Au Lavoir De Keranglaz

L’étang mire des fronts de jeunes lavandières.

Les langues vont jasant au rythme des battoirs,

Et, sur les coteaux gris, étoilés de bruyères,

Le linge blanc s’empourpre à la rougeur des soirs.
Au loin, fument des toits, sous les vertes ramées,

Et, droites, dans le ciel, s’élèvent les fumées.
Tout proche est le manoir de Keranglaz, vêtu

D’ardoise, tel qu’un preux en sa cotte de maille,

Et des logis de pauvre, aux coiffures de paille,

Se prosternent autour de son pignon pointu.
Or, par les sentiers, vient une fille, si svelte

Qu’une tige de blé la prendrait pour sa soeur ;

C’est la dernière enfant d’un patriarche celte,

Et sa beauté pensive est faite de douceur.
Elle descend, du pas étrange des statues,

Et, soudain, au lavoir, les langues se sont tues.
L’eau même qui susurre au penchant du chemin

Se tait, sous ses pieds nus qui se heurtent aux pierres,

On voit courir des pleurs au long de ses paupières,

Et sa quenouille pend, inerte, de sa main
L’étang mire, joyeux, des fronts de lavandières,

Et sait pourtant quel deuil ils porteront demain !

Soir D’automne

L’automne est la saison dolente.L’âme des labours assoupisBerce d’une hymne somnolenteL’enfance des futurs épis ;Et, triste, la mer de BretagneSe prend à gémir, dans le soir.Par les sentiers de la montagne,Commence à rôder le Mois Noir.Et les cloches ont l’air de veuves,Dans les clochers silencieux…Nous n’irons plus aux airesneuves !Voici l’hiver, le temps des vieux.Pour le départ des alouettes,Tintent les glas des abandons.Pleurez, ô chapelles muettes,Les cierges éteints des Pardons !… Avec les oiseaux de passage,Les Clercs s’en vont aux premiers froids.Ils emportent, selon l’usage,Leurs livres, noués trois par trois.L’automne est la saison dolente.Les mères, sur le seuil, longtemps,De leur bénédiction lenteEncouragent les hésitants ;Car, près d’enjamber la barrière,Plus d’un a suspendu son pas,Comme si des voix, par derrière,Lui chuchotaient :  » Ne t’en va pas ! « 

Au Manoir De Keranglaz

Elle est couchée en son lit clos ;

Elle dort, elle dort, Tryphine !

Aussi blonds que la paille fine,

Ses cheveux coulent à longs flots

Sur la nacre de sa poitrine.
Et la cuisine vaste est pleine de sanglots !
***
On a pour la veillée invité les fileuses ;

Par les sentiers prochains on les entend venir.

La vieille Anna Congard est parmi les  » veilleuses « .
Lévénez à la mort ne cesse de hennir.
Leur linge sur l’épaule, entrent les lavandières.

Ces prêtresses des eaux, des sources nourricières,

Sur le front de la morte étendant leurs battoirs,

L’aspergent en chantant du pleur des étangs noirs.
Et sont près du foyer les vieilles  » pèlerines « .

Keranglaz, de tout temps, leur fut hospitalier.

Leurs écuelles, toujours, à côté des terrines,

Eurent place dans l’âtre ainsi qu’au vaisselier.
Comme elles cheminaient ce soir par la contrée,

Ayant flairé la mort en passant près du seuil,

Toutes de Keranglaz ont envahi l’entrée,

Leur coiffe rabattue en signe de grand deuil.
A la coutume antique obstinément fidèles,

Elles ont prosterné sur l’âtre leur vieux corps,

Puis, d’un ton primitif et sauvage, une d’elles

En l’honneur de la morte a dit le chant des morts.
  » Ne pleure pas, ô toi qu’on pleure ;

  » La vie est si douce où tu vas ;

  » Elle est si mauvaise ici-bas,

  » Que la plus courte est la meilleure !

  » Toi qu’on pleure, ne pleure pas !
  » Morte en tes jeunes destinées,

  » Tu n’auras pas vu les autans

  » Faire bruire tes années

  » Ainsi que des feuilles fanées

  » Dans les sentiers de ton printemps !
  » Fille, tu n’as pas été femme !

  » Ton coeur est pur comme le feu.

  » Tu n’as qu’à voler jusqu’à Dieu

  » Sur l’aile blanche de ton âme.

