Sur Une Morte

Elle était belle, si la Nuit

Qui dort dans la sombre chapelle

Où Michel-Ange a fait son lit,

Immobile peut être belle.
Elle était bonne, s’il suffit

Qu’en passant la main s’ouvre et donne,

Sans que Dieu n’ait rien vu, rien dit,

Si l’or sans pitié fait l’aumône.
Elle pensait, si le vain bruit

D’une voix douce et cadencée,

Comme le ruisseau qui gémit

Peut faire croire à la pensée.
Elle priait, si deux beaux yeux,

Tantôt s’attachant à la terre,

Tantôt se levant vers les cieux,

Peuvent s’appeler la Prière.
Elle aurait souri, si la fleur

Qui ne s’est point épanouie

Pouvait s’ouvrir à la fraîcheur

Du vent qui passe et qui l’oublie.
Elle aurait pleuré si sa main,

Sur son coeur froidement posée,

Eût jamais, dans l’argile humain,

Senti la céleste rosée.
Elle aurait aimé, si l’orgueil

Pareil à la lampe inutile

Qu’on allume près d’un cercueil,

N’eût veillé sur son coeur stérile.
Elle est morte, et n’a point vécu.

Elle faisait semblant de vivre.

De ses mains est tombé le livre

Dans lequel elle n’a rien lu.

Un Rêve

Ballade
La corde nue et maigre,

Grelottant sous le froid

Beffroi,

Criait d’une voix aigre

Qu’on oublie au couvent

L’Avent.
Moines autour d’un cierge,

Le front sur le pavé

Lavé,

Par décence, à la Vierge

Tenaient leurs gros péchés

Cachés ;
Et moi, dans mon alcôve,

Je ne songeais à rien

De bien ;

La lune ronde et chauve

M’observait avec soin

De loin ;
Et ma pensée agile,

S’en allant par degré,

Au gré

De mon cerveau fragile,

Autour de mon chevet

Rêvait.
– Ma marquise au pied leste !

Qui ses yeux noirs verra,

Dira

Qu’un ange, ombre céleste,

Des choeurs de Jéhova

S’en va !
Quand la harpe plaintive

Meurt en airs languissants,

Je sens,

De ma marquise vive,

Le lointain souvenir

Venir !
Marquise, une merveille,

C’est de te voir valser,

Passer,

Courir comme une abeille

Qui va cherchant les pleurs

Des fleurs !
Ô souris-moi, marquise !

Car je vais, à te voir,

Savoir

Si l’amour t’a conquise,

Au signal que me doit

Ton doigt.
Dieu ! si ton oeil complice

S’était de mon côté

Jeté !

S’il tombait au calice

Une goutte de miel

Du ciel !
Viens, faisons une histoire

De ce triste roman

Qui ment !

Laisse, en tes bras d’ivoire,

Mon âme te chérir,

Mourir !
Et que, l’aube venue,

Troublant notre sommeil

Vermeil,

Sur ton épaule nue

Se trouve encor demain

Ma main !
Et ma pensée agile,

S’en allant par degré

Au gré

De mon cerveau fragile,

Autour de mon chevet

Rêvait !
– Vois-tu, vois-tu, mon ange,

Ce nain qui sur mon pied

S’assied !

Sa bouche (oh ! c’est étrange !)

A chaque mot qu’il dit

Grandit.
Vois-tu ces scarabées

Qui tournent en croissant,

Froissant

Leurs ailes recourbées

Aux ailes d’or des longs

Frelons ?
– Non, rien ; non, c’est une ombre

Qui de mon fol esprit

Se rit,

C’est le feuillage sombre,

Sur le coin du mur blanc

Tremblant.
– Vois-tu ce moine triste,

Là, tout près de mon lit,

Qui lit ?

