Rêve Intermittent D’une Nuit Triste

Ô champs paternels hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles !

Ô frais pâturage où de limpides eaux
Font bondir la chèvre et chanter les roseaux !

Ô terre natale ! à votre nom que j’aime,
Mon âme s’en va toute hors d’elle-même ;

Mon âme se prend à chanter sans effort ;
À pleurer aussi, tant mon amour est fort !

J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes ;
Et voilà pourquoi mes pleurs eurent leurs charmes ;

Voilà, mon pays, n’en ayant pu mourir,
Pourquoi j’aime encore au risque de souffrir ;

Voilà, mon berceau, ma colline enchantée
Dont j’ai tant foulé la robe veloutée,

Pourquoi je m’envole à vos bleus horizons,
Rasant les flots d’or des pliantes moissons.

La vache mugit sur votre pente douce,
Tant elle a d’herbage et d’odorante mousse,

Et comme au repos appelant le passant,
Le suit d’un regard humide et caressant.

Jamais les bergers pour leurs brebis errantes
N’ont trouvé tant d’eau qu’à vos sources courantes.

J’y rampai débile en mes plus jeunes mois,
Et je devins rose au souffle de vos bois.

Les bruns laboureurs m’asseyaient dans la plaine
Où les blés nouveaux nourrissaient mon haleine.

Albertine aussi, sœur des blancs papillons,
Poursuivait les fleurs dans les mêmes sillons ;

Car la liberté toute riante et mûre
Est là, comme aux cieux, sans glaive, sans armure,

Sans peur, sans audace et sans austérité,
Disant :  » Aimez-moi, je suis la liberté !

 » Je suis le pardon qui dissout la colère,
Et je donne à l’homme une voix juste et claire.

 » Je suis le grand souffle exhalé sur la croix
Où j’ai dit :  » Mon père ! on m’immole, et je crois !  »

 » Le bourreau m’étreint : je l’aime ! et l’aime encore,
Car il est mon frère, ô père que j’adore !

 » Mon frère aveuglé qui s’est jeté sur moi,
Et que mon amour ramènera vers toi !  »

Ô patrie absente ! ô fécondes campagnes,
Où vinrent s’asseoir les ferventes Espagnes !

Antiques noyers, vrais maîtres de ces lieux,
Qui versez tant d’ombre où dorment nos aïeux !

Échos tout vibrants de la voix de mon père
Qui chantaient pour tous :  » Espère ! espère ! espère !  »

Ce chant apporté par des soldats pieux
Ardents à planter tant de croix sous nos cieux,

Tant de hauts clochers remplis d’airain sonore
Dont les carillons les rappellent encore :

Je vous enverrai ma vive et blonde enfant
Qui rit quand elle a ses longs cheveux au vent.

Parmi les enfants nés à votre mamelle,
Vous n’en avez pas qui soit si charmant qu’elle !

Un vieillard a dit en regardant ses yeux :
 » Il faut que sa mère ait vu ce rêve aux cieux !  »

En la soulevant par ses blanches aisselles
J’ai cru bien souvent que j’y sentais des ailes !

Ce fruit de mon âme, à cultiver si doux,
S’il faut le céder, ce ne sera qu’à vous !

Du lait qui vous vient d’une source divine
Gonflez le cœur pur de cette frêle ondine.

Le lait jaillissant d’un sol vierge et fleuri
Lui paiera le mien qui fut triste et tari.

Pour voiler son front qu’une flamme environne
Ouvrez vos bluets en signe de couronne :

Des pieds si petits n’écrasent pas les fleurs,
Et son innocence a toutes leurs couleurs.

Un soir, près de l’eau, des femmes l’ont bénie,
Et mon cœur profond soupira d’harmonie.

Dans ce cœur penché vers son jeune avenir
Votre nom tinta, prophète souvenir,

Et j’ai répondu de ma voix toute pleine
Au souffle embaumé de votre errante haleine.

Vers vos nids chanteurs laissez-la donc aller :
L’enfant sait déjà qu’ils naissent pour voler.

