Un Loup (1)

La bonne neige le ciel noir

Les branches mortes la détresse

De la forêt pleine de pièges

Honte à la bête pourchassée

La fuite en flèche dans le cœur
Les traces d’une proie atroce

Hardi au loup et c’est toujours

Le plus beau loup et c’est toujours

Le dernier vivant que menace

La masse absolue de la mort.

Un Loup (2)

Le jour m’étonne et la nuit me fait peur

L’été me hante et l’hiver me poursuit
Un animal sur la neige a posé

Ses pattes sur le sable ou dans la boue

Ses pattes venues de plus loin que mes pas

Sur une piste où la mort

A les empreintes de la vie.

L’oreille Du Taureau

L’oreille du taureau à la fenêtre

Et la lumière d’aujourd’hui le prisme de la force

Sur la paille du vaincu sur l’or du pauvre
Sur la table au niveau du vin dans la bouteille

L’œil qui saisit la bouche et l’embrasse

Et regarde il fait beau
Et regarde au sillon du laboureur sanglant

Le taureau le beau taureau lourd de désastre
Et regarde il fait beau

Sous le ciel de la bouche ouverte à l’amour

Un nuage lourd qui soutient le soleil

Le sang du laboureur le pain des noces
Le drapeau du taureau

Que le vent tend comme une épée.

Ma Fille

Ma fille la papillonne

Tu prends la forme de la coupe

Où tu bois

Où tu reflètes tes ailes.

Médieuse

La rosée la pluie la vague la barque

La reine servante

Médieuse
La perle la terre

Perle refusée terre consentante
Le départ entre deux feux

Le voyage sans chemins

D’un oui à un autre oui

Le retour entre les mains

De la plus fine des reines

Que même le froid mûrit.

N

I
À quoi penses-tu ?

Je pense au premier baiser que je te donnerai.
II
Baisers semblables aux paroles du rêveur

Vous êtes au service des forces inventées.
III
Aux rues de petites amours

Les murs finissent en nuit noire

J’aime

Et mes rideaux sont blancs.
IV
Sans éclat et douce à son nid

Elle apparaît dans un sourire.
V
Le 21 du mois de juin 1906

À midi

Tu m’as donné la vie.
VI
J’ai dit facile et ce qui est facile

C’est la fidélité.
VII
Il faut la voir au dur soleil grevé de roches inaccessibles

Il faut la voir en pleine nuit

Il faut la voir quand elle est seule.

Notre Nuit Meilleure Que Nos Jours

Le jour revient le jour est maintenant partout

La terre s’ouvre et glisse et meurt et disparaît

Mais déjà les vivants ont accepté leur sort

Dans l’épaisseur de l’homme une étoile s’éteint

Et la femme soulève son enfant de plomb
Le palais de la mer se dresse dans l’azur

Aujourd’hui comme hier la lande aux cloches pâles

La main sans avenir l’oiseau de nul présage

Les robes les maisons bien fermées à l’amour

La route monotone sous les pieds des pauvres
Le soleil n’est pas loin et toi qui dors encore

Tu montes lentement menant ton dernier rêve

Vers l’assouvissement de l’espace et ton sein

Et semblable à la terre au grain qui germera

Très précise fontaine de nécessité
Nous reverrons ton soir nous reverrons ta nuit

Tout sera de nouveau teinté de nudité

La lumière perdra ses feuilles sur ton front

Tout sera recouvert de tes légers secrets

Et le sommeil vivra sans fin jusqu’au matin.

La Main Le Cœur Le Lion L’oiseau

Main dominée par le cœur

Cœur dominé par le lion

Lion dominé par l’oiseau
L’oiseau qu’efface un nuage

Le lion que le désert grise

Le cœur que la mort habite

La main refermée en vain
Aucun secours tout m’échappe

Je vois ce qui disparaît

Je comprends que je n’ai rien

Et je m’imagine à peine
Entre les murs une absence

Puis l’exil dans les ténèbres

Les yeux purs la tête inerte.

L’horizon Droit

Je porte un panier de mauvais réveil

Oubli du repos fenêtre sévère

La forme du corps la forme sans fard

Et les mains bornées les folles déchues
Je porte des mains à cueillir Décembre

Pour m’en rassasier je crie mon chagrin

À faire hurler avec moi les sourds

Et les prisonniers que le jour insulte
Matin sans désirs matin sans journée

Sous la bouche affreuse un feu s’est éteint

Il faudra passer les arches détruites

Du soleil d’hier qui niait l’espace
Salir d’un pas lourd les sons de l’azur

Ternir d’un regard les empreintes d’or

Et les blés du cœur couchés dans la boue

Gagner sur mon ombre au fond de l’ennui
Un autre matin aussi désolé.

