Qu’autres Que Vous Soient Désirées

Fait conjointement avec la duchesse
de Bellegarde et le marquis de Racan.

1606.

Qu’autres que vous soient désirées,
Qu’autres que vous soient adorées,
Cela se peut facilement :
Mais qu’il soit des beautés pareilles
À vous, merveille des merveilles,
Cela ne se peut nullement.

Que chacun sous votre puissance
Captive son obéissance,
Cela se peut facilement :
Mais qu’il soit une amour si forte
Que celle-là que je vous porte,
Cela ne se peut nullement.

Que le fâcheux nom de cruelles
Semble doux à beaucoup de belles,
Cela se peut facilement :
Mais qu’en leur âme trouve place
Rien de si froid que votre glace,
Cela ne se peut nullement.

Qu’autres que moi soient misérables
Par vos rigueurs inexorables,
Cela se peut facilement :
Mais que de si vives atteintes
Parte la cause de leurs plaintes,
Cela ne se peut nullement.

Qu’on serve bien lorsque l’on pense
En recevoir la récompense,
Cela se peut facilement :
Mais qu’une autre foi que la mienne
N’espère rien et se maintienne,
Cela ne se peut nullement.

Qu’à la fin la raison essaie
Quelque guérison à ma plaie,
Cela se peut facilement :
Mais que d’un si digne servage
La remontrance me dégage,
Cela ne se peut nullement.

Qu’en ma seule mort soient finies
Mes peines et vos tyrannies,
Cela se peut facilement :
Mais que jamais par le martyre
De vous servir je me retire,
Cela ne se peut nullement.

Que N’êtes-vous Lassées Mes Tristes Pensées

Pour Henri le Grand, sur la dernière
absence de la princesse de Condé.

1609.

Que n’êtes-vous lassées,
Mes tristes pensées,
De troubler ma raison,
Et faire avecque blâme
Rebeller mon âme
Contre ma guérison !

Que ne cessent mes larmes,
Inutiles armes !
Et que n’ôte des cieux
La fatale ordonnance
À ma souvenance
Ce qu’elle ôte à mes yeux !

Ô beauté nonpareille,
Ma chère merveille,
Que le rigoureux sort
Dont vous m’êtes ravie
Aimerait ma vie
S’il me donnait la mort !

Quelles pointes de rage
Ne sent mon courage
De voir que le danger,
En vos ans les plus tendres,
Menace vos cendres
D’un cercueil étranger !

Je m’impose silence
En la violence
Que me fait le malheur :
Mais j’accrois mon martyre ;
Et n’oser rien dire
M’est douleur sur douleur.

Aussi suis-je un squelette ;
Et la violette
Qu’un froid hors de saison,
Ou le soc, a touchée,
De ma peau séchée
Est la comparaison.

Dieux, qui les destinées
Les plus obstinées
Tournez de mal en bien,
Après tant de tempêtes
Mes justes requêtes
N’obtiendront-elles rien ?

Ayez-vous eu les titres
D’absolus arbitres
De l’état des mortels
Pour être inexorables
Quand les misérables
Implorent vos autels ?

Mon soin n’est point de faire
En l’autre hémisphère
Voir mes actes guerriers,
Et jusqu’aux bords de l’onde
Où finit le monde
Acquérir des lauriers.

Deux beaux yeux sont l’empire
Pour qui je soupire ;
Sans eux rien ne m’est doux ;
Donnez-moi cette joie
Que je les revoie,
Je suis Dieu comme vous.

Chanson (ii)

Est-ce à jamais, folle Espérance,
Que tes infidèles appas
Empêcheront la délivrance
Que me propose le trépas ?

La raison veut, et la nature,
Qu’après le mal vienne le bien :
Mais en ma funeste aventure
Leurs règles ne servent de rien.

C’est fait de moi, quoi que je fasse.
J’ai beau plaindre et beau soupirer,
Le seul remède en ma disgrâce,
C’est qu’il n’en faut point espérer.

Une résistance mortelle
Ne m’empêche point son retour ;
Quelque Dieu qui brûle pour elle
Fait cette injure à mon amour.

Ainsi trompé de mon attente,
Je me consume vainement ;
Et les remèdes que je tente
Demeurent sans événement.

