Hellas

De l’antre de la nuit sortait la blonde aurore ;

La lutte de l’hiver et du joyeux printemps

Aux grands échos du ciel retentissait encore

Devant les jeunes Dieux fuyaient les vieux Titans.
Du limon fécondé par de chaudes haleines

La race des Héros naissait sur les hauteurs,

Et les peuples nouveaux descendaient dans les plaines,

Et sous leurs pas germaient les hymnes et les fleurs.
Un brouillard d’or, du fond de l’humide vallée,

Vers les splendeurs d’en haut montait comme un encens,

Sur les cimes fumait la neige inviolée,

Les chênes inclinaient leurs feuillages puissants.
A l’âpre odeur des monts, sous les forêts profondes,

L’hyacinthe mêlait ses arômes dans l’air ;

Les filles des sommets neigeux, les fraîches ondes,

Dansaient dans les roseaux avec un rire clair.
Aux lointains bleus, du haut des sacrés promontoires,

Les vents marins soufflaient sous l’azur éclatant ;

Blanches comme l’écume au flanc des vagues noires,

Les filles de la mer bondissaient en chantant.
Parmi les tourbillons d’argent du large fleuve,

Les cygnes blancs voguaient ; le grand ciel radieux

Enveloppait d’amour la terre vierge et neuve,

Tout l’univers chantait la naissance des Dieux.
Nos vois accompagnaient son immense murmure

Ses Dieux étaient nos Dieux et de l’humanité

Il semblait s’exhaler, conte de la nature,

Des effluves de force et de virginité.
Car la nature était pour nous colite une mère ;

Bercés dans ses bras blancs, dormant sur ses genoux,

Ses fils ne trouvaient pas encor sa coupe amère :

Les Dieux des premiers jours étaient si près de nous !
Sur l’Olympe inondé des clartés de l’aurore

On les voyait, baignés dans le matin vermeil,

Conduisant le grand Chœur sur un rythme sonore,

Et faisant circuler des frissons de réveil.
Dans l’éther lumineux et dans la mer profonde,

Dans les antres sacrés, dans les champs, dans les bois,

Ils étaient l’harmonie et la beauté dit monde,

Ses principes vivants, ses inimitables lois.
Leur souffle nourrissait nos robustes poitrines,

Ils nous enveloppaient de grâce et de beauté ;

Ils versaient sur nos fronts leurs lumières divines,

Et dans nos jeunes cœurs la sainte volupté.
Des amis indulgents, non des maîtres sévères !

Calmes, beaux comme nous, souriant à nos jeux ;

Et, comme les aînés guident leurs jeunes frères,

Ils descendaient vers nous et nous montions vers eus.
Quand l’Orient versait comme des avalanches

Sur notre sol sacré ses peuples destructeurs,

La lance au poing, du haut des acropoles blanches,

Ils combattaient pour nous, les Dieux libérateurs.
Comme ils méritaient bien l’amour d’un peuple libre !

Q’un long concert s’élève autour de leur autel !

Des fêtes et des jeux ! que chaque lyre vibre !

La terre ne sera jamais si près du ciel.
Dieux heureux, dont le culte était la joie humaine,

Les danses, les chansons et les vierges en chœur,

Les athlètes puissants luttant nus sur l’arène,

Et les fronts couronnés, et la santé du cœur,
Et surtout le respect des glorieux ancêtres,

Des héros immortels, gardiens de la cité,

Et l’ardente fierté d’un grand peuple sans maître,

Et les mâles vertus : Justice et Liberté.
Qu’êtes-vous devenus, temples, sacrés portiques

Dieux de marbre vêtus, si jeunes et si beaux,

Sauvage puberté des fortes républiques,

Culte austère et pieux des illustres tombeaux ?
On ne cherchera plus dans les formes sacrées

La révélation de l’ordre universel ;

On n’entend plus la vois des lires inspirées,

Et la Liberté dort d’un sommeil éternel.
Le phare qui brillait dans la nuit de l’histoire,

S’est éteint pour jamais sous les vents déchaînés,

Et le monde vieilli, plongé dans l’ombre noire,

Ne retrouvera plus ses Dieux abandonnés.
Ils ne parleront plus dans les bois prophétiques ;

Le lugubre avenir en vain rappellera

L’art exilé du monde et les vertus antiques,

Trésors perdus que nul regret ne nous rendra.
Mais vous, débris muets de sublimes pensées,

Marbres épars, quel est le chemin qui conduit

Vers l’âge d’or perdu, les croyances passées,

L’Élysée, où s’en va ce que l’homme a détruit ?
Par delà deux mille ans, loin des siècles serviles,

J’irais, je volerais sur les ailes des vents,

Vers les temples de marbre et vers les blanches villes,

Chez les grands peuples morts, meilleurs que les vivants.
Dieux heureux, qu’adorait la jeunesse du monde,

Que blasphème aujourd’hui la vieille humanité,

Laissez-moi me baigner dans la source féconde

Où la divine Hellas trouva la vérité !
Laissez-nous boire encor, nous, vos derniers fidèles,

Dans l’urne du symbole où s’abreuvaient les forts.

Vos temples sont détruits, mais, ô Lois éternelles !

Dans l’Olympe idéal renaissent les Dieux morts.
Renaissez, jours bénis de la sainte jeunesse,

Échos d’airs oubliés, brises d’avril en fleur !

La menteuse espérance a-t-elle une promesse

Qui vaille un souvenir au plus profond du cœur ?

L’açoka

Chanson indienne
L’açoka grandit dans la forêt sombre.

Caressez l’açoka, fraîches brises du soir.

Les fleurs de l’açoka naîtront, quand sous son ombre

La vierge viendra rêver et s’asseoir.
Mais en vain la brise et le soleil rose

Voudraient sous leurs baisers les faire épanouir :

Si jamais nulle vierge, hélas ! ne s’y repose,

L’açoka se penche et meurt sans fleurir.
La fleur des chansons germe dans mon âme.

Pour ouvrir son calice à la clarté du jour,

Il lui faut un rayon de votre ardente flamme,

Vierges aux doux yeux, un regard d’amour !
Mais déjà s’enfuit la jeunesse blonde

Sans qu’un des jours passés mérite un souvenir.

L’amour n’est pas venu ; mon cœur, plante inféconde,

Comme l’açoka mourra sans fleurir.

Le Songe D’endymion

ENDYMION.
Dans la mer d’Hespérie aux vagues empourprées

Hélios éteint ses flammes sacrées.

Pan, le divin pasteur, de sa flûte aux sept voix

Apaise lentement l’harmonieuse plainte,

Et, sous les dômes verts des antres d’Aracinthe,

S’endorment on paix les grands cerfs des bois.
Nul n’ira plus troubler leur paisible retraite ;

La Dryade, au sein de l’ombre discrète,

Entraîne le chasseur sous des bosquets charmants ;

Car c’est l’heure amoureuse où de légers bruits d’ailes

Passent dans l’air autour du nid des tourterelles,

C’est l’heure du soir propice aux amants.
Mais ce n’est pas pour voir glisser parmi les branches

L’essaim fugitif des Dryades blanches

Que je suis venu seul au fond des bois sacrés :

C’est pour sentir, du soir à l’aube matinale,

O blonde Cynthia ! ta lueur virginale

Tomber sur mon front des cieux azurés.
PHŒBÉ.
Je suis la vierge aux pieds d’argent, aux chastes voiles,

Qui guide au ciel le chœur cadencé des étoiles,

La blanche Artémis, reine des forêts.

Malheur à l’insensé qui de mon culte austère

A voulu sonder l’auguste mystère,

Et d’un regard profane a surpris mes secrets !
Inquiet, haletant, il s’égare, semblable

Au cerf qu’Éros perça d’une flèche implacable ;

Vengeant par sa mort la sainte pudeur,

De ses désirs sans frein la meute rugissante

Par les prés, les champs, les bois d’Érimanthe,

Le poursuit, le déchire et lui ronge le cœur.
ENDYMION.
D’un terrestre désir souillant mon âme altière

Jamais je n’ai d’Éros orné l’impur autel.

Pour un culte plus saint je garde ma prière,

Et mon cœur est pur comme ta lumière,

Mon amour profond comme ton beau ciel.
Respirant les rayons nacrés dont tu m’inondes,

Comme tes astres d’or dans les cieux attiédis,

O pâle Séléné ! reine des nuits profondes,

Je veux me baigner dans les chastes ondes

Des bleus océans où tu resplendis.
PHŒBÉ.
Dors sous le frais abri des forêts poétiques ;

Je ne puis du ciel descendre vers toi,

Mais j’ai le secret des philtres magiques ;

Je puis, par la vertu de paroles mystiques,

Dans un rêve divin t’élever jusqu’à moi.
Et demain, sur la terre où le réveil t’appelle,

Quand se lèvera l’astre matinal,

Plein du souvenir d une nuit si belle,

Tu verras luire encor ton amante immortelle

Au ciel immaculé de l’amour idéal.

Les Filets D’héphaïstos

Quand la faux de Kronos rendit le ciel stérile,

Le sang du grand ancêtre et sa fécondité

Répandirent dans l’onde une écume subtile

D’où sortit corne un lis la blanche Aphroditè.
Alors le ciel sourit, et dans l’éther immense,

Des Dieux et des Titans monta l’hymne joyeux ;

Et l’univers charmé salua ta naissance,

O mère, ô volupté des hommes et des Dieux !
Les éléments discords apaisent leur querelle :

Dompté par tes regards invincibles et doux,

Ares, le dur guerrier, dès que ta vois l’appelle,

Rend la pais à la terre et tombe à tes genoux.
S’endormant dans l’oubli des guères disparues,

Bienheureux ! il repose entre tes bras sacrés ;

Les glaives meurtriers se changent en charrues,

Et des sillons sanglants sortent les blés dorés.
Saint hymen, d’où naîtra la céleste Harmonie !

Sous les regards amis des astres inclinés,

Force et Beauté, l’épouse à l’époux est unie ;

Dans un réseau d’amour ils dorment enchaînés.
Un Dieu puissant forgea cette trame invisible,

Le Dieu des profondeurs, qui sou/le, loin du jour,

Aux veines des métaux la flamme irrésistible,

Et dans les cœurs vaincus l’irrésistible amour.
Forge, ouvrier divin, la chaîne inextricable,

Croise les nœuds du fer mobile, viens unir,

O grand Axiéros, ô flamme infatigable !

La beauté toujours jeune à l’immortel désir.
Le mystère sacré d’où sortira la vie

Réjouit les grands Dieux sur l’Olympe assemblés :

Répands, divin Soleil, sur la terre ravie,

Le rire éblouissant des cieux immaculés.

L’idéal

Je ne voudrais rien des choses possibles ;

Il n’est rien à mes yeux qui mérite un désir.

Mon ciel est plus loin que les cieux visibles,

Et mon coeur est plus mort que le coeur d’un fakir.
Je ne puis aimer les femmes réelles :

L’idéal entre nous ouvre ses profondeurs.

L’abîme infini me sépare d’elles,

Et j’adore des Dieux qui ne sont pas les leurs.
Il faudrait avoir sa vierge sculptée

Comme Pygmalion, et retrouver le feu

Qu’au char du soleil ravit Prométhée :

Pour incarner son rêve, il faudrait être un Dieu.
Dans les gais printemps, la jeunesse dore

Les plus âpres sentiers de ses ardents rayons ;

Mais plus tard, qui peut rallumer encore

Le soleil éclipsé de ses illusions ?
Les rêves s’en vont avec l’espérance ;

N’importe : marchons seul, comme il convient aux forts.

Sans peur, sans regrets, montons en silence

Vers la sphère sereine et calme où sont les morts.
Grande Nuit, principe et terme des choses,

Béni soit ton sommeil où tout va s’engloutir ;

Ô Nuit ! sauve-moi des métempsycoses,

Reprends-moi dans ton sein, j’ai mal fait d’en sortir.

Prométhée Délivré

PROMÉTHÉE.
Les astres d’or, roulant aux éternelles sphères,

Achèvent lentement leur cours silencieux ;

L’encens et la rumeur des plaintives prières

Ont cessé de monter vers le tyran des cieux.
Je veille seul : il n’est pour moi ni nuit ni rêve,

Et l’immortel vautour ne laisse pas de trêve

À mes flancs déchirés que nourrit la douleur ;

Depuis quatre mille ans sa rage me dévore,

Mais les temps vont enfin s’accomplir, et l’aurore

Doit éclairer les pas de mon libérateur.
Jadis, quand Zeus punie en moi le divin crime

Du feu sacré porté chez les êtres d’un jour,

Vaincu, je lui prédis qu’au fond du noir abîme

Les dieux, chassés du ciel, tomberaient à leur tour.

Cependant, enivrés de l’encens de la terre,

Ils s’endorment au fond de leur ciel solitaire ;

Mais le matin verra mon oracle accompli :

Sous le bras d’Héraclès quand tomberont mes chaînes,

Déshérités enfin des prières humaines,

Les cultes oppresseurs périront par l’oubli.
LE CHŒUR.
O seul ami de l’homme ! ô toi qui sur la terre

Descendis autrefois le feu sacré des cieux !

Toi qui, pour protéger notre vie éphémère,

Osas seul affronter la colère des dieux !
Pardonne si toujours à ta longue souffrance

L’homme ingrat et timide a refusé ses pleurs.

Il eût sur lui du ciel attiré la vengeance

Sans pouvoir par sa mort soulager tes douleurs.
Toi qui souffres pour lui, pardonne à sa faiblesse ;

Repoussé par les dieux, j’implore ton secours ;

L’inflexible destin se rit de ma détresse,

Et pour les suppliants, hélas ! les dieux sont sourds.
PROMÉTHÉE.
J’ai compté des soleils le retour monotone,

J’ai vu passer les ans, les siècles, et toujours

Je t’attendis en vain pour charmer mes longs jours ;

Oui, tu m’as oublié longtemps, mais je pardonne

Aux enfants du néant, dont mon doigt créateur

D’un limon trop fragile avait formé le cœur.
De la terre et de toi viens me parler sans crainte.

Comme un soupir lointain, sur mon sommet glacé,

Le vent de tes douleurs quelquefois a passé ;

Et moi, je supportais mes tortures sans plainte,

Craignant pour mon orgueil des échos indiscrets,

Mais sur tes maux, mortel, bien souvent je pleurais.
LE CHŒUR.
Que faire ? A la douleur quand Zeus livra le monde

Pour le punir du don que tu nous avais fait,

Faible et tremblant devant son tonnerre qui gronde,

J’adorai : son orgueil ne fut pas satisfait.
Alors, dans tous les lieux j’élevais ses images,

J’éveillais en priant l’écho dormant des bois,

Et puis j’interrogeais mes prêtres et mes sages,

Pour savoir si le ciel écouterait ma voix.
Mais les rochers sacrés de Delphes, la divine,

Sur les ailes des vents m’ont renvoyé ces mots :

 » O mortel ! que ton front se prosterne et s’incline ;

Nul n’est pur .devant moi : supporte donc tes maux.
Peut-être qu’en offrant chaque jour des victimes,

Ma colère à la fin se laissera fléchir ;

Mais ne demande pas, mortel, quels sont tes crimes :

Ton crime fut de naître : il faut vivre et souffrir.  »
Et mes sages m’ont dit :  » Tes plaintes seraient vaines,

Tes maux n’ont dans les cieux ni juge ni témoin.