Liberté

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues

Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

J’écris ton nom
Sur les images dorées

Sur les armes des guerriers

Sur la couronne des rois

J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert

Sur les nids sur les genêts

Sur l’écho de mon enfance

J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits

Sur le pain blanc des journées

Sur les saisons fiancées

J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur

Sur l’étang soleil moisi

Sur le lac lune vivante

J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon

Sur les ailes des oiseaux

Et sur le moulin des ombres

J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore

Sur la mer sur les bateaux

Sur la montagne démente

J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages

Sur les sueurs de l’orage

Sur la pluie épaisse et fade

J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes

Sur les cloches des couleurs

Sur la vérité physique

J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés

Sur les routes déployées

Sur les places qui débordent

J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume

Sur la lampe qui s’éteint

Sur mes maisons réunies

J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux

Du miroir et de ma chambre

Sur mon lit coquille vide

J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre

Sur ses oreilles dressées

Sur sa patte maladroite

J’écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte

Sur les objets familiers

Sur le flot du feu béni

J’écris ton nom
Sur toute chair accordée

Sur le front de mes amis

Sur chaque main qui se tend

J’écris ton nom
Sur la vitre des surprises

Sur les lèvres attentives

Bien au-dessus du silence

J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits

Sur mes phares écroulés

Sur les murs de mon ennui

J’écris ton nom
Sur l’absence sans désirs

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J’écris ton nom
Sur la santé revenue

Sur le risque disparu

Sur l’espoir sans souvenir

J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer
Liberté.

Façons De Parler Façons De Voir

I
Je me lève, je suis jeune. Quand je me couche, le soir je suis vieux, je vais mourir dans la nuit. On m’enterrera demain. Et pourtant, le matin je suis jeune. Mes vêtements plus légers, mon corps plus apparent, mes yeux plus clairs font le monde plus léger, plus apparent, plus clair. Une meilleure circulation.
II
Ce matin, à six heures, l’air est pâle, le soleil absolument blanc et plat. Un seul mur devant un immense horizon me donne l’idée de l’espace. Un seul mur dans lequel s’ouvre à peine une fenêtre comme une petite plante bleue cueille dans l’eau et réconciliée avec le soleil.
III
Nous sommes en Juin, la fête est dans tout son éclat, la nudité première, gracile et satinée, entre dans ma chambre. L’été est simple, il faut se confier à l’été. Tout s’élance et s’envole et s’allume.
IV
Chaque matin, baignée, la fleur garde sa force. Une main d’arbre dans un gant d’herbe. Sa force et sa fraîcheur. Des grappes de rosée glaciale, toujours la même.
V
Chaque matin, baignée, la fleur ne pâlit pas. Et la feuille reste verte. La lumière paraît s’éprendre, s’inspirer de la verdure ardente, de la fleur odorante. Feuille ancienne, fleur nouvelle et fleur d’hier, espoir et rapide proie.
VI
La fleur, qui a été belle comme un enfant, est livrée au soleil comme le bois aux flammes. Il y a plus de rapports entre l’arbre et la fleur qu’entre l’os et la chair, qu’entre la rainette et la truite. Plus de rapports entre la fleur et la flamme qu’entre le couteau et la scie.
VII
Entre la beauté des enfants et le beau temps que je reçois chez moi, j’intercale une prière :  » Bel été, ouvre l’œil sur moi. Jusqu’au soir.  » Car, d’image en image, tout s’est écoulé. Le jour a déjà pris la mesure de la vie et l’accent monotone du soleil utile.

Hasards Noirs Des Voyages

I
Parfaitement éveillée et très belle

A-t-elle le pain qu’il lui faut

Elle n’a que sa beauté

Cet éclat perché haut comme une étoile seule

Pourtant la terre est là
II
Pour voir la terre il faut voir

L’homme et ses enfants hors d’âge
Nul n’a de nom ni d’empire
III
Ô ma muette désolée

Le chasseur ivre prend ta place

Contemplons le souverain maître

Il s’engourdit

L’acier prolongeait sa prunelle

Pour lui maintenant le monde est couché
IV
Et sous les couvertures dures de la terre

La vie est pleine comme un œuf

D’un bouquet d’ombres colorées ombres formées et mûres

Et de jolies yeux purs riant à des langues tirées
V
Ô ma sœur mon bel amant

Je te garde le soleil

Le bel espoir du soleil

Je te réchaufferai

Je te désaltérerai
VI
La clarté perce les murs

La clarté perce tes yeux

Tu vas voir et tu vivras
VII
Nos caresses d’or nos vagues lustrées

Nos corps confondus le temps transparent

Nous concevrons le bonheur

Dans le plus grand des miroirs.

Couvre-feu

Que voulez-vous la porte était gardée
Que voulez-vous nous étions enfermés
Que voulez-vous la rue était barrée
Que voulez-vous la ville était matée
Que voulez-vous elle était affamée
Que voulez-vous nous étions désarmés
Que voulez-vous la nuit était tombée
Que voulez-vous nous nous sommes aimés.

Derniers Instants

Bois meurtri bois perdu d’un voyage en hiver

Navire où la neige prend pied

Bois d’asile bois mort où sans espoir je rêve

De la mer aux miroirs crevés
Un grand moment d’eau froide a saisi les noyés

La foule de mon corps en souffre

Je m’affaiblis je me disperse

J’avoue ma vie j’avoue ma mort j’avoue autrui.