Que D’épines, Amour, Accompagnent Tes Roses

Alcandre plaint la captivité de sa maîtresse.

1609.

Que d’épines, Amour, accompagnent tes roses !
Que d’une aveugle erreur tu laisses toutes choses
À la merci du sort !
Qu’en tes prospérités à bon droit on soupire !
Et qu’il est mal aisé de vivre en ton empire,
Sans désirer la mort !

Je sers, je le confesse, une jeune merveille,
En rares qualités à nulle autre pareille,
Seule semblable à soi ;
Et, sans faire le vain, mon aventure est telle,
Que de la même ardeur que je brûle pour elle
Elle brûle pour moi.

Mais parmi tout cette heure, ô dure destinée,
Que de tragiques soins, comme oiseaux de Phinée,
Sens-je me dévorer !
Et ce que je supporte avec patience,
Ai-je quelque ennemi, s’il n’est sans conscience,
Qui le vit sans pleurer ?

La mer a moins de vents qui ses vagues irritent,
Que je n’ai de pensers qui tous me sollicitent
D’un funeste dessein ;
Je ne trouve la paix qu’à me faire la guerre ;
Et si l’enfer est fable au centre de la terre,
Il est vrai dans mon sein.

Depuis que le soleil est dessus l’hémisphère,
Qu’il monte ou qu’il descende, il ne me voit rien faire
Que plaindre et soupirer :
Des autres actions j’ai perdu la coutume ;
Et ce qui s’offre à moi, s’il n’a de l’amertume,
Je ne puis l’endurer.

Comme la nuit arrive, et que par le silence
Qui fait des bruits du jour cesser la violence
L’esprit est relâché,
Je vois de tous côtés sur la terre et sur l’onde
Les pavots qu’elle sème assoupir tout le monde,
Et n’en suis point touché.

S’il m’advient quelquefois de clore les paupières,
Aussitôt ma douleur en nouvelles manières
Fait de nouveaux efforts ;
Et de quelque souci qu’en veillant je me ronge,
Il ne me trouble point comme le meilleur songe
Que je fais quand je dors.

Tantôt cette beauté, dont ma flamme est le crime,
M’apparaît à l’autel, où, comme une victime,
On la veut égorger ;
Tantôt je me la vois d’un pirate ravie ;
Et tantôt la fortune abandonne sa vie
À quelque autre danger.

En ces extrémités la pauvrette s’écrie :
Alcandre, mon Alcandre, ôte-moi, je te prie,
Du malheur où je suis !
La fureur me saisit, je mets la main aux armes :
Mais son destin m’arrête ; et lui donner des larmes,
C’est tout ce que je puis.

Voilà comme je vis, voilà ce que j’endure
Pour une affection que je veux qui me dure
Au-delà du trépas.
Tout ce qui me la blâme offense mon oreille ;
Et qui veut m’affliger, il faut qu’il me conseille
De ne m’affliger pas.

On me dit qu’à la fin toute chose se change,
Et qu’avec le temps les beaux yeux de mon ange
Reviendront m’éclairer.
Mais voyant tous les jours ses chaînes se restreindre,
Désolé que je suis, que ne dois-je point craindre ?
Ou que puis-je espérer ?

Non, non, je veux mourir ; la raison m’y convie ;
Aussi bien le sujet qui m’en donne l’envie
Ne peut être plus beau ;
Et le sort, qui détruit tout ce que je consulte,
Me fait voir assez clair que jamais ce tumulte
N’aura paix qu’au tombeau.

Ainsi le grand Alcandre aux campagnes de Seine
Faisait, loin de témoins, le récit de sa peine,
Et se fondait en pleurs.
Le fleuve en fut ému, ses Nymphes se cachèrent,
Et l’herbe du rivage où ses larmes touchèrent
Perdit toutes ses fleurs.

Quelque Ennui Donc Qu’en Cette Absence

Pour Henri le Grand, sous le nom d’Alcandre.

1609.

Quelque ennui donc qu’en cette absence
Avec une injuste licence
Le Destin me fasse endurer,
Ma peine lui semble petite
Si chaque jour il ne l’irrite
D’un nouveau sujet de pleurer !

Paroles que permet la rage
À l’innocence qu’on outrage,
C’est aujourd’hui votre saison ;
Faites-vous ouïr en ma plainte :
Jamais l’âme n’est bien atteinte,
Quand on parle avecque raison.

Ô fureurs dont même les Scythes
N’useraient pas vers des mérites
Qui n’ont rien de pareil à soi !
Madame est captive ; et son crime
C’est que je l’aime, et qu’on estime
Qu’elle en fait de même de moi.

Rochers où mes inquiétudes
Viennent chercher les solitudes
Pour blasphémer contre le sort,
Quoiqu’insensibles aux tempêtes,
Je suis plus rocher que vous n’êtes
De le voir et n’être pas mort.

Assez de preuves à la guerre,
D’un bout à l’autre de la terre,
Ont fait paraître ma valeur ;
Ici je renonce à la gloire,
Et ne veux point d’autre victoire
Que de céder à ma douleur.

Quelquefois les Dieux pitoyables
Terminent des maux incroyables :
Mais, en un lieu que tant d’appas
Exposent à la jalousie,
Ne serait-ce pas frénésie
De ne les en soupçonner pas ?

Qui ne sait combien de mortelles
Les ont fait soupirer pour elles,
Et, d’un conseil audacieux,
En bergers, bêtes et satyres,
Afin d’apaiser leurs martyres,
Les ont fait descendre des cieux ?

Non, non ; si je veux un remède,
C’est de moi qu’il faut qu’il procède,
Sans les importuner de rien :
J’ai su faire la délivrance
Du malheur de toute la France ;
Je la saurai faire du mien.

Hâtons donc ce fatal ouvrage ;
Trouvons le salut au naufrage ;
Et multiplions dans les bois
Les herbes dont les feuilles peintes
Gardent les sanglantes empreintes
De la fin tragique des rois.

Pour le moins, la haine et l’envie
Ayant leur rigueur assouvie,
Quand j’aurai clos mon dernier jour,
Oranthe sera sans alarmes,
Et mon trépas aura des larmes
De quiconque aura de l’amour.

À ces mots tombant sur la place,
Transi d’une mortelle glace,
Alcandre cessa de parler ;
La nuit assiégea ses prunelles ;
Et son âme, étendant les ailes,
Fut toute prête à s’envoler.

Que fais-tu, monarque adorable,
Lui dit un démon favorable ?
En quels termes te réduis-tu ?
Veux-tu succomber à l’orage,
Et laisser perdre à ton courage
Le nom qu’il a pour sa vertu ?

