Ô La Plus Belle Des Maîtresses

Ô la plus belle des maîtresses,
Fuyons dans nos plaisirs la lumière et le bruit ;
Ne disons point au jour les secrets de la nuit ;
Aux regards inquiets dérobons nos caresses.
L’amour heureux se trahit aisément !
Je crains pour toi les yeux d’une mère attentive ;
Je crains ce vieil argus, au cœur de diamant,
Dont la vertu brusque et rétive
Ne s’adoucit qu’à prix d’argent.
Durant le jour, tu n’es plus mon Amante.
Si je m’offre à tes yeux, garde-toi de rougir ;
Défends à ton amour le plus léger soupir ;
Affecte un air distrait ; que ta voix séduisante
Évite de frapper mon oreille et mon cœur ;
Ne mets dans tes regards ni trouble, ni langueur.

Hélas ! de mes conseils je me repens d’avance.
Ma chère Éléonore, au nom de nos amours,
N’imite pas trop bien cet air d’indifférence ;
Je dirais, c’est un jeu ; mais je craindrais toujours.

Palinodie

Jadis, trahi par ma maîtresse,
J’osais calomnier l’Amour ;
J’ai dit qu’à ses plaisirs d’un jour
Succède un siècle de tristesse.
Alors, dans un accès d’humeur,
Je voulus prêcher l’inconstance.
J’étais démenti par mon cœur ;
L’esprit seul a commis l’offense.

Une amante m’avait quitté ;
Ma douleur s’en prit aux amantes.
Pour consoler ma vanité,
Je les crus toutes inconstantes.
Le dépit m’avait égaré.
Loin de moi le plus grand des crimes,
Celui de noircir par mes rimes
Un sexe toujours adoré,
Que l’amour a fait notre maître,
Qui seul peut donner le bonheur,
Qui sans notre exemple peut-être
N’aurait jamais été trompeur.
Malheur à toi, lyre fidèle,
Où j’ai modulé tous mes airs,
Si jamais un seul de mes vers
Avait offensé quelque belle !

Sexe léger, sexe charmant,
Vos défauts sont votre parure.
Remerciez bien la nature,
Qui vous ébaucha seulement.
Sa main bizarre et favorable
Vous orne mieux que tous vos soins ;
Et vous plairiez peut-être moins,
Si vous étiez toujours aimable.

Plan D’études

De vos projets je blâme l’imprudence :
Trop de savoir dépare la beauté.
Ne perdez point votre aimable ignorance,
Et conservez cette naïveté
Qui vous ramène aux jeux de votre enfance.

Le dieu du goût vous donna des leçons
Dans l’art chéri qu’inventa Terpsichore ;
Un tendre amant vous apprit les chansons
Qu’on chante à Gnide ; et vous savez encore
Aux doux accents de votre voix sonore
De la guitare entremêler les sons.

Des préjugés repoussant l’esclavage,
Conformez-vous à ma religion ;
Soyez païenne ; on doit l’être à votre âge.
Croyez au dieu qu’on nommait Cupidon.
Ce dieu charmant prêche la tolérance,
Et permet tout, excepté l’inconstance.

N’apprenez point ce qu’il faut oublier,
Et des erreurs de la moderne histoire
Ne chargez point votre faible mémoire.
Mais dans Ovide il faut étudier
Des premiers temps l’histoire fabuleuse,
Et de Paphos la chronique amoureuse.

Sur cette carte où l’habile graveur
Du monde entier resserra l’étendue,
Ne cherchez point quelle rive inconnue
Voit l’Ottoman fuir devant son vainqueur :
Mais connaissez Amathonte, Idalie,
Les tristes bords par Léandre habités,
Ceux où Didon a terminé sa vie,
Et de Tempé les Talions enchantés.

Égarez-vous dans le pays des fables ;
N’ignorez point les divers changements
Qu’ont éprouvés ces lieux jadis aimables :
Leur nom toujours sera cher aux amants.

Voilà l’étude amusante et facile
Qui doit parfois occuper vos loisirs,
Et précéder l’heure de nos plaisirs ;
Mais la science est pour vous inutile.
Vous possédez le talent de charmer ;
Vous saurez tout quand vous saurez aimer.