Déjà son esprit, prenant goût au silence,
Monte où sans appui l’alouette s’élance,

Et s’isole et nage au fond du lac d’azur
Et puis redescend le gosier plein d’air pur.

Que de l’oiseau gris l’hymne haute et pieuse
Rende à tout jamais son âme harmonieuse ;

Que vos ruisseaux clairs, dont les bruits m’ont parlé,
Humectent sa voix d’un long rythme perlé !

Avant de gagner sa couche de fougère,
Laissez-la courir, curieuse et légère,

Au bois où la lune épanche ses lueurs
Dans l’arbre qui tremble inondé de ses pleurs,

Afin qu’en dormant sous vos images vertes
Ses grâces d’enfant en soient toutes couvertes.

Des rideaux mouvants la chaste profondeur
Maintiendra l’air pur alentour de son cœur,

Et, s’il n’est plus là, pour jouer avec elle,
De jeune Albertine à sa trace fidèle,

Vis-à-vis les fleurs qu’un rien fait tressaillir
Elle ira danser, sans jamais les cueillir,

Croyant que les fleurs ont aussi leurs familles
Et savent pleurer comme les jeunes filles.

Sans piquer son front, vos abeilles là-bas
L’instruiront, rêveuse, à mesurer ses pas ;

Car l’insecte armé d’une sourde cymbale
Donne à la pensée une césure égale.

Ainsi s’en ira, calme et libre et content,
Ce filet d’eau vive au bonheur qui l’attend ;

Et d’un chêne creux la Madone oubliée
La regardera dans l’herbe agenouillée.

Quand je la berçais, doux poids de mes genoux,
Mon chant, mes baisers, tout lui parlait de vous ;

Ô champs paternels, hérissés de charmilles
Où glissent le soir des flots de jeunes filles.

Que ma fille monte à vos flancs ronds et verts,
Et soyez béni, doux point de l’Univers !

Simple Histoire

Tu m’as connue au temps des roses,

Quand les colombes sont écloses ;

Tes yeux alors pleins de soleil

Ont brillé sur mon teint vermeil.

Souriant à ma destinée,

Par ta douce force entraînée,

Je ne t’aimai pas à demi,

Mon jeune ami, mon seul ami !
À l’étonnement de nos âmes

Tout jetait des fleurs et des flammes ;

Une feuille, un bruit de roseaux

Nous semblaient des hymnes d’oiseaux.

Quand ce beau temps sur notre tête

Sonnait à chaque heure une fête,

Nous n’étions mortels qu’à demi,

Mon jeune ami, mon seul ami !
Puis, tu t’en allas vers ta mère,

Et la vie eut une ombre amère ;

Autour de mon sort languissant

L’été même allait pâlissant.

Les roses me paraient encore ;

Mais déjà, pleurant l’autre aurore,

Je n’aimai plus rien qu’à demi,

Sans mon ami, mon seul ami !
Un jour, l’invincible espérance

Poussa ton vaisseau vers la France :

Tu me ranimas sur ton coeur

Jeune, on ne meurt pas de bonheur !

Mais la guerre appelait tes armes

Sous tant de baisers et de larmes

Je ne t’ai revu qu’à demi,

Mon jeune ami, mon seul ami !
Plus tard, un enfant du village

Accourut, tout pâle au visage,

Disant :   » Voulez-vous le revoir ?

Demain, ce sera sans espoir.

Déjà les prières sont faites,

Venez vite, comme vous êtes   »

Et je revins morte à demi,

Mon pauvre ami, mon seul ami !

Soir D’été

Le soleil brûlait l’ombre, et la terre altérée

Au crépuscule errant demandait un peu d’eau ;

Chaque fleur de sa tête inclinait le fardeau

Sur la montagne encor dorée.
Tandis que l’astre en feu descend et va s’asseoir

Au fond de sa rouge lumière,

Dans les arbres mouvants frissonne la prière,

Et dans les nids :   » Bonsoir ! Bonsoir !   »
Pas une aile à l’azur ne demande à s’étendre,

Pas un enfant ne rôde aux vergers obscurcis,

Et dans tout ce grand calme et ces tons adoucis

Le moucheron pourrait s’entendre.

