À M. Danloux, Peintre

Grâces à ces couleurs dont Zeuxis eût fait choix
Mon aimable Antigone existe donc deux fois ;
Dans un même tableau vit notre double image.
Reçois donc notre double hommage,
Hardi, correct, sage et brillant Danloux,
Qui sans rivaux, mais non pas sans jaloux,
De tous les goûts as conquis le suffrage.
Ainsi l’astre dont les rayons
Dirigent tes crayons,
Quand il a percé le nuage,
Par ses vives splendeurs plaît à tous les climats ;
Du Maure est adoré sur son brûlant rivage,
Dore les sommets de l’Atlas,
Du froid Caucase empourpre les frimas,
Pénètre dans la terre, étincelle sur l’onde,
Est l’âme, le foyer et le peintre du monde.
À cet art enchanteur qu’honore ton pinceau,
Et qu’enrichit encor ce chef-d’œuvre nouveau,
Mal à propos je servis de modèle,
Je le sais bien ; mais si j’en crois
Mes sentiments pour toi,
J’en puis servir à l’amitié fidèle.

À M. De C***., Polonais

Dans votre poétique et doux pèlerinage,
Au tombeau glorieux du chantre des Romains,
Objet sacré de plus d’un grand voyage
Des enfants d’Albion, des Français, des Germains
Vous n’avez donc pas fait une course inutile !
Ornement éternel du tombeau de Virgile,
Cette feuille sacrée est tombée en vos mains ;
Vous méritiez de l’avoir en partage,
Vous qui savez chérir son sublime langage.
Cet arbre le plus vieux, le plus beau des lauriers
Qu’épargna la tempête et que respecte l’âge,
Depuis qu’il reverdit, jamais si volontiers
À l’étranger ne céda son feuillage,
Qu’au poète envieraient les plus fameux guerriers.
Des voyageurs obscurs la main lui fait outrage,
Leur larcin est un vol, le vôtre est un hommage.
À ce poète aimable, et cher au monde entier,
Mon cœur se plaît à vous associer.
Pour vous louer, que n’ai-je son langage ?
L’un à l’autre jadis vous eussiez été chers ;
Vous auriez admiré ses vers,
Il eût chanté votre courage.
Tant que des ans le cours l’épargnera,
De ses honneurs conservez bien ce gage ;
Vous croirez voir en lui le noble témoignage
De l’admiration que Virgile inspira,
L’arbre qu’un vieux respect à son nom consacra,
Le mont qui l’embellit, le tombeau qui l’ombrage ;
Pour moi, ce cher débris m’inspire un vœu pour vous
C’est que de vos beaux jours si précieux pour nous,
Ce laurier immortel soit la fidèle image.

À M. Le Comte Belozosky

Est-il bien vrai qu’au séjour des hivers
De si brillantes fleurs sous vos mains sont écloses ?
L’esprit fait les climats, l’esprit dicta vos vers ;
Dans nos jardins vous répandez des roses.
Brillant comme l’été, doux comme le printemps,
Des chevaliers vous vantez le courage,
Vous chantez la beauté, les exploits éclatants,
Et sage historien du temps
Vous mesurez sa course et bravez son outrage.

À M. Le Marquis D’étampes

(Qui annonçait à l’auteur une naissance.)

Un grand papa, d’un style triomphant,
M’écrit qu’un très aimable enfant
Vient de naître dans sa famille ;
Est-ce un garçon, est-ce une fille ?
Je n’en sais rien ; mais cette tendre fleur
Ne déparera point celles qui sont écloses ;
De sa tige natale elle sera l’honneur :
C’est un bouton de plus dans un bouquet de roses.

À M. Le Marquis D’étampes (i)

(Qui m’avait envoyé des vers.)

Les Grecs, en courtois chevaliers,
Dans leurs combats, s’il en faut croire
Ce qu’ont dit la fable et l’histoire,
Changeaient entr’eux de boucliers ;
Ainsi de vers, d’estime et de louange,
Nos muses à l’envi font un heureux échange :
Me défendre est bien noble, et vous louer bien doux.
Mais quelle distance entre nous !
Contre la censure rigide,
Lorsqu’en rivaux unis nous élevons la voix,
Mon suffrage pour vous n’est qu’un faible pavois,
Et votre éloge est mon égide ;
De votre jugement je tire vanité ;
Oui, puisque je vous plais je dois blesser l’envie,
Et si Virgile est sûr de l’immortalité,
Tous deux vous m’assurez quelques instants de vie.
Vous êtes mes garants ; car, enfin, c’est beaucoup
D’être inspiré par le génie,
Et d’être guidé par le goût.