Projet De Solitude

Fuyons ces tristes lieux, ô maîtresse adorée !
Nous perdons en espoir la moitié de nos jours,
Et la crainte importune y trouble nos amours.
Non loin de ce rivage est une île ignorée,
Interdite aux vaisseaux, et d’écueils entourée.
Un zéphyr éternel y rafraîchit les airs.
Libre et nouvelle encor, la prodigue nature
Embellit de ses dons ce point de l’univers :
Des ruisseaux argentés roulent sur la verdure,
Et vont en serpentant se perdre au sein des mers ;
Une main favorable y reproduit sans cesse
L’ananas parfumé des plus douces odeurs ;
Et l’oranger touffu courbé sous sa richesse,
Se couvre en même temps et de fruits et de fleurs.
Que nous faut-il de plus ? cette île fortunée
Semble par la nature aux amants destinée.
L’océan la resserre, et deux fois en un jour
De cet asile étroit on achève le tour.
Là je ne craindrai plus un père inexorable.
C’est là qu’en liberté tu pourras être aimable,
Et couronner l’amant qui t’a donné son cœur.
Vous coulerez alors, mes paisibles journées,
Par les nœuds du plaisir l’une et l’autre enchaînées :
Laissez moi peu de gloire et beaucoup de bonheur.
Viens ; la nuit est obscure et le ciel sans nuage ;
D’un éternel adieu saluons ce rivage,
Où par toi seule encore mes pas sont retenus.
Je vois à l’horizon l’étoile de Vénus :
Vénus dirigera notre course incertaine.
Éole exprès pour nous vient d’enchaîner les vents ;
Sur les flots aplanis Zéphyre souffle à peine ;
Viens ; l’Amour jusqu’au port conduira deux amants.

Que Le Bonheur Arrive Lentement

Que le bonheur arrive lentement!

Que le bonheur s’éloigne avec vitesse!

Durant le cours de ma triste jeunesse,

Si j’ai vécu, ce ne fut qu’un moment.

Je suis puni de ce moment d’ivresse.

L’espoir qui trompe a toujours sa douceur,

Et dans nos maux du moins il nous console;

Mais loin de moi l’illusion s’envole,

Et l’espérance est morte dans mon cœur.

Ce cœur, hélas! que le chagrin dévore,

Ce cœur malade et surchargé d’ennui,

Dans le passé veut ressaisir encore

De son bonheur la fugitive aurore,

Et tous les biens qu’il n’a plus aujourd’hui;

Mais du présent l’image trop fidèle

Me suit toujours dans ces rêves trompeurs,

Et sans pitié la vérité cruelle

Vient m’avertir de répandre des pleurs.

J’ai tout perdu; délire, jouissance,

Transports brûlants, paisible volupté,

Douces erreurs, consolante espérance,

J’ai tout perdu : l’amour seul est resté.

Raccommodement

Nous renaissons, ma chère Éléonore ;
Car c’est mourir que de cesser d’aimer.
Puisse le nœud qui vient de se former
Avec le temps se resserrer encore !
Devions-nous croire à ce bruit imposteur
Qui nous peignit l’un à l’autre infidèle ?
Notre imprudence a fait notre malheur.
Je te revois plus constante et plus belle.
Règne sur moi ; mais règne pour toujours.
Jouis en paix de l’heureux don de plaire.
Que notre vie, obscure et solitaire,
Coule en secret sous l’aile des Amours ;
Comme un ruisseau qui, murmurant à peine,
Et dans son lit resserrant tous ses flots,
Cherche avec soin l’ombre des arbrisseaux,
Et n’ose pas se montrer dans la plaine.
Du vrai bonheur les sentiers peu connus
Nous cacheront aux regards de l’envie ;
Et l’on dira, quand nous ne serons plus,
Ils ont aimé, voilà toute leur vie.

Le Refroidissement

Ils ne sont plus ces jours délicieux,
Où mon amour respectueux et tendre
À votre cœur savait se faire entendre,
Où vous m’aimiez, où nous étions heureux.

Vous adorer, vous le dire, et vous plaire,
Sur vos désirs régler tous mes désirs,
C’était mon sort ; j’y bornais mes plaisirs.
Aimé de vous, quels vœux pouvais-je faire ?

Tout est changé : quand je suis près de vous,
Triste et sans voix, vous n’avez rien à dire ;
Si quelquefois je tombe à vos genoux,
Vous m’arrêtez avec un froid sourire,
Et dans vos yeux s’allume le courroux.

Il fut un temps, vous l’oubliez peut-être ?
Où j’y trouvais cette molle langueur,
Ce tendre feu que le désir fait naître,
Et qui survit au moment du bonheur.
Tout est changé, tout, excepté mon cœur !

Réflexion Amoureuse

Je vais la voir, la presser dans mes bras.
Mon cœur ému palpite avec vitesse ;
Des voluptés je sens déjà l’ivresse ;
Et le désir précipite mes pas.

Sachons pourtant, près de celle que j’aime,
Donner un frein aux transports du désir ;
Sa folle ardeur abrège le plaisir,
Et trop d’amour peut nuire à l’amour même.