N’en doute point, quoi qu’il advienne,
La belle Oranthe sera tienne ;
C’est chose qui ne peut faillir.
Le temps adoucira les choses,
Et tous deux vous aurez des roses
Plus que vous n’en sauriez cueillir.

Quoi Donc, Ma Lâcheté Sera Si Criminelle

Stances.

Quoi donc, ma lâcheté sera si criminelle ?
Et les voeux que j’ai faits pourront si peu sur moi,
Que je quitte Madame, et démente la foi
Dont je lui promettais une amour éternelle ?

Que ferons-nous, mon coeur, avec quelle science,
Vaincrons-nous les malheurs qui nous sont préparés ?
Courrons-nous le hasard comme désespérés ?
Ou nous résoudrons-nous à prendre patience ?

Non, non, quelques assauts que me donne l’envie
Et quelques vains respects qu’allègue mon devoir,
Je ne céderai point, que de même pouvoir
Dont on m’ôte Madame, on ne m’ôte la vie.

Bien sera-ce à jamais renoncer à la joie,
D’être sans la beauté dont l’objet m’est si doux
Mais qui m’empêchera qu’en dépit des jaloux
Avecque le penser mon âme ne la voie ?

Le temps qui toujours vole, et sous qui tout succombe
Fléchira cependant l’injustice du sort,
Ou d’un pas insensible avancera la mort,
Qui bornera ma peine au repos de la tombe.

La fortune en tous lieux, à l’homme est dangereuse ;
Quelque chemin qu’il tienne il trouve des combats ;
Mais des conditions où l’on vit ici-bas,
Certes celle d’aimer est la plus malheureuse.

Revenez, Mes Plaisirs, Ma Dame Est Revenue

Pour Alcandre, au retour d’Oranthe à Fontainebleau.

1609.

Revenez, mes plaisirs, ma dame est revenue ;
Et les vœux que j’ai faits pour revoir ses beaux yeux.
Rendant par mes soupirs ma douleur reconnue,
Ont eu grâce des cieux.

Les voici de retour ces astres adorables
Où prend mon océan son flux et son reflux ;
Soucis, retirez-vous ; cherchez les misérables ;
Je ne vous connais plus.

Peut-on voir ce miracle où le soin de nature
A semé comme fleurs tant d’aimables appas,
Et ne confesser point qu’il n’est pire aventure
Que de ne la voir pas ?

Certes l’autre soleil d’une erreur vagabonde
Court inutilement par ses douze maisons ;
C’est elle, et non pas lui, qui fait sentir au monde
Le change des saisons.

Avecque sa beauté toutes beautés arrivent ;
Ces déserts sont jardins de l’un à l’autre bout ;
Tant l’extrême pouvoir des grâces qui la suivent
Les pénètre partout.

Ces bois en ont repris leur verdure nouvelle ;
L’orage en est cessé, l’air en est éclairci ;
Et même ces canaux ont leur course plus belle,
Depuis qu’elle est ici.

De moi, que les respects obligent au silence,
J’ai beau me contrefaire et beau dissimuler ;
Les douceurs où je nage ont une violence
Qui ne se peut celer.

Mais, ô rigueur du sort ! tandis que je m’arrête
A chatouiller mon âme en ce contentement,
Je ne m’aperçois pas que le destin m’apprête
Un autre partement.

Arrière ces pensers que la crainte m’envoie ;
Je ne sais que trop bien l’inconstance du sort :
Mais de m’ôter le goût d’une si chère joie,
C’est me donner la mort.

Si Des Maux Renaissants Avec Ma Patience

STANCES.

1586.

Si des maux renaissants avec ma patience
N’ont pouvoir d’arrêter un esprit si hautain,
Le temps est médecin d’heureuse expérience ;
Son remède est tardif, mais il est bien certain.

Le temps à mes douleurs promet une allégeance,
Et de voir vos beautés se passer quelque jour ;
Lors je serai vengé, si j’ai de la vengeance
Pour un si beau sujet pour qui j’ai tant d’amour.

Vous aurez un mari sans être guère aimée,
Ayant de ses désirs amorti le flambeau ;
Et de cette prison de cent chaînes formée
Vous n’en sortirez point que par l’huis du tombeau.

Tant de perfections qui vous rendent superbe,
Les restes du mari, sentiront le reclus ;
Et vos jeunes beautés flétriront comme l’herbe
Que l’on a trop foulée et qui ne fleurit plus.

Vous aurez des enfants, des douleurs incroyables,
Qui seront près de vous et crieront à l’entour ;
Lors fuiront de vos yeux les soleils agréables,
Y laissant pour jamais des étoiles autour.

Si je passe en ce temps dedans votre province,
Vous voyant sans beautés et moi rempli d’honneur,
Car peut-être qu’alors les bienfaits d’un grand Prince
Marieront ma fortune avecque le bonheur ;

Ayant un souvenir de ma peine fidèle,
Mais n’ayant point à l’heure autant que j’ai d’ennuis,
Je dirai : Autrefois cette femme fut belle,
Et je fus autrefois plus sot que je ne suis.

Stances Sur La Mort De Henri Le Grand

Au nom du duc de Bellegarde.

1610.

Enfin l’ire du ciel et sa fatale envie,
Dont j’avais repoussé tant d’injustes efforts,
Ont détruit ma fortune, et, sans m’ôter la vie,
M’ont mis entre les morts.

Henri, ce grand Henri, que les soins de nature
Avaient fait un miracle aux yeux de l’univers,
Comme un homme vulgaire est dans la sépulture
À la merci des vers.

Belle âme, beau patron des célestes ouvrages,
Qui fus de mon espoir l’infaillible recours,
Quelle nuit fut pareille aux funestes ombrages
Où tu laisses mes jours ?

C’est bien à tout le monde une commune plaie,
Et le malheur que j’ai chacun l’estime sien :
Mais en quel autre cœur est la douleur si vraie
Comme elle est dans le mien ?

Ta fidèle compagne, aspirant à la gloire
Que son affliction ne se puisse imiter,
Seule de cet ennui me débat la victoire,
Et me la fait quitter.

L’image de ses pleurs, dont la source féconde
Jamais depuis ta mort ses vaisseaux n’a taris,
C’est la Seine en fureur qui déborde son onde
Sur les quais de Paris.

Nulle heure de beau temps ses orages n’essuie,
Et sa grâce divine endure en ce tourment
Ce qu’endure une fleur que la bise ou la pluie
Bat excessivement.

Quiconque approche d’elle a part à son martyre,
Et par contagion prend sa triste couleur ;
Car, pour la consoler, que lui saurait-on dire
En si juste douleur ?

Reviens la voir, grande âme ; ôte-lui cette nue
Dont la sombre épaisseur aveugle sa raison ;
Et fais du même lieu d’où sa peine est venue
Venir sa guérison.