Toute nuit enfin se termine ;
La mienne seule a ce destin,
Que d’autant plus qu’elle chemine,
Moins elle approche du matin.

Adieu donc, importune peste
À qui j’ai trop donné de foi.
Le meilleur avis qui me reste,
C’est de me séparer de toi.

Sors de mon âme, et t’en va suivre
Ceux qui désirent de guérir.
Plus tu me conseilles de vivre,
Plus je me résous de mourir.

Épigramme Sur La Mort

Écrit au nom de M. Puget pour sa femme.

1614.

Belle âme qui fus mon flambeau,
Reçois l’honneur qu’en ce tombeau
Je suis obligé de te rendre.
Ce que je fais te sert de peu :
Mais au moins tu vois en la cendre
Comme j’en conserve le feu.

Ils S’en Vont Ces Rois De Ma Vie

Sur le départ de la vicomtesse d’Auchy.

1608.

Ils s’en vont ces rois de ma vie,
Ces yeux, ces beaux yeux,
Dont l’éclat fait pâlir d’envie
Ceux mêmes des cieux.
Dieux, amis de l’innocence,
Qu’ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette absence
xxMe va précipiter ?

Elle s’en va cette merveille
Pour qui nuit et jour,
Quoi que la raison me conseille,
Je brûle d’amour.
Dieux, amis de l’innocence,
Qu’ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette absence
xxMe va précipiter ?

En quel effroi de solitude
Assez écarté
Mettrai-je mon inquiétude
En sa liberté ?
Dieux, amis de l’innocence,
Qu’ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette absence
xxMe va précipiter ?

Les affligés ont en leur peine
Recours à pleurer :
Mais quand mes yeux seraient fontaines,
Que puis-je espérer ?
Dieux, amis de l’innocence,
Qu’ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette absence
xxMe va précipiter ?

Mes Yeux, Vous M’êtes Superflus

Chanson pour M. le duc de Bellegarde, amoureux d’une dame
de la plus haute condition qui fût en France, et même en Europe.

1616.

Mes yeux, vous m’êtes superflus ;
Cette beauté qui m’est ravie,
Fut seule ma vue et ma vie,
Je ne vois plus, ni ne vis plus.
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis mort.

Ô qu’en ce triste éloignement,
Où la nécessité me traîne,
Les dieux me témoignent de haine,
Et m’affligent indignement.
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis mort.

Quelles flèches a la douleur
Dont mon âme ne soit percée ?
Et quelle tragique pensée
N’est point en ma pâle couleur ?
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis mort.

Certes, où l’on peut m’écouter,
J’ai des respects qui me font taire ;
Mais en un réduit solitaire,
Quels regrets ne fais-je éclater ?
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis mort.

Quelle funeste liberté
Ne prennent mes pleurs et mes plaintes,
Quand je puis trouver à mes craintes
Un séjour assez écarté ?
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis mort.

Si mes amis ont quelque soin
De ma pitoyable aventure,
Qu’ils pensent à ma sépulture ;
C’est tout ce de quoi j’ai besoin.
Qui me croit absent, il a tort,
Je ne le suis point, je suis mort.

Chanson

C’est faussement qu’on estime
Qu’il ne soit point de beautés
Où ne se trouve le crime
De se plaire aux nouveautés.

Si ma dame avait envie
D’aimer des objets divers,
Serait-elle pas suivie
Des yeux de tout l’univers ?

Est-il courage si brave
Qui pût avecque raison
Fuir d’être son esclave
Et de vivre en sa prison ?

Toutefois cette belle âme,
À qui l’honneur sert de loi,
Ne hait rien tant que le blâme
D’aimer un autre que moi.

Tous ces charmes de langage
Dont on s’offre à la servir
Me l’assurent davantage,
Au lieu de me la ravir.

Aussi ma gloire est si grande
D’un trésor si précieux,
Que je ne sais quelle offrande
M’en peut acquitter aux cieux.

Tout le soin qui me demeure
N’est que d’obtenir du sort
Que ce qu’elle est à cette heure
Elle soit jusqu’à la mort.

De moi, c’est chose sans doute
Que l’astre qui fait les jours
Luira dans une autre voûte
Quand j’aurai d’autres amours.

Chanson – Cette Anne Si Belle

Chantée au ballet du triomphe de Pallas.