Tristesse

Au docteur Veyne.
Si je pouvais trouver un éternel sourire,

Voile innocent d’un coeur qui s’ouvre et se déchire,

Je l’étendrais toujours sur mes pleurs mal cachés

Et qui tombent souvent par leur poids épanchés.
Renfermée à jamais dans mon âme abattue,

Je dirais :   » Ce n’est rien   » à tout ce qui me tue ;

Et mon front orageux, sans nuage et sans pli,

Du calme enfant qui dort peindrait l’heureux oubli.
Dieu n’a pas fait pour nous ce mensonge adorable,

Le sourire défaille à la plaie incurable :

Cette grâce mêlée à la coupe de fiel,

Dieu mourant l’épuisa pour l’emporter au ciel.
Adieu, sourire ! Adieu jusque dans l’autre vie,

Si l’âme, du passé n’y peut être suivie !

Mais si de la mémoire on ne doit pas guérir,

À quoi sert, ô mon âme, à quoi sert de mourir ?

Trop Tard

Il a parlé. Prévoyante ou légère,

Sa voix cruelle et qui m’était si chère

A dit ces mots qui m’atteignaient tout bas :

 » Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas !
 » Ne m’aimez pas si vous êtes sensible,

 » Jamais sur moi n’a plané le bonheur.

 » Je suis bizarre et peut-être inflexible ;

 » L’amour veut trop : l’amour veut tout un coeur

 » Je hais ses pleurs, sa grâce ou sa colère ;

 » Ses fers jamais n’entraveront mes pas.   »
Il parle ainsi, celui qui m’a su plaire

Qu’un peu plus tôt cette voix qui m’éclaire

N’a-t-elle dit, moins flatteuse et moins bas :

 » Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas !
 » Ne m’aimez pas ! l’âme demande l’âme.

 » L’insecte ardent brille aussi près des fleurs :

 » Il éblouit, mais il n’a point de flamme ;

 » La rose a froid sous ses froides lueurs.

 » Vaine étincelle échappée à la cendre,

 » Mon sort qui brille égarerait vos pas.  »
Il parle ainsi, lui que j’ai cru si tendre.

Ah ! pour forcer ma raison à l’entendre,

Il dit trop tard, ou bien il dit trop bas :

 » Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas. « 

Tu N’auras Pas Semé

Tu n’auras pas semé ta couronne étoilée

Sur le miroir tari du ruisseau de tes jours.

Toute pleine de jours, toi, tu t’en es allée

Et ton frais souvenir en scintille toujours.

Un Cri

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi,

J’irai le chercher avec toi.
Sous le soleil ou le nuage,

Guidée à ton vol qui fend l’air,

Je te suivrai dans le voyage

Rapide et haut comme l’éclair.

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi,

J’irai le chercher avec toi.
Tu sais qu’aux fleurs de ma fenêtre

Ton nid chante depuis trois ans,

Et quand tu viens le reconnaître

Mes droits ne te sont pas pesants.

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi,

J’irai le chercher avec toi.
Je ne rappelle rien, j’aspire

Comme un des tiens dans la langueur,

Dont la solitude soupire

Et demande un coeur pour un coeur.

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi,

J’irai le chercher avec toi.
Allons vers l’idole rêvée,

Au Nord, au Sud, à l’Orient :

Du bonheur de l’avoir trouvée

Je veux mourir en souriant.

Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !

Est-il au monde un coeur fidèle ?

Ah ! s’il en est un, dis-le moi !

J’irai le chercher avec toi !