Le Remède Dangereux

Ô toi, qui fus mon écolière
En musique, et même en amour,
Viens dans mon paisible séjour
Exercer ton talent de plaire.
Viens voir ce qu’il m’en coûte à moi,
Pour avoir été trop bon maître.
Je serais mieux portant peut-être,
Si moins assidu près de toi,
Si moins empressé, moins fidèle,
Et moins tendre dans mes chansons,
J’avais ménagé des leçons
Où mon cœur mettait trop de zèle.
Ah ! viens du moins, viens apaiser
Les maux que tu m’as faits, cruelle !
Ranime ma langueur mortelle ;
Viens me plaindre, et qu’un seul baiser
Me rende une santé nouvelle.
Fidèle à mon premier penchant,
Amour, je te fais le serment
De la perdre encor avec elle.

Souvenir

Déjà la nuit s’avance, et du sombre Orient
Ses voiles par degrés dans les airs se déploient.
Sommeil, doux abandon, image du néant,
Des maux de l’existence heureux délassement,
Tranquille oubli des soins où les hommes se noient ;
Et vous, qui nous rendez à nos plaisirs passés,
Touchante illusion, Déesse des mensonges,
Venez dans mon asile, et sur mes yeux lassés
Secouez les pavots et les aimables songes.
Voici l’heure où trompant les surveillants jaloux,
Je pressais dans mes bras ma maîtresse timide.
Voici l’alcôve sombre où d’une aile rapide
L’essain des voluptés volait au rendez-vous.
Voici le lit commode où l’heureuse licence
Remplaçait par degrés la mourante pudeur.
Importune vertu, fable de notre enfance,
Et toi, vain préjugé, fantôme de l’honneur,
Combien peu votre voix se fait entendre au cœur !
La nature aisément vous réduit au silence ;
Et vous vous dissipez au flambeau de l’amour
Comme un léger brouillard aux premiers feux du jour.

Moments délicieux, où nos baisers de flamme,
Mollement égarés, se cherchent pour s’unir !
Où de douces fureurs s’emparant de notre âme
Laissent un libre cours au bizarre désir !
Moments plus enchanteurs, mais prompts à disparaître,
Où l’esprit échauffé, les sens, et tout notre être
Semblent se concentrer pour hâter le plaisir !
Vous portez avec vous trop de fougue et d’ivresse ;
Vous fatiguez mon cœur qui ne peut vous saisir,
Et vous fuyez sur-tout avec trop de vitesse ;
Hélas ! on vous regrette, avant de vous sentir !
Mais, non ; l’instant qui suit est bien plus doux encore.
Un long calme succède au tumulte des sens ;
Le feu qui nous brûlait par degrés s’évapore ;
La volupté survit aux pénibles élans ;
Sur sa félicité l’âme appuie en silence ;
Et la réflexion, fixant la jouissance,
S’amuse à lui prêter un charme plus flatteur.
Amour, à ces plaisirs l’effort de ta puissance
Ne saurait ajouter qu’un peu plus de lenteur.

Le Revenant

Ma santé fuit ; cette infidèle
Ne promet pas de revenir,
Et la nature qui chancelle
À déjà su me prévenir
De ne pas trop compter sur elle.
Au second acte brusquement
Finira donc la comédie :
Vite je passe au dénouement ;
La toile tombe, et l’on m’oublie.

J’ignore ce qu’on fait là-bas.
Si du sein de la nuit profonde
On peut revenir en ce monde,
Je reviendrai, n’en doutez pas.
Mais je n’aurai jamais l’allure
De ces revenants indiscrets,
Qui, précédés d’un long murmure,
Se plaisent à pâlir leurs traits,
Et dont la funèbre parure,
Inspirant toujours la frayeur,
Ajoute encore à la laideur
Qu’on reçoit dan la sépulture.
De vous plaire je sais jaloux,
Et je veux rester invisible.
Souvent du zéphyr le plus doux
Je prendrai l’haleine insensible ;
Tous mes soupirs seront pour vous.
Ils feront vaciller la plume
Sur vos cheveux noués sans art,
Et disperseront au hasard
La faible odeur qui les parfume.
Si la rose que vous aimez
Renaît sur son trône de verre ;
Si de vos flambeaux rallumés
Sort une plus vive lumière ;
Si l’éclat d’un nouveau carmin
Colore soudain votre joue,
Et si souvent d’un joli sein
Le nœud trop serré se dénoue ;
Si le sofa plus mollement
Cède au poids de votre paresse,
Donnez un sourire seulement
À tous ces soins de ma tendresse.
Quand je reverrai les attraits
Qu’effleura ma main caressante,
Ma voix amoureuse et touchante
Pourra murmurer des regrets ;
Et vous croirez alors entendre
Cette harpe qui, sous mes doigts,
Sut vous redire quelquefois
Ce que mon cœur savait m’apprendre.
Aux douceurs de votre sommeil
Je joindrai celles du mensonge ;
Moi-même, sous les traits d’un songe,
Je causerai votre réveil.
Charmes nus, fraîcheur du bel âge,
Contours parfaits, grâce, embonpoint,
Je verrai tout ; mais quel dommage !
Les morts ne ressuscitent point.