1615.

Cette Anne si belle,
Qu’on vante si fort,
Pourquoi ne vient-elle ?
Vraiment elle a tort.

Son Louis soupire
Après ses appas ;
Que veut-elle dire
De ne venir pas ?

S’il ne la possède
Il s’en va mourir ;
Donnons-y remède,
Allons la quérir.

Assemblons, Marie,
Ses yeux à vos yeux :
Notre bergerie
N’en vaudra que mieux.

Hâtons le voyage ;
Le siècle doré
En ce mariage
Nous est assuré.

Chanson – La Merveille Des Belles

1614.

Sus, debout, la merveille des belles !
Allons voir sur les herbes nouvelles
Luire un émail dont la vive peinture
Défend à l’art d’imiter la nature.

L’air est plein d’une haleine de roses,
Tous les vents tiennent leurs bouches closes ;
Et le soleil semble sortir de l’onde
Pour quelque amour plus que pour luire au monde.

On dirait, à lui voir sur la tête
Ses rayons comme un chapeau de fête,
Qu’il s’en va suivre en si belle journée
Encore un coup la fille de Pénée.

Toute chose aux délices conspire,
Mettez-vous en votre humeur de rire ;
Les soins profonds d’où les rides nous viennent
À d’autres ans qu’aux vôtres appartiennent.

Il fait chaud, mais un feuillage sombre
Loin du bruit nous fournira quelque ombre,
Où nous ferons parmi les violettes,
Mépris de l’ambre et de ses cassolettes.

Près de nous, sur les branches voisines
Des genêts, des houx et des épines,
Le rossignol, déployant ses merveilles,
Jusqu’aux rochers donnera des oreilles.

Et peut-être à travers des fougères
Verrons-nous, de bergers à bergères,
Sein contre sein, et bouche contre bouche,
Naître et finir quelque douce escarmouche.

C’est chez eux qu’Amour est à son aise ;
II y saute, il y danse, il y baise,
Et foule aux pieds les contraintes serviles
De tant de lois qui le gênent aux villes.

Ô qu’un jour mon âme aurait de gloire
D’obtenir cette heureuse victoire,
Si la pitié de mes peines passées,
Vous disposait à semblables pensées !

Votre honneur, le plus vain des idoles,
Vous remplit de mensonges frivoles :
Mais quel esprit que la raison conseille,
S’il est aimé, ne rend point la pareille ?

À La Marquise De Rambouillet

(Sous le nom de Rodanthe.)
1622 ou 1623.

Chère beauté que mon âme ravie
Comme son pôle va regardant,
Quel astre d’ire et d’envie
Quand vous naissiez marquait votre ascendant,
Que votre courage endurci,
Plus je le supplie, moins ait de merci ?

En tous climats, voire au fond de la Thrace,
Après les neiges et les glaçons,
Le beau temps reprend sa place,
Et les étés mûrissent les moissons :
Chaque saison y fait son cours ;
En vous seule on trouve qu’il gèle toujours.

J’ai beau me plaindre et vous conter mes peines,
Avec prières d’y compatir ;
J’ai beau m’épuiser les veines,
Et tout mon sang en larmes convertir ;
Un mal au deçà du trépas,
Tant soit-il extrême, ne vous émeut pas.

Je sais que c’est : vous êtes offensée,
Comme d’un crime hors de raison,
Que mon ardeur insensée
En trop haut lieu borne sa guérison ;
Et voudriez bien, pour la finir,
M’ôter l’espérance de rien obtenir.

Vous vous trompez : c’est aux faibles courages
Qui toujours portent la peur au sein
De succomber aux orages,
Et se lasser d’un pénible dessein.
De moi, plus je suis combattu,
Plus ma résistance montre sa vertu.

Loin de mon front soient ces palmes communes
Où tout le monde peut aspirer ;
Loin les vulgaires fortunes,
Où ce n’est qu’un, jouir et désirer.
Mon goût cherche l’empêchement ;
Quand j’aime sans peine, j’aime lâchement.

Je connais bien que dans ce labyrinthe
Le ciel injuste m’a réservé
Tout le fiel et tout l’absinthe
Dont un amant fut jamais abreuvé :
Mais je ne m’étonne de rien ;
Je suis à Rodanthe, je veux mourir sien.