Une Lettre De Femme

Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire ;

J’écris pourtant,

Afin que dans mon coeur au loin tu puisses lire

Comme en partant.
Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même

Beaucoup plus beau :

Mais le mot cent fois dit, venant de ce qu’on aime,

Semble nouveau.
Qu’il te porte au bonheur ! Moi, je reste à l’attendre,

Bien que, là-bas,

Je sens que je m’en vais, pour voir et pour entendre

Errer tes pas.
Ne te détourne point s’il passe une hirondelle

Par le chemin,

Car je crois que c’est moi qui passerai, fidèle,

Toucher ta main.
Tu t’en vas, tout s’en va ! Tout se met en voyage,

Lumière et fleurs,

Le bel été te suit, me laissant à l’orage,

Lourde de pleurs.
Mais si l’on ne vit plus que d’espoir et d’alarmes,

Cessant de voir,

Partageons pour le mieux : moi, je retiens les larmes,

Garde l’espoir.
Non, je ne voudrais pas, tant je te suis unie,

Te voir souffrir :

Souhaiter la douleur à sa moitié bénie,

C’est se haïr.

Une Ruelle De Flandre

À Madame Desloges, née Leurs
Dans l’enclos d’un jardin gardé par l’innocence

J’ai vu naître vos fleurs avant votre naissance,

Beau jardin, si rempli d’oeillets et de lilas

Que de le regarder on n’était jamais las.
En me haussant au mur dans les bras de mon frère

Que de fois j’ai passé mes bras par la barrière

Pour atteindre un rameau de ces calmes séjours

Qui souple s’avançait et s’enfuyait toujours !

Que de fois, suspendus aux frêles palissades,

Nous avons savouré leurs molles embrassades,

Quand nous allions chercher pour le repos du soir

Notre lait à la cense, et longtemps nous asseoir

Sous ces rideaux mouvants qui bordaient la ruelle !

Hélas ! qu’aux plaisirs purs la mémoire est fidèle !

Errant dans les parfums de tous ces arbres verts,

Plongeant nos fronts hardis sous leurs flancs entr’ouverts,

Nous faisions les doux yeux aux roses embaumées

Qui nous le rendaient bien, contentes d’être aimées !

Nos longs chuchotements entendus sans nous voir,

Nos rires étouffés pleins d’audace et d’espoir

Attirèrent un jour le père de famille

Dont l’aspect, tout d’un coup, surmonta la charmille,

Tandis qu’un tronc noueux me barrant le chemin

M’arrêta par la manche et fit saigner ma main.
Votre père eut pitié C’était bien votre père !

On l’eût pris pour un roi dans la saison prospère

Et nous ne partions pas à sa voix sans courroux :

Il nous chassait en vain, l’accent était si doux !

En écoutant souffler nos rapides haleines,

En voyant nos yeux clairs comme l’eau des fontaines,

Il nous jeta des fleurs pour hâter notre essor ;

Et nous d’oser crier :   » Nous reviendrons encor !   »
Quand on lavait du seuil la pierre large et lisse

Où dans nos jeux flamands l’osselet roule et glisse,

En rond, silencieux, penchés sur leurs genoux,

D’autres enfants jouaient enhardis comme nous ;

Puis, poussant à la fois leurs grands cris de cigales

Ils jetaient pour adieux des clameurs sans égales,

Si bien qu’apparaissant tout rouges de courroux

De vieux fâchés criaient :   » Serpents ! vous tairez-vous !   »

Quelle peur ! Jamais plus n’irai-je à cette porte

Où je ne sais quel vent par force me remporte ?

Quoi donc ! quoi ! jamais plus ne voudra-t-il de moi

Ce pays qui m’appelle et qui s’enfuit ? Pourquoi ?
Alors les blonds essaims de jeunes Albertines,

Qui hantent dans l’été nos fermes citadines,

Venaient tourner leur danse et cadencer leurs pas

Devant le beau jardin qui ne se fermait pas.

C’était la seule porte incessamment ouverte,

Inondant le pavé d’ombre ou de clarté verte,

Selon que du soleil les rayons ruisselants

Passaient ou s’arrêtaient aux feuillages tremblants.

On eût dit qu’invisible une indulgente fée

Dilatait d’un soupir la ruelle étouffée,

Quand les autres jardins enfermés de hauts murs

Gardaient sous les verroux leur ombre et leurs fruits mûrs.