Marche, et porte le poids des misères humaines,

Notre voix est si faible, et le ciel est si loin !  »
Alors, des fleurs d’un jour je couronnai ma tète ;

Au milieu de l’orgie, en l’honneur des grands dieux,

Le sang de mes taureaux coula dans chaque fête,

Et, modérant ainsi leur fureur inquiète,

J’invitai les dieux même à partager mes jeux.
Mais, dans son vol muet, la morne destinée,

Changeait les vins sacrés en un amer poison ;

Jetant la coupe d’or de fleurs environnée,

Je foulai sous mes pas ma couronne fanée,

Et sondai du regard le quadruple horizon.
Les épaisses vapeurs du sang et de l’orgie

Voilaient comme un linceul le flambeau du soleil ;

Comme un champ desséché la terre était sans vie.

Et, sous le ciel d’airain, de l’aurore endormie

Les peuples haletants imploraient le réveil.
Alors, sur un mont solitaire,

Un astre éclatant se leva ;

L’ombre s’évanouit : la terre,

Dans un recueillement austère,

Comme un dieu nouveau l’adora.
Cloué sur une croix sanglante,

Un homme apparut à mes yeux ;

Il parla : le monde en attente

Crut dans sa parole vivante ;

Sa voix était l’écho des cieux.
Sa mort était un sacrifice :

Du ciel suspendant les arrêts,

Il nous sauvait par son supplice,

Et de la divine injustice

Il subissait seul les décrets.
Il nous légua sa croix divine

Pour éclairer tout l’univers,

Comme au sommet de la colline

Un phare brillant illumine

Les horizons lointains des mers.
Et deux mille ans la terre entière

Suivit ce fanal radieux ;

Mais le symbole tutélaire

Dans le ciel, qu’à peine il éclaire,

Jette en mourant ses derniers feux.
PROMÉTHÉE.
Laisse fuir le passé : l’avenir se déroule ;

Grossi par chaque instant, le torrent des jours coule,

Charriant les dieux morts et les trônes détruits.

Les grands jours vont venir : l’éternité féconde

Va de ses flancs profonds laisser sortir un monde

A l’heure où de mes fers tomberont les débris.
Et toi, roi du passé, Tout-Puissant, Dieu suprême,

Sous mille noms divers restant toujours le même,

Qu’on t’appelle Brahma, Zeus, Jéhovah, Seigneur,

O pouvoir inconnu ! quelque nom que tu prennes,

Moi, brisé par ta foudre et meurtri par tes chaînes,

Moi, ton seul ennemi, je brave ta fureur.
Non, tu n’as pas vaincu, car j’ignore la crainte,

Et jamais de mon sein ne sortit une plainte.

Tu voulais me voir seul, inconsolé, maudit,

Et malgré tes vautours, et malgré ton tonnerre,

Ma triste solitude est peuplée, et la terre

Par mille chants d’amour toujours me répondit.
VOIX DANS L’AIR.
Que sur la poitrine brûlante

Voltige une brise odorante,

Et que son aile frémissante

Caresse ton corps affaibli :

Que le sommeil sur toi descende,

Sur tes yeux divins qu’il étende

Ses lacs transparents, et répande

Sa coupe d’or pleine d’oubli !
Brise, baigne en passant tes ailes

Au calice des fleurs nouvelles ;

Verse à ces neiges éternelles

Les parfums de leur sein vermeil ;
Pendant que la nuit de son voile

Déroule l’invisible toile,

Où chaque perle est une étoile,

Où chaque agrafe est un soleil.
PROMÉTHÉE.
Je reconnais ces voix : les Orcades blanches,

Les Nymphes ; les Zéphyrs balancés sur les branches,

Souvent pleurent mes maux au tond des bois sacrés.

Je vous entends souvent, jeunes Océanides,

Gémir sur mes douleurs dans vos grottes humides

Où l’écume d’argent baigne vos pieds nacrés.
J’entends ainsi vibrer comme un lointain murmure

La voix des mille esprits qui peuplent la nature,

J’aime leurs doux accords à l’heure de minuit ;

Mais j’aime plus encor leur science immortelle ;

Car au livre divin c’est par eux que j’épèle

Les secrets que voilait l’impénétrable nuit.
Mais toi, leur reine, toi qui souvent me consoles,

Muse de l’harmonie aux magiques paroles,

Dors-tu sous les flots bleus ou sur l’herbe des bois ?

Enchanteresse, ô toi dont la douce puissance

Dans les mains de Pandore enchaîna l’Espérance,

Viens avec ta musique, avec ta douce voix.
HARMONIA.
J’abandonne pour loi mon palais de rosée

Où le miroir des mers

Reflète de mes fleurs la corolle irisée

Et les calices verts,

Où les peuples légers de mes changeants royaumes,

Les songes transparents, aériens fantômes,

Me forment une cour ;

Où, répondant aux chants de la sphère infinie,

L’air sonore lui-même, impalpable harmonie,

Me berce tout le jour.
Innombrables esprits des voûtes éthérées,

Nymphes des mers, des bois,

Souffles des vents, échos des cavernes sacrées,

Accourez à ma voix.

Par mon pouvoir magique, esprits, je vous l’ordonne,

Aux pieds de Prométhée apportez la couronne

Et le sceptre enchanté.

Sur vous mon règne dure encor, le sien commence :

Esprits de la nature, à lui votre science,

A moi votre beauté !
LES ASTRES.
Titan, lève les yeux vers la voûte profonde.

De soleil en soleil, d’un monde à l’autre monde,

Se croisent des appels sans fin ; le ciel s’inonde

De rayons et d’accords pendant l’éternité.

Toi qui conquis la flamme, assiste à ces mystères,

Titan ! nous t’apprendrons le langage des sphères,

Tu sauras mesurer leurs courbes solitaires

Et des champs bleus du ciel sonder l’immensité.
LES FORÊTS.
Titan, suis le dédale où s’égare la vie,

Chaîne aux mille anneaux d’or, trame immense et fleurie,

Fleuve aux courants sans nombre, incessante harmonie

Qui naît, qui meurt, qui monte et descend tour à tour.

Dans les bois plantureux où chaque herbe frissonne

Au chaud soleil d’été, dans le ciel qui rayonne,

Dans la mer aux flots noirs qui mugit et bouillonne,

En tous lieux vois régner l’universel amour.
LES MONTAGNES.
Par des siècles sans nombre éteinte et refroidie,

La terre, pour garder sa chaleur et sa vie,

Dans les déserts glacés de la voûte infinie,

D’un manteau de granit couvre ses larges flancs.

Mais sous les flots des mers, sous la plaine féconde,

La lave sourdement mugit, bouillonne et gronde

Pour sortir en volcan de sa prison profonde

Et s’ouvrir dans le roc des cratères brûlants.
LES NUAGES.
Les neiges des glaciers boivent la nue errante.

Tantôt, flambeau du pôle, en frange vacillante,

L’aurore boréale y va dresser sa tente ;

Tantôt un reflet rouge en dore les contours,

L’éclair jaillit des flancs déchirés du nuage,

La trombe rompt sa chaîne : au choc de son passage

L’air ébranlé rugit ; mais ne crains pas l’orage,

Tu peux dompter la foudre et diriger son cours.
PROMÉTHÉE.
Esprits divins, fécondez mon génie,

Et qu’à travers les cieux impénétrés

J’entende enfin la mystique harmonie

Des sphères d’or et des nombres sacrés.

Ce roc en vain sur sa cime glacée

M’enchaîne encor ; je suis, malgré les dieux,

Libre déjà comme l’aigle des cieux,

Et sur le monde, au nom de ma pensée,

Captif, brisé par ces chaînes de fer,

Je puis régner, bravant Zeus, calme et fier.
Voici mon corps : qu’il l’écrase et l’enchaîne.

Je l’abandonne en proie à ses vautours ;

Il ne pourra me détruire, et ma haine

Jusqu’en son ciel le poursuivra toujours.

Toujours ! oh non ! son règne et mon supplice

Avant le jour vont à jamais finir.

Oui, ma science a lu dans l’avenir ;

Il faut qu’enfin l’oracle s’accomplisse :

Vous m’allez voir régner, divins esprits,

Sur l’univers que vous m’avez soumis.
Par ma parole, esprits, votre science,

Chez les mortels pénétrant chaque jour,

A d’Héraclès fécondé la puissance

Pour qu’il brisât mes chaînes à sou tour.

Mortel, les yeux verront avec l’aurore

Mes fers tomber sous les puissantes mains

Du rédempteur promis à mes destins.

Mortel, attends quelques heures encore,

Et de la terre et du ciel je suis roi :

Les dieux sont morts, car la foudre est à moi.
LE CHŒUR.
Pourriez-vous nous mentir, parfums, célestes brises,

Vents des terres promises,

Rayons avant-coureurs,

Mirages lumineux des aurores prochaines,

Harpes éoliennes,

Qui vibrez dans les cœurs !
Un espoir inconnu dans mon âme fermente,

Ma force défaillante

S’appuie à ta vertu.

Tu prédis le retour du soleil que j’implore,

J’attends en paix l’aurore,

Et le doute est vaincu.
Mais quelle ombre de loin se présente à ma vue ?

Est-ce un mortel, un dieu qui porte ici ses pas ?

Du Caucase il atteint déjà la cime nue,

Et, comme s’il suivait une route connue,

Dans la nuit sans étoile il ne s’égare pas.
C’est une jeune fille, et de son front pudique,

Ceint d’un chaste bandeau, sur ses pieds à longs plis

Tombe un voile de lin ; sur sa noire tunique

Brille une croix : du Christ c’est l’épouse mystique

Qui vit dans les déserts de visions remplis.
PROMÉTHÉE.
O fille d’Inachos, vierge de Zeus chérie,

Est-ce toi ?
IO.
Nomme-moi Magdeleine ou Marie,

Car j’ai changé mon nom en épurant mon cœur,

Et c’est pour t’éclairer que je suis revenue.

Depuis le premier jour qui m’offrit à ta vue,

Par son céleste amour Dieu paya ma douleur.

Tu me l’avais prédit : errante et vagabonde,

Je m’égarai longtemps sur les confins du monde ;

Un aiguillon fatal pressait partout mes pas ;

De fantômes sans nombre en tous lieux entourée,

Aux ronces du chemin meurtrie et déchirée,

Je me plaignais du Dieu qui ne se montrait pas.
Et, d’un fatal amour maudissant la naissance,

Loin du terme espéré, haletante, en démence,

Je m’assis, maudissant le destin et les dieux.

Alors, d’une clarté céleste illuminée,

Une croix m’apparut : tremblante et prosternée,

J’entendis retentir des mots mystérieux :
 » Vous que l’amour divin embrase,

Jusqu’à l’hymen de Dieu vous pouvez parvenir,

Mais par la pureté sachez le conquérir ;

Que votre âme, abîmée en une sainte extase,

Jette aux douleurs d’un jour ce corps qui doit périr.  »
À cet appel, pareils aux nuages sans nombre

Que l’aquilon ramasse aux quatre coins du ciel,

Des hommes s’élançaient du sein de la nuit sombre

Pour contempler l’éclat du symbole éternel.
Quels cantiques d’amour, quels hymnes d’espérance

Répondirent ensemble à cette voix de Dieu !

Les anges à genoux contemplaient en silence

Ces saints qui, fatigués de doute et de souffrance,

Disaient au monde impie un éternel adieu.
Et dans la solitude aride et désolée,

Recueillis, à l’abri des orages du cœur,

Ainsi qu’un lac limpide à l’onde inviolée,

Où le ciel réfléchit sa coupole étoilée,

Ils créaient dans leur âme un monde intérieur.
Moi, de ces pèlerins suivant la course errante,

J’allai seule, pieds nus, un bâton à la main ;

Baisant d’un sang divin la trace encor récente,

Et pour guide suivant la croix étincelante

Qui, de la terre au ciel, me montrait le chemin
Comme autrefois Jésus sur les saintes collines

Vit deux fois sous sa croix son corps divin fléchir,

Que de fois je sentis au milieu des épines

Mes genoux défaillir !
Que de fois, au milieu dudésert, déchirée

Par les cailloux aigus qui naissaient sous mes pas,

Je cherchais un peu d’eau pour ma lèvre altérée

Et ne la trouvais pas !
Et je disais : Seigneur, est-ce assez de souffrance ?

Les jours de ton amour ne vont-ils pas venir,

Ou bien faut-il ici, lasse de l’espérance,

M’arrêter pour mourir ?
O palmiers du désert ! champs de la Thébaïde,

Qui répétiez alors le cri de mes douleurs,

Brûlant soleil d’Egypte, et toi, poussière aride

Qu’arrosèrent mes pleurs !
Lorsque seule, à genoux, d’un ci lice velue,

Je déchirais mon sein à des ongles de fer,

Lorsque le tentateur présentait à ma vue

Les démons de l’enfer ;
Vous savez si jamais, du fond de ma misère,

J’ai dit à Dieu : L’amour que tu m’avais promis,

S’il faut pour l’acheter tant souffrir sur la terre,

Est trop cher à ce prix.
PROMÉTHÉE.
Pendant que tes genoux s’usaient dans la prière,

Tu n’as pas vu les maux des enfants de la terre :

Le monde allait mourir pendant que tu priais.

Tu chantais ta douleur solitaire et bénie,

Mais de funèbres voix et des cris d’agonie

Couvraient tes cantiques de paix.
Mortel, songe à ces jours maudits, où dans tes plaines

Partout mille tyrans rivaient les lourdes chaînes

Dont tes bras ont gardé le stygmatc fatal ;

Au mal originel quand Dieu livrant la terre

Régnait seul dans son ciel, pâle et froid monastère,

Donjon de ce Dieu féodal.
Pourtant, dans ces longs jours, tu priais en silence,

Dans les déserts du ciel reléguant l’espérance,

Et demandant à Dieu la force pour souffrir.

Lève-toi ! Tes droits sont sacrés : qui se résigne

A subir l’esclavage en silence en est digue.

Brise tes fers : sois libre ou meurs !
Le serpent disait vrai : la science était bonne ;

Sa main va de vos fronts arracher la couronne,

Élohim, nous voici pareils à l’un devous.

Vous vouliez, fils ingrats de la pensée humaine,

Proscrire votre mère, enchaîner votre reine ;

Son sceptre se lève : à genoux !
Tous les dieux à leur tour ont eu dans leur église

La vérité suprême et la terre promise,

Gardant pour leur enfer ceux qui restaient dehors.

Le monde quelque temps écoute leur promesse,

Mais, les voyant mentir, il suit sa route, et laisse

Les morts ensevelir leurs morts.

O Pensée ! ils paîront ta peine inexpiée ;

Sur ton calvaire aussi, sainte crucifiée,

Tu ressusciteras des morts après trois jours.