Bien que tout réconfort lui soit une amertume
Avec quelque douceur qu’il lui soit présenté,
Elle prendra le tien, et, selon sa coutume,
Suivra ta volonté.

Quelque soir en sa chambre apparais devant elle,
Non le sang à la bouche et le visage blanc,
Comme tu demeuras sous l’atteinte mortelle
Qui te perça le flanc :

Viens-y tel que tu fus, quand aux monts de Savoie
Hymen en robe d’or te la vint amener ;
Ou tel qu’à Saint-Denis, entre nos cris de joie,
Tu la fis couronner.

Après cet essai fait, s’il demeure inutile,
Je ne connais plus rien qui la puisse toucher ;
Et sans doute la France aura comme Sipyle
Quelque fameux rocher.

Pour moi, dont la faiblesse à l’orage succombe,
Quand mon heure abattu pourrait se redresser,
J’ai mis avecque toi mes desseins en la tombe ;
Je les y veux laisser.

Quoi que pour m’obliger fasse la destinée,
Et quelque heureux succès qui me puisse arriver,
Je n’attends mon repos qu’en l’heureuse journée
Où je t’irai trouver.

Ainsi, de cette cour l’honneur et la merveille,
Alcippe soupirait, prêt à s’évanouir.
On l’aurait consolé ; mais il ferma l’oreille,
De peur de rien ouïr.

Prière Pour Le Roi Henri Le Grand

Pour le roi allant en Limousin.

1605.

Ô Dieu, dont les bontés, de nos larmes touchées,
Ont aux vaines fureurs les armes arrachées,
Et rangé l’insolence aux pieds de la raison ;
Puisqu’à rien d’imparfait ta louange n’aspire,
Achève ton ouvrage au bien de cet empire,
Et nous rends l’embonpoint comme la guérison !

Nous sommes sous un roi si vaillant et si sage,
Et qui si dignement a fait l’apprentissage
De toutes les vertus propres à commander,
Qu’il semble que cet heur nous impose silence,
Et qu’assurés par lui de toute violence
Nous n’avons plus sujet de te rien demander.

Certes quiconque a vu pleuvoir dessus nos têtes
Les funestes éclats des plus grandes tempêtes
Qu’excitèrent jamais deux contraires partis,
Et n’en voit aujourd’hui nulle marque paraître,
En ce miracle seul il peut assez connaître
Quelle force a la main qui nous a garantis.

Mais quoi ! de quelque soin qu’incessamment il veille,
Quelque gloire qu’il ait à nulle autre pareille,
Et quelque excès d’amour qu’il porte à notre bien,
Comme échapperons-nous en des nuits si profondes,
Parmi tant de rochers qui lui cachent les ondes,
Si ton entendement ne gouverne le sien ?

Un malheur inconnu glisse parmi les hommes,
Qui les rend ennemis du repos où nous sommes :
La plupart de leurs vœux tendent au changement ;
Et, comme s’ils vivaient des misères publiques,
Pour les renouveler ils font tant de pratiques,
Que qui n’a point de peur n’a point de jugement.

En ce fâcheux état ce qui nous réconforte,
C’est que la bonne cause est toujours la plus forte,
Et qu’un bras si puissant t’ayant pour son appui,
Quand la rébellion, plus qu’une hydre féconde,
Aurait pour le combattre assemblé tout le monde,
Tout le monde assemblé s’enfuirait devant lui.

Conforme donc, Seigneur, ta grâce à nos pensées :
Ôte-nous ces objets qui des choses passées
Ramènent à nos yeux le triste souvenir ;
Et comme sa valeur, maîtresse de l’orage,
À nous donner la paix a montré son courage,
Fais luire sa prudence à nous l’entretenir.

Il n’a point son espoir au nombre des armées,
Étant bien assuré que ces vaines fumées
N’ajoutent que de l’ombre à nos obscurités.
L’aide qu’il veut avoir, c’est que tu le conseilles ;
Si tu le fais, Seigneur, il fera des merveilles,
Et vaincra nos souhaits par nos prospérités.

Les fuites des méchants, tant soient-elles secrètes,
Quand il les poursuivra n’auront point de cachettes ;
Aux lieux les plus profonds ils seront éclairés :
II verra sans effet leur honte se produire,
Et rendra les desseins qu’ils feront pour lui nuire
Aussitôt confondus comme délibérés.

La rigueur de ses lois, après tant de licence,
Redonnera le cœur à la faible innocence
Que dedans la misère on faisait envieillir.
À ceux qui l’oppressaient il ôtera l’audace ;
Et, sans distinction de richesse ou de race,
Tous de peur de la peine auront peur de faillir.

La terreur de son nom rendra nos villes fortes ;
On n’en gardera plus ni les murs ni les portes ;
Les veilles cesseront au sommet de nos tours ;
Le fer, mieux employé, cultivera la terre ;
Et le peuple, qui tremble aux frayeurs de la guerre,
Si ce n’est pour danser n’aura plus de tambours.

Loin des mœurs de son siècle il bannira les vices,
L’oisive nonchalance et les molles délices,
Qui nous avaient portés jusqu’aux derniers hasards ;
Les vertus reviendront de palmes couronnées,
Et ses justes faveurs aux mérites données
Feront ressusciter l’excellence des arts.

La foi de ses aïeux, ton amour et ta crainte,
Dont il porte dans l’âme une éternelle empreinte,
D’actes de piété ne pourront l’assouvir ;
II étendra ta gloire autant que sa puissance,
Et, n’ayant rien si cher que ton obéissance,
Où tu le fais régner il te fera servir.

Tu nous rendras alors nos douces destinées ;
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années
Qui pour les plus heureux n’ont produit que des pleurs.
Toute sorte de biens comblera nos familles,
La moisson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.

La fin de tant d’ennuis dont nous fûmes la proie
Nous ravira les sens de merveille et de joie ;
Et, d’autant que le monde est ainsi composé
Qu’une bonne fortune en craint une mauvaise,
Ton pouvoir absolu, pour conserver notre aise,
Conservera celui qui nous l’aura causé.

Quand un roi fainéant, la vergogne des princes,
Laissant à ses flatteurs le soin de ses provinces,
Entre les voluptés indignement s’endort,
Quoique l’on dissimule on en fait peu d’estime ;
Et, si la vérité se peut dire sans crime,
C’est avecque plaisir qu’on survit à sa mort.

Mais ce roi, des bons rois l’éternel exemplaire
Qui de notre salut est l’ange tutélaire,
L’infaillible refuge et l’assuré secours,
Son extrême douceur ayant dompté l’envie,
De quels jours assez longs peut-il borner sa vie,
Que notre affection ne les juge trop courts ?

