire De Mohammed Ben-amer-al-mançour

Gémis, noble Yémen, sous tes palmiers si doux !

Schâmah, lamente-toi sous tes cèdres noirs d’ombre !

Sous tés immenses cieux emplis d’astres sans nombre,

Dans le sable enflammé cachant ta face sombre,

Pleure et rugis, Maghreb, père des lions roux !
Azraël a fauché de ses ailes funèbres

La fleur de Korthobah, la Rose des guerriers !

Les braves ont vidé les larges étriers,

Et les corbeaux, claquant de leurs becs meurtriers,

Flairent la chair des morts rbidis dans les ténèbres.
Ô gorges et rochers de Kala’t-al-Noçour,

Qu’Yblis le Lapidé vous dessèche et vous ronge !

Ce fulgurant éclair, plus rapide qu’un songe,

Qui du Hedjaz natal au couchant se prolonge,

La Gloire de l’Islam s’est éteinte en un jour !
Devant ton souffle, Allah, poussière que nous sommes !

Vingt mille cavaliers et vingt mille étalons,

Se sont abattus là par épais tourbillons ;

La plaine et le coteau, le fleuve et les vallons

Ruissellent du sang noir des bêtes et des hommes.
Le naphte, à flots huileux, par lugubres éclats,

Allume l’horizon des campagnes désertes,

Monte, fait tournoyer ses longues flammes vertes

Et brûle, face au ciel et paupières ouvertes,

Les cadavres couchés sur les hauts bûchers plats.
Allah ! dans la rumeur d’une foudre aux nuées,

A travers le buisson, le roc et le ravin,

Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,

Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,

Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.
Et toi, vêtu de pourpre et de mailles d’acier,

Coiffé du cimier d’or hérissé d’étincelles,

Tel qu’un aigle, le vent de la victoire aux ailes,

La lame torse en main, tu volais devant elles,

Mohammed-al-Mançour, bon, brave et justicier !
Brandissant la bannière auguste des Khalyfes,

Plus blanche que la neige intacte des sierras,

Tu foulais la panthère au poil luisant et ras

Qui sur le chaud poitrail, ainsi que font deux bras,

Éclatante, agrafait l’argent de ses dix griffes.
Devant le Paradis promis aux nobles morts,

Sans peur des hurlements de ces chacals voraces,

Qui d’entre nous, honteux de languir sur tes traces,

Conduit par ta lumière, Étoile des trois races,

N’eût lâché pour mourir les rênes et le mors ?
Torrent d’hommes qui gronde, écroulé d’un haut faîte,

Mer qui bat flot sur flot le roc dur et têtu,

Sur l’idolâtre impur, mille fois combattu,

Tu nous as déchaînés, ivres de ta vertu,

Glorieux fils d’Amer, ô Souffle du Prophète !
Le choc terrible, plein de formidables sons,

A fait choir les vautours des roches ébranlées,

Et les aigles crier et s’enfuir par volées,

Et plus loin que les monts, les cités, les vallées,

Sans fin, s’est engouffré vers les quatre horizons.
Hélas ! les étalons, ployant leurs jarrets grêles,

De l’aube au soir, dans un âpre fourmillement,

Ont bondi, les crins droits et le frein écumant,

Leur naseau rose en feu, par masse, éperdument,

Comme un essaim strident d’actives sauterelles.
Ah ! vrais fils d’Al-Boraq la Vierge et de l’éclair,

Sûrs amis, compagnons des batailles épiques,

Joyeux du bruit des coups et des cris frénétiques,

Vous, hennissiez, cabrés â la pointe des piques,

Vous enfonçant la mort au ventre, ô buveurs d’air !
Vous mordiez les tridents, les fourches et les sabres

Et l’épieu des chasseurs de loup, d’ours et d’isard,

Muraille rude et sombre où flottaient au hasard

Les Lions de Castille et le jaune Lézard

De Compostelle et les Mains rouges des Cantabres.
Vous qui couriez, si beaux ; des jardins de l’Été

Jusqu’aux escarpements neigeux des Asturies,

Vous dormez dans l’horreur des muettes tueries,

Et, tels qu’au chaud soleil les grenades mûries,

Sous les masses de fer vos fronts ont éclaté !
Rien n’a rompu le bloc de ces hordes farouches.