Les peuples prosternés chanteront ta victoire,

Tes disciples chéris te verront dans ta gloire,

Ton règne durera toujours.
O Christ ! serait-il vrai ? les débris de ton temple

Vont-ils donc s’écrouler sur tes derniers enfants ?

Le prêtre agenouillé qui prie et te contemple

Va-t-il à tes autels refuser son encens ?

Ton règne est-il fini ? Les jours qui vont éclore

Verront-ils les rayons d’une nouvelle aurore

Obscurcir ton soleil ?

Nos yeux vont-ils s’ouvrir, et cette foi profonde,

Qui pendant deux mille ans enveloppa le monde,

Était-ce un long sommeil ?
Ta croix sainte, étendard des phalanges sacrées,

Arche mystérieuse entre le ciel et nous,

Sublime piédestal d’où tes mains déchirées

S’étendaient autrefois sur le monde à genoux ;

La verrons-nous quitter notre terre flétrie,

Comme un ange exilé qui revoit sa patrie

Et vole radieux,

Comme l’âme d’un saint qui, du froid cimetière,

La nuit s’échappe en vague et tremblante lumière

Pour remonter aux cieux ?
Le pèlerin penché dont la course s’achève

N’aura-t-il plus d’espoir que dans ton lourd sommeil,

O gouffre du tombeau, nuit sans astre et sans rêve,

Grande nuit du néant qui n’as pas de réveil ?

O Dieu des anciens jours ! si ta foi de la terre

Doit s’effacer ainsi, sans combat, sans colère,

Sous le vent de l’oubli ;

Si le temps peut flétrir tout ce que l’homme adore,

Si l’éternel soleil peut se lever encore

Sur ton culte aboli ;
Laisse-moi cependant, ô Dieu de l’Espérance !

T’adorer la dernière au milieu des mortels ;

Si quelque foi nouvelle en triomphe s’avance,

Permets-moi de pleurer au pied de tes autels.

J’irai mourir, ô Christ ! sur ta montagne sainte ;

J’exhalerai mes jours comme la flamme éteinte

Des lampes du saint lieu ;

Et, les regards tournés vers ta croix que j’adore,

En mourant j’entendrai ta voix redire encore :

Pardonne-leur, mon Dieu !
CHŒUR D’ANGES ET DE VIERGES.
Les crimes des mortels ont fait pleurer les anges ;

Ma sœur, dis à la terre un éternel adieu.

Viens, nous te recevrons dans nos saintes phalanges,

Viens, tes pieds glisseraient dans le sang de ton Dieu.
Suis-nous, avant de voir la terre anéantie,

Comme autrefois Sodome, au souffle du Seigneur.

Retournons au ciel, ta patrie,

Car des mortels la race impie

Pour la seconde fois immole son Sauveur.
La foi, la charité, sont mortes sur la terre,

La croix voile aux regards son éclat immortel ;

Viens régner avec nous dans nos champs de lumière,

Viens écouter, ma sœur, la musique du ciel.
Anges, remplissez l’air du parfum de vos ailes,

Vierges, couronnez-la de lis et d’immortelles ;

Longue nuit de l’exil, adieu : voici le jour.

Prenez vos harpes d’or, chantons sa délivrance ;

Voyez, son doux regard que voilait la souffrance

Rayonne d’espérance,

D’espérance et d’amour.
HARMONIA.
Allez, beaux anges blancs, dans le pays du rêve ;

Déjà chaque étoile pâlit,

Et le flambeau d’Éos à l’horizon se lève ;

Anges, fuyez avec la nuit.

Là-haut vous trouverez de sombres cathédrales,

Des vitraux aux mille couleurs,

Et les hymnes de l’orgue, et des saints sur les dalles,

Le front pâle et les yeux en pleurs.
O beaux enfants ailés ! blonde mythologie,

Nous pleurerons souvent, le soir,

Vos mandolines d’or mêlant leur élégie

A la vapeur de l’encensoir.

Et si parfois, au vent d’hiver, l’airain sonore

Répand sa voix qui fait penser,

Le poëte à genoux croira vous voir encore,

Comme Job, sous ses yeux passer.
LE CHŒUR.
L’écho du ciel s’endort : leur aile diaphane,

Leur musique et leur chant,

Glissent sur les rayons des astres du couchant.

Dans les flots de l’éther leur blanc cortège plane ;

Partout l’ombre les suit ;

Hélas ! hélas ! partout le silence et la nuit.
PROMÉTHÉE.
Non, non, voici le jour ! O lumière sacrée !

Premier rayon jailli de la nue empourprée,

L’univers te salue, et la terre enivrée

Chante un hymne d’amour.

Sous le manteau neigeux des monts que l’aube dore

Murmure des glaciers la profondeur sonore :

Tel, Memnon, palpitant aux baisers de l’Aurore,

Saluait son retour.

Et, jetant sous ses pas sa pourpre triomphale,

L’aube écoute ces chants, douce plainte qu’exhale,

Comme un vivant soupir, la terre virginale

Aux caresses du jour.
L’astre dans sa beauté s’avance, et chaque étoile

Dans un de ses rayons s’enveloppe et se voile ;

Les nocturnes terreurs passent dès qu’il a lui.

Héraclès, viens enfin, guidé par sa lumière,

O vainqueur des lions ! héros, dieu de la terre,

Comme lui bienfaisant, attendu comme lui.
HARMONIA.
Je vois à l’Occident une sombre rosée ;

Tournoyant dans l’espace, un immense vautour

Tombe : de son sang noir, sur la terre arrosée,

Naissent mille serpents à la clarté du jour.
LE CHŒUR.
Titan, voilà celui qu’attend ton espérance !

Déjà sa flèche d’or a percé dans les eieux

D’une injuste vengeance

Le ministre odieux.

Gloire immortelle à celui qui s’avance

Pour réparer l’injustice des dieux !
Héraclès, ton bras fort a parcouru la terre,

Laissant, pour protéger la sainte liberté,

L’égide tutélaire

De ton nom redouté.

Brise ces fers, à sa splendeur première

Rends aujourd’hui le Titan indompté.
HÉRACLÈS.
Me voici ; tes jours d’esclavage,

Titan ! vont à jamais finir.

Tombez, chaînes, restez sur ce rocher sauvage,

Monument éternel qui montre à l’avenir

Ce que coula, dans un autre âge,

Le feu du ciel à conquérir.
PROMÉTHÉE,
Je suis libre ! Salut, immortelle nature,

Azur foncé du ciel, champs de l’immensité !

Salut, terre, salut, jour de la liberté !

Soleil, vivant flambeau, sources à l’onde pure,

Prismes étincelants des monts cristallisés,

Où mire Tarc-en-ciel ses reflets irisés !

O mon libérateur, salut ! gloire éternelle

A ton bras tout-puissant invoqué tant de ibis !

Partage, dès ce jour, ma puissance nouvelle ;

L’univers à jamais est soumis à mes lois.
HÉRACLÈS
Oui, c’est grâce à tes dons que j’ai conquis la terre,

En tous lieux la science, invisible lumière,

M’a conduit au milieu de cent périls divers.

Par loi j’osai d’Hadès violer les ténèbres,

Et je tirai du sein des profondeurs funèbres

Les fantômes sans nom que cachaient les enfers.

L’Érèbe est sans terreur, et ta flamme sacrée

Éclaire, astre vivant, la terre délivrée

La science et la force ont conquis l’univers.
HARMON1A.
Symbole glorieux de la grandeur humaine,

De la raison proscrite et de la volonté,

Sur le monde, o Titan ! pendant l’éternité,

Tu régneras, auprès des débris de ta chaîne.

Mais, plus fort que ces dieux à jamais délaissés,

Tu régneras aussi sur les siècles passés.
O vous, révélateurs, flambeau de l’ancien monde,

Vous qui, de l’homme enfant guides mystérieux,

Pour assurer ses pas le suspendiez aux cieux,

Et qui dormez, depuis, dans cette nuit profonde

Où vous alliez chercher, tremblants et prosternés,

La manne qui nourrit les peuples nouveau-nés ;
Levez-vous, paraissez ! que mes accents magiques

S’élancent, reflétés aux grands échos du ciel,

Par delà les soleils et le vide éternel,

Vers le monde invisible où vos ombres antiques

Gardent pour l’avenir les secrets oubliés

Des symboles divins que vous nous révéliez.
O prêtres du passé ! vos dieux vont disparaître :

Ils ne régneront plus sur l’encens des mortels ;

Leurs idoles partout sur d’antiques autels

Tremblent aux vents d’hiver. Venez tous reconnaître

Le nouveau Dieu du monde, et remettre en ses mains

Le bâton de pasteur qui conduit les humains.
LES RÉVÉLATEURS.
Une voix jusqu’à nous a vibré : que veut-elle ?

Quel pouvoir inconnu vers ces moûts nous conduit ?

Nous ne pouvons plus rien pour la race mortelle,

Quelle voix nous appelle

Du fond de notre nuit ?
C’est ici la montagne où Dieu parle à la terren

Le Mérou, le Bordji, l’Olympe, le Sina.
PROMÉTHÉE.
C’est ici le Caucase, où, bravant son tonnerre,

J’insultai la colère

Du dieu qui m’enchaîna.
LES RÉVÉLATEURS.
Un étrange blasphème a troublé nos prières ;

Les échos l’ont porté jusqu’en notre séjour.
PROMÉTHÉE.
C’est ma voix, libre enfin, qui crie aux éphémères :

Des grands dieux de vos pères

Voici le dernier jour.
LES RÉVÉLATEURS.
Nous avons aperçu les mers asiatiques

Qui de cent peuples morts baignent les grands tombeaux ;

Nous avons salué les royaumes antiques

Où nos voix prophétiques

Ne trouvent plus d’échos.
Pourquoi nous rappeler ? Laissez en paix nos ombres ;

Laissez-nous, ô mortels ! loin du monde odieux,

Dans nos temples déserts, dans nos églises sombres,

Errer sur les décombres

Pour y pleurer nos dieux.
LE CHŒUR.
Je salue à genoux vos ombres vénérées,

Sages des temps qui ne sont plus ;

Laissez-moi retrouver dans vos voix inspirées

L’écho lointain des jours perdus.
Prophètes qu’autrefois le pays de l’aurore

Nourrit sous un ciel enchanté,

Est-ce de l’Orient qu’il faut attendre encore

La lumière et la vérité ?
Orient parfumé, tout peuplé de chimères,

Ton soleil de pourpre est si doux,

Ton ciel si pur, que Dieu va se choisir des mères

Parmi tes vierges à genoux.
Peut-être en ce moment quelque Christ qui s’ignore,

Aux soupirs du ruisseau natal,

Repose en un lit d’ambre, attendant qu’on l’adore,

Au fond d’un bosquet de santal.
Prophètes d’Orient, l’avez-vous vu sourire,

Dans vos célestes visions ?

Avez-vous vu porter l’or, l’encens et la myrrhe

An nouveau-né des nations ?
Ou bien, si l’avenir ne doit plus rien attendre,

Si Dieu donna tout au passé,

O prophètes ! parlez, je veux encore entendre

Les chants divins qui m’ont bercé.
MANOU.
L’éternel Brahm, serein dans sa grandeur suprême,

Impénétrable et seul, se contemple lui-même.

Il est tout, tout est lui, l’univers est son nom.

Comme un rêve divin, de sa vaste pensée

La nature infinie un jour s’est élancée,

Harmonie aux cent voix, mobile et nuancée,

Relie ! toujours changeant, vivante illusion.
Si Brahm n’incarnait pas ses paroles fécondes,

Tous les êtres sans nombre, et les dieux et les mondes

Rentreraient au néant ; mais celui qui créa

Pendant l’éternité conserve et renouvelle.

Et vous, sages élus, saints à qui se révèle

De ces divins secrets la lumière immortelle,

Cachez-les à jamais à l’impur paria.
PROMÉTHÉE.
Et qui donc t’a permis de séparer, ô sage !

Ceux que la raison sainte a toujours confondus ?

Dans l’éternel banquet promis au nouvel âge,

Tous seront appelés, et tous seront élus.
MANOU.
Brahm les fit inégaux : qui l’oublie ou l’ignore,

Sous mille corps divers naît, meurt, et naît encore.

C’est par la vie, enfin, que tout crime est puni.

Mais le sage, qui vit et meurt dans la prière,

Immobile et les yeux fixés sur la lumière,

Oubliant et son âme et sa vie éphémère,

Se confond et s’abîme au sein de l’infini.
HÉRACLÈS.
Prêtre des anciens jours, tu t’es trompé : le sage

N’est pas cet inutile adorateur des dieux

Qui jamais de leur ciel ne détourna les yeux,

Et qui, sur cette mer sans astre et sans rivage,

Fatigué de ramer et de chercher un port,

Ainsi qu’en un tombeau dans l’infini s’endort.
La vertu, c’est la force ; et le sage doit suivre

La route où marche aussi le troupeau des humains,

Mais pour guider leurs pas et frayer les chemins.

Notre vie est un jour ; mais l’homme qui veut vivre

Saisit ce jour, foulé par deux éternités,

Pour en faire jaillir d’immortelles clartés.
La lutte le grandit, la vie est sa conquête :

Le repos, c’est la mort. Fût-il toujours vaincu,

Il est vivant du moins, car il a combattu.

Il délivre, il redresse, et jamais ne s’arrête,

Et ses pieds sur le sol n’osent se reposer

Tant qu’il y reste encore une chaîne à briser.
ZOROASTRE.
Qui parle de lutte et de guerre ?

N’est-ce pas là ce qu’autrefois

Aux mortels enseignait ma voix ?

Où sont les fils de la lumière ?

Iran n’a-t-il plus ses grands rois ?
Ahriman, le roi des ténèbres,

Couvre-t-il de voiles funèbres

La sainte terre des vivants ?

Feu pur, feu sacré que j’adore,

Ton flambeau n’a-t-il pas encore

Purifié tous les Darvands ?
Prions donc : à notre prière,

Ormuzd, le roi de la lumière,

Combattra pour nous, et la terre

Renaîtra comme au premier jour.
J’aperçois cette heure suprême :

Alors, ni sanglot ni blasphème,

Tout renaît, et le mal lui-même

Se fond dans l’éternel amour.
PROMÉTHÉE.
Fils de l’antique Arie, ô toi, le premier sage

Qui prononça le grand mot de pardon,

Honneur à toi ! l’homme bénit ton nom !

Mais, le temps est passé pour la prière, ô mage !

L’homme a sondé les abîmes voilés

Des cieux, jadis d’épouvante peuplés.
Dieux impuissants et sourds, celui qui vous implore

Est-il plus grand que l’orgueil invaincu

Qui cherche en soi sa force et sa vertu ?

Rentrez dans le chaos ! Du ciel muet encore

Tous les échos bientôt répéteront

Ma grande voix qui dit : Les dieux s’en vont !
LE CHŒUR.
Mais, dans la brise qui soupire,

On murmure divin a paru s’envoler.

Réponds, vieillard aveugle, est-ce un chant de la lyre ?