Nous voyons les esprits nés à la tyrannie,
Ennuyés de couver leur cruelle manie,
Tourner tous leurs conseils à notre affliction ;
Et lisons clairement dedans leur conscience
Que, s’ils tiennent la bride à leur impatience,
Nous n’en sommes tenus qu’à sa protection.

Qu’il vive donc, Seigneur, et qu’il nous fasse vivre !
Que de toutes ces peurs nos âmes il délivre,
Et, rendant l’univers de son heur étonné,
Ajoute chaque jour quelque nouvelle marque
Au nom qu’il s’est acquis du plus rare monarque
Que ta bonté propice ait jamais couronné !

Cependant son Dauphin d’une vitesse prompte
Des ans de sa jeunesse accomplira le compte ;
Et, suivant de l’honneur les aimables appas,
De faits si renommés ourdira son histoire,
Que ceux qui dedans l’ombre éternellement noire
Ignorent le soleil ne l’ignoreront pas.

Par sa fatale main qui vengera nos pertes
L’Espagne pleurera ses provinces désertes,
Ses châteaux abattus et ses camps déconfits ;
Et si de nos discordes l’infâme vitupère
A pu la dérober aux victoires du père,
Nous la verrons captive aux triomphes du fils.

Prosopopée D’ostende

(Imitée du latin de Hugues Grotius.)

1604.

Trois ans déjà passés, théâtre de la guerre,
J’exerce de deux chefs les funestes combats,
Et fais émerveiller tous les yeux de la terre,
De voir que le malheur ne m’ose mettre à bas.

À la merci du Ciel en ces rives je reste,
Où je souffre l’hiver froid à l’extrémité,
Lors que l’été revient, il m’apporte la peste,
Et le glaive est le moins de ma calamité.

Tout ce dont la fortune afflige cette vie
Pêle-mêle assemblé, me presse tellement,
Que c’est parmi les miens être digne d’envie,
Que de pouvoir mourir d’une mort seulement.

Que tardez-vous, Destins, ceci n’est pas matière,
Qu’avecque tant de doute il faille décider :
Toute la question n’est que d’un cimetière,
Prononcez librement qui le doit posséder.

Le Dernier De Mes Jours Est Dessus L’horizon

xxSur l’éloignement prochain de la comtesse de
La Roche, ou de la vicomtesse d’Auchy.

1608.

Le dernier de mes jours est dessus l’horizon ;
Celle dont mes ennuis avaient leur guérison
S’en va porter ailleurs ses appas et ses charmes.
Je fais ce que je puis, l’en pensant divertir :
Mais tout m’est inutile, et semble que mes larmes
Excitent sa rigueur à la faire partir.

Beaux yeux, à qui le ciel et mon consentement,
Pour me combler de gloire, ont donné justement
Dessus mes volontés un empire suprême,
Que ce coup m’est sensible ! et que tout à loisir
Je vais bien éprouver qu’un déplaisir extrême
Est toujours à la fin d’un extrême plaisir !

Quel tragique succès ne dois-je redouter
Du funeste voyage où vous m’allez ôter
Pour un terme si long tant d’aimables délices,
Puisque, votre présence étant mon élément,
Je pense être aux enfers et souffrir leurs supplices,
Lorsque je m’en sépare une heure seulement !

Au moins si je voyais cette fière beauté
Préparant son départ cacher sa cruauté
Dessous quelque tristesse ou feinte ou véritable ;
L’espoir qui volontiers accompagne l’amour,
Soulageant ma langueur la rendrait supportable,
Et me consolerait jusques à son retour.

Mais quel aveuglement me le fait désirer ?
Avec quelle raison me puis-je figurer
Que cette âme de roche une grâce m’octroie,
Et qu’ayant fait dessein de ruiner ma foi,
Son humeur se dispose à vouloir que je croie
Qu’elle a compassion de s’éloigner de moi ?

Puis étant son mérite infini comme il est,
Dois-je pas me résoudre à tout ce qui lui plaît,
Quelques lois qu’elle fasse et quoi qu’il m’en advienne,
Sans faire cette injure à mon affection,
D’appeler sa douleur au secours de la mienne,
Et chercher mon repos en son affliction ?

Non, non : qu’elle s’en aille à son contentement,
Ou dure, ou pitoyable, il n’importe comment ;
Je n’ai point d’autre vœu que ce qu’elle souhaite :
Et quand de mes souhaits je n’aurais jamais rien,
Le sort en est jeté, l’entreprise en est faite,
Je ne saurais brûler d’autre feu que le sien.

Je ne ressemble point à ces faibles esprits
Qui, bientôt délivrés comme ils sont bientôt pris,
En leur fidélité n’ont rien que du langage :
Toute sorte d’objets les touche également :
Quant à moi, je dispute avant que je m’engage ;
Mais quand je l’ai promis, j’aime éternellement.

Les Destins Sont Vaincus

Pour M. Le duc de Bellegarde.
Sur la guérison de Chrysante.

1616.

Les destins sont vaincus, et le flux de mes larmes
De leur main insolente a fait tomber les armes ;
Amour en ce combat a reconnu ma foi ;
Lauriers, couronnez-moi.

Quel penser agréable a soulagé mes plaintes,
Quelle heure de repos a diverti mes craintes,
Tant que du cher objet en mon âme adoré
Le péril a duré ?

J’ai toujours vu Madame avoir toutes les marques
De n’être point sujette à l’outrage des Parques ;
Mais quel espoir de bien en l’excès de ma peur
N’estimais-je trompeur ?

Aujourd’hui c’en est fait, elle est toute guérie,
Et les soleils d’avril peignant une prairie,
En leurs tapis de fleurs n’ont jamais égalé
Son teint renouvelé.

Je ne la vis jamais si fraîche, ni si belle ;
Jamais de si bon coeur je ne brûlai pour elle,
Et ne pense jamais avoir tant de raison
De bénir ma prison.

Dieux, dont la providence et les mains souveraines,
Terminant sa langueur, ont mis fin à mes peines,
Vous saurais-je payer avec assez d’encens
L’aise que je ressens ?

Après une faveur si visible et si grande,
Je n’ai plus à vous faire aucune autre demande ;
Vous m’avez tout donné redonnant à mes yeux
Ce chef-d’oeuvre des cieux.

Certes vous êtes bons, et combien de nos crimes
Vous donnent quelquefois des courroux légitimes,
Quand des coeurs bien touchés vous demandent secours,
Ils l’obtiennent toujours.

Continuez, grands dieux, et ne faites pas dire,
Ou que rien ici-bas ne connaît votre empire,
Ou qu’aux occasions les plus dignes de soins,
Vous en avez le moins.