Vers les monts, sans tourner le dos, lents, résolus,

Ils se sont repliés, rois, barons chevelus,

Soudards bardés de cuir, serfs et moines velus

Qui vomissent l’infect blasphème à pleines bouches.
Sinistres, non domptés, sinon victorieux,

Ils ont tous disparu dans la nuit solitaire,

Laissant les morts brûler et les râles se taire ;

Et nous pleurons autour de cette tente austère

Où l’Aigle de l’Islam fermeà jamais les yeux.
Pâle et grave, percé de coups, haché d’entailles,

Le Hadjeb immortel, comme il était écrit,

Pour monter au Djennet qui rayonne et fleurit,

Rend aux Anges d’Allah son héroïque esprit

Ceint des palmes et des éclairs de cent batailles.
L’âme est partie avec la pourpre du soleil.

Sous la peau d’un lion fauve à noire crinière,

Dans le coffre de cèdre où croissait la poussière

Recueillie en vingt ans sur l’armure guerrière,

Mohammed-al-Mançour dort son dernier sommeil.
Nos temps sont clos, voici les jours expiatoires !

Ô race d’Ommyah, ton trône est chancelant

Et la plaie incurable est ouverte à ton flanc,

Puisque l’Homme invincible est couché tout sanglant

Dans la cendre de ses victoires !

Le Talion

Ai-je dormi ? Quel songe horrible m’a hanté ?
Oh ! Ces spectres, ces morts, un blême rire aux bouches,
Surgis par millions du sol ensanglanté,
Et qui dardaient, dans une ardente fixité,
Leurs prunelles farouches !

Tels, sans doute, autrefois, Y’Hezqel le Voyant,
Le poil tout hérissé du souffle prophétique,
Les vit tourbillonner en se multipliant
Hors du sombre Schéol, dans le val effrayant
Où gît la race antique.

Et ces morts remuaient leurs os chargés de fers,
Et j’entendais, du fond de l’horizon qui gronde,
Pareille au bruit du flux croissant des hautes mers,
Une voix qui parlait au milieu des éclairs
En ébranlant le monde.

Elle disait : — Ô loups affamés et hurlants,
Princes de l’aquilon, ivres du sang des justes !
Dans les siècles j’ai fait mon chemin à pas lents ;
Mais je viens ! Je romprai de mes poings violents
Vos mâchoires robustes.

Le jour de ma colère, ô rois, flamboie enfin :
Voici le fer, le feu, le poison et la corde !
J’étancherai ma soif, j’assouvirai ma faim.
Le torrent de ma rage est déchaîné, le vin
De ma fureur déborde !

Il est trop tard pour la terreur ou le remords,
Car le crime accompli jamais plus ne s’efface,
Car j’arrache les cœurs féroces que je mords,
Car mon peuple a dressé la foule de ses morts
La face vers ma face !

Ô princes ! C’est pourquoi vous ne dormirez point
Au tombeau des aïeux, immobiles et graves,
Sous le suaire où l’or à la pourpre se joint,
Votre couronne au front et votre épée au poing,
Comme dorment les braves.

Non ! L’épais tourbillon des aigles irrités
Mangera votre chair immonde à gorge pleine ;
Vous serez mis en quatre et tout déchiquetés,
Et les chiens traîneront vos lambeaux empestés
Par le mont et la plaine.

Je ferai cela, moi, le talion vivant,
Puisque, ceignant vos reins pour l’exécrable tâche,
Au milieu des sanglots qui roulent dans le vent,
Vous avez égorgé, dès le soleil levant,
Sans merci ni relâche.

Oui ! Puisque vous avez, en un même monceau,
Comme sur un étal public les viandes crues
Du mouton éventré, du bœuf et du pourceau,
Entassé jeune et vieux, femme, enfant au berceau,
Sur le pavé des rues ;

Puisque, de père en fils, ô rois, sinistres fous,
D’un constant parricide épouvantant l’histoire,
Dévorateurs d’un peuple assassiné par vous,
De la goule du nord vous êtes sortis tous
Comme d’un vomitoire !

L’heure sonne, il est temps, et me voici ! Malheur !
Flambe, ô torche ! Bondis, couteau, hors de la gaine !
Taisez-vous, cris d’angoisse et sanglots de douleur !
Ô vengeance sacrée, épanouis ta fleur !
Grince des dents, ô haine !

Qu’ils râlent, engloutis sous leurs palais fumants !
Et vous, ô morts d’hier, et vous, vieilles victimes,
Dans la nuit furieuse, avec des hurlements,
Pourchassez-les parmi les épouvantements
Éternels de leurs crimes !