  » Péchés d’enfant pèsent si peu !
***
Tryphine a dans ses doigts un chapelet d’ébène,

Sous l’ombre de ses cils qui semble s’allonger,

Son regard clos à peine

Le long des rideaux blancs suit le songe léger

Que, vivants, ses yeux clairs se plurent à songer.
Et le vieux Keranglaz, n’ayant plus d’héritière,

Sentant crouler sur lui sa maison tout entière,

Serre sa tête dure entre ses poings velus

Et pleure sur les siens qui ne verdiront plus.
***
La vieille Anna Congard, parmi les vieilles femmes,

S’est mise à chevroter la   » prière des âmes  » ;

Et les répons plaintifs fredonnés vaguement

Font à la douce morte un plaintif bercement.

Et, dans le ciel, des voix s’éveillent par centaines ;

Et l’on entend frémir des musiques lointaines ;
Et tout l’espace vibre, et c’est signe, dit-on,

Qu’on ouvre à deux battants le paradis breton

Le firmament en fleur est comme un pommier rose,

Et l’aube s’est levée, et la veillée est close

Soir De Bretagne

Sur les coteaux pâlis flotte une ombre indécise :

Au portail de la ferme une femme est assise,

Qui, d’un refrain breton vaguement fredonné,

Dans ses bras arrondis berce son premier-né ;

Sous le corsage étroit où s’amincit son buste

Pointent deux jeunes seins, gonflés d’un lait robuste ;

Son regard, à travers le ciel mourant, poursuit

Un songe ailé de mère heureuse. Dans la nuit

Qui déjà sur les champs assoupis se condense,

Monte un bruit de sabots qui sonnent en cadence ;

Le pas s’approche : un homme apparaît, vigoureux

Et svelte, balançant au fond du chemin creux

Son torse où pend sa veste accrochée à l’épaule ;

D’un geste bucolique, il porte en main la gaule

Dont le houx encor vert s’achève en aiguillon ;

Il dégage en marchant une odeur de sillon,

L’âpre et saine senteur de la terre éventrée.

La femme, à son aspect, dans la ferme est rentrée :

Une lampe, soudain, comme un signal d’amour,

Brille. L’homme franchit le pailler de la cour.

Derrière lui, le col tendu, la croupe haute,

Ses boeufs cornouaillais obliquent, côte à côte,

Vers l’étable où le foin s’émèche aux râteliers.

Quand, repus, ils ont clos leurs yeux ensommeillés,

On peut voir,comme aux temps divins de l’Évangile,

Par un carreau de vitre enchâssé dans l’argile,

Une étoile poser son rayon caressant

Sur les grands mufles roux qu’aima Jésus naissant.

Barque Échouée

Barque échouée au bord des rivages bretons,

J’ai désappris l’essor de mes jeunes sillages

Et laissé, sur mes flancs, se nouer en festons

Vos scalps souillés d’écume, ô goémons des plages.
Il ne m’importe plus si d’autres les refont,

Mes croisières d’antan, mes belles odyssées ;

Promise au lent trépas des carènes blessées,

J’abandonne le large à celles qui s’en vont.
Ni l’aile des courlis que le matin soulève,

Ni l’émoi de la mer sous un vierge soleil

Ne peuvent, dans mon être à la tombe pareil,

Faire sourdre un regret ou tressaillir un rêve.
Je vois partir mes soeurs à la pointe du jour,

Je les vois revenir aux premières étoiles,

Sans envier le chant que gonflent dans leurs toiles

La fièvre du départ et l’orgueil du retour.