Donnez-nous tous les ans des moissons redoublées,
Soient toujours de nectar nos rivières comblées ;
Si Chrysante ne vit, et ne se porte bien,
Nous ne vous devons rien.

Les Larmes De Saint Pierre

Au Roi Henri III.

1587.

Ce n’est pas en mes vers qu’une amante abusée
Des appas enchanteurs d’un parjure Thésée,
Après l’honneur ravi de sa pudicité,
Laissée ingratement en un bord solitaire,
Fait de tous les assauts que la rage peut faire
Une fidèle preuve à l’infidélité.

Les ondes que j’épands d’une éternelle veine
Dans un courage saint ont leur sainte fontaine ;
Où l’amour de la terre et le soin de la chair
Aux fragiles pensers ayant ouvert la porte,
Une plus belle amour se rendit la plus forte,
Et le fit repentir aussitôt que pécher.

Henri, de qui les yeux et l’image sacrée
Font un visage d’or à cette âge ferrée,
Ne refuse à mes vœux un favorable appui ;
Et si pour ton autel ce n’est chose assez grande,
Pense qu’il est si grand, qu’il n’aurait point d’offrande
S’il n’en recevait point que d’égales à lui.

La foi qui fut au cœur d’où sortirent ces larmes
Est le premier essai de tes premières armes,
Pour qui tant d’ennemis à tes pieds abattus,
Pâles ombres d’enfer, poussière de la terre,
Ont connu ta fortune, et que l’art de la guerre
A moins d’enseignements que tu n’as de vertus.

De son nom de rocher, comme d’un bon augure,
Un éternel état l’Église se figure ;
Et croit, par le destin de tes justes combats,
Que ta main relevant son épaule courbée,
Un jour, qui n’est pas loin, elle verra tombée
La troupe qui l’assaut et la veut mettre bas.

Mais le coq a chanté pendant que je m’arrête
À l’ombre des lauriers qui t’embrassent la tête,
Et la source déjà commençant à s’ouvrir,
A lâché les ruisseaux qui font bruire leur trace,
Entre tant de malheurs estimant une grâce,
Qu’un Monarque si grand les regarde courir.

Ce miracle d’amour, ce courage invincible,
Qui n’espérait jamais une chose possible
Que rien finît sa foi que le même trépas,
De vaillant fait couard, de fidèle fait traître,
Aux portes de la peur abandonne son maître,
Et jure impudemment qu’il ne le connaît pas.

À peine la parole avait quitté sa bouche,
Qu’un regret aussi prompt en son âme le touche ;
Et mesurant sa faute à la peine d’autrui,
Voulant faire beaucoup, il ne peut davantage
Que soupirer tout bas, et se mettre au visage
Sur le feu de sa honte une cendre d’ennui.

Les arcs qui de plus près sa poitrine joignirent,
Les traits qui plus avant dans le sein l’atteignirent,
Ce fut quand du Sauveur il se vit regardé ;
Les yeux furent les arcs, les œillades les flèches
Qui percèrent son âme, et remplirent de brèches
Le rempart qu’il avait si lâchement gardé.

Cet assaut, comparable à l’éclat d’une foudre,
Pousse et jette d’un coup ses défenses en poudre ;
Ne laissant rien chez lui que le même penser
D’un homme qui, tout nu de glaive et de courage,
Voit de ses ennemis la menace et la rage,
Qui le fer en la main le viennent offenser.

Ces beaux yeux souverains qui traversent la terre
Mieux que les yeux mortels ne traversent le verre,
Et qui n’ont rien de clos à leur juste courroux,
Entrent victorieux en son âme étonnée,
Comme dans une place au pillage donnée,
Et lui font recevoir plus de morts que de coups.

La mer a dans le sein moins de vagues courantes
Qu’il n’a dans le cerveau de formes différentes,
Et n’a rien toutefois qui le mette en repos ;
Car aux flots de la peur sa navire qui tremble
Ne trouve point de port, et toujours il lui semble
Que des yeux de son maître il entend ce propos :

Eh bien ! où maintenant est ce brave langage ?
Cette roche de foi ? cet acier de courage ?
Qu’est le feu de ton zèle au besoin devenu ?
Où sont tant de serments qui juraient une fable ?
Comme tu fus menteur, suis-je pas véritable ?
Et que t’ai-je promis qui ne soit avenu ?

Toutes les cruautés de ces mains qui m’attachent,
Le mépris effronté que ces bourreaux me crachent,
Les preuves que je fais de leur impiété,
Pleines également de fureur et d’ordure,
Ne me sont une pointe aux entrailles si dure,
Comme le souvenir de ta déloyauté.

Je sais bien qu’au danger les autres de ma suite
Ont eu peur de la mort et se sont mis en fuite ;
Mais toi, que plus que tous j’aimai parfaitement,
Pour rendre en me niant ton offense plus grande,
Tu suis mes ennemis, t’assembles à leur bande,
Et des maux qu’ils me font prends ton ébattement.

Le nombre est infini des paroles empreintes
Que regarde l’Apôtre en ces lumières saintes ;
Et celui seulement que sous une beauté
Les feux d’un œil humain ont rendu tributaire
Jugera sans mentir quel effet a pu faire
Des rayons immortels l’immortelle clarté.

Il est bien assuré que l’angoisse qu’il porte
Ne s’emprisonne pas sous les clefs d’une porte,
Et que de tous côtés elle suivra ses pas ;
Mais pour ce qu’il la voit dans les yeux de son maître,
Il se veut absenter, espérant que peut-être
Il la sentira moins en ne la voyant pas.

La place lui déplaît, où la troupe maudite
Son Seigneur attaché par outrages dépite ;
Et craint tant de tomber en un autre forfait,
Qu’il estime déjà ses oreilles coupables
D’entendre ce qui sort de leurs bouches damnables,
Et ses yeux d’assister aux tourments qu’on lui fait.

Il part, et la douleur qui d’un morne silence
Entre les ennemis couvrait sa violence,
Comme il se voit dehors, a si peu de compas,
Qu’il demande tout haut que le sort favorable,
Lui fasse rencontrer un ami secourable,
Qui touché de pitié lui donne le trépas.

En ce piteux état il n’a rien de fidèle
Que sa main qui le guide où l’orage l’appelle ;
Ses pieds, comme ses yeux, ont perdu la vigueur ;
Il a de tout conseil son âme dépourvue,
Et dit, en soupirant, que la nuit de sa vue
Ne l’empêche pas tant que la nuit de son cœur.

Sa vie, auparavant si chèrement gardée,
Lui semble trop long-temps ici bas retardée ;
C’est elle qui le fâche et le fait consumer ;
Il la nomme parjure, il la nomme cruelle,
Et, toujours se plaignant que sa faute vient d’elle,
Il n’en veut faire compte et ne la peut aimer.