Non, c’est sa voix : silence ! il va parler.
HOMÈRE.
Qui donc m’a fait d’Hadès quitter les rives sombres,

Où, depuis si longtemps, je reposais en paix,

Où, parmi les héros du royaume des ombres,

Comme autrefois, la lyre à la main, je chantais ?
Pourquoi les immortels m’ont-ils donc fait renaître ?

Vais-je errer sur la terre et mendier encor ?

Mais, pour payer mon pain, l’homme aujourd’hui, peut-être,

Au lieu de chants divins, demandera de l’or.
Car tes jours sont finis, Hellas aux plaines blondes,

Où germaient autrefois des peuples de héros,

Et tu ne mires plus, aux flots des mers profondes

Tes temples, tes cités et tes mille vaisseaux.
Et toi seule, pourtant, toi seule, o ma patrie !

Adoras l’art sacré, la sainte poésie,

Et la beauté divine, enfant des immortels.

Les dieux et les héros qui naissaient sous ma lyre,

Tu les chantas toi-même, et, dans un saint délire,

Eu les voyant si beaux, leur dressas des autels.
O Zeus, fils de Kronos, assembleur de nuages,

Dont le sourcil froncé faisait trembler les cieux !

Héré, déesse auguste aux bras blancs, aux grands yeux ;

Athéné, Poséidon, destructeur des rivages,

Et toi, dieu protecteur de la sainte Ilion,

Dieu dont l’arc est d’argent, ô Sminthée-Apollon !
Arès au casque d’or, Aphrodité la blonde,

Dont l’artiste pieux adore la beauté,

Quand un marbre divin, par le temps respecté,

Te montre, humide encor des caresses de l’onde ;

Thétis aux pieds d’argent, Artémis au carquois,

Grands dieux de mon Olympe, entendez-vous ma voix ?
Ah ! peut-être aujourd’hui, dans le fond du Tartare,

Près du Styx à l’eau noire, avec les Titans morts,

Vous subissez l’arrêt de nouveaux dieux plus forts,

Et, sous les neuf replis du fleuve à l’onde avare,

Vous qu’Hellas caressa de ses jaunes soleils,

Pleurez vos autels d’or et vos marbres vermeils.
Pourtant qu’aviez-vous fait, mes dieux et mes déesses ?

Ce peuple d’hommes forts élevé par vos mains

N’a-t-il pas bien rempli l’attente des destins ?

Comment aurait-il pu mentir à ses promesses ?

Sous votre plus beau ciel vos soins l’avaient placé,

Et dans ses premiers jours mes chants l’avaient bercé.
O mes Olympiens ! sur la rive inféconde

Où tous les dieux vieillis dorment d’un lourd repos,

En avez-vous trouvé de plus forts, de plus beaux ?

La poésie est morte avec vous dans le monde ;

Ses temples sont muets, son culte est déserté ;

L’homme a brisé la lyre et proscrit la beauté.
HARMONIA.
Non, la beauté n’est pas proscrite sur la terre,

Aveugle demi-dieu, saint et sublime Homère !

Pour elle l’avenir a des temples encor.

Homère, sois son prêtre, et transmets d’âge eu âge,

A ses adorateurs, l’immortel héritage

Du laurier toujours vert et de la lyre d’or.
LE CHŒUR.
Et toi, qui donc es-tu, grande et sainte figure

Qui marches le front triste et le regard baissé ?

Quel est ton nom, image austère, la plus pure

Des ombres que nous rend l’immuable passé ?
JÉSUS-CHRIST.
Je suis l’Agneau divin, fils de la Vierge mère,

Qu’adora deux mille ans l’univers à genoux ;

Je suis le bon Pasteur, le Sauveur de la terre.

O vous pour qui mon sang coula sur le Calvaire,

Me reconnaissez-vous ?
Maintenant la science a brisé ma couronne,

Aux quatre vents du ciel mon nom est blasphémé ;

Mes saints même ont douté, le monde m’abandonne ;

Pour la seconde fois je meurs et le pardonne,

Mon peuple bien aimé.
Que t’avais-je donc fait ? Sur cette froide terre,

En tous lieux du plus fort régnait la dure loi.

J’ai dit au faible : Heureux celui qui pleure ! Espère,

Prie et souffre en silence, et là-haut de mon Père

Le royaume est à toi.
L’homme voulait sonder la divine puissance.

Aux sages orgueilleux j’ai dit : Prosternez-vous ;

Le doute est le seul fruit de l’arbre de science ;

Pour arriver à Dieu, soyez comme l’enfance,

Humbles, chastes et doux.
La superbe vertu des heureux de la terre

Voulait des flots de sang pour laver une erreur :

Du pécheur contristé j’ai béni la prière,

Et je n’ai demandé de la femme adultère

Qu’une larme du cœur.
Partout régnait l’orgueil, partout le vice immonde :

Les peuples s’endormaient dans leur iniquité.

J’ai fait briller ma croix dans cette nuit profonde,

Pygmalion

Quand il eut achevé sa blanche Galatée

Que nul regard humain après lui ne verra,

Pygmalion, rêveur, à genoux adora

Sa pensée immortelle en marbre pur sculptée.
Car du corps de la nymphe, avec l’aide des dieux,

Il avait fait tomber l’enveloppe de marbre,

Pareil au bûcheron qui voit, en brisant l’arbre,

La blanche Hamadryade apparaître à ses yeux.
Et, de ce corps divin parcourant les merveilles,

Il évoque à la fois l’ombre de bien des jours,

Et son œil, à travers ces onduleux contours,

Retrouve avec amour chacune de ses veilles.
Alors l’irrésistible attrait de la beauté

Des flammes du désir embrase sa poitrine,

Et, tout rempli d’amour pour son œuvre divine,

Il invoque en ces mots la blonde Aphrodite :
 » Reine de la beauté, déesse du sourire !

Toi par qui tout se meut et s’enchaîne et s’attire,

Des gouffres de la mer aux profondeurs des cieux ;

Toi qui donnes la vie aux formes idéales

Et les rêves d’amour aux âmes virginales,

O mère ! ô volupté des hommes et des dieux !
Écoute ma prière, ô fille de l’écume !

Et devant ton autel où le pur encens fume

J’irai me prosterner ; je l’ornerai de fleurs,

J’y sculpterai ton char traîné par les colombes.

A Zeus la foudre, à Zeus le sang des hécatombes,

Zeus règne sur le ciel : tu règnes sur les cœurs.
J’ai cherché l’infini dans les formes sacrées,

Et, répandant mon âme en courbes inspirées,

Dans le marbre assoupli j’ai voulu retenir

Une image du ciel en rêve poursuivie ;

Hais, sans toi, cette fleur à l’Olympe ravie

Aux baisers du soleil ne peut s’épanouir.
O déesse ! elle est là, plus belle que mon rêve !

Dans son sein palpitant que le désir soulève

Allume l’étincelle, et répands à la fois

Tous les trésors d’amour cachés dans ta ceinture ;

Secoue autour de toi l’or de ta chevelure,

Donne au marbre glacé la pensée et la voix !  »
Il dit ; et, couronné suivant l’usage antique,

Il fait couler le lait sur l’autel domestique ;

L’offrande se consume, et soudain les échos

Sur un mode inconnu répétèrent ces mots :
 » O toi que j’ai conduit par d’austères études

À l’inspiration, fille des solitudes !

Refoule ta prière et tes vœux dans ton sein.

L’éternelle beauté se dérobe au vulgaire ;

Elle n’ouvre son sanctuaire

Qu’au seul prêtre de l’art, vierge d’amour humain.
Des secrets de l’Olympe interprète fidèle,

Est-ce donc pour toi seul qu’un Dieu te les révèle ?

Et faut-il que l’Idée aille s’ensevelir

Loin du temple sacré d’où ton amour l’exile,

Au fond d’une prison d’argile,

Et suive le destin de ce qui doit périr ?
Calme et fort, à l’abri des passions humaines,

Suis ta route au milieu des régions sereines

Où l’art divin conduit les cœurs religieux ;

Car nul terrestre amour ne vaut le sacrifice

De cette force créatrice

Que l’artiste inspiré partage avec les dieux.
Cette ivresse éphémère à l’art sacrifiée,

Crois-en la voix des dieux, sera vite oubliée

Pour le peuple idéal dont tu seras le roi.

Tu traduiras au monde, en poëmes de pierre,

Tes rêves de ciel, et la terre

Parmi les noms des dieux fera place pour toi.  »
Quand de la voix divine expira l’harmonie,

Debout devant le trépied d’or,

L’artiste l’écoulait encor,

Et rêvait, l’œil baissé, maudissant son génie.
Il interrogea l’avenir,

Un sanglot souleva sa poitrine oppressée ;

Mais sans doute les dieux lurent dans sa pensée

Et pardonnèrent ce soupir.
Car, tandis qu’il restait pensif, et sans prière,

Méditant l’oracle des dieux,

Une main invisible aux yeux

Fit circuler la vie aux veines de la pierre.
Comme au sortir d’un lourd sommeil,

Galatée à son front souleva sa main pâle ;

Et le sang nuança des reflets de l’opale

Son corps diaphane et vermeil.
La vierge en souriant s’éveille ; sa paupière

Se relève languissamment,

Et son regard, de son amant

Rencontre le regard en voyant la lumière.
Et lui, palpitant et sans voix,

Vers ce sein virginal que la pudeur colore,

Se penche, et d’un premier baiser y fait éclore

L’âme et l’amour tout à la fois.
La voix qui l’inspirait ne se fit plus entendre ;

En vain il invoqua les dieux :

Dans son cœur, enchaîné loin d’eux,

Le souffle créateur refusa de descendre.
Mais qui peut dire si l’amour

Ne paya pas l’oubli promis à sa mémoire ?

Qui sait si cette froide éternité de gloire

Vaut ce bonheur qui dure un jour ?

Souvenir

Le matin souriait, humide de rosée ;

Du haut du ciel pâle un brouillard changeant

Etendait sur le lac et la plaine arrosée

Son voile onduleux aux lueurs d’argent.
Le soleil s’éveillait sous les nuages roses,

Et, dans chaque perle où son disque luit,

Au calice entr’ouvert des fleurs à peine écloses

Buvait lentement les pleurs de la nuit.
Aux bois où les chevreuils ont de fraîches retraites,

Sous les verts taillis tout peuplés d’oiseaux,

Les eaux vives, sortant de leurs grottes discrètes,

Glissaient à travers les frêles roseaux.
L’air matinal, chargé de brumes transparentes,

Mêlait aux parfums vagues et flottants

Ce frémissement clair de musiques errantes

Qui sort du gazon les jours de printemps.
* * *
Aujourd’hui, j’ai revu cette douce vallée,

Mais je l’aimais mieux dans mon souvenir.

Elle m’a semblé triste et nue et désolée ;

Il eût mieux valu n’y pas revenir.
Où sont les frais sentiers où les âmes jumelés,

Au murmure ami des ruisseaux chanteurs,

Parmi les bosquets verts, connus des tourterelles,

Aimaient à rêver sous les profondeurs ?
Si j’avais un secret pour évoquer les ombres,

Hélas ! je sais bien qui j’appellerais.

Tout s’illuminerait dans ces chemins si sombres,

Et moi-même aussi je rajeunirais.
O char silencieux des heures étoilées !

Reviens sur ta route, et ramène encor

Les blanches visions pour jamais envolées,

La foie espérance et les songes d’or.
Pourquoi ne peut-on pas, seulement pour une heure,

Percer ces brouillards d’hiver gris et froids,

Et revoir un rayon du cher printemps q’on pleure,

Un petit coin bleu du ciel d’autrefois ?

Blanche

C’était un soir d’été : de grands nuages sombres

Couraient sous le ciel lourd ; pas un souffle dans l’air,

Les vieux arbres du cloître épaississaient leurs ombres ;

La monotone voix des vagues de la mer

Vers le ciel orageux s’exhalait par bouffées,

Comme un lugubre écho de plaintes étouffées ;
La cloche du couvent venait de retentir ;

Des cours et du jardin, comme des hirondelles

Qui regagnent le nid, commençaient à sortir

Les sœurs et les enfants qui grandissent près d’elles

Mais Blanche et Madeleine, étouffant leurs sanglots,

Se tenaient par la main et regardaient les flots.
C’était un jour d’adieu pour elles : Madeleine

Partait le lendemain. Elle avait dix-huit ans,

Elle était au couvent depuis deux ans à peine ;

Une intime et profonde amitié, dès ce temps,

L’avait unie à Blanche, et des heures passées

Toutes deux recueillaient les traces dispersées.
Blanche avait dix-sept ans. Les baisers maternels

Avaient été trop tôt ravis à son enfance ;

Sous des enseignements graves et solennels

Son âme avait grandi dans l’ombre et le silence.

Sa beauté, sa pâleur, la faisaient ressembler

Aux anges des vitraux qu’elle aimait contempler.
L’extase avait marqué d’une céleste empreinte

Ses traits calmes et doux, son front pur et rêveur.

Ses sœurs, qui l’honoraient à l’égal d’une sainte,

Enviaient son austère et brûlante ferveur,

Et cette pureté qui met une auréole

Sur le front lumineux des vierges de Fiesole.
Mais son voluptueux sourire et ses grands yeux

Noirs, languissants, voilés, par un contraste étrange,

Annonçaient qu’un désir vague et mystérieux

Veillait à son insu sous les rêves de l’ange.

C’est le type idéal que créa Raphaël,

Chaste et passionné, mystique et sensuel.
Cependant sa beauté, rêve d’un autre monde,

Appelait moins l’amour que l’adoration.

Ou eût cru, la voyant, mélancolique et blonde,

Se pencher vers sa sœur, à l’apparition

Des célestes esprits qui délaissaient leur sphère,

Séduits par la beauté des filles de la terre.
Madeleine était brune et pâle ; ses yeux bleus

Avaient de longs éclairs veloutés et fluides.

Quand Blanche rencontrait un regard de ces yeux,

Tout son corps frissonnait sous leurs rayons humides ;

Son âme se noyait dans ce regard profond,

Et d’intimes pâleurs lui montaient vers le front.
 » Madeleine, dit Blanche après un long silence,

Le monde où vous allez entrer m’est inconnu.

Cette enceinte muette a caché mon enfance,

Et jamais bruit humain jusqu’à moi n’est venu ;

Mais le cœur est le guide et l’oracle suprême :

Je crois à vos dangers parce que je vous aime.
Dans ces murs bien des cœurs brises viennent chercher

Le repos et l’oubli d’un rêve ineffaçable ;

Et, comme il est souvent trop cruel de cachet

Les souvenirs brûlants dont le poids nous accable,

Plus d’une a dans mon âme épanché ses douleurs,

Et je connais le monde et l’amour par leurs pleurs ;
Ma sœur, sauveras-tu de l’implacable orage

Ce lis immaculé qui fleurit dans ton cœur ?

D’invisibles dangers t’attendent au passage,

Et les anges de Dieu tombent par leur candeur.

Mais je tremble surtout que ta beauté céleste

Ne devienne, en ce monde impie, un don funeste,

— Mais pour ange gardien j’aurai ton souvenir,

Répondit Madeleine ; et puis qui peut connaître

Ce qu’en son sein fécond nous garde l’avenir ?

