Dans Un Baiser

Dans un baiser, l’onde au rivage

Dit ses douleurs ;

Pour consoler la fleur sauvage

L’aube a des pleurs ;

Le vent du soir conte sa plainte

Au vieux cyprès,

La tourterelle au térébinthe

Ses longs regrets.

Aux flots dormants, quand tout repose,

Hors la douleur,

La lune parle, et dit la cause

De sa pâleur.

Ton dôme blanc, Sainte-Sophie,

Parle au ciel bleu,

Et, tout rêveur, le ciel confie

Son rêve à Dieu.

Arbre ou tombeau, colombe ou rose,

Onde ou rocher,

Tout, ici-bas, a quelque chose

Pour s’épancher…

Moi, je suis seul, et rien au monde

Ne me répond,

Rien que ta voix morne et profonde,

Sombre Hellespont !

Contre La Présence Réelle

N’est-ce point sans raison que ces champis désirent
Etre sur les humains respectés en tous lieux,
Car ils sont demi-dieux, puisque leurs pères tirent
Leur louable excrément de substance des Dieux.

Et si vous adorez un ciboire pour être
Logis de votre Dieu, vous devez, sans mentir,
Adorer ou le ventre ou bien le cul d’un Prêtre,
Quand ce Dieu même y loge et est prêt d’en sortir.

Tout ce que tient le Prêtre en sa poche, en sa manche,
En sa braguette est saint et de plus je vous dis
Qu’en ayant déjeuné de son Dieu le dimanche,
Vous devez adorer son étron du lundi.

Trouvez-vous cette phrase et dure et messéante ?
Le prophète Esaïe en traitant de ce point
En usait, appelant vos Dieux Dieux de fiente,
Or digérez le tout et ne m’en laissez point.

Vous Triomphez De Moi, Et Pour Ce, Je Vous Donne

Vous triomphez de moi, et pour ce, je vous donne
Ce Lierre qui coule et se glisse à l’entour
Des arbres et des murs, lesquels, tour dessus tour,
Plis dessus plis, il serre, embrasse et environne.

A vous, de ce Lierre appartient la Couronne :
Je voudrais, comme il fait, et de nuit et de jour,
Me plier contre vous, et languissant d’amour,
D’un nœud ferme enlacer votre belle colonne.

Ne viendra point le temps que dessous les rameaux,
Au matin où l’Aurore éveille toutes choses,
En un Ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux,

Je vous puisse baiser à lèvres demi-closes,
Et vous conter mon mal, et de mes bras jumeaux
Embrasser à souhait votre ivoire et vos rosés ?

Quand Ces Beaux Yeux

Quand ces beaux yeux jugeront que je meure,
Avant mes jours me bannissant là bas,
Et que la Parque aura porté mes pas
A l’autre bord de la rive meilleure,

Antres et près, et vous forêts, à l’heure,
Pleurant mon mal, ne me dédaignez pas ;
Ains donnez-moi, sous l’ombre de vos bras,
Une éternelle et paisible demeure.

Puisse avenir qu’un poète amoureux,
Ayant pitié de mon sort malheureux,
Dans un cyprès note cet épigramme :

Ci-dessous gît un amant vandômois,
Que la douleur tua dedans ce bois
Pour aimer trop les beaux yeux de sa dame.

Quand L’été, Dans Ton Lit, Tu Te Couches Malade

Quand l’été, dans ton lit, tu te couches malade,
Couverte d’un linceul, de roses tout semé,
Amour, d’arc et de trousse et de flèches armé,
Caché sous ton chevet, se tient en embuscade.

Personne ne te voit, qui d’une couleur fade
Ne retourne au logis ou malade ou spasmé ;
Qu’il ne sente d’Amour tout son cœur entamé,
Ou ne soit ébloui des rais de ton œillade.

C’est un plaisir de voir tes cheveux arrangés
Sous un scofion (1) peint d’une soie diverse ;
Voir deçà, voir delà tes membres allongés,

Et ta main qui le lit nonchalante traverse,
Et ta voix qui me charme, et ma raison renverse
Si fort que tous mes sens en deviennent changés.