Va, laisse-moi, dit-il, va, déloyale vie ;
Si de te retenir autrefois j’eus l’envie,
Et si j’ai désiré que tu fusses chez moi,
Puisque tu m’as été si mauvaise compagne,
Ton infidèle foi maintenant je dédagne ;
Quitte-moi, je te quitte, je ne veux plus de toi.

Sont-ce tes beaux desseins, mensongère et méchante,
Qu’une seconde fois ta malice m’enchante,
Et que pour retarder une heure seulement
La nuit déjà prochaine à ta courte journée,
Je demeure en danger que l’âme, qui est née
Pour ne mourir jamais, meure éternellement ?

Non, ne m’abuse plus d’une lâche pensée ;
Le coup encore frais de ma chute passée
Me doit avoir appris à me tenir debout,
Et savoir discerner de la trêve la guerre,
Des richesses du ciel les fanges de la terre,
Et d’un bien qui s’envole un qui n’a point de bout.

Si quelqu’un d’aventure en délices abonde,
Il se perd aussi tôt et déloge du monde ;
Qui te porte amitié, c’est à lui que tu nuis ;
Ceux qui te veulent mal sont ceux que tu conserves ;
Tu vas à qui te fuit, et toujours le réserves
À souffrir, en vivant, davantage d’ennuis.

On voit par ta rigueur tant de blondes jeunesses,
Tant de riches grandeurs, tant d’heureuses vieillesses,
En fuyant le trépas, au trépas arriver :
Et celui qui chétif aux misères succombe,
Sans vouloir autre bien que celui de la tombe,
N’ayant qu’un jour à vivre, il ne peut l’achever !

Que d’hommes fortunés en leur âge première,
Trompés de l’inconstance à nos ans coutumière,
Du depuis se sont vus en étrange langueur ;
Qui fussent morts contents, si le ciel amiable,
Ne les abusant pas en ton sein variable,
Au temps de leur repos eût coupé ta longueur !

Quiconque de plaisir a son âme assouvie,
Plein d’honneur et de bien, non sujet à l’envie,
Sans jamais en son aise un malaise éprouver,
S’il demande à ses jours davantage de terme,
Que fait-il, ignorant, qu’attendre de pied ferme
De voir à son beau temps un orage arriver ?

Et moi, si de mes jours l’importune durée
Ne m’eût en vieillissant la cervelle empirée,
Ne devais-je être sage, et me ressouvenir
D’avoir vu la lumière aux aveugles rendue,
Rebailler aux muets la parole perdue,
Et faire dans les corps les âmes revenir ?

De ces faits non communs la merveille profonde,
Qui par la main d’un seul étonnait tout le monde,
Et tant d’autres encor, me devaient avertir
Que, si pour leur auteur j’endurais de l’outrage,
Le même qui les fit, en faisant davantage,
Quand on m’offenserait me pouvait garantir.

Mais, troublé par les ans, j’ai souffert que la crainte
Loin encore du mal, ait découvert ma feinte,
Et sortant promptement de mon sens et de moi,
Ne me suis aperçu qu’un destin favorable
M’offrait en ce danger un sujet honorable
D’acquérir par ma perte un triomphe à ma foi.

Que je porte d’envie à la troupe innocente
De ceux qui, massacrés d’une main violente,
Virent dès le matin leur beau jour accourci !
Le fer qui les tua leur donna cette grâce,
Que si de faire bien ils n’eurent pas l’espace,
Ils n’eurent pas le temps de faire mal aussi.

De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde
Allait courre fortune aux orages du monde,
Et déjà pour voguer abandonnait le bord,
Quand l’aguets d’un pirate arrêta leur voyage ;
Mais leur sort fut si bon que d’un même naufrage
Ils se virent sous l’onde et se virent au port.

Ce furent de beaux lis qui, mieux que la nature,
Mêlant à leur blancheur l’incarnate peinture
Que tira de leur sein le couteau criminel,
Devant que d’un hiver la tempête et l’orage
À leur teint délicat pussent faire dommage,
S’en allèrent fleurir au printemps éternel.

Ces enfants bienheureux (créatures parfaites,
Sans l’imperfection de leurs bouches muettes)
Ayant Dieu dans le cœur ne le purent louer,
Mais leur sang leur en fut un témoin véritable ;
Et moi, pouvant parler, j’ai parlé, misérable,
Pour lui faire vergogne et le désavouer.

Le peu qu’ils ont vécu leur fut grand avantage,
Et le trop que je vis ne me fait que dommage ;
Cruelle occasion du souci qui me nuit !
Quand j’avais de ma foi l’innocence première,
Si la nuit de la mort m’eût privé de lumière,
Je n’aurais pas la peur d’une éternelle nuit.

Ce fut en ce troupeau que, venant à la guerre
Pour combattre l’enfer et défendre la terre,
Le Sauveur inconnu sa grandeur abaissa ;
Par eux il commença la première mêlée ;
Et furent eux aussi que la rage aveuglée
Du contraire parti les premiers offensa.

Qui voudra se vanter avec eux se compare,
D’avoir reçu la mort par un glaive barbare,
Et d’être allé soi-même au martyre s’offrir ;
L’honneur leur appartient d’avoir ouvert la porte
À quiconque osera, d’une âme belle et forte,
Pour vivre dans le ciel en la terre mourir.

Ô désirable fin de leurs peines passées !
Leurs pieds, qui n’ont jamais les ordures pressées,
Un superbe plancher des étoiles se font ;
Leur salaire payé les services précède ;
Premier que d’avoir mal ils trouvent le remède,
Et devant le combat ont les palmes au front.

Que d’applaudissements, de rumeur et de presse,
Que de feux, que de jeux, que de traits de caresse,
Quand là-haut en ce point on les vit arriver !
Et quel plaisir encore à leur courage tendre,
Voyant Dieu devant eux en ses bras les attendre,
Et pour leur faire honneur les Anges se lever !

Et vous femmes, trois fois, quatre fois bienheureuses,
De ces jeunes Amours les mères amoureuses,
Que faites-vous pour eux, si vous les regrettez ?
Vous fâchez leur repos, et vous rendez coupables,
Ou de n’estimer pas leurs trépas honorables,
Ou de porter envie à leurs félicités.

Le soir fut avancé de leurs belles journées ;
Mais qu’eussent-ils gagné par un siècle d’années ?
Ou que leur advint-il en ce vite départ,
Que laisser promptement une basse demeure,
Qui n’a rien que du mal, pour avoir de bonne heure
Aux plaisirs éternels une éternelle part ?