Dans ce monde maudit je trouverai peut-être

L’amour, cet idéal flambeau dont notre cœur

Illumine toujours ses rêves de bonheur.  »
Sans qu’elle sût pourquoi, Blanche, à cette pensée,

Sentit d’un voile épais ses regards se couvrir ;

Un poids lourd étouffa sa poitrine oppressée,

Et de son sein gonflé sortit un long soupir,

Et, son cœur débordant comme une coupe pleine,

Elle couvrit de pleurs les mains de Madeleine.
Madeleine partit le lendemain. Longtemps

Blanche suivit des yeux sur la vague lointaine

Le vaisseau disparu dans les brouillards flottants,

Et puis, dans la cellule où vivait Madeleine,

Prosternée, inonda de pleurs et de baisers

La place où tant de fois ses pieds s’étaient posés.
Elle s’agenouillait dans les longues journées

Devant le crucifix témoin de leur adieu,

Et remontait le cours de ses jeunes années.

Elle se revoyait, enfant, sous l’œil de Dieu,

Pour la première fois à la table bénie,

Où l’âme, vierge encore, avec Dieu communie ;
Puis, plus grande et rêvant, dans sa mystique ardeur,

De saints renoncements, d’austères Thébaïdes,

Douce extase de l’âme, ascétique ferveur,

Longues nuits à genoux sur les dalles humides :

Larmes, brûlants soupirs, recueillement divin,

Que son cœur ulcéré redemandait en vain.
Car, depuis bien longtemps, une pensée unique.

Avait rempli sa vie : elle se demandait

De quel nom appeler cet attrait magnétique,

Ce charme irrésistible auquel elle cédait ;

Mais un seul mot s’offrait, dont l’idée est un crime,

Et ses yeux se fermaient comme au bord d’un abîme.
Or, un jour, un billet à Blanche fut remis.

Aussitôt qu’elle en eut reconnu l’écriture,

Joyeuse et palpitante, elle en baisa les plis ;

Mais, avant d’en pouvoir achever la lecture,

Elle s’évanouit au milieu des sanglots,

lia lettre contenait une fleur et ces mots :
 » Ma sœur, je bénis Dieu : j’aime et je suis aimée !

 » O Blanche ! puisses-tu, comme moi, quelque jour,

 » Entendre, recueillie, immobile et charmée,

 » Un mot dit à genoux, un premier mot d’amour ;

 » Livrer ta main tremblante à des lèvres ravies,

 » Épuiser en un jour le bonheur de deux vies !
 » Ils ont maudit l’amour, ils ont osé nier

 » Sa divine lumière et lui dire : Anathème !

 » Mais que pourrait la voix de l’univers entier

 » Contre une seule voix qui vous répond : — Je t’aime !

 » Ah ! fallût-il souffrir pendant l’éternité,

 » Entre l’amour et Dieu mon âme eût hésité.
 » Ils disent que l’amour s’envole comme un rêve.

 » Non, l’amour ne meurt pas ; à l’heure de l’adieu,

 » La sainte vision du ciel au ciel s’achève.

 » L’amour est éternel, infini comme Dieu !

 » Si tu savais ! ma vie entière est transformée !

 » Mon Dieu, mon Dieu, merci ! j’aime et je suis aimée !  »
D’implacables clartés brillaient : avec terreur

Blanche en son propre cœur pouvait descendre et lire.

Cette amitié céleste ou cette impure erreur ;

Ce rêve chaste et saint, ce monstrueux délire ;

Tout ce passé si triste et si doux, tour à tour

Adoré, puis maudit, c’était donc de l’amour ?
Comme sous le tranchant d’une lame glacée,

Un frisson contracta son cœur ; pour arracher

Madeleine à l’amour, sa première pensée

Avait été d’écrire, et de lui reprocher

D’immoler en un jour, lâche, ingrate et frivole,

Ses plus saints souvenirs aux pieds de son idole.
Parfois elle voulait partir, l’aller chercher,

L’éclairer, la sauver, la ramener près d’elle ;

Mais c’était révéler ce qu’elle eût dû cacher,

Même au prix du salut de sa vie éternelle,

Ou couvrir du manteau des pieuses fureurs

Ses transports insensés, ses jalouses terreurs.
Puis, dans les mornes nuits qu’obsédait un seul rêve,

Des macérations austères, des combats,

Des retours accablants et des remords sans trêve,

Des prières, des pleurs, que Dieu n’exauçait pas ;

Désespoirs infinis, luttes intérieures

Sans écho, sans témoin, pendant les longues heures.
Enfin, elle voulut passer seule, à genoux,

Au milieu de l’église, une nuit tout entière.

Son confesseur, vieux prêtre au front austère et doux,

Devait, le lendemain matin, à sa prière,

Venir l’y retrouver, pour apprendre un dessein

Que Dieu même avait fait éclore dans son sein.
La lampe de l’autel, parmi les grandes ombres,

Projetait la lueur de ses rayons tremblants.

Blanche s’agenouilla sous les arcades sombres,

Plus pâle que les morts, dans son voile aux plis blancs ;

Et, pendant cette nuit, sous les noires ogives,

Elle eut, comme Jésus, son jardin des Olives.
 » Seigneur, dit-elle, vous qui lisez dans mon cœur,

Dont la miséricorde est pour tous infinie ;

Qui, dans ces murs sacrés, sous votre œil protecteur.

Éleviez autrefois ma jeunesse bénie,

Au nom de votre Fils, pour nous crucifié,

Jetez sur moi, Seigneur, un regard de pitié !
Seigneur, j’avais rêvé pour moi ces saintes flammes,

Reflets de votre ciel, qui doublent le bonheur ;

Cet amour chaste et pur, cet hymen de deux âmes

À tout être promis Etait-ce trop, Seigneur ?

Ce bonheur, pour moi seule, en un crime se change,

Et le mauvais esprit prend la forme d’un ange.
Eh bien, s’il me faut dire un éternel adieu

A cet espoir permis à toute créature,

Guidez mes pas tremblants, éclairez-moi, mon Dieu !

Quel baume guérira ma profonde blessure ?

Comment fuir cet abîme entr’ouvert sous mes pas ?

Que faire enfin ? Mon Dieu ! vous ne répondez pas !  »
Elle pleurait ; son front se courbait sur les dalles ;

Sous la voûte funèbre aux sonores échos,

Le bruit de ses soupirs montait par intervalles.

Les rayons de la lune, à travers les vitraux,

Caressaient d’un reflet d’argent les boucles blondes

De ses cheveux épars tombant en lourdes ondes.
Puis elle se leva, tremblante, l’œil eu feu,

Et reprit d’une voix plus forte sa prière :

 » Vous exaucez mes pleurs, soyez béni, mon Dieu !

Vous faites dans ma nuit tomber votre lumière ;

Vous prenez en pitié mes remords infinis ;

Vous m’appelez à vous : mon Dieu, je vous bénis!
Votre souffle a chassé les rêves de la terre.

L’encens pur de l’amour, à vous seul destiné,

Je le brûlais aux pieds dune idole éphémère :

Vous épurez l’autel un instant profané ;

Et, lorsque vous prenez ma vie en sacrifice,

Vous mettez votre amour dans le fond du calice !  »
L’église s’éclairait sous la vague lueur

Du matin ; à genoux contre un pilier de pierre,

Blanche priait encor, quand son vieux confesseur

Se montra, puis, craignant de troubler sa prière,

S’arrêta sur le seuil. Dès qu’elle l’entendit,

Blanche marcha vers lui d’un pas ferme, et lui dit :
 » J’ai passé cette nuit devant l’autel, mon père,

Et dans mon cœur le calme est enfin revenu.

J’oserai confesser devant vous, je l’espère,

Un secret jusqu’ici pour vous-même inconnu.

Si j’avais pu cacher à mon Juge suprême

Ce que j’aurais voulu me cacher à moi-même !
Sans doute cet aveu doit être un premier pas

Vers l’expiation et vers le sacrifice ;

Pourtant, si jusqu’au bout Dieu ne m’accorde pas

La force de subir les coups de sa justice,

Je sens bien que jamais je ne pourrai finir

Cet aveu devant vous, au grand jour, sans mourir.
— Mon enfant, dit le prêtre, à la femme adultère

Jésus ne demanda qu’une larme. Pourquoi

Serait-il aujourd’hui plus dur et plus sévère

Pour vous, pieuse et pure, et fidèle à sa loi,

Élevée au milieu de cette paix profonde,

Sous son aile, à l’abri des orages du monde ?
— Le cortège fatal de leurs tentations

Poursuivait, répond Blanche, au fond de leurs retraites,

Les pères du désert ; les folles passions

Du monde, ses plaisirs éphémères, ses fêtes,

Valent bien, pour les cœurs inquiets et troublés,

Les rêves énervants dont ces murs sont peuplés.
Pardon ! je blasphémais ces pieuses demeures.

Mes sœurs, que Dieu bénit, sont heureuses ; toujours

Pour elles la prière emplit les chastes heures.

Un ange aussi jadis a veillé sur mes jours,

Et, la nuit, je voyais la Vierge immaculée

Qui me montrait ma place à sa cour étoilée.
Mais à ces visions du ciel j’ai dit adieu ;

Un rêve de l’enfer m’embrase et me pénètre :

J’aime comme jamais je n’avais aimé Dieu !

— Confiez-vous en lui, mon enfant, dit le prêtre.

Quoiqu’il ait fait du cloître un port tranquille et sûr,

Il ne condamne pas l’amour dans un cœur pur.
— Non, mon amour n’est pas de ceux que Dieu pardonne :

Sa clémence ne peut à ce point dépasser

Sa justice. O mon Dieu ! ma force m’abandonne !

Son nom ! je n’oserai jamais le confesser  »

Et le prêtre, penché sur elle, et sans haleine,

L’entendit murmurer le nom de Madeleine.
Blanche, en le prononçant, tomba mourante au* pieds

Du vieillard. Lui, devant cette douleur immense,

Redoutait de plonger ses regards foudroyés

Dans ce gouffre insondé de honte et d’innocence.

À ce crime sans nom craignant de pardonner,

Et devant tant de pleurs n’osant pas condamner.
Lorsqu’elle eut épuisé le fiel de son calice,

Blanche sentit la paix dans son cœur revenir,

Et voulut préparer son âme au sacrifice

Qu’elle avait maintenant la force d’accomplir.

Bientôt elle jura de renoncer au monde.

Et le fer fit tomber sa chevelure blonde ;
Quelquefois, à genoux pendant un jour entier,

Elle écoutait la voix qui parle aux solitudes.

Il lui semblait alors qu’à force de prier

Sa croix était moins lourde et ses combats moins rudes,

Et même elle y trouvait une amère douceur.

Mais un jour elle lut un billet de sa sœur :
 » Blanche, plains-moi, je meurs écrasée, abattue

 » Par le mépris du monde. Oh ! depuis quelques jours,

 » Je connais bien l’amour, l’abandon qui nous tue,

 » La jalousie ! O Blanche, ignore-la toujours !

 » Je reviens au couvent, chercher, non l’espérance,

 » Mais le calme et le droit de pleurer en silence.
 » Pour une erreur d’un jour, j’ai tant souffert, hélas !

 » Que Dieu m’accordera mon pardon, je l’espère  »

Blanche jeta la lettre et ne l’acheva pas :

Elle était arrivée au haut de son calvaire.

La revoir ! mais le cœur en deuil, portant sa croix,

Triste, flétrie, au lieu de l’ange d’autrefois !
Dès lors, dans sa cellule, en silence, immobile,

Morne, les yeux tournés vers les flots de la mer,

Plus pâle qu’autrefois, elle semblait tranquille

Et sentait fuir la vie ; et, comme au vent d’hiver

Se penchent lentement les fleurs étiolées,

Elle attendait la fin des heures désolées.
Comme un libérateur qui lui tendait les bras,

Elle voyait la mort sans regrets, sans alarmes.

Parfois, se relevant, elle disait tout bas

Au vieux prêtre, à genoux près d’elle et tout en larmes :

 » O mon père ! surtout qu’elle ignore à jamais

Pourquoi je vais mourir et combien je l’aimais !  »
Un matin, de ses sœurs en prière entourée,

Sur ses lèvres pressant une croix de bois noir,

Blanche mourut sereine et comme délivrée.

Madeleine trop tard arriva pour la voir

Et ne put recueillir sa dernière parole

Et le baiser de paix de l’âme qui s’envole.
Pourtant, en l’embrassant, il lui sembla sentir

D’un suprême soupir sa lèvre caressée,

Léger frissonnement qui la fit tressaillir

Comme un muet baiser d’une bouche glacée,

Et l’âme s’envola dans ce dernier adieu

Qu’elle avait attendu pour remonter à Dieu.

Chansons Allemandes

I
Petite Christel, dirent les colombes,

D’où vient ce matin le deuil où tu tombes,

Quand l’été sourit à la plaine en fleur ?

— Oui, l’été sourit et les fleurs sont belles ;

Mais j’ai, tourterelles,

L’hiver dans mon cœur.
Petite Christel, dirent ses amies,

Tes peines seraient bien vite endormies

Avec des chansons : pourquoi soupirer ?

— Il me faut un cloître et de lourdes grilles.

Chantez, jeunes filles,

Moi je veux pleurer.
Petite Christel, tu sais que je t’aime,

Dit le jeune roi : prends mon diadème,

Sois ma reine, et plus de pleurs entre nous.

— Hélas ! dit Christel, dont le front se penche,

Ma couronne blanche,

Me la rendrez-vous ?
II
Verte est la bruyère où Lise la belle

Regarde en souriant son bien-aimé près d’elle ;

Son petit enfant l’embrasse et la suit. —

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
La mort pâle vient : Lise, blonde et rose,

Dans le cercueil étroit, les mains jointes, repose ;

Son époux en deuil pleure et la conduit. —

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
Pâle, il la conduit au froid cimetière.

Là des prêtres en noir disent une prière,

La terre la couvre ; on s’en va sans bruit.

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
Elle entend de loin son enfant qui pleure :

Elle demande à Dieu de lui prêter une heure

Pour aller encor veiller près de lui.

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
Elle pria tant, que la Vierge sainte

Alla porter à Dieu sa prière et sa plainte :

Le Seigneur lui donne une heure de nuit.

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
Lise du cercueil écarte une planche,

Et parmi les tombeaux se lève froide et blanche.

La nuit est humide et la lune luit.

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
Que veut cette femme ? Elle ouvre la porte

Mon Dieu, comme elle est pale ! on dirait une morte.

Elle entre : le chien la lèche et la suit.

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
Viens, mou bien-aimé, c’est moi qui l’appelle !

— Non, celle que je pleure, elle était rose et belle.

— Oh ! je n’ai qu’une heure, et le temps s’enfuit !

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
Mon petit enfant, viens, voici ta mère.

— Non, ma mère était belle ; elle dort sous la terre.

Et l’enfant tremblant la repousse et fuit.

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
Triste, elle s’en va sans attendre l’heure ;

Elle ne revint plus visiter sa demeure.

