Quel Astre Malheureux..

x(Sur l’absence de la vicomtesse d’Auchy.)

1608.

Quel astre malheureux ma fortune a bâtie ?
À quelles dures lois m’a le Ciel attaché,
Que l’extrême regret ne m’ait point empêché
De me laisser résoudre à cette départie ?

Quelle sorte d’ennuis fut jamais ressentie
Egale au déplaisir dont j’ai l’esprit touché ?
Qui jamais vit coupable expier son péché,
D’une douleur si forte, et si peu divertie ?

On doute en quelle part est le funeste lieu
Que réserve aux damnés la justice de Dieu,
Et de beaucoup d’avis la dispute en est pleine :

Mais sans être savant, et sans philosopher,
Amour en soit loué, je n’en suis point en peine :
Où Caliste n’est point, c’est là qu’est mon enfer.

Quoi Donc ! C’est Un Arrêt Qui N’épargne Personne

(À l’occasion de la goutte dont Henri le Grand
fut attaqué au mois de janvier 1609.)

Quoi donc ! c’est un arrêt qui n’épargne personne,
Que rien n’est ici-bas heureux parfaitement,
Et qu’on ne peut au monde avoir contentement
Qu’un funeste malheur aussitôt n’empoisonne !

La santé de mon prince en la guerre était bonne,
Il vivait aux combats comme en son élément ;
Depuis que dans la paix il règne absolument,
Tous les jours la douleur quelque atteinte lui donne !

Dieux, à qui nous devons ce miracle des rois
Qui du bruit de sa gloire et de ses justes lois
Invite à l’adorer tous les yeux de la terre,

Puisque seul après vous il est notre soutien,
Quelques malheureux fruits que produise la guerre,
N’ayons jamais la paix, et qu’il se porte bien !

Beauté De Qui La Grâce..

(À la vicomtesse d’Auchy.)

1608.

Beauté de qui la grâce étonne la nature,
Il faut donc que je cède à l’injure du sort,
Que je vous abandonne, et loin de votre port
M’en aille au gré du vent suivre mon aventure.

Il n’est ennui si grand que celui que j’endure :
Et la seule raison qui m’empêche la mort,
C’est le doute que j’ai que ce dernier effort
Ne fût mal employé pour une âme si dure.

Caliste, où pensez-vous ? qu’avez-vous entrepris ?
Vous résoudrez-vous point à borner ce mépris,
Qui de ma patience indignement se joue ?

Mais, ô de mon erreur l’étrange nouveauté,
Je vous souhaite douce, et toutefois j’avoue
Que je dois mon salut à votre cruauté.

Beaux Et Grands Bâtiments..

(Écrit à Fontainebleau,
x Sur l’absence de la vicomtesse d’Auchy.)

1608.

Beaux et grands bâtiments d’éternelle structure,
Superbes de matière, et d’ouvrages divers,
Où le plus digne roi qui soit en l’univers
Aux miracles de l’art fait céder la nature.

Beau parc, et beaux jardins, qui dans votre clôture,
Avez toujours des fleurs, et des ombrages verts,
Non sans quelque démon qui défend aux hivers
D’en effacer jamais l’agréable peinture.

Lieux qui donnez aux coeurs tant d’aimables désirs,
Bois, fontaines, canaux, si parmi vos plaisirs
Mon humeur est chagrine, et mon visage triste :

Ce n’est point qu’en effet vous n’ayez des appas,
Mais quoi que vous ayez, vous n’avez point Caliste :
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.

Caliste, En Cet Exil J’ai L’âme..

(À la vicomtesse d’Auchy.)

1608.

Caliste, en cet exil j’ai l’âme si gênée,
Qu’au tourment que je souffre il n’est rien de pareil ;
Et ne saurais ouïr ni raison ni conseil,
Tant je suis dépité contre ma destinée.

J’ai beau voir commencer et finir la journée,
En quelque part des cieux que luise le soleil ;
Si le plaisir me fuit, aussi fait le sommeil,
Et la douleur que j’ai n’est jamais terminée.