T’aimer Est Le Bonheur Suprême

Oui, j’en atteste la nuit sombre
Confidente de nos plaisirs,
Et qui verra toujours son ombre
Disparaître avant mes désirs ;
J’atteste l’étoile amoureuse
Qui pour voler au rendez-vous
Me prête sa clarté douteuse ;
Je prends à témoin ce verrou
Qui souvent réveilla ta mère,
Et cette parure étrangère
Qui trompe les regards jaloux ;
Enfin, j’en jure par toi-même,
Je veux dire par tous mes Dieux,
T’aimer est le bonheur suprême,
Il n’en est point d’autre à mes yeux.
Viens donc, ô ma belle maîtresse,
Perdre tes soupçons dans mes bras.
Viens t’assurer de ma tendresse,
Et du pouvoir de tes appas.
Cherchons des voluptés nouvelles ;
Inventons de plus doux désirs ;
L’amour cachera sous ses ailes
Notre fureur et nos plaisirs.
Aimons, ma chère Éléonore :
Aimons au moment du réveil ;
Aimons au lever de l’aurore ;
Aimons au coucher du soleil ;
Durant la nuit aimons encore.

Le Voyage Manqué

À M. de F…

Abjurant ma douce paresse,
J’allais voyager avec toi ;
Mais mon cœur reprend sa faiblesse ;
Adieu ; tu partiras sans moi.
Les baisers de ma jeune amante
Ont dérangé tous mes projets.
Ses yeux sont plus beaux que jamais ;
Sa douleur la rend plus touchante.
Elle me serre entre ses bras,
Des dieux implore la puissance,
Pleure déjà mon inconstance,
Se plaint et ne m’écoute pas.
À ses reproches, à ses charmes
Mon cœur ne sait pas résister.
Qui ! moi, je pourrais la quitter !
Moi, j’aurais vu couler ses larmes,
Et je ne les essuierais pas !
Périssent les lointains climats
Dont le nom causa ses alarmes !
Et toi qui ne peux concevoir
Ni les amants, ni leur ivresse ;
Toi qui des pleurs d’une maîtresse
N’as jamais connu le pouvoir,
Pars ; mes vœux te suivront sans cesse.
Mais crains d’oublier ta sagesse
Aux lieux que tu vas parcourir ;
Et défends-toi d’une faiblesse
Dont je ne veux jamais guérir.

T’en Souviens-tu, Mon Aimable Maîtresse

T’en souviens-tu, mon aimable maîtresse,
De cette nuit où nos brûlants désirs
Et de nos goûts la libertine adresse
À chaque instant variaient nos plaisirs ?
De ces plaisirs le docile théâtre
Favorisait nos rapides élans ;
Mais tout-à-coup les suppôts chancelants
Furent brisés dans ce combat folâtre,
Et succombant à nos tendres ébats,
Sur le parquet tombèrent en éclats.
Des voluptés tu passas à la crainte ;
L’étonnement fit palpiter soudain
Ton faible cœur pressé contre le mien ;
Tu murmurais, je riais de ta plainte ;
Je savais trop que le Dieu des Amants
Sur nos plaisirs veillait dans ces moments.
Il vit tes pleurs ; Morphée, à sa prière,
Du vieil Argus que réveillaient nos jeux
Ferma bientôt et l’oreille et les yeux,
Et de son aile enveloppa ta mère.
L’aurore vint, plutôt qu’à l’ordinaire,
De nos baisers interrompre le cours ;
Elle chassa les timides amours ;
Mais ton souris, peut-être involontaire,
Leur accorda le rendez-vous du soir.
Ah ! si les dieux me laissaient le pouvoir
De dispenser la nuit et la lumière,
Du jour naissant la jeune avant-courrière
Viendrait bien tard annoncer le soleil ;
Et celui-ci, dans sa course légère,
Ne ferait voir au haut de l’hémisphère
Qu’une heure ou deux son visage vermeil.
L’ombre des nuits durerait davantage,
Et les Amants auraient plus de loisir.
De mes instants l’agréable partage
Serait toujours au profit des plaisirs.
Dans un accord réglé par la sagesse,
Au doux sommeil j’en donnerais un quart ;
Le Dieu du vin aurait semblable part ;
Et la moitié serait pour ma maîtresse.

Les Adieux

Séjour triste, asile champêtre,
Qu’un charme embellit à mes yeux,
Je vous fuis, pour jamais peut-être !
Recevez mes derniers adieux.

En vous quittant, mon cœur soupire.
Ah ! plus de chansons, plus d’amours.
Eléonore !… Oui, pour toujours
Près de toi je suspends ma lyre.