Tant pis pour le passant ! À moins qu’en cette allée,

Élevant vers le ciel sa tête échevelée,

Quelque arbre, de l’enclos habitant curieux,

Ne franchît son rempart d’un front libre et joyeux.
On ne saura jamais les milliers d’hirondelles

Revenant sous nos toits chercher à tire d’ailes

Les coins, les nids, les fleurs et le feu de l’été,

Apportant en échange un goût de liberté.

Entendra qui pourra sans songer aux voyages

Ce qui faisait frémir nos ailes sans plumages,

Ces fanfares dans l’air, ces rendez-vous épars

Qui s’appelaient au loin :   » Venez-vous ? Moi, je pars !   »
C’est là que votre vie ayant été semée

Vous alliez apparaître et charmante et charmée,

C’est là que préparée à d’innocents liens

J’accourais Regardez comme je m’en souviens !
Et les petits voisins amoureux d’ombre fraîche

N’eurent pas sitôt vu, comme au fond d’une crèche,

Un enfant rose et nu plus beau qu’un autre enfant,

Qu’ils se dirent entre eux :   » Est-ce un Jésus vivant ?   »
C’était vous ! D’aucuns noeuds vos mains n’étaient liées,

Vos petits pieds dormaient sur les branches pliées,

Toute libre dans l’air où coulait le soleil,

Un rameau sous le ciel berçait votre sommeil,

Puis, le soir, on voyait d’une femme étoilée

L’abondante mamelle à vos lèvres collée,

Et partout se lisait dans ce tableau charmant

De vos jours couronnés le doux pressentiment.
De parfums, d’air sonore incessamment baisée,

Comment n’auriez-vous pas été poétisée ?

Que l’on s’étonne donc de votre amour des fleurs !

Vos moindres souvenirs nagent dans leurs couleurs,

Vous en viviez, c’étaient vos rimes et vos proses :

Nul enfant n’a jamais marché sur tant de roses !
Mon Dieu ! S’il n’en doit plus poindre au bord de mes jours,

Que sur ma soeur de Flandre il en pleuve toujours !

Refuge

Il est du moins au-dessus de la terre

Un champ d’asile où monte la douleur ;

J’y vais puiser un peu d’eau salutaire

Qui du passé rafraîchit la couleur.

Là seulement ma mère encor vivante

Sans me gronder me console et m’endort ;

O douce nuit, je suis votre servante :

Dans votre empire on aime donc encor !
Non, tout n’est pas orage dans l’orage ;

Entre ses coups, pour desserrer le coeur,

Souffle une brise, invisible courage,

Parfum errant de l’éternelle fleur !

Puis c’est de l’âme une halte fervente,

Un chant qui passe, un enfant qui s’endort.

Orage, allez ! je suis votre servante :

Sous vos éclairs Dieu me regarde encor !
Béni soit Dieu ! puisqu’après la tourmente,

Réalisant nos rêves éperdus,

Vient des humains l’infatigable amante

Pour démêler les fuseaux confondus.

Fidèle mort ! si simple, si savante !

Si favorable au souffrant qui s’endort !

Me cherchez-vous ? je suis votre servante :

Dans vos bras nus l’âme est plus libre encor

Renoncement

Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé,

Vous qui l’aviez formé de sourire et de charmes ;

Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes,

Et de vos dons, Seigneur, ce don seul m’est resté.
C’est le mois envié, c’est le meilleur peut-être :

Je n’ai plus à mourir à mes liens de fleurs ;

Ils vous sont tous rendus, cher auteur de mon être,

Et je n’ai plus à moi que le sel de mes pleurs.
Les fleurs sont pour l’enfant ; le sel est pour la femme ;

Faites-en l’innocence et trempez-y mes jours.

Seigneur ! quand tout ce sel aura lavé mon âme,

Vous me rendrez un coeur pour vous aimer toujours !
Tous mes étonnements sont finis sur la terre,

Tous mes adieux sont faits, l’âme est prête à jaillir,

Pour atteindre à ses fruits protégés de mystère

Que la pudique mort a seule osé cueillir,
O Sauveur ! soyez tendre au moins à d’autres mères,

Par amour pour la vôtre et par pitié pour nous !