À M. L’oillart-d’avrigny

Le poète immortel d’Achille et d’Andromaque,
Jadis d’un ton harmonieux
Chanta le prince errant de la petite Ithaque ;
Grâce à tes vers ingénieux
L’Ulysse des Français nous attache encor mieux.
À travers les écueils, sur les gouffres de l’onde,
Nous demandons aux mers sa poupe vagabonde ;
Et, tremblants pour ses jours chéris,
Craignons, en la cherchant, de trouver ses débris.
Sa Pénélope, hélas ! dans le royaume sombre,
Peut-être maintenant accompagne son ombre ;
L’impatient désir de retrouver l’époux
Qu’à ses embrassements ravit le sort jaloux,
Lui fit voir sans terreur les voûtes infernales,
Et du Styx les ondes fatales,
Qui, mieux que ses remparts de fer,
Défendent en grondant la porte de l’enfer.
Aujourd’hui, dans les bois des champs Elysiens,
Dont les paisibles citoyens
Bravent le triple cri des gueules de Cerbère,
Le couple heureux entend les vers du grand Homère.
Et se console en relisant les tiens.

À M. Turgot

Rien de nouveau dans cette ville immense.
Vous avez vu l’effervescence
Qu’a produite en ces lieux le monarque danois ;
Jamais Paris, jamais la France
D’hommages plus flatteurs n’ont honoré leurs rois ;
Du Parlement l’auguste compagnie,
De l’Opéra le théâtre enchanté,
La Sorbonne, la Gomédie,
Les Cicérons de l’Université,
Les beaux esprits de notre Académie,
En soi-disant latin, en français brillanté,
En prose, en vers, à l’envi l’ont fêté ;
Chaque jour voyait naître une scène nouvelle,
Et jamais, je vous jure, une faveur si belle
N’a signalé nos chers badauds,
Depuis l’époque immortelle
Du triomphe des Ramponneaux.
Nos conversations étaient cent fois plus vives :
À quel théâtre ira-t-il aujourd’hui ?
Où soupe-t-il ? quels seront les convives ?
Quel bal nouveau prépare-t-on pour lui ?
De son esprit qu’est-ce que l’on raconte ?
Quelle femme lui plaît, quel jeu le divertit ?
Faut-il l’appeler sire, ou bien le nommer comte ?
Jamais on n’a tout dit.
Bien sensible à tout notre bruit,
Ce monarque a daigné sourire à nos caprices,
À nos douces vertus, à nos aimables vices,
N’a sifflé quin petto nos petits grands seigneurs,
A bien vanté les rois de nos coulisses,
Et les minois de nos actrices,
Et les jarrets de nos danseurs.
Quoique jeune et monarque, il réfléchit et pense ;
On l’a surpris plus d’une fois,
Observant en silence
Ce peuple amoureux de ses rois,
Plein de vivacité comme de patience,
Assez bien gouverné par de mauvaises lois,
Sur ses malheurs rempli d’indifférence,
S’extasiant sur des chansons,
Périssant de misère au milieu des moissons,
Faisant d’excellent vin dont l’étranger s’enivre,
Et qui vivrait heureux s’il avait de quoi vivre.
Enfin ce prince a fui de ce Paris charmant,
En convenant, pour l’honneur de la France,
Qu’on ne pouvait assurément
Se ruiner plus galamment,
Ni s’ennuyer avec plus de décence.
Mais, hélas ! depuis son absence
Les esprits et les cœurs qu’il avait occupés
Retombent dans l’indifférence ;
Les bals, les opéras, les fêtes, les soupés,
L’importance des étiquettes,
L’exacte rigueur des toilettes,
Tout commence à dégénérer,
Et son départ laisse enfin respirer
Nos cuisiniers et nos poètes.

À Mlle Joséphine Sauvage

(Qui avait dessiné le portrait de la sœur de Mme. Delille.)

Bénis soient tes crayons, ô toi, jeune beauté !
Qui de nos Rosalba suivant déjà les traces,
À mes yeux consolés retraces
Avec tant d’élégance et de fidélité,
Celle qui m’adoucit ma triste cécité :
C’est le portrait de la Bonté,
Dessiné par la main des Grâces.

À Mme D’houdetot

(Pour le jardin de Mme D’houdetot.)