Il dit :   » Dieu vous assiste !   »

A quelque condamné

Damné !
– Moi, trois fois sur la roue

M’a, le bourreau masqué,

Marqué,

Et j’eus l’os de la joue

Par un coup mal visé

Brisé.
– Non, non, ce sont les nonnes

Se parlant au matin

Latin ;

Priez pour moi, mignonnes,

Qui mon rêve trouvais

Mauvais.
– Reviens, oh ! qui t’empêche,

Toi, que le soir, longtemps,

J’attends !

Oh ! ta tête se sèche,

Ton col s’allonge, étroit

Et froid !
Otez-moi de ma couche

Ce cadavre qui sent

Le sang !

Otez-moi cette bouche

Et ce baiser de mort,

Qui mord !
– Mes amis, j’ai la fièvre,

Et minuit, dans les noirs

Manoirs,

Bêlant comme une chèvre,

Chasse les hiboux roux

Des trous.

Complainte De Minuccio

Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,

A mon seigneur, que je m’en vais mourir,

Et, par pitié, venant me secourir,

Qu’il m’eût rendu la Mort moins inhumaine.
A deux genoux je demande merci.

Par grâce, Amour, va-t’en vers sa demeure.

Dis-lui comment je prie et pleure ici,

Tant et si bien qu’il faudra que je meure

Tout enflammée, et ne sachant point l’heure

Où finira mon adoré souci.

La Mort m’attend, et s’il ne me relève

De ce tombeau prêt à me recevoir,

J’y vais dormir, emportant mon doux rêve ;

Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.
Depuis le jour où, le voyant vainqueur,

D’être amoureuse, Amour, tu m’as forcée,

Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le coeur

De lui montrer ma craintive pensée,

Dont je me sens à tel point oppressée,

Mourant ainsi, que la Mort me fait peur.

Qui sait pourtant, sur mon pâle visage,

Si ma douleur lui déplairait à voir ?

De l’avouer je n’ai pas le courage.

Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.
Puis donc, Amour, que tu n’as pas voulu

A ma tristesse accorder cette joie

Que dans mon coeur mon doux seigneur ait lu,

Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie,

Dis-lui du moins, et tâche qu’il le croie,

Que je vivrais, si je ne l’avais vu.

Dis-lui qu’un jour, une Sicilienne

Le vit combattre et faire son devoir.

Dans son pays, dis-lui qu’il s’en souvienne,

Et que j’en meurs, faisant mon mal savoir.

Le Chant Des Amis

De ta source pure et limpide

Réveille-toi, fleuve argenté ;

Porte trois mots, coursier rapide :

Amour, patrie et liberté !
Quelle voile, au vent déployée,

Trace dans l’onde un vert sillon ?

Qui t’a jusqu’à nous envoyée ?

Quel est ton nom, ton pavillon ?
– J’ai porté la céleste flamme

En tous lieux où Dieu l’a permis.

Mon pavillon, c’est l’oriflamme ;

Mon nom, c’est celui des amis.
Fils des Saxons, fils de la France,

Vous souvient-il du sang versé ?

Près du soleil de l’Espérance

Voyez-vous l’ombre du passé ?   »
Le Rhin n’est plus une frontière ;

Amis, c’est notre grand chemin,

Et, maintenant, l’Europe entière

Sur les deux bords se tend la main.
De ta source pure et limpide

Retrempe-toi, fleuve argenté ;

Redis toujours, coursier rapide !

Amour, patrie et liberté.

Cantate De Bettine

Nina, ton sourire,

Ta voix qui soupire,

Tes yeux qui font dire

Qu’on croit au bonheur,
Ces belles années,

Ces douces journées,

Ces roses fanées,

Mortes sur ton coeur
Nina, ma charmante,

Pendant la tourmente,

La mer écumante

Grondait à nos yeux ;
Riante et fertile,

La plage tranquille

Nous montrait l’asile

Qu’appelaient nos voeux !
Aimable Italie,

Sagesse ou folie,

Jamais, jamais ne t’oublie

Qui t’a vue un jour !
Toujours plus chérie,

Ta rive fleurie

Toujours sera la patrie

Que cherche l’amour.