Hélas ! rien ne rend le bonheur détruit.

Mais la terre est si froide à l’heure de minuit !
III
Sous l’azur profond des nuits constellées,

En longs voiles blancs, couronnant nos fronts

Du nénufar d’or aux fleurs emperlées,

Parmi les joncs verts, au fond des vallées.

Nous nous égarons.
Pour avoir passé jadis sur la terre

Sans vouloir ouvrir nos cœurs à l’amour,

Nous ne pouvons plus vivre à la lumière ;

Nos ailes fondraient en vapeur légère

Aux rayons du jour.
Le jour, nous volons, troupe virginale,

Aux champs de la lune, éclatants de lis,

Où, semant leurs lits de nacre et d’opale,

Les ruisseaux d’argent teignent leur flot pale

Des reflets d’Iris.
Et puis, quand vient l’heure où le ciel se dore,

L’heure des baisers, sur un rayon blanc

Nous laissons glisser notre aile sonore,

Et nous nous baignons dans l’air tiède encore

Sur le lac tremblant.
Nous chassons du lit des vierges candides

Les songes d’amour, enfants de minuit,

Qui font palpiter nos cœurs de sylphides,

Et nous remplissons de rêves limpides

L’unie de la nuit.
L’alouette chante, et l’aurore efface

Les étoiles d’or sous son doigt vermeil ;

La voix du matin comme elles nous chasse :

Ce soir, nous viendrons pour baiser la trace

Des pas du soleil.
IV
Tous deux, à travers la forêt profonde,

Ils passaient, passaient ; et la lune blonde

Baisait leurs fronts purs dans l’air argenté.

Lui disait tout bas : Oublions le monde !

A toi mon amour, à moi ta beauté.

Elle répondait : Pour l’éternité.
Sans désirs, pendant la nuit dangereuse,

Ils marchaient si seuls dans l’allée ombreuse,

Vierges, l’un de l’autre écoutant la voix,

Et puis regardant la lune onduleuse,

La lune onduleuse et les fleurs des bois.

Oh ! vivre un seul jour des jours d’autrefois !
Ils voguaient, voguaient sur les eaux discrètes

Qui germent au fond des grottes secrètes.

Elle dit, ouvrant ses lèvres de miel :

L’azur sous nos pieds, l’azur sur nos têtes,

La nuit recueillant l’hymne universel,

Et toi près de moi, n’est-ce pas le ciel ?
Magique parfum des fleurs éphémères,

Magnétique attrait des coupes amères,

Poison du désir, chants fascinateurs,

Quels baisers valaient ces baisers de frères,

Sur le ruisseau bleu, plein de bruits rêveurs,

Miroir diaphane où tombaient leurs pleurs ?
Tristes de bonheur, leurs âmes trop pleines

Aspiraient l’écho des lyres lointaines,

Et, l’un dans les bras de l’autre enlacés,

Ils laissaient couler les heures sereines. —

Quels rêves si doux ne sont effacés

Par le souvenir des amours passés ?
V
J’ai cru qu’on m’enfermait au couvent : c’est un rêve !

Je suis morte, il est mort aussi : je bénis Dieu !

Là-bas, sur la tombe une ombre se lève :

Viens, mon bien-aimé, viens me dire adieu.
— J’ai cru qu’on m’enchaînait dans la tour, sur la pierre,

Seul, loin d’elle et du jour ; mais non, ce cachot noir,

C’était mon tombeau dans le cimetière.

Que Dieu soit béni, je vais la revoir !
— C’est toi ! Je savais bien que tu m’aurais suivie,

Tu me l’avais promis. Cette félicité

Qu’on nous refusait pendant notre vie,

La mort nous la rend pour l’éternité.
— Je rêvais de prison, et toi de monastère :

Un baiser ! oublions et mon rêve et le tien.

Dieu, qui sépara nos cœurs sur la terre,

Les unit au ciel : je le savais bien !
— Écoute ! un son de cloche a retenti : c’est l’heure

Du dernier jugement pour tous les trépassés ;

Faut-il nous quitter sitôt ? — Non, demeure :

Qu’importe le ciel ? restons embrassés ! —
La cloche du matin sonne pour la prière ;

À travers les barreaux glisse un rayon du jour.

Tous deux à la fois ouvrent leur paupière,

Elle en sa cellule, et lui dans la tour.

Cremutius Cordus

Les peuples vieillis ont besoin d’un maître ;

Ce n’est plus en eux qu’ils cherchent la loi.

Dans un autre siècle il m’eut fallu naître :

Il n’est point ici de place pour moi.
L’idéal qu’avait rêvé ma jeunesse,

L’étoile où montaient mes espoirs perdus,

Ce n’était pas l’art, l’amour, la richesse,

C’était la justice ; et je n’y crois plus.
Mais je suis bien las de ces tyrannies

Qu’adore en tremblant le monde à genoux :

Peuples énervés, races accroupies,

Nous léchons les pieds qui marchent sur nous.
Le présent est plein d’odieuses choses,

L’avenir est morne et désespéré :

Si l’on peut choisir ses métempsycoses,

Ce n’est pas ici que je renaîtrai.
Quand la mort, brisant la dernière fibre,

Au limon natal viendra m’arracher,

S’il est quelque part un astre encor libre,

Là-haut, dans l’éther, je l’irai chercher.

Empédocle

Au sommet de l’Etna, debout près du cratère,
Comme Héraclès devant le bûcher de l’Oeta,
Embrassant du regard l’Océan et la terre,
Empédocle adora la nature et chanta :

Miroir de l’Infini, flots de la mer divine,
Gouffre inviolé, grand horizon bleu !
Lampes du ciel profond dont la nuit s’illumine,
Peuples de l’espace, étoiles de Dieu !

Éternelles forêts, mystérieux ombrages,
Arôme enivrant qu’exhalent les bois !
Ô solitude sainte ! ô voluptés sauvages !
Bonheur indécrit, liberté sans lois !

Ô Nature éternelle, impénétrable, immense !
Ton temple est l’éther, les monts tes autels ;
Dans ta nudité chaste et ta toutepuissance
Je viens t’adorer, loin des bruits mortels.

Ta flamme, d’où jaillit l’étincelle éphémère
Qui donne la vie au néant glacé,
M’a tiré de la nuit originelle, ô Mère !
Ton lait m’a nourri, tes bras m’ont bercé.

Je me suis enivré de ce sommeil sans rêve
Que verse aux forêts le vent des hivers,
Et de ce lent réveil du printemps, quand la sève
Couronne les bois de feuillages verts.

J’ai, tour à tour poisson muet dans le flot sombre,
Taureau dans les champs, aigle dans le ciel,
Lion dans les déserts, sous ses formes sans nombre,
Pas à pas suivi l’être universel.

Mille fois retrempée à la source des choses,
Mon âme agrandie, en son vol joyeux,
Par l’échelle sans fin de ses métempsycoses,
Va de l’arbre à l’homme, et de l’homme aux dieux.

Maintenant il me faut une dernière épreuve ;
Je pars, mais je sais, en quittant le port,
Car déjà du Léthé j’ai traversé le fleuve,
Qu’un autre soleil luit sur l’autre bord.

Zeus, éther créateur, flamme, aliment des mondes,
De ton foyer pur l’esprit émané
Y retourne : et toi, Terre aux entrailles fécondes,
Je te rends ce corps que tu m’as donné.

Des souillures des sens l’âme humaine se lave
Comme le métal qu’épure le feu ;
Etna qui me reçois dans ton ardente lave,
Du sage qui meurt tu vas faire un dieu !

D’un suprême sourire il salua la terre,
Et l’Etna l’engloutit dans son brûlant cratère,
Et bientôt du volcan le reflux souterrain
Rejeta vers le ciel ses sandales d’airain.
Mais, ainsi qu’un navire aux vents livrant ses voiles,
L’esprit du sage errait audessus des étoiles.

Euphorion

PROLOGUE.
Aux royaumes du vide, où l’antique sibylle

Conduisit par la main le héros de Virgile,

S’étendent, près du Styx, les vagues profondeurs

Du séjour sans soleil qu’on nomme Champ des pleurs.

Là, sous un bois de myrte, eu des routes discrètes,

Ceux que l’amour brûla de ses fièvres secrètes

Vont fuyant sans repos, même à travers la mort,

L’aiguillon d’un désir qui jamais ne s’endort.

Les amants, le cœur plein de molles lassitudes,

S’égarent deux à deux au fond des solitudes.

Leur rêve les épuise, et de la volupté

Renaissent les désirs pendant l’éternité.
Il en est qui, brûlés de soifs inextinguibles,

Appellent, haletants, des amours impossibles ;

Les uns, pensifs et seuls, cœurs à l’espoir fermés,

Car ils ont autrefois aimé sans être aimés ;

D’autres, plus délaissés et plus tristes encore,

Exilés de l’amour qu’un souvenir dévore,

Pâles de jalousie, évoquent à la fois

Tous les spectres pleures du bonheur d’autrefois.

Plus loin passe, pareil aux vagues soulevées,

Le funèbre troupeau des âmes énervées,

Qui, dispersant leur cœur en changeantes amours,

D’un parjure éternel déshonorent leurs jours.

Ce que cette forêt cache dans ses retraites

De sanglots étouffés et de douleurs muettes,

Ceux-là seuls le sauront qui portent dans leurs cœurs

Les frissons de l’amour et ses mornes langueurs.
C’est là qu’Achille vit errer parmi les âmes

Hélène aux pieds d’argent, la plus belle des femmes,

Et le lugubre Hadès, ému de leur beauté,

Réveilla les torpeurs de sa stérilité.

Euphorion naquit dans les champs d’asphodèles ;

Sur sou dos arrondi s’ouvraient deux blanches ailes ;

Hélène le plongea dans le fleuve des pleurs,

Puis invoqua pour lui les dieux inférieurs :
Hadès, Persephoné, divinités funèbres,

Qui régnez au milieu des immenses ténèbres,

Séjour d’horreur pour les mortels ;

Puisse, dans tous les champs et dans toutes les villes,

Le sang des agneaux noirs et des vaches stériles

Rougir vos lugubres autels !
Par vous, seule entre tous les morts, objet d’envie,

L’amour dans mes flancs d’ombre a fait germer la vie ;

Mais que sert-elle aux sombres bords,

Loin du soleil, et loin de la douce lumière,

Au séjour lamentable où voltige, légère,

La foule innombrable des morts ?
Aux airs supérieurs que votre souffle emporte

Mou fils ; ouvrez pour lui l’inexorable porte

De vos royaumes ténébreux ;

Offre ton sein fécond à sa lèvre ravie,

O Terre aux larges flancs, source de toute vie,

Mère antique des dieux heureux !
Mais avant tous les dieux je t’implore et t’adjure,

Éros, toi dont l’esprit plane sous l’ombre obscure

Du bois de myrte où nous rêvons ;

O le plus beau des dieux ! dompteur de toutes choses,

Appelle autour de lui tes zéphyrs et tes roses.,

Et tes parfums et tes chansons.
Elle dit : à sa voix frissonne l’eau d’opale

Du ruisseau qui serpente à travers le bois pâle,

Et deux adolescents, sortant des flots ouverts,

S’avancent à la fois parmi les myrtes verts.

C’étaient les deux esprits de l’amour, et la Grèce

Qui leur donna pour mère une même déesse,

Parmi ses plus beaux noms de dieux et de héros,

Choisit pour eux les noms d’Éros et d’Antéros.
L’un secoue en riant sa chevelure blonde

Tout emperlée encor des frais baisers de l’onde :

C’est lui que tout amant, tout poète a chanté,

L’amour, qui révéla l’éternelle beauté.

L’autre, dont les cheveux sont noirs comme les ailes,

Voilant de longs cils noirs 1′éclat de ses prunelles,

Suit son frère : l’amour qui n’est pas partagé

Est par lui tôt ou tard et sûrement vengé.
ÉROS.
Oui, ton fils avec moi passera l’onde amère,

Fille de Léda, que chérit ma mère.

Tous les bonheurs, enfant, vont naître sous tes pas ;

Va, la vie est belle et t’ouvre ses bras.
Volant à ton gré sur tous les rivages,

Tu pourras remonter et descendre les âges ;

Car tu naquis loin du monde, en dehors

De l’espace et du temps, impuissants sur les morts.
ANTÉROS.
Hélas ! quel avenir t’attend, ô fils d Hélène !

Au monde idéal ton destin t’enchaîne ;

Le bonheur delà terre en vain t’appellera,

Toujours ton orgueil le repoussera.
Tu mépriseras l’amour de Zeus même ;

Mais, comme les Titans, dans un combat suprême

Vaincu, foudroyé, tu retomberas

Sous les débris du monde ébranlé par tes bras.
I.
Salut, Himalaya, berceau des premiers âges,

Dont le front, par delà le plus haut des nuages,

Loin, bien loin dans l’éther immobile et dormant,

Sur les grands horizons règne éternellement !

O géant, roi des monts, de quel orgueil sublime

S’enfle ton cœur de dieu, quand, de la blanche cime,

Sur ta tête tu vois le ciel, et sous tes pieds

L’Inde, ton bel empire, et ses bois de palmiers,

Et ses fleuves tombés de tes mains, et ses villes

Où dorment les tombeaux des peuples immobiles ;

Terre douce et féconde, où mille voluptés

Exhalent leurs parfums dans les airs enchantés.
Les vieux fleuves au loin règnent sur For des plaines

Et déroulent en paix leurs majestés sereines.

Ils s’égarent souvent dans l’ombre des grands bois,

Et leur voix se confond avec les mille voix

Qu’étouffe la forêt sous ses voûtes obscures.

Alors, pour assoupir et mêler les murmures,

Les cèdres du rivage inclinent leurs fronts noirs ;

De l’un à l’autre bord, comme des encensoirs,

Les lianes en fleurs lançant leurs girandoles,

S’enlacent sur les flots en obscures coupoles.
Mais est-il un seul lieu sur la terré, ô Kachmir !

Qui vaille ta vallée et ton ciel de saphir ?

L’Himalaya, debout près de toi, te protège,

Et sur tes horizons dresse son front de neige ;

Et les vents du tropique, en passant sur tes fleurs,

Chargent leurs ailes d’or de magiques senteurs.
C’est là, parmi les fleurs, sous la brise embaumée,

Qu’Euphorion ouvrit sa paupière charmée.

Saluant la lumière, il contemple, ébloui,

Les changeants horizons qui s’ouvrent devant lui,

Et jette, en secouant l’or de sa chevelure,

Un caressant sourire à toute la nature,

Et ses ailes d’argent volent d’un libre essor

Dans les airs ruisselants d’azur, de pourpre et d’or.
C’est l’heure où le soleil, sous sa voûte profonde,

Baigne la terre en fleurs dans sa lumière blonde ;

Le lac, les champs féconds, les bois mystérieux,

Nagent dans l’éther calme en souriant aux cieux.