Ô Combien j’aime mieux vos riants paysages
Que ces parcs de Plutus, dispendieux ouvrages,
Où venaient à grand bruit se cacher autrefois,
Et les ennuis des grands, et les chagrins des rois !
Je trouve l’innocence et le bonheur champêtre,
Dans ces lieux, que vos mains ont pris soin d’embellir.
L’oiseau, de vous charmer semble s’enorgueillir,
Les roses s’empressent d’y naître,
Et le chêne veut y vieillir.
J’aime de vos gazons les nappes verdoyantes,
Vos élégants bosquets, vos bois majestueux,
Tout plaît à mes regards : vos routes ondoyantes
Ne me tourmentent point de replis tortueux,
Et l’on peut y marcher, y rêver deux à deux.
À ces beaux lieux, que le bon goût décore,
Plus d’un doux monument vient ajouter encore :
De tous ceux qui vous furent chers,
Dont vous aimiez l’éloquence ou les vers,
Sous les abris sacrés de ces feuillages sombres,
On croit voir revenir et voltiger les ombres ;
Votre art veut émouvoir, et non pas éblouir :
Pour vous, aimer c’est vivre, et rêver c’est jouir ;
La douleur rêveuse a son charme.
Dès qu’on arrive à ce jardin charmant,
Le cœur est sûr d’un sentiment,
Et l’œil se promet une larme.
Tout ici se conforme à vos tendres douleurs ;
Pour vous le noir cyprès rembrunit ses couleurs,
L’onde plaintive attriste son murmure,
Un jour mélancolique éclaire l’ombre obscure,
Et le saule incliné joint son deuil à vos pleurs.
Eh ! qui peut près de vous demeurer impassible ?
Quels barbares échos peuvent rester muets ?
Les doux ressouvenirs habitent vos bosquets ;
La tristesse chérit leur silence paisible,
Et pour exprimer vos regrets,
La pierre même apprend à devenir sensible.

À Mme La Comtesse De Potocka

Eh bien ! puisque l’impatience
De revoir vos climats chéris,
Ainsi qu’à l’amitié vous ravit à la France,
Partez : les nobles Potockis,
Dans l’aimable François, digne sang de ses pères,
Comme les mœurs héréditaires
De tous ces vieux héros au champ d’honneur instruits,
De vos sages leçons reconnaîtront les fruits,
Et dans le modèle des fils
Verront l’ouvrage heureux du modèle des mères.
Pour nous, qui des vertus connaissons tout le prix,
(J’en jure ici par la reconnaissance),
L’Imagination, dont j’ai peint la puissance,
Saura bien vous atteindre aux plus lointains climats.
Pour nous rendre votre présence,
Elle va voler sur vos pas ;
L’amitié franchit tout ; le temps ni la distance
Des objets de ses vœux ne la sépare pas,
Et le doux souvenir ne connaît point l’absence.

À Mme Lebrun

Honneur à vos brillants pinceaux !
Charmante rivale d’Apelles,
Tous vos portraits sont des tableaux,
Et tous vos tableaux des modèles.

À Un Aimable Goutteux

Cher d’Aigremont, d’où te vient, à ton âge,
Ce mal effréné, dont la rage
Au grand galop suit ton rapide essieu,
Et pour qui, t’éloignant de ton doux parentage,
Tu te mets en pèlerinage
Pour je ne sais quel triste lieu,
Où l’eau du crû sera ton seul breuvage ?
Est-ce le dieu du vin, est-ce l’aveugle dieu ?
Le buvais-tu mousseux ? la trouvais-tu jolie ?
Ou bien est-ce à la fois l’une et l’autre folie ?
(Car de l’une et de l’autre on te soupçonne un peu;)
À ton retour tu nous en dois l’aveu.
En attendant, hélas ! la goutte est du voyage ;
Mais tu la souffres comme un sage,
Et la chantes comme Chaulieu.

Couplets Sur La Jeunesse

Demandés par des jeunes gens de Saint-Diez,
Qui donnaient une fête aux jeunes personnes de la ville.

Le printemps vient, que tout s’empresse
À fêter l’âge des amours :
Quand sied-il mieux de chanter la jeunesse
Que dans la saison des beaux jours ?

xxTout s’embellit par la jeunesse,
Pour nous le fer arme ses mains ;
Elle eut ses fêtes dans la Grèce,
Elle eut ses jeux chez les Romains.

xxToi-même à la fête des Grâces,
Vieillesse, parais à ton tour ;
Comme l’hiver chauffe tes glaces
Aux rayons naissants d’un beau jour.

xxÔ toi, jeunesse séduisante,
Ne refuse pas son doux prix
Au poète heureux qui te chante ;
Tu peux le payer d’un souris.

xxSi la vieillesse obtient pour elle
Quelque jour les mêmes faveurs,
Pour rendre la fête plus belle,
Jeunesse, fais-en les honneurs.

xxAlors si j’y parais moi-même,
Honore-moi d’un doux accueil ;
Et que le chantre heureux qui t’aime
Soit favorisé d’un coup-d’œil.

xxAinsi la complaisante Aurore,
Au front jeune, au regard serein,
Permet que le soir se colore
De quelques rayons du matin.

xxMais, qu’entends-je ? Une voix chérie
Prête à mes vers ses sons touchants ;
Ce lieu charmant est sa patrie,
Il a double droit à mes chants.