Si vos yeux pénétrant jusqu’aux choses futures
Vous pouvaient enseigner leurs belles aventures,
Vous auriez tant de bien en si peu de malheurs,
Que vous ne voudriez pas pour l’empire du monde
N’avoir eu dans le sein la racine féconde
D’où naquit entre nous ce miracle de fleurs.

Mais moi, puisque les lois me défendent l’outrage
Qu’entre tant de langueurs me commande la rage,
Et qu’il ne faut soi-même éteindre son flambeau ;
Que m’est-il demeuré pour conseil et pour armes,
Que d’écouler ma vie en un fleuve de larmes,
Et la chassant de moi l’envoyer au tombeau ?

Je sais bien que ma langue ayant commis l’offense,
Mon cœur incontinent en a fait pénitence.
Mais quoi ! Si peu de cas ne me rend satisfait.
Mon regret est si grand, et ma faute si grande,
Qu’une mer éternelle à mes yeux je demande
Pour pleurer à jamais le péché que j’ai fait.

Pendant que le chétif en ce point se lamente,
S’arrache les cheveux, se bat et se tourmente,
En tant d’extrémités cruellement réduit,
Il chemine toujours ; mais rêvant à sa peine,
Sans donner à ses pas une règle certaine,
Il erre vagabond où le pied le conduit.

À la fin égaré (car la nuit qui le trouble
Par les eaux de ses pleurs son ombrage redouble),
Soit un cas d’aventure, ou que Dieu l’ait permis,
Il arrive au jardin, où la bouche du traître,
Profanant d’un baiser la bouche de son maître,
Pour en priver les bons aux méchants l’a remis.

Comme un homme dolent, que le glaive contraire
A privé de son fils et du titre de père,
Plaignant deçà, delà, son malheur avenu,
S’il arrive en la place où s’est fait le dommage,
L’ennui renouvelé plus rudement l’outrage
En voyant le sujet à ses yeux revenu :

Le vieillard, qui n’attend une telle rencontre,
Sitôt qu’au dépourvu sa fortune lui montre
Le lieu qui fut témoin d’un si lâche méfait,
De nouvelles fureurs se déchire et s’entame,
Et de tous les pensers qui travaillent son âme
L’extrême cruauté plus cruelle se fait.

Toutefois il n’a rien qu’une tristesse peinte ;
Ses ennuis sont des jeux, son angoisse une feinte,
Son malheur un bonheur, et ses larmes un ris,
Au prix de ce qu’il sent, quand sa vue abaissée
Remarque les endroits où la terre pressée
A des pieds du Sauveur les vestiges écrits.

C’est alors que ses cris en tonnerres s’éclatent,
Ses soupirs se font vents, qui les chênes combattent,
Et ses pleurs, qui tantôt descendaient mollement,
Ressemblent un torrent qui, des hautes montagnes,
Ravageant et noyant les voisines campagnes,
Veut que tout l’univers ne soit qu’un élément.

Il y fiche ses yeux, il les baigne, il les baise,
Il se couche dessus, et serait à son aise,
S’il pouvait avec eux à jamais s’attacher.
Il demeure muet du respect qu’il leur porte :
Mais enfin la douleur, se rendant la plus forte,
Lui fait encore un coup une plainte arracher.

Pas adorés de moi quand par accoutumance
Je n’aurais, comme j’ai, de vous la connaissance,
Tant de perfections vous découvrent assez ;
Vous avez une odeur de parfums d’Assyrie ;
Les autres ne l’ont pas, et la terre flétrie
Est belle seulement où vous êtes passés.

Beaux pas de ces seuls pieds que les astres connaissent,
Comme ores à mes yeux vos marques apparaissent !
Telle autrefois de vous la merveille me prit,
Quand, déjà demi-clos sous la vague profonde,
Vous ayant appelés, vous affermîtes l’onde,
Et m’assurant les pieds m’étonnâtes l’esprit.

Mais, ô de tant de biens indigne récompense !
Ô dessus les sablons inutile semence !
Une peur, ô Seigneur ! m’a séparé de toi ;
Et d’une âme semblable à la mienne parjure,
Tous ceux qui furent tiens, s’ils ne t’ont fait injure,
Ont laissé ta présence et t’ont manqué de foi.

De douze, deux fois cinq étonnés de courage,
Par une lâche fuite évitèrent l’orage,
Et tournèrent le dos quand tu fus assailli ;
L’autre qui fut gagné d’une sale avarice,
Fit un prix de ta vie à l’injuste supplice ;
Et l’autre, en te niant, plus que tous a failli.

C’est chose à mon esprit impossible à comprendre,
Et nul autre que toi ne me la peut apprendre,
Comme a pu ta bonté nos outrages souffrir.
Et qu’attend plus de nous ta longue patience,
Sinon qu’à l’homme ingrat la seule conscience
Doive être le couteau qui le fasse mourir ?

Toutefois tu sais tout, tu connais qui nous sommes,
Tu vois quelle inconstance accompagne les hommes,
Faciles à fléchir quand il faut endurer.
Si j’ai fait, comme un homme, en faisant une offense,
Tu feras, comme Dieu, d’en laisser la vengeance,
Et m’ôter un sujet de me désespérer.

Au moins, si les regrets de ma faute avenue
M’ont de ton amitié quelque part retenue,
Pendant que je me trouve au milieu de tes pas,
Désireux de l’honneur d’une si belle tombe,
Afin qu’en autre part ma dépouille ne tombe,
Puisque ma fin est près, ne la recule pas.

En ces propos mourants ses complaintes se meurent :
Mais vivantes sans fin ses angoisses demeurent,
Pour le faire en langueur à jamais consumer.
Tandis la nuit s’en va, ses lumières s’éteignent,
Et déjà devant lui les campagnes se peignent
Du safran que le jour apporte de la mer.

L’aurore d’une main, en sortant de ses portes,
Tient un vase de fleurs languissantes et mortes,
Elle verse de l’autre une cruche de pleurs ;
Et d’un voile tissu de vapeur et d’orage
Couvrant ses cheveux d’or, découvre en son visage
Tout ce qu’une âme sent de cruelles douleurs.

Le soleil, qui dédaigne une telle carrière,
Puisqu’il faut qu’il déloge, éloigne sa barrière ;
Mais comme un criminel qui chemine au trépas,
Montrant que dans le cœur ce voyage le fâche,
Il marche lentement, et désire qu’on sache
Que, si ce n’était force, il ne le ferait pas.

Ses yeux par un dépit en ce monde regardent,
Ses chevaux tantôt vont, et tantôt se retardent,
Eux-mêmes ignorants de la course qu’ils font ;
Sa lumière pâlit, sa couronne se cache ;
Aussi ne veut-il pas, cependant qu’on attache
À celui qui l’a fait des épines au front.