Baptisez leurs enfants de nos larmes amères,

Et relevez les miens tombés à vos genoux !
Que mon nom ne soit rien qu’une ombre douce et vaine,

Qu’il ne cause jamais ni l’effroi ni la peine !

Qu’un indigent l’emporte après m’avoir parlé

Et le garde longtemps dans son coeur consolé !

L’esclave Et L’oiseau

Ouvre ton aile au vent, mon beau ramier sauvage,

Laisse à mes doigts brisés ton anneau d’esclavage !

Tu n’as que trop pleuré ton élément, l’amour ;

Sois heureux comme lui : sauve-toi sans retour !
Que tu montes la nue, ou que tu rases l’onde,

Souviens-toi de l’esclave en traversant le monde :

L’esclave t’affranchit pour te rendre à l’amour ;

Quitte-moi comme lui : sauve-toi sans retour !
Va retrouver dans l’air la volupté de vivre !

Va boire les baisers de Dieu, qui te délivre !

Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour,

Va-t-en ! Va-t-en ! Va-t-en ! Sauve-toi sans retour !
Moi, je garde l’anneau ; je suis l’oiseau sans ailes.

Les tiennes vont aux cieux ; mon âme est devant elles.

Va ! Je les sentirai frissonner dans l’amour !

Mon ramier, sois béni ! Sauve-toi sans retour !
Va demander pardon pour les faiseurs de chaînes ;

En fuyant les bourreaux, laisse tomber les haines.

Va plus haut que la mort, emporté dans l’amour ;

Sois clément comme lui sauve-toi sans retour !

L’innocence

Beau fantôme de l’innocence,

Vêtu de fleurs,

Toi qui gardes sous ta puissance

Une âme en pleurs !
Ô toi qui devanças nos hontes

Et nos revers,

Es-tu si grand que tu surmontes

Tout l’univers !
Le reste, comme la poussière,

S’est envolé,

Devant le feu de ma paupière

Tout s’est voilé,
Tout s’est enfui, flamme et fumée,

Tout est au vent ;

Toi seul sur mon âme enfermée

Planes souvent.
Pour courir à ta voix qui crie :

  » Éternité !   »

Pour monter à Dieu que je prie,

J’ai tout jeté.
La nuit, pour chasser un mensonge

Qui me fait peur,

Ta main, plus forte que le songe,

Étreint mon coeur.
Quelle absence est assez profonde

Pour te braver,

Quand ton regard perce le monde

Pour nous trouver ?
De mon âme ont jailli des âmes

Dignes de toi :

Au milieu de ces pures flammes,

Ressaisis-moi !
Beau fantôme de l’innocence

Vêtu de fleurs,

Oh ! Garde bien en ta puissance

Notre âme en pleurs.

Loin Du Monde

Entrez, mes souvenirs, ouvrez ma solitude !Le monde m’a troublée ; elle aussi me fait peur.Que d’orages encore et que d’inquiétudeAvant que son silence assoupisse mon coeur !Je suis comme l’enfant qui cherche après sa mère,Qui crie, et qui s’arrête effrayé de sa voix.J’ai de plus que l’enfant une mémoire amère :Dans son premier chagrin, lui, n’a pas d’autrefois.Entrez, mes souvenirs, quand vous seriez en larmes,Car vous êtes mon père, et ma mère, et mes cieux !Vos tristesses jamais ne reviennent sans charmes ;Je vous souris toujours en essuyant mes yeux.Revenez ! Vous aussi, rendez-moi vos sourires,Vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs,Où les anges riaient dans nos vierges délires,Où nos fronts s’allumaient sous de chastes rougeurs.Dans vos flots ramenés quand mon coeur se replonge,Ô mes amours d’enfance ! ô mes jeunes amours !Je vous revois couler comme l’eau dans un songe,Ô vous, dont les miroirs se ressemblent toujours !

L’oreiller D’un Enfant

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,

Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi !

Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,

Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi !
Beaucoup, beaucoup d’enfants, pauvres et nus, sans mère,

Sans maison, n’ont jamais d’oreiller pour dormir ;

Ils ont toujours sommeil, ô destinée amère !

Maman ! douce maman ! cela me fait gémir