Thrène

C’est un soir d’octobre, à Beg-Meil.
Par les marches de l’étendue,

Rouges encor d’un sang vermeil,

La nuit pieuse est descendue

Pour ensevelir le soleil.
De ses mains ferventes et pures,

Elle a couché l’astre vital

Dans les somptueuses guipures

Du grand linceul occidental,
Et voici qu’au gouffre atlantique

Où le mort splendide a sombré

L’Océan roule son cantique,

Son immense Dies irae.
Les étoiles, une par une,

Piquent leurs cierges dans le ciel

Et, blanche Antigone, la lune

S’incline au tombeau fraternel.
Sur sa tristesse sidérale

Flottent, en crêpes d’argent clair,

Des pans de brume d’où s’exhale

Comme un goût de larmes dans l’air
***
O lune, immortelle pleureuse,

A ton deuil cosmique, ce soir,

Permets qu’une âme douloureuse

Mêle son humble désespoir.
Laisse-moi croire, pour une heure,

Que tu l’as peut-être entendu,

Mon cri d’atome humain qui pleure

L’être unique à jamais perdu.
Que de fois, que de fois, ô lune,

Nous avons, Elle et moi, peureux,

En ce même repli de dune,

Tremblé du crime d’être heureux !
Que de fois, sur ces mêmes sables,

Nous avons frissonné soudain

De sentir nos coeurs périssables

Frôlés par l’aile du destin !
Alors vers toi notre prière

Montait ; et ton regard en nous

Distillait, avec sa lumière,

Son dictame apaisant et doux.
***
O lune qui nous fus amie

En ces temps, hélas ! révolus,

La vie en qui j’avais ma vie,

Celle qui m’était tout n’est plus.
Coeur solitaire, corps sans âme,

Réduit à regretter sans fin

Ce qu’une tendresse de femme

Peut contenir de plus divin,
Je viens m’enivrer de ma peine,

Aux lieux qu’entre tous Elle élut,

Et leur offrir ma plainte vaine

Comme un triste et dernier salut.
***
A Beg-Meil, par un soir d’automne,

Fut composé ce thrène amer

Le long de la grève bretonne

Où, de Vorlenn à Toul-ar-Stêr,

Sonne le sanglot de la mer.

Coiffe Trégorroise

Sur un front lisse et pur, finement épinglée,

Tu m’évoques ma mère, ô coiffe du Trégor,

Et, dans ta conque frêle avec art ciselée,

C’est toute la chanson de mon passé qui dort.
Comme tu palpitais, pudique, à la veillée,

Sur quelque nuque mince aux chastes frisons d’or !

De ton charme, longtemps, j’eus l’âme ensorcelée

Et, d’y songer ce soir, mon coeur tressaille encor.
Coiffe de mon pays, aucun ruban profane

Jamais n’a déparé ta grâce diaphane :

Ton élégance est toute en ta simplicité.
Les filles du Trégor t’ont faite à leur image :

Aussi frais que ton lin sans tache est leur visage,

Aussi vierge de tout mensonge leur beauté.

Couchant D’août

A Reine-Anne
Voici venir vers nous le soir aux yeux de cendre,

Clairs encor d’un reflet de la braise du jour

Dans le couchant d’août, ma mie, allons l’attendre,

Parmi l’or pâlissant de notre été d’amour.
Nous lui dirons :  » Sois pur, soir pacifique et tendre,

Fraîcheur des champs brûlés, repos des membres lourds,

Oh ! ne te hâte point, soir béni, de descendre

Vers les grands pays d’ombre oh doit finir ton cours !
Laisse-nous savourer ton délice éphémère,

Passant sacré, porteur de l’urne balsamaire

D’où s’épand sur le monde un miel immense et doux.
Nos fronts que le soleil a brunis de son hâle

Déjà penchent Du moins, prolonge un peu sur nous

Le mystique frisson de l’heure occidentale.
Et nous t’adorerons, ô soir, à deux genoux. « 

Dédicaces Pour La « chanson De La Bretagne »

A Madame E.B.Un soir que vous rêviez assise au bord des grèvesVint s’étendre à vos pieds un harpeur de Quimper.Les rêves qu’il chantait ressemblaient à vos rêvesComme le bruit des pins aux rumeurs de la mer.Il disait la beauté de la terre océane,Son sortilège lent, délicat et secret,Et c’était votre charme, ô soeur de Viviane,Qu’en chantant son pays le harpeur célébrait.

La Lépreuse

Monna Keryvel met pour aller paître,

Pour aller, aux champs, paître ses brebis,

Avec sa croix d’or qu’a bénite un prêtre,

Monna Keryvel met ses beaux habits.
Un doux cavalier s’en vient d’aventure

Il a   » bonjouré   » Monna Keryvel ;

C’est un fils de noble, à voir sa monture,

Et son parler fin sent l’odeur de miel.
Monna Keryvel n’a su que répondre

Au doux cavalier qui la bonjoura ;

Mais son joli coeur s’est mis à se fondre,

Monna Keryvel demain pleurera.