Au point accoutumé les oiseaux qui sommeillent,
Apprêtés à chanter dans les bois se réveillent ;
Mais voyant ce matin des autres différent,
Remplis d’étonnement ils ne daignent paraître,
Et font à qui les voit ouvertement connaître
De leur peine secrète un regret apparent.

Le jour est déjà grand, et la honte plus claire
De l’Apôtre ennuyé l’avertit de se taire,
Sa parole se lasse, et le quitte au besoin ;
Il voit de tous côtés qu’il n’est vu de personne ;
Toutefois le remords que son âme lui donne,
Témoigne assez le mal qui n’a point de témoin.

Aussi l’homme qui porte une âme belle et haute,
Quand seul en une part il a fait une faute,
S’il n’a de jugement son esprit dépourvu,
Il rougit de lui-même ; et, combien qu’il ne sente
Rien que le ciel présent et la terre présente,
Pense qu’en se voyant tout le monde l’a vu.

Ô Qu’une Sagesse Profonde

Aux Dames, pour les demi-Dieux marins conduits par
xxNeptune, dans le carrousel des quatre Eléments,
En mars 1606.

Ô qu’une sagesse profonde
Aux aventures de ce monde
Préside souverainement,
Et que l’audace est mal apprise
De ceux qui font une entreprise
Sans douter de l’événement !

Le renom que chacun admire
Du prince qui tient cet empire
Nous avait fait ambitieux
De mériter sa bienveillance,
Et donner à notre vaillance
Le témoignage de ses yeux.

Nos forces, partout reconnues,
Faisaient monter jusques aux nues
Les desseins de nos vanités :
Et voici qu’avecque des charmes
Un enfant qui n’avait point d’armes
Nous a ravi nos libertés !

Belles merveilles de la terre,
Doux sujets de paix et de guerre,
Pouvons-nous avecque raison
Ne bénir pas les destinées
Par qui nos âmes enchaînées
Servent en si belle prison ?

L’aise nouveau de cette vie
Nous ayant fait perdre l’envie
De nous en retourner chez nous,
Soit notre gloire ou notre honte,
Neptune peut bien faire compte
De nous laisser avecque vous.

Nous savons quelle obéissance
Nous oblige notre naissance
De porter à sa royauté ;
Mais est-il ni crime ni blâme
Dont vous ne dispensiez une âme
Qui dépend de votre beauté ?

Qu’il s’en aille à ses Néréides
Dedans ses cavernes humides,
Et vive misérablement
Confiné parmi ses tempêtes :
Quant à nous, étant où vous êtes,
Nous sommes en notre élément.

Objet Divin Des Âmes Et Des Yeux

À la Reine Marie de Médicis.
(Pendant sa régence.)

1611.

Objet divin des âmes et des yeux,
Reine, le chef-d’œuvre des cieux,
Quels doctes vers me feront avouer
Digne de te louer ?

Les monts fameux des vierges que je sers
Ont-ils des fleurs en leurs déserts,
Qui, s’efforçant d’embellir ta couleur,
Ne ternissent la leur ?

Le Thermodon a vu seoir autrefois
Des reines au trône des rois :
Mais que vit-il par qui soit débattu
Le prix à ta vertu ?

Certes nos lis, quoique bien cultivés,
Ne s’étaient jamais élevés
Au point heureux où les destins amis
Sous ta main les a mis.

À leur odeur l’Anglais se relâchant,
Notre amitié va recherchant ;
Et l’Espagnol, prodige merveilleux !
Cesse d’être orgueilleux.

De tous côtés nous regorgeons de biens ;
Et qui voit l’aise où tu nous tiens
De ce vieux siècle aux fables récité
Voit la félicité.

Quelque discorde murmurant bassement
Nous fit peur au commencement :
Mais sans effet presque il s’évanouit,
Plus tôt qu’on ne l’ouït.

Tu menaças l’orage paraissant :
Et tout soudain obéissant,
Il disparut comme flots courroucés,
Que Neptune a tancés.

Que puisses-tu, grand soleil de nos jours,
Faire sans fin le même cours,
Le soin du ciel te gardant aussi bien,
Que nous garde le tien !

Puisses-tu voir sous le bras de ton fils
Trébucher les murs de Memphis,
Et de Marseille au rivage de Tyr
Son empire aboutir !

Les vœux sont grands : mais avecque raison
Que ne peut l’ardente oraison !
Et, sans flatter, ne sers-tu pas les dieux,
Assez pour avoir mieux ?

Paraphrase Du Psaume Cxlv

N’espérons plus, mon âme, aux promesses du monde ;
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre ;
C’est Dieu qui nous fait vivre,
C’est Dieu qu’il faut aimer.

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
À souffrir des mépris et ployer les genoux.
Ce qu’ils peuvent n’est rien; ils sont comme nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l’esprit, ce n’est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière
Dont l’éclat orgueilleux étonne l’univers ;
Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D’arbitres de la paix, de foudres de la guerre ;
Comme ils n’ont plus de sceptre, ils n’ont plus de flatteurs ;
Et tombent avec eux d’une chute commune
Tous ceux que leur fortune
Faisait leurs serviteurs.

Paraphrase Du Psaume Cxxviii

Au nom du roi Louis XIII.
À l’occasion de la première guerre des princes.

1614.

Les funestes complots des âmes forcenées
Qui pensaient triompher de mes jeunes années
Ont d’un commun assaut mon repos offensé.
Leur rage a mis au jour ce qu’elle avait de pire :
Certes, je le puis dire ;
Mais je puis dire aussi qu’ils n’ont rien avancé.

J’étais dans leurs filets, c’était fait de ma vie ;
Leur funeste rigueur, qui l’avait poursuivie,
Méprisait le conseil de revenir à soi ;
Et le coutre aiguisé s’imprime sur la terre
Moins avant que leur guerre
N’espérait imprimer ses outrages sur moi.

Dieu, qui de ceux qu’il aime est la garde éternelle,
Me témoignant contre eux sa bonté paternelle,
A selon mes souhaits terminé mes douleurs.
Il a rompu leur piège ; et, de quelque artifice
Qu’ait usé leur malice,
Ses mains, qui peuvent tout, m’ont dégagé des leurs.

La gloire des méchants est pareille à cette herbe
Qui, sans porter jamais ni javelle ni gerbe,
Croît sur le toit pourri d’une vieille maison.
On la voit sèche et morte aussitôt qu’elle est née ;
Et vivre une journée
Est réputé pour elle une longue saison.

Bien est-il malaisé que l’injuste licence
Qu’ils prennent chaque jour d’affliger l’innocence
En quelqu’un de leurs vœux ne puisse prospérer :
Mais tout incontinent leur bonheur se retire,
Et leur honte fait rire
Ceux que leur insolence avait fait soupirer.