Toute la cour fait cas du séjour où je suis,
Et, pour y prendre goût, je fais ce que je puis ;
Mais j’y deviens plus sec plus j’y vois de verdure.

En ce piteux état si j’ai du réconfort,
C’est, ô rare beauté, que vous êtes si dure,
Qu’autant près comme loin je n’attends que la mort.

C’est Fait, Belle Caliste..

(À la vicomtesse d’Auchy.)

1608.

C’est fait, belle Caliste, il n’y faut plus penser :
Il se faut affranchir des lois de votre empire ;
Leur rigueur me dégoûte, et fait que je soupire
Que ce qui s’est passé n’est à recommencer.

Plus en vous adorant je me pense avancer,
Plus votre cruauté, qui toujours devient pire,
Me défend d’arriver au bonheur où j’aspire,
Comme si vous servir était vous offenser.

Adieu donc, ô beauté, des beautés la merveille !
Il faut qu’à l’avenir la raison me conseille,
Et dispose mon âme à se laisser guérir.

Vous m’étiez un trésor aussi cher que la vie :
Mais puisque votre amour ne se peut acquérir,
Comme j’en perds l’espoir, j’en veux perdre l’envie.

Épitaphe De La Femme De M. Puget

(M. Puget qui fut ensuite Évêque de Marseille.)

1614.

(Le mari parle.)

Celle qu’avait Hymen à mon cœur attachée,
Et qui fut ici-bas ce que j’aimais le mieux,
Allant changer la terre à de plus dignes lieux,
Au marbre que tu vois sa dépouille a cachée.

Comme tombe une fleur que la bise a séchée,
Ainsi fut abattu ce chef-d’œuvre des cieux ;
Et, depuis le trépas qui lui ferma les yeux,
L’eau que versent les miens n’est jamais étanchée.

Ni prières ni vœux ne m’y purent servir ;
La rigueur de la mort se voulut assouvir,
Et mon affection n’en put avoir dispense.

Toi dont la piété vient sa tombe honorer,
Pleure mon infortune ; et, pour ta récompense,
Jamais autre douleur ne te fasse pleurer !

Épitaphe De Mademoiselle De Conti

(À mademoiselle de Conti, Marie de Bourbon,
Morte douze ou quatorze jours après sa naissance.)

1610.

Tu vois, passant, la sépulture
D’un chef-d’œuvre si précieux
Qu’avoir mille rois pour aïeux
Fut le moins de son aventure.

Ô quel affront à la nature,
Et quelle injustice des cieux,
Qu’un moment ait fermé les yeux
D’une si belle créature !

On doute pour quelle raison
Les destins si hors de saison
De ce monde l’ont appelée ;

Mais leur prétexte le plus beau,
C’est que la terre était brûlée
S’ils n’eussent tué ce flambeau.

Épitaphe Du Monseigneur Le Duc D’orléans

1611.

Plus Mars que Mars de la Thrace,
Mon père victorieux
Aux rois les plus glorieux
Ota la première place.

Ma mère vient d’une race
Si fertile en demi-dieux,
Que son éclat radieux
Toutes lumières efface.

Je suis poudre toutefois,
Tant la Parque a fait ses lois
Egales et nécessaires.

Rien ne m’en a su parer.
Apprenez, âmes vulgaires,
À mourir sans murmurer.

Il N’est Rien De Si Beau..

(À la vicomtesse d’Auchy.)

1608.

Il n’est rien de si beau comme Caliste est belle :
C’est une oeuvre où Nature a fait tous ses efforts :
Et notre âge est ingrat qui voit tant de trésors,
S’il n’élève à sa gloire une marque éternelle.

La clarté de son teint n’est pas chose mortelle :
Le baume est dans sa bouche, et les roses dehors :
Sa parole et sa voix ressuscitent les morts,
Et l’art n’égale point sa douceur naturelle.

La blancheur de sa gorge éblouit les regards :
Amour est en ses yeux, il y trempe ses dards,
Et la fait reconnaître un miracle visible.