De La Bienfaisance Et De La Reconnaissance

Deux déités, qui de leur main féconde
Versent la paix et le bonheur au monde,
Servant dans ses desseins le dieu de l’univers,
Joignent d’un double nœud tous les êtres divers ;
C’est toi, divine Bienfaisance !
C’est toi sa digne sœur, tendre Reconnaissance !
Grâce à ces deux divinités,
Des services rendus, des bienfaits acquittés,
L’esprit social se compose :
Tout se tient dans le monde entier.
Voyez cet arbrisseau, dont le suc nourricier
Court abreuver la fleur nouvellement éclose ;
Le rosier de sa sève alimente la rose,
Et la rose à son tour embaume le rosier :
Ainsi l’aimable Bienfaisance
Répand ses dons consolateurs ;
Ainsi le doux encens de la Reconnaissance
Rend hommage à ses bienfaiteurs.
Le cœur se plaît à Comparer entr’elles
Ces deux sœurs, qui devraient, compagnes éternelles
Pour consoler le genre humain,
Marcher toujours ensemble en se donnant la main,
Et qui souvent, hélas ! l’une à l’autre infidèle,
Brisent leur chaîne mutuelle,
Et se séparent en chemin.
Toutes deux ont leur caractère,
Et leur penchant, et leur pouvoir ;
L’une de l’autre est tributaire ;
L’une aspire à donner, et l’autre aime à devoir ;
L’une offre avec bonté, l’autre accepte sans honte.
Par un instinct doux et puissant
La Reconnaissance remonte,
Et la Bienfaisance descend ;
L’une appartient à la faiblesse,
L’autre au pouvoir ; l’une de la richesse
Verse le superflu sur l’indigence en pleurs ;
L’autre, à sa sœur pour récompense,
Portant les hommages des cœurs
Sur la douce correspondance
Des obligés, des bienfaiteurs,
Des besoins et de l’abondance,
Fonde l’utile dépendance
Des protégés, des protecteurs,
Du savoir et de l’ignorance,
Des grands et des petits, et du peuple et du roi ;
L’une suit le bienfait, et l’autre le devance ;
Et, pour mieux peindre encor leur différence,
L’une c’est vous, l’autre c’est moi.
Mais quelques traits encor manquent au parallèle :
De toutes deux la grâce naturelle
Sait nous plaire et nous attacher ;
Mais l’une aime à paraître, et l’autre à se cacher.
L’oubli sied à la Bienfaisance ;
Créancière sans défiance,
Jamais envers son débiteur
Sa généreuse insouciance,
D’un impitoyable exacteur
Ne se permit l’avide impatience ;
Au lieu d’arracher à nos coeurs
Le prix forcé de ses faveurs,
De son noble abandon l’oublieuse indulgence
Laisse à d’orgueilleux protecteurs,
De leur tyrannie obligeante
Les officieuses hauteurs,
Et de leur mémoire exigeante
Les souvenirs persécuteurs.
Mais si l’oubli sied à la Bienfaisance,
Le souvenir convient à la Reconnaissance,
Il exerce sur elle un pouvoir souverain ;
Elle retient des dons l’image impérissable ;
Par elle les bienfaits sont gravés sur l’airain,
Et les injures sur le sable ;
Par elle, notre cœur s’acquitte à peu de frais.
Ces liens qu’à mon bras votre main entrelace,
À vous m’enchaînent à jamais :
Reconnaître les dons et donner avec grâce,
Voilà le code des bienfaits
Qui depuis longtemps est le nôtre.
À tous les cœurs bien nés l’un et l’autre est commun,
Votre âme vient d’éprouver l’un,
La mienne jouira de l’autre ;
Ainsi des nœuds bien chers se forment entre nous :
Bien faire c’est jouir, et bien sentir c’est rendre ;
L’un marque une âme noble, et l’autre une âme tendre.
Votre rôle est plus beau, mais le mien est plus doux.
Voyez combien de délices rassemble
Ma juste sensibilité :
Vous chérir, c’est aimer ensemble
L’esprit, la grâce et la bonté.