Le Pâtre De La Nuit

De qui surveillait-il les troupeaux ? On ne sait.Mais, chaque soir, à l’heure où le soleil baissait,Sur le Roc-Trévézel on le voyait paraître,Debout, dans l’attitude immobile d’un prêtreEn oraison devant l’Esprit de ce haut-lieuLe couchant s’éteignait dans le firmament bleuEt les ombres des monts, en nappes dérouléesDu front chauve des cairns au sein vert des vallées,S’épandaient comme un fleuve aux larges eaux, sans bruitQue buvait cette mer de ténèbres la nuit.***Alors, tandis qu’épars sur les gazons des pentesErraient les boucs lascifs et les chèvres grimpantes,Lui, l’homme, il entonnait, pour se sentir moins seul,Quelque chant qu’un aïeul apprit à son aïeul.L’air en était si pur, si fervent et si tendreQue les tourbiers du Yeun s’attardaient à l’entendre,Heureux de respirer dans l’espace muetLe peu de songe humain qu’il y perpétuait.***Or, un soir, la complainte à peine commencéeSuspendit tout d’un coup son vol, l’aile casséeUn silence panique enveloppa les cieux ;Ressaisis par la peur primitive, anxieuxDe cet abîme noir, sans vie et sans haleine,Ce fut en vain que les chemineurs de la plaineRéclamèrent aux monts les accents du chanteur.Il se tenait toujours debout sur la hauteur,Mais l’âme indifférente aux êtres comme aux choses.Et sa voix gisait morte entre ses lèvres closes.***On raconta plus tard que, rêveur éveillé,La nuit, ô pâtre élu, t’avait émerveilléEn laissant à tes yeux choir ses ultimes voilesTu fus celui qui, le premier, vit les étoilesDécrocher des arceaux du ciel leurs lampes d’orEt dans l’éther béant monter, monter encor,Sans fin, tel un cortège innombrable de viergesAllant à quelque autel d’en-haut vouer leurs ciergesPar delà des azurs insoupçonnés d’en bas.Une immense harmonie accompagnait leurs pas,Selon les lois d’un rythme inconnu de la terreAinsi te fut, dit-on, révélé le mystèreDont nul autre avant toi n’avait été troublé :Le vide universel s’était soudain peuplé,Les mondes en chantant traversaient l’étendue.Et, devant leur chanson, la tienne s’était tue.

L’éternelle Histoire

Ils avaient dit bonsoir aux femmes

En train de coucher les petits ;

Et, sur le dos mouvant des lames,

A la brune, ils étaient partis.
Ils étaient partis, à mer haute,

Pour conquérir le pain amer

Qu’il faut gagner loin de la côte,

Au péril de la haute mer.
Dans la nuit, la nuit sans étoiles,

Ils disparurent A Dieu vat !

Le Guilvinec pleure cinq voiles,

Et cinq autres Leskiagat.
Pêle-mêle, mousses imberbes,

Patrons chenus, fiers matelots

Roulent, fauchés comme des herbes

Par le vent, ce faucheur des flots.
Oh ! la triste chanson d’automne,

Et qu’il fera froid, cet hiver,

Dans le coeur dolent des Bretonnes,

Veuves tragiques de la mer !

Lever D’aube

Drapée en sa cape de veuve,

S’efface à pas discrets la nuit

Voici poindre la clarté neuve

De l’aube qui s’épanouit.
Elle promène sur les choses

Son beau regard silencieux

Et la mer se jonche de roses

Sous la caresse de ses yeux.
Pour son adorable venue

Le désert du ciel s’est paré

Salut, déesse chaste et nue,

Fille de l’Orient sacré !
Et soudain tout vit. Les nuages

Tendent leurs voiles au vent frais ;

L’allègre chanson des voyages

Se réveille dans leurs agrès.
Et la pensée au coeur de flamme,

Soeur pure de l’aube qui luit,

Erige, comme elle, dans l’âme

Son front clair, vainqueur de la nuit.

Messe Noire

A Pauline MénouDans la nuit noire, recourbée en nef d’église,S’inscrivent, par instants, des pâleurs de vitrauxQu’une clarté de lune intermittente irise :Un vent religieux frissonne sur les eaux.Au large de l’ArMen solitaire, agoniseL’âme, lente à sombrer, des soirs occidentaux.Un deuil plane sur les maisons de pierre grise ;Les orgues de la mer roulent des lamentos.C’est la messe du Raz, l’office de TénèbresLes phares angoissants clignent leurs yeux funèbres,De tout l’espace monte un sourd Miserere …Quelqu’un d’ivre, qui dort le front sur une épave,Tressaille et, rajustant les pans de son ciré,Se signe, sans savoir pourquoi, d’un geste grave…Et, sans savoir sur quoi, moimême j’ai pleuré.

Nocturne

A madame Adolphe Graff
Le ciel s’éteint, tout va dormir

Je songe à des choses passées ;

C’est à la fois peine et plaisir.

La veilleuse du souvenir

S’allume au fond de mes pensées.
J’entends des pas, j’entends des voix,

Des pas furtifs, des voix lointaines

C’est peine et plaisir à la fois.

On dirait le frisson des bois

Sur le coeur tremblant des fontaines.
Des formes traversent la nuit,

Formes noires et formes blanches

Où vont-ils et qui les conduit,

Ces passants qui passent sans bruit,

Comme la lune entre les branches ?
Le vent d’une ombre m’a frôlé

Fantôme d’enfant ou de femme ?

Sur la veilleuse il a soufflé

Quelque chose d’inconsolé

S’est mis à pleurer dans mon âme.