En ce nombre infini de grâces, et d’appas,
Qu’en dis-tu ma raison ? crois-tu qu’il soit possible
D’avoir du jugement, et ne l’adorer pas ?

Mon Roi, S’il Est Ainsi Que Des Choses Futures

Au roi Henri Le Grand.

1607 ou 1608.

Mon roi, s’il est ainsi que des choses futures
L’école d’Apollon apprend la vérité,
Quel ordre merveilleux de belles aventures
Va combler de lauriers votre postérité !

Que vos jeunes lions vont amasser de proie,
Soit qu’aux rives du Tage ils portent leurs combats,
Soit que de l’Orient mettant l’empire bas
Ils veuillent rebâtir les murailles de Troie !

Ils seront malheureux seulement en un point :
C’est que, si leur courage à leur fortune joint
Avait assujetti l’un et l’autre hémisphère,

Votre gloire est si grande en la bouche de tous,
Que toujours on dira qu’ils ne pouvaient moins faire,
Puisqu’ils avaient l’honneur d’être sortis de vous.

À Monseigneur Le Duc D’orléans

1621.

Muses, quand finira cette longue remise
De contenter Gaston et a écrire de lui ?
Le soin que vous avez de la gloire d’autrui
Peut-il mieux s’employer qu’à si belle entreprise ?

En ce malheureux siècle, où chacun vous méprise,
Et quiconque vous sert n’en a que de l’ennui,
Misérable neuvaine, où sera votre appui,
S’il ne vous tend les mains et ne vous favorise ?

Je crois bien que la peur d’oser plus qu’il ne faut,
Et les difficultés d’un ouvrage si haut,
Vous ôtent le désir que sa vertu vous donne :

Mais tant de beaux objets tous les jours s’augmentant,
Puisqu’en âge si bas leur nombre vous étonne,
Comme y fournirez-vous quand il aura vingt ans ?

À Monsieur De Fleurance, Sur Son Art D’embellir

Sonnet.

1608.

Voyant ma Caliste si belle,
Que l’on n’y peut rien désirer,
Je ne me pouvais figurer
Que ce fût chose naturelle.

J’ignorais que ce pouvait être
Qui lui colorait ce beau teint,
Où l’Aurore même n’atteint
Quand elle commence de naître.

Mais, Fleurance, ton docte écrit
M’ayant fait voir qu’un bel esprit
Est la cause d’un beau visage :

Ce ne m’est plus de nouveauté,
Puisqu’elle est parfaitement sage,
Qu’elle soit parfaite en beauté.

À Rabel, Peintre, Sur Un Livre De Fleurs

Sur un livre de fleurs qu’il avait peintes.

1602 ou 1603.

Quelques louanges nonpareilles
Qu’ait Apelle encore aujourd’hui,
Cet ouvrage plein de merveilles
Met Rabel au-dessus de lui.

L’art y surmonte la nature :
Et si mon jugement n’est vain,
Flore lui conduisait la main
Quand il faisait cette peinture.

Certes il a privé mes yeux
De l’objet qu’ils aiment le mieux,
N’y mettant point de marguerite :

Mais pouvait-il être ignorant
Qu’une fleur de tant de mérite
Aurait terni le demeurant ?

Au Roi Henri Le Grand (ii)

(Pour le premier ballet de monseigneur le
Dauphin, dansé au mois de janvier 1610.)

Voici de ton État la plus grande merveille,
Ce fils où ta vertu reluit si vivement ;
Approche-toi, mon prince, et vois le mouvement
Qu’en ce jeune Dauphin la musique réveille.

Qui témoigna jamais une si juste oreille
À remarquer des tons le divers changement ?
Qui jamais à les suivre eut tant de jugement,
Ou mesura ses pas d’une grâce pareille ?

Les esprits de la cour s’attachant par les yeux
À voir en cet objet un chef-d’œuvre des cieux,
Disent tous que la France est moins qu’il ne mérite ;

Mais moi, que du futur Apollon avertit,
Je dis que sa grandeur n’aura point de limite,
Et que tout l’univers lui sera trop petit.