Et la vie en tous sens frémit, filtre et serpente,

Flot mobile et fécond, sève luxuriante,

Long torrent de parfums, de lumière et de bruit,

Qui fermente et bouillonne, eu fleurs s’épanouit,

S’exhale en chants d’oiseaux, coule en flots, monte en gerbes ;

Insectes scintillants, reptiles sous les herbes,

Fleurs dans les champs, poissons nacrés dans le flot clair,

Bruissement de l’eau, bourdonnement de l’air ;

VA du lac de cristal, de la plaine dorée,

De la forêt touffue, obscure, enchevêtrée,

L’hymne de volupté, s’échappant à la fois,

Au ciel immaculé monte par nulle voix :
Peuple des airs, des eaux, des champs, des bois pleins d’ombre,

Créatures sans nombre,

Sous le dôme infini des grands cieux étoiles

Chantez, aimez, volez.

Que tout être s’abreuve aux sources d’où ruisselle

La vie universelle !

Flux et reflux, naissance et mort, fête éternelle

Où tous sont appelés !
Étoiles d’or, mêlez en rondes cadencées

Vos courbes enlacées ;

Mondes errants, suivez vos guides dans les d’eux !

Sur leurs fronts radieux,
Comètes, déroulez comme des auréoles

Vos vagues paraboles !

Chœurs alternés du ciel, entretiens sans paroles,

Appels mystérieux !

Croisez-vous, circulez, effluves électriques,

Dans les champs magnifiques

De l’impalpable éther, dans les gouffres profonds

De la terre et des monts !

Glissez, coulez, versez dans les bois, dans les plaines,

Vos ardeurs souterraines,

Que la terre, sentant vos flammes dans ses veines,

Ouvre ses flancs féconds !
Fraîche haleine des fleurs, parfums, caresses molles

Que voilent leurs corolles,

Voix des grands palmiers verts échangeant leurs baisers

Dans les vents embrasés ;

Roucoulements d’amour, soupirs des tourterelles,

Doux frémissements d’ailes,

Volez, suspendez-vous sur les brises nouvelles,

Murmures apaisés !
Volupté ! volupté ! source de toute vie,

La nature ravie

T’appelle ! La vois-tu palpiter et frémir

Sous l’éternel désir ?

Mêle encor, pour noyer notre soif haletante,

Dans ta coupe énervante

Tes magiques poisons, et la sève brûlante

Du fruit qui fait mourir !

Les êtres tour à tour meurent sous ton étreinte,

Mais toi, volupté sainte,

Tu rejettes, ainsi que des jouets brisés,

Tes amants épuisés.

Les générations de toute créature

Passent comme un murmure,

Mais la toute-puissante, immortelle nature

Renaît sous tes baisers !
EUPHORION.
Tes esclaves sans nombre attendent, o nature !

La part de volupté que ta main leur mesure ;

L’hymne sans fin vers toi s’élève : que te sort,

A toi, bercée aux chants de cette cour joyeuse,

O nature orgueilleuse !

Une note de plus dans ce vaste concerta
Assez d êtres salis moi t’obéissent, o reine !

Et se courbent devant ta force souveraine ;

Je ne puis m’atteler à ton char triomphal.

Brisant les chaînes d’or que ton orgueil me rive,

Par ma force native

Je veux prendre mon vol vers le monde idéal.
Jusqu’au terme rêvé je tracerai ma voie,

Loin des torrents d’amour où leur force se noie,.

Loin de ce tourbillon qui les emporte tous,

Et je saurai, du ciel traduisant le mystère,

Faire voir à la terre

Des formes de beauté dont Dieu sera jaloux.
Dans ce monde de l’art, plein de clartés sereines,

Sans trouble j’entendrai les chants de tes sirènes ;

Leurs fascinations ne pourront m’éblouir.

Toujours dans le miroir uni de ma pensée

Leur image tracée

En poèmes de marbre ira s’épanouir.
Ainsi, pour pénétrer dans la sphère divine,

Euphorion chassait du fond de sa poitrine

Le désir du bonheur qui ne dure qu’un jour.

Sans le connaître encor repoussa-t-il l’amour,

Ou bien méprisa-t-il des voluptés conquises ?

Je ne sais : car il est des âmes indécises

Pour qui l’amer dégoût devance le plaisir,

Et chez qui l’espérance émousse le désir.

Cependant, comme si la nature éternelle

Voulait le retenir et l’enchaîner près d’elle.

Un chant d’adieu, vers lui par la brise emporté,

S’envola, triste et doux comme une nuit d’été :
Adieu ! plus mollement que ne fait la liane

Qui serpente et qui glisse entre les bananiers,

Et plus étroitement que le flot diaphane

Qui caresse tes pieds,
Dans une étreinte ardente, entre mes bras d’ivoire

Je voulais t’enlacer ; je voulais t’endormir

Aux effluves d’amour de ma prunelle noire,

Et je voulais t’offrir
Mille bonheurs rêvés où le désir succombe,

Philtres qui font aimer, chansons, parfums des fleurs,

Sourires amoureux et baisers de colombe,

Enivrantes langueurs !
Mais je te souriais en vain : dans d’autres voies

L’orgueil t’égare, et moi, tu me fermes tes bras,

Tu t’éloignes, murant ton âme aux saintes joies

Que tu regretteras.
Adieu ! la vie est bonne, et tu l’as repoussée ;

Tu foules sans regret les pauvres fleurs d’un jour ;

Insensé ! pour régner seul avec ta pensée

Tu repousses l’amour !
II.
Hélios, rayonnant dans le calme empyrée,

Sur les monts, sur la plaine et sur la mer sacrée,

Darde ses flèches d’or, et du splendide azur

Sur la terre d’Hellas tombe un jour large et pur.

Les grands nuages blancs qui dans l’air vierge glissent

Comme des blocs de marbre au soleil resplendissent.
Dans l’éther inondé de sereines clartés

Se dressent hardiment les grands angles sculptés

Des îles, des rochers et des saints promontoires.

La mer, qui se déroule en vastes nappes noires,

Reflète en son cristal, profond comme les cieux,

Le tableau varié, sévère, harmonieux,

Des temples, des cités, des vaisseaux et des îles :

Partout de purs contours et des lignes tranquilles,

Tout chante, l’air, les bois et le flot argenté,

Tout est force et jeunesse, harmonie et beauté.
La trirème longeant le vieux rocher d’Égine

Conduit Euphorion vers la cité divine

Qui garde le beau nom de Pallas Àthéné.

Là, sous l’œil protecteur des dieux d’Homère, est né

Pour l’orgueil de la Grèce et le bonheur du monde,

Un peuple libre, enfant de la terre féconde,

Fort, puissant, créateur de types immortels.

Aux grèves d’Eleusis, où veillent les autels

Antiques, vénérés, de la Grande Déesse,

S’exerce aux jeux sacrés la robuste jeunesse ;

Les couronnes, les cris, volent de toutes parts,

Et sous Tardent soleil reluit l’airain des chars.

Puis tous les forts lutteurs, aux membres frottés d’huile,

Par les champs d’oliviers se pressent vers la ville

Sur leurs chevaux aux pieds ailés, précieux don

Qu’au peuple de Cécrops accorda Poséidon.
Euphorion les suit jusqu’à l’antique enceinte

Des murs cyclopéens ; de l’Acropole sainte

Tout ton peuple, ô Pallas ! gravit les blancs degrés.

Les vieillards au pas lent, du peuple vénérés,

Augustes, le front ceint de bandelettes blanches,

De l’olivier sacré tiennent en mains les branches ;

Et les beaux enfants nus, de myrte couronnés,

Conduisent en chantant les grands bœufs destinés

A la sainte hécatombe, et portent les amphores.

Des corbeilles en mains, les blanches canéphores

Jonchent le sol de fleurs, et leur robe de lin

Sous ses plis gracieux voile leur corps divin.
Et la flûte et la lyre aux chants sacrés s’unissent ;

Des temples spacieux les portiques s’emplissent,

Puis les adolescents apportent sur l’autel

Le vin, les fruits choisis, la farine et le miel ;

En l’honneur des grands dieux le sang des taureaux fume,

Et sur le trépied d’or l’offrande se consume.

On présente à Pallas un voile merveilleux,

Splendide, où sont tracés les grands combats des dieux :

Là, les spectres sans nom dont la terre s’étonne,

Les Titans, aux replis de dragons, la Gorgone

Pale, avec ses cheveux serpents et ses regards

Qui changent l’homme en pierre, et les monstres « pars

Nés du sein trop fécond de la Terre irritée,

Géryon, Échidna, l’Hydre, Python, Antée,

Se dressent menaçants contre les dieux du ciel.

Mais eux, calmes et forts, au gouffre originel

Replongent les enfants de l’Érèbe, et la terre

Bénit le règne heureux des dieux de la lumière.
Du voile précieux Pallas reçoit le don.

Et sourit à ses fils du haut du Parthénon.
Sagesse antique ! ô toi qui jaillis tout armée

Du large front de Zeus, la ville bien-aimée

N’a-t-elle pas payé tes soins et ton amour ?

Pour elle, de l’Olympe oubliant le séjour,

Tu lui donnas ton nom, ta force et ta science,

Et l’olivier sacré, nourricier de l’enfance,

Symbole de la paix et des arts créateurs.

Quand l’Asie épancha ses flots dévastateurs,

Les champs de Marathon, les flots de Salamine,

Reconnurent le bras et l’égide divine

Qui briseront jadis la force des Titans.

Mais, à leur tour, Pallas, tes fils reconnaissants

Élevèrent pour toi le plus divin des temples,

Sublime piédestal, trône d’où tu contemples

Ce peuple glorieux qui montre à l’avenir

Jusqu’à quelle hauteur l’homme peut parvenir.
Un jour pourtant, pleurant leur force et leur jeunesse,

Les dieux de Phidias, les grands dieux de la Grèce,

Joncheront de débris le temple délaissé.

Mais l’art sacré renaît où ton souffle a passé,

Sainte Hellas ! Ton génie, allumé comme un phare,

Sur les siècles nouveaux, plongés dans l’ombre avare.

Rayonne ; à son aspect se disperse et s’enfuit

Le cortège effaré des démons de la nuit.
Cependant, s’inclinant vers Delphes la divine,

De ses derniers rayons le soleil illumine

Les colonnes de marbre et les frontons sacrés

Le couchant, resplendit de nuages pourprés.
Euphorion, debout devant le saint portique,

Embrassant du regard les plaines de l’Attique,

Et le Pyrée aux cent trirèmes, et la mer,

Le front penché, s’écrie, en proie au doute amer :
Ce qu’en vain j’ai cherché dans l’immobile Asie

O race créatrice entre toutes choisie,

Répondez, fils d’Hellas, cet idéal rêvé,

Me le donnerez-vous, et l’avez-vous trouvé ?
CHŒUR
STROPHE I
Fils d’Hélène, tu vois la féconde patrie

Dos dieux et des héros, Hellas, riche en coursiers :

Ce fleuve est l’Ilyssos, cette plaine fleurie,

La terre de Pallas, fertile en oliviers.

La, les murs dos cités naissent au son des lyres,

Et, du sein de la mer divine, aux matelots,

Souvent Aphrodite, déesse des sourires,

Dans sa conque marine apparaît sur les flots.

Là, les murs des cités naissent au son des lyres,

Les joncs ont des soupirs, et les chênes des bois

De prophétiques voix.
ANTISTROPHE I
Les dieux olympiens, par un divin mystère,

Unissent, dans leurs mille hymens, la terre aux cieux,

Et les héros, dompteurs des monstres de la terre,

Dans l’Olympe étoile règnent parmi les dieux.

Comme des cygnes blancs, en troupes vagabondes,

Leurs constellations, pendant les nuits d’été,

Guident les matelots ; les Néréides blondes,

Dans la mer où naquit Cypris Aphrodite,

Comme des cygnes blancs en troupes vagabondes,

Dénouant leur ceinture et leur robe aux longs plis,

Daignent leurs flancs polis.
EPODE I
Sur les sommets sacrés des blanches acropoles,

L’œil indulgent des dieux

Contemple chaque jour des danses et des jeux.

La sagesse sourit en gracieux symboles

Dans les temples de marbre aux grands frontons sculptés,

Sur les sommets sacrés des blanches acropoles,

D’où les dieux protecteurs veillent sur les cités.
STROPHE II
Aux rhythmes cadencés des graves mélodies,

Quand Sappho de Lesbos, reine des chants d’amour,

Conduit, la lyre en main, les blanches théories,

Les danses et les chœurs s’enlacent tour à tour.

Chez ce peuple divin, beau comme ses statues,

Les mères, aux sculpteurs, prêtres de la beauté,

Montrent pieusement le corps des vierges nues,

Thème religieux pour un hymne sculpté.

Chez ce peuple divin, beau comme ses statues,

Lu temple avec respect garde dans son trésor

Phryné sculptée en or.
ANTISTROPHE II
Contemple les lutteurs dans le stade olympique ;

La Grèce honore en eux la force et la beauté,

Et chante, par la voix de l’Ïambe tragique,

La lutte du destin et de la volonté.

Aux fêtes d’Eleusis et des Panathénées,

Avec les noms des dieux du divin Parthénon,

Le peuple chaule, au son des flûtes alternées,

Les noms d’Harmodios et d’Aristogiton.

Aux l’êtes d’Eleusis et des Panathénées,

Les tyrans savent bien que des glaives vengeurs

Se cachent sous les fleurs.
EPODE II
Couronne-toi de myrte aux l’êtes de la Grèce,

Répète les accents

Des vierges au long voile et des adolescents.

L’éternelle beauté vient des dieux ; pour prêtresse

Elle a la poésie aux accords inspirés.

Couronne-toi de myrte aux tètes de la Grèce,

Fils d’Hélène, en chantant sur les modes sacrés.
EUPHORION.
J’ai souvent invoqué, sur les saintes collines,

Le chœur mélodieux des muses, que conduit

Loxias Apollon, roi des strophes divines ;

Et j’ai chanté l’amour, la jeunesse qui fuit,

Et les combats sanglants, et Pergame détruit.
J’ai souvent adoré, dans le marbre captives,

Les images du ciel que l’art dérobe aux dieux ;

J’ai demandé l’oubli des heures fugitives

A ce monde idéal qui révèle à nos yeux

Comme un reflet lointain de la splendeur des cieux.
Poétique rivage, où le flot qui soupire

Jette aux vents embaumés des mots harmonieux ;

Cortège insouciant des dieux fils de la lyre,

Blanches villes de marbre aux noms mélodieux,

Peuple sacré d’Hellas, recevez mes adieux.
Le spectacle du mal venait troubler ma vie ;

J’ai vu ceux qui souffraient dans l’ombre, et j’ai prié

Pour le faible, l’enfant, l’esclave qu’on oublie,

Et mon cœur s’est rempli d’une immense pitié ;

Mais vers le ciel d’airain vainement j’ai crié.
Que me fait votre gloire indifférente et fière,

Dieux heureux, qui toujours protégez les plus forts ?