1. Escofion, scofion : Coiffe de femme.

Que Me Servent Mes Vers

Que me servent mes vers et les sons de ma Lyre,
Quand nuit et jour je change et de mœurs et de peau,
Pour aimer sottement un visage si beau !
Que l’homme est malheureux qui pour l’amour soupire !

Je pleure, je me deuls (1), je suis plein de martyre,
Je fais mille Sonnets, je me romps le cerveau,
Et ne suis point aimé : un amoureux nouveau
Gagne toujours ma place, et je ne l’ose dire.

Madame en toute ruse a l’esprit bien appris,
Qui toujours cherche un autre, après qu’elle m’a pris.
Quand d’elle je brûlais, son feu devenait moindre ;

Mais ores que je feins n’être plus enflammé,
Elle brûle de moi. Pour être bien aimé,
Il faut aimer bien peu, beaucoup promettre et feindre.

1. Deuls : Du verbe douloir (se désoler, gémir).

Qu’il Me Soit Arraché Des Tétins De Sa Mère

Qu’il me soit arraché des tétins de sa mère
Ce jeune enfant Amour, et qu’il me soit rendu ;
II ne fait que de naître et m’a déjà perdu ;
Vienne quelque marchand, je le mets à l’enchère.

D’un si mauvais garçon la vente n’est pas chère,
J’en ferai bon marché. Ah ! j’ai trop attendu.
Mais voyez comme il pleure, il m’a bien entendu ;
Apaise-toi, mignon, j’ai passé ma colère,

Je ne te vendrai point : au contraire, je veux
Pour Page t’envoyer à ma maîtresse Hélène,
Qui toute te ressemble et d’yeux et de cheveux,

Aussi fine que toi, de malice aussi pleine,
Comme enfants vous croistrez, et vous jouerez tous deux ;
Quand tu seras plus grand, tu me payeras ma peine.

1. Croistrez : Grandirez.

Sonnet (i)

Je n’ay plus que les os, un squelete je semble,
Decharné, denervé, demusclé, depoulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé ;
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils, deux grands maistres ensemble,
Ne me sçauroient guerir, leur mestier m’a trompé ;
Adieu plaisant soleil ! mon œil est estoupé,
Mon corps s’en va descendre où tout se desassemble.

Quel amy me voyant en ce poinct dépouillé,
Ne remporte au logis un œil triste et mouillé,
Me consolant au lict, et me baisant la face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons ! adieu, mes chers amis !
Je m’en vay le premier vous préparer la place.

Sonnet (ii)

Meschantes nuicts d’hyver, nuicts filles de Cocyte,
Que la Terre engendra, d’Encelade les sœurs ;
Serpentes d’Alecton et fureur des fureurs,
N’approchez de mon lict, ou bien tournez plus vite.

Que fait tant le soleil au giron d’Amphitrite ?
Leve-toy, je languis, accablé de douleurs ;
Mais ne pouvoir dormir, c’est bien de mes malheurs
Le plus grand, qui ma vie enchagrine et dépite.

Seize heures, pour le moins, je meurs les yeux ouvers,
Me tournant, me virant de droit et de travers
Sus l’un, sus l’autre flanc ! je tempeste, je crie.

Inquiet je ne puis en un heu me tenir,
J’appelle en vain le jour, et la mort je supplie,
Mais elle fait la sourde, et ne veut pas venir.

Sonnet (iii)

Donne-moy tes presens en ces jours que la brume
Fait les plus courts de l’an, ou, de ton rameau teint
Dans le ruisseau d’oubly, dessus mon front espreint,
Endors mes pauvres yeux, mes gouttes et mon rhume.

Misericorde, ô Dieu ! ô Dieu, ne me consume
A faute de dormir ! plustost sois-je contreint
De me voir par la peste ou par la fiévre esteint,
Qui mon sang desseiché dans mes veines allume.

Heureux, cent fois heureux, animaux qui dormez
Demy an en vos trous, sous la terre enfermez,
Sans manger du pavot qui tous les sens assomme.

J’en ay mangé, j’ay beu de son just oublieux,
En salade, cuit, cru et toutesfois le somme
Ne vient par sa froideur s’asseoir dessus mes yeux.