Je ne veux plus offrir mon culte et ma prière

Qu’à celui qui promet le pardon au remords,

A la faiblesse un juge, une espérance aux morts.
J’irai dans les déserts emplis d’échos mystiques,

Sur le sable épeler les traces de ses pas,

Et j’attendrai, courbé sous les vents prophétiques,

L’idéale beauté, sans modèle ici-bas,

Que tous vos dieux heureux ne me donneront pas.
LE CHŒUR.
Hélas ! hélas ! au lieu des chansons et des danses,

Quels flots de pleurs versés !

Quels cris d’angoisse au lieu des plaisirs repoussés !

Remords que rien n’efface, inutiles souffrances,

Longs soupirs, lourde croix,

Et l’éternel regret des rêves d’autrefois.
Les dieux vaincus, pendant la nuit impure et douce,

Aux saintes visions

Mêlent l’attrait vengeur de leurs tentations.

La prière ? Malheur à toi ! Dieu te repousse,

Et laisse aux cœurs brisés

Un crucifix muet, froid sous leurs longs baisers.
A ces mots, au moment de reprendre sa route,

Euphorion hésite au carrefour du doute,

Et, pensif, devant Rome il s’arrête un instant

Pour saluer encor le vieux monde en partant.
Il est nuit : Rome dort, sereine et reposée ;

Le Forum est désert ; le sol du Colysée

Boit le sang répandu dans les jeux du matin ;

La lune disparaît derrière l’Aventin.
Chaque temple a fermé sa porte aux yeux vulgaires,

Mais les initiés célèbrent leurs mystères,

Et leur prière, avec l’encens des trépieds d’or,

Dans l’air silencieux vibre et s’élève encor.
Non loin d’eux cependant, au fond des catacombes,

Devant un simple autel qui n’a pas d’hétatombes,

Au milieu des tombeaux, tout un peuple à genoux

A leurs hymnes joyeux mêle un chant triste et doux.
Et l’écho, recueillant les notes dispersées,

Réseau mélodieux de strophes enlacées,

Forme de ces deux voix un accord solennel

Dans un hymne commun s’élevant vers le ciel :
I
Vénus ! reçois nos vœux ; les heureux sont tes prêtres ;

Tu souris, et l’amour enivre tous les êtres ;

Les fleurs de l’été germent sous tes pas.
II
Dieu mort pour nous, qui fis une vertu des larmes,

Quand on souffre pour loi la douleur a des charmes :

L’homme f oublîrait s’il ne souffrait pas.
I
O Vénus ! à toi les nuits embaumées,

Les danses au bruit des chansons aimées,

Les roses de Pœstum autour des coupes d’or.
II
Tu bénis, ô Christ ! les rochers arides

Où l’âme des saints, dans les Thébaïdes,

S’épure, et vole à toi d’un plus sublime assor.
I
O Beauté divine, ô reine suprême,

O mère de l’amour et de la volupté !

Appelle, on te suit ; souris, et Ton t’aime,

O parure des dieux, ô divine Beauté !
II
Virginité sainte, o blanche couronne !

Vêtement de lumière aux anges emprunté.

Que l’homme n’eût pas conquis, que Dieu donne,

Parfum des lis du ciel, sainte Virginité !
I
Larmes de volupté, sanglots des nuits heureuses,

Étreintes, soupirs, baisers sur baisers !
II
Larmes du repentir, baume des cœurs brisés,

Pleurs des longues nuits, tristesses pieuses !
I
Plaisir ! roi du monde et dompteur des dieux,

Règne sur nos cœurs comme dans les cieux,

Et toi, vole moins vite, ô char muet des heures !
II
Douleur, ô baptême, ô suprême loi !

Heureux qui s’élève, épuré par loi,

Loin du plaisir impie, aux célestes demeures !
I
Trop tôt viendra l’hiver, et puis la longue nuit ;

Oublions ; fêtons bien la jeunesse qui fuit

Et n’attristons pas la saison des roses.
II
Toute chair a sa croix et tout être gémit :

Espérons, car la mort est proche, et Dieu la mit

Pour terme suprême aux larmes des choses.
I
Quelques jours encore, ô nuit du tombeau !

La lumière est si douce et la vie est si belle !
II
Ange de la mort, prends-nous sous ton aile,

Quand on s’endort en Dieu, le réveil est si beau !
Comme un son de cristal qui meurt dans l’air sonore,

Se turent les deux voix au réveil de l’aurore.

Euphorion longtemps encor suivit, rêveur,

Cet écho des deux voix qui luttaient dans son cœur ;

Puis, poursuivant le cours de son pèlerinage,

Il alla se mêler aux peuples d’un autre âge,

Sans détourner les yeux, de peur de regretter

Le facile bonheur qu’il venait de quitter.
PARABASE. LA DERNIÈRE NUIT DE JULIEN.
JULIEN.
Par-dessus tous les dieux du ciel et de la terre,

J’adore ton pouvoir immuable, indompté,

Déesse des vieux jours, morne Fatalité.

Ce pouvoir implacable, aveugle et solitaire.

Écrase mon orgueil et ma force, et je vois

Que l’on décline en vain tes inflexibles lois.

Les peuples adoraient le joug qui les enchaîne,

Rome dormait en paix sur son char triomphal.

Des oracles veillaient sur son sommeil royal.

Maintenant du destin la force souveraine

Brise le sceptre d’or de Rome dans mes mains.

Et Sapor va venger les Francs et les Germains.
J’ai relevé l’autel des dieux de la patrie,

Et j’aperçois déjà le temps qui foule aux pieds

Les vieux temples déserts de mes dieux oubliés.

Au culte du passé j’ai dévoué ma vie,

Bientôt sous sa ruine il va m’ensevelir.

Le passé meurt en moi, victoire à l’avenir !
LE GÉNIE DE l’EMPIRE.
Ne crains pas l’avenir, toi dont les mains sont pures,

O dernier défenseur d’un culte déserté,

Qui voulus porter seul toutes les flétrissures

Du vieux monde romain, et couvrir ses souillures

Du manteau de ta gloire et de ta pureté !
En vain tes ennemis ont voué ta mémoire

A l’exécration des siècles à venir ;

Le glaive est dans tes mains : l’incorruptible histoire

Dira ce qu’il fallut à l’amant de la gloire

De force et de vertu pour ne s’en pas servir.
La fortune rendra blessure pour blessure ;

A ces peuples nouveaux, aujourd’hui ses élus,

Quand leurs crimes aussi combleront la mesure.

Mais mille ans passeront sans laver ton injure,

Car Némésis est seule à venger les vaincus.
O César ! tu mourras sous une arme romaine.

La tardive justice un jour effacera

Ce surnom d’apostat que te donna la haine ;

Mais le monde ébranlé dans sa chute t’en traîne,

Et ton culte proscrit avec toi périra.
Et moi, je te suivrai, car je suis le Génie

De Rome et de l’empire ; unissant leurs efforts,

Tes ennemis, les miens, las de mou agonie,

Veulent voir le dernier soleil de la patrie.

Cédons-leur, le destin le veut, nos dieux sont morts.
III.
Maintenant suivez-moi dans les forêts austères,

Sous les arceaux dormants des pâles monastères,

Dans la sainte Allemagne, à la nuit de Noël.

Le vent balaye au loin les nuages du ciel,

Et secoue, en versant sa sauvage harmonie,

Les vieux troncs dépouillés des chênes d’Hercynie,

Et les grands sapins noirs aux rameaux éplorés.

Les pâles horizons par la lune éclairés

S’enveloppent d’épais brouillards par intervalles,

Et la neige, chassée au souffle des rafales,

Étend son blanc linceul, froid manteau des hivers,

Sur la plaine, les monts et les grands bois déserts.
C’est là, loin de la vie et loin des bruits du monde,

Sous les abris discrets de la forêt profonde,

Que se cache aux regards l’église où, prosterné, .

Le peuple saint s’écrie :  » Un enfant nous est né !  »

Ainsi qu’un bois touffu, les frêles colonnades

Inclinent leurs rameaux et croisent leurs arcades ;

Comme autour des vieux troncs, le lierre glisse autour

Des piliers élancés et des flèches à jour,

Et, comme des sapins, les aiguilles gothiques

Dressent dans le ciel gris leurs ombres fantastiques.

Écoutez ! l’orgue saint mêle ses mille voix

Au bruit du vent d’hiver qui gronde dans les bois.
Et les saints dont le front se meurtrit sur les dalles,

Ceux dont le peuple baise à genoux les sandales,

Car leurs pieds bienheureux touchèrent autrefois

Le sol trois fois béni du chemin de la croix ;

Les chérubins de pierre aux figures pensives,

Les anges flamboyants qui jettent des ogives

Un reflet de leur robe aux magiques couleurs

Et des rayons de lune épanouis en fleurs,

Tous chantent à genoux les célestes cantiques,

Et la voûte d’azur pleine d’échos mystiques

Redit l’hymne sans fin de l’univers en chœur,

Et jusqu’au marchepied du trône du Seigneur

Les fléchas, s’élançant ainsi qu’une prière,

Portent les mille vœux et l’encens de la terre,

Tous nos soupirs mêlés dans un commun soupir,

Avec le sang du Christ pour les faire accueillir.
LE PRÊTRE.
Pécheurs, courbez vos fronts : pour toutes créatures

La force et la vertu viennent du roi des cieux ;

Nul n’est grand, nul n’est saint, nu ! n’est pur à ses yeux.

Dieu dans ses anges même a trouvé des souillures,

Et sur le lit du mort, à l’instant solennel,

Le juste ne sait pas s’il a conquis le ciel.
LES ENFANTS.
Petit enfant Jésus rayonnant dans tes langes,

Les humbles, les enfants dont le cœur est sans fiel,

Sont ceux que tu nommas les élus de ton ciel ;

Et nous, tes préférés, les bien-ai mes des anges,

Devant l’humble berceau d’un enfant comme nous,

Nous apportons les vœux de ce peuple à genoux.
LES VIERGES.
Vierge, étoile du ciel qui luis dans le bleu calme.

Notre cœur, pur d’amour humain, dans un couvent,

Ainsi qu’en un tombeau, s’ensevelit vivant ;

Quel terrestre bonheur vaut l’immortelle palme

Que tu nous as promise au ciel, parmi tes lis,

A nous qui pour époux avons choisi ton fils ?
LES CROISÉS.
Nous partons, Dieu le veut ! qu’il bénisse nos armes ;

Car au delà des mers nous t’allons conquérir,

Cité sainte où pour nous son fils voulut mourir.

Nos mères ont mouillé nos casques de leurs larmes :

Que la mère de Dieu les protège ! Au manoir

Plus d’une doit mourir avant de nous revoir.
LES ESCLAVES.
Seigneur, toi qui promis aux serfs la délivrance,

Prends pitié de nos pleurs ! Nous aurions pu changer

Les fers de l’esclavage en glaive, et nous venger-,

Mais à toi seul, Seigneur, appartient la vengeance.

Seigneur, ton fils est mort pour nous aussi ! Pourquoi

Nos cris sont-ils si longs à monter jusqu’à toi ?
LES ANACHORÈTES.
Au désert ! Pour peupler nos nuits de rêves chastes,

Pour élever à Dieu nos désirs épurés,

Le silence éternel des grands cieux sidérés

Et le recueillement des solitudes vastes !

Le siècle est condamné, le monde va finir :

Au désert, Dieu le veut ! Frères, il faut mourir !
LES MORTS.
Nous attendons le jour prédit par les prophètes

Où la voix de l’archange éveillera les morts.

Seigneur, délivre-nous ! le ver ronge nos corps,

La tempête et l’orage ont passé sur nos têtes,

L’abîme nous dévore, et de la profondeur

De nos tombeaux glacés nous t’implorons, Seigneur.
CHŒUR.
Les mondes à l’abri de ta toute-puissance

Roulent entrelacés dans un ordre éternel ;

Sur l’humble fleur des champs et sur l’oiseau du ciel

Veille éternellement ta calme Providence :

Et nous, pour qui ton fils est mort, nous tes enfants,

Nous t’implorons en vain depuis plus de mille ans.
Seigneur, nous t’adorons le front dans la poussière ;

Mais, si tu veux compter nos péchés, qui pourra

Soutenir ton regard, et qui te répondra ?

Monte vers lui, parfum de l’âme, humble prière ;

Montez comme l’encens du soir, larmes des cœurs

Qu’abreuve le torrent des célestes douleurs.
Et sous les arceaux noirs des longs piliers gothiques,

Les soupirs de la foule et l’encens des cantiques

Montaient, et tout le peuple agenouillé pleurait,

Et l’ éclatante voix de l’orgue saint vibrait.

Le prêtre, sous l’azur de la nef constellée,

Élevait des deux mains l’offrande immaculée :

Pourtant Euphorion, devant un noir pilier,

Seul debout, mesurant de son regard allier

La croix resplendissante aux cent clartés des cierges,

Mêlait la voix du doute aux chants d’amour des vierges.

L’église frémissait sous ce blasphème impur,

Et les anges pleuraient dans leurs niches d’azur :
Seigneur, pour tes enfants ta justice est bien lente ;

N’avons-nous pas assez souffert, assez pleuré,

Et ne verrous-nous pas, après mille ans d’attente,

Sur la nue éclatante

Ton Christ transfiguré ?
Seigneur, cette sueur de sang qui nous inonde,

N’a-t-elle pas lavé le crime originel ?

N’est-il pas temps enfin que ta voix nous réponde ?

Le calvaire du monde

Sera-t-il éternel ?
Humiliant sou front, le sage à la science

À préféré la foi ; pour le cloître et ses pleurs

La vierge a rejeté l’amour rêvé ; l’enfance

T’offre son innocence,

L’esclave ses douleurs.
Quel souffle loin du ciel chasse donc la prière ?

T’endors-tu donc aux chants des séraphins en chœur ?

Meurs-tu, pour racheter les fils d’une autre terre,

Sur un autre calvaire ?

Où donc es-tu, Seigneur ?
Non ! le nouveau calvaire où sa tombe se creuse

N’aura pas de réveil ni de troisième jour ;

Son glas de mort, aux chants de la terre Oublieuse,

Dans la nuit pluvieuse

Va sonner sans retour.
Mais ne le pleurons pas, et comptons ses victimes :

Tortures, noirs cachots, gibets, bûchers eu feu,

Spectres de mort, fuyez dans les sombres abîmes !

Fallait-il tant de crimes

Pour condamner un Dieu ?
Fantômes de la nuit que chasse la lumière,

Fuyez ! Je règne seul sur les cieux agrandis !

Hommage de la peur, silence, humble prière !

Vous, rois et dieux, arrière,

Retirez-vous, maudits !
L’orgueil fait dans mou sein frissonner chaque fibre :

Tombez, fers du captif ! foi de l’enfance, adieu !

Un cri de délivrance au fond de mon cœur vibre :

Je suis fort, je suis libre,

Je suis roi, je suis dieu !
L’église à ces accents s’ébranle ; la nef sombre

Tremble sur ses piliers, et des oiseaux sans nombre,

Avec les chérubins sculptés aux pendendifs,

S’en volant vers le ciel, poussent des cris plaintifs.

Le contour vacillant de la voûte étoilée,

Comme au miroir d’un lac une image troublée,

Comme un palais magique en un rêve trompeur,

S’efface et fond en vague et bleuâtre vap