Sonnet (iv)

Ah ! longues nuicts d’hyver, de ma vie bourrelles,
Donnez-moy patience, et me laissez dormir !
Vostre nom seulement, et suer et fremir
Me fait par tout le corps, tant vous m’estes cruelles.

Le sommeil tant soit peu n’évente de ses ailes
Mes yeux tousjours ouverts, et ne puis affermir
Paupiere sur paupiere, et ne fais que gemir,
Souffrant comme Ixion des peines eternelles.

Vieille ombre de la terre, ainçois ombre d’enfer,
Tu m’as ouvert les yeux d’une chaine de fer,
Me consumant au lict. navré de mille pointes ;

Pour chasser mes douleurs ameine-moy la mort ;
Hà Mort ! le port commun, des hommes le confort,
Viens enterrer mes maux, je t’en prie à mains jointes.

Vœu À Vénus

Belle Déesse, amoureuse Chyprine,
Mère du Jeu, des Grâces et d’Amour,
Qui fais sortir tout ce qui vit au jour,
Comme du Tout le germe et la racine ;

Idalienne, Amathonte, Erycine,
Défends des Turcs Chypre ton beau séjour ;
Baise ton Mars, et tes bras à l’entour
De son col plie, et serre sa poitrine.

Ne permets point qu’un barbare Seigneur
Perde ton Île et souille ton honneur ;
De ton berceau, chasse autre-part la guerre.

Tu le feras : car, d’un trait de tes yeux,
Tu peux fléchir les hommes et les Dieux,
Le Ciel, la Mer, les Enfers et la Terre.

Ôtez Votre Beauté, Ôtez Votre Jeunesse

Ôtez votre beauté, ôtez votre jeunesse,
Ôtez ces rares dons que vous tenez des cieux,
Ôtez ce bel esprit, ôtez-moi ces beaux yeux,
Cet aller, ce parler digne d’une Déesse :

Je ne vous serai plus d’une importune presse
Fâcheux comme je suis : vos dons si précieux
Me font, en les voyant, devenir furieux,
Et par le désespoir l’âme prend hardiesse.

Pour ce, si quelquefois je vous touche la main,
Par courroux votre teint n’en doit devenir blême :
Je suis fol, ma raison n’obéit plus au frein,

Tant je suis agité d’une fureur extrême.
Ne prenez, s’il vous plaît, mon offense à dédain,
Mais, douce, pardonnez mes fautes à vous-même.

Pareil J’égale Au Soleil Que J’adore

Pareil j’égale au soleil que j’adore
L’autre soleil. Celui-là de ses yeux
Enlustre, enflamme, enlumine les cieux,
Et celui-ci toute la terre honore.

L’art, la nature et les astres encore,
Les éléments, les grâces et les dieux
Ont prodigué le parfait de leur mieux
Dans son beau jour qui le nôtre décore.

Heureux, cent fois heureux, si le Destin
N’eut emmuré d’un rempart aimantin
Si chaste cœur dessous si belle face !

Et plus heureux si je n’eusse arraché
Mon cœur de moi pour l’avoir attaché
De clous de feu sur le froid de sa glace !

Pour Boire Dessus L’herbe Tendre

Pour boire dessus l’herbe tendre
Je veux sous un laurier m’étendre,
Et veux qu’Amour, d’un petit brin
Ou de lin ou de chènevière
Trousse au flanc sa robe légère,
Et, mi-nue, me verse du vin.

L’incertaine vie de l’homme
De jour en jour se roule comme
Aux rives se roulent les flots :
Puis après notre heure dernière
Rien de nous ne reste en la bière
Qu’une vieille carcasse d’os.

Je ne veux, selon la coutume,
Que d’encens ma tombe on parfume,
Ni qu’on y verse des odeurs ;
Mais tandis que je suis en vie,
J’ai de me parfumer envie,
Et de me couronner de fleurs,

De moi-même je me veux faire
L’héritier pour me satisfaire ;
Je ne veux vivre pour autrui.
Fol le Pélican qui se blesse
Pour les siens, et fol qui se laisse
Pour les siens travailler d’ennui.