Wladislas Iii

Wladislas III

SURNOMMÉ LE VARNÉNIEN

(1424-1444)

CHANT HISTORIQUE

(Traduit littéralement du polonais)
En quelque sorte que ce soit, il ne

lui fut jamais possible de faire retourner le Roy

; car il estimoit trop indigne

du lieu qu’il tenoit et du sang dont il

estoit sorty, qu’on l’eust veu desmarcher

un seul pas en arrière.
Tant que vers le soir, son cheval ayant

par les janissaires esté tué sous luy, fut

à la fin mis à mort ce très valeureux et

invincible Prince, digne certes d’une plus

longue vie.
BLAISE DE VIGENERE, Les Chroniques

et Annales de Pologne, 1573.

Une grande journée en Pologne connue,

Ce fut lorsque naquit à Jagellon un fils :

Toute la nation célébra sa venue

Avec de joyeux cris.
En ce temps-là Witold, achevant de soumettre

Les Russiens du Wolga combattus vaillamment,

Revint, et salua le jeune roi son maître

D’un tendre embrassement.
Soulevant hautement l’enfant à tête blonde,

Il dit ceci :  » Seigneur de la terre et des cieux,

Faites que ce cher prince en tous pays du monde

Devienne glorieux.  »
Ici l’on apporta des cadeaux de baptême.

Witold donna les siens, et puis dans un berceau

Coulé de pur argent il déposa lui-même

Le petit roi nouveau.
Il l’élevait à bien défendre la patrie ;

Mais la mort, quand l’enfant eut douze ans, l’emporta,

Et Jagellon le vieux s’en allant de la vie,

Sur son trône il monta.
Des viles passions il évita l’empire,

De Chobry dignement il suivit le chemin ;

Il tint l’État en bride, et le sut bien conduire

Avec sa forte main.
Ceux de Poméranie, et ceux de Moldavie,

Et ceux de Valachie, en foule accouraient tous

Comme à leur roi, devant son trône, à Varsovie,

Plier les deux genoux.
Voyant comme c’était un prince grand et brave,

Pour avoir son appui, le peuple des Hongrois

Lui fit porter en pompe, ainsi qu’un humble esclave,

La couronne des rois.
Son pouvoir s’affermit ; et lorsque dans Byzance

Le trône des Césars chancelle, près de choir,

Rome et le monde entier dans sa seule vaillance

Mettent tout leur espoir.
Son nom roule et grossit ainsi qu’une avalanche ;

Aux Turcomans domptés il fait mordre le sol,

Devant ses pas vainqueurs avec lui l’aigle blanche

Porte en tous lieux son vol.
Quand il prit son chemin par le pays des Slaves,

Ceux-ci, voyant pareils leur langage et leur foi,

Sous le joug étranger fatigués d’être esclaves,

Le saluèrent roi.
Trop heureux si, content de régner avec gloire

Sur les peuples nombreux à son trône soumis,

Il eût su maîtriser ses ardeurs de victoire

Comme ses ennemis.
Le fidèle conseil souvent lui disait :  » Sire,

Assez comme cela ; c’est assez de hauts faits.

Vaincre est beau ; mais la gloire est plus grande, à vrai dire,

Qu’on gagne dans la paix.  »
Mais Rome parlait haut à couvrir ce langage ;

Le monde l’appelait ; et, de tout oublieux,

Il part, et, sous Varna, contre les Turcs engage

Un combat périlleux.
Les plus terribles coups, épouvante et mort pâle

Allaient dans la mêlée où son glaive avait lui,

Et tous ceux que touchait sa cuirasse royale

Tombaient fauchés par lui.
Pour finir le combat que sa valeur prolonge,

Les Spahis, à grands cris, contre lui fondent tous,

Et dans son front privé du casque la mort plonge

Avec leurs mille coups.
Wladislas est tombé. Sous sa pesante armure

La terre pousse un triste et sourd gémissement.

Mort, la menace vit encor sur sa figure

Crispée horriblement.
Comme le Marcellus d’Auguste et de Livie,

Qui ne fit que briller sur le monde et mourut,

Notre Varnénien, dans l’Avril de sa vie,

Brilla, puis disparut.
Avril 1834.

Vous Étiez Sous Un Arbre, Assise En Robe Blanche

Vous étiez sous un arbre, assise en robe blanche,

Quelque ouvrage à la main, à respirer le frais.

Malgré l’ombre, pourtant, des rayons indiscrets

Pénétraient jusqu’à vous, filtrant de branche en branche.
Ils jouaient sur le sein, sur le col, sur la hanche ;

Vous reculiez le siège ; et puis, l’instant d’après,

Pleuvaient d’autres rayons sur vos divins attraits

Comme des gouttes d’eau d’une urne qui s’épanche.
Apollon, Dieu du jour, essayait de poser

Son baiser de lumière à vos lèvres de rose :

— Un ancien, de la sorte, eût expliqué la chose. —
Trop vif était l’amour, trop brûlant le baiser,

Et, comme la Daphné des Fables de la Grèce,

La mortelle du Dieu repoussait la caresse.

Sultan Mahmoud

Dans mon harem se groupe,

Comme un bouquet

Débordant d’une coupe

Sur un banquet,

Tout ce que cherche ou rêve,

D’opium usé,

Et son ennui sans trêve,

Un cœur blasé ;
Mais tous ces corps sans âmes

Plaisent un jour

Hélas ! j’ai six cents femmes,

Et pas d’amour !
La biche et l’antilope,

J’ai tout ici,

Asie, Afrique, Europe,

En raccourci ;

Teint vermeil, teint d’orange,

Œil noir ou bleu,

Le charmant et l’étrange,

De tout un peu;
Mais tous ces corps sans âmes

Plaisent un jour

Hélas ! j’ai six cents femmes,

Et pas d’amour !
Ni la vierge de Grèce,

Marbre vivant ;

Ni la fauve négresse,

Toujours rêvant ;

Ni la vive Française,

À l’air vainqueur ;

Ni la plaintive Anglaise,

N’ont pris mon cœur !
Tous ces beaux corps sans âmes

Plaisent un jour

Hélas ! j’ai six cents femmes,

Et pas d’amour !
1845

Sur Un Album

Vous voulez de mes vers, reine aux yeux fiers et doux !

Hélas ! vous savez bien qu’avec les chiens jaloux,

Les critiques hargneux, aux babines froncées,

Qui traînent par lambeaux les strophes dépecées,

Toute la pâle race au front jauni de fiel,

Dont le bonheur d’autrui fait le deuil éternel,

J’aboie à pleine gueule, et plus fort que les autres.

Ô poëtes divins, je ne suis plus des vôtres !

On m’a fait une niche où je veille tapi,

Dans le bas du journal comme un dogue accroupi ;

Et j’ai, pour bien longtemps, sur l’autel de mon âme,

Renversé l’urne d’or où rayonnait la flamme.

Pour moi plus de printemps, plus d’art, plus de sommeil ;

Plus de blonde chimère au sourire vermeil,

De colombe privée, au col blanc, au pied rose,

Qui boive dans ma coupe et sur mon doigt se pose.

Ma poésie est morte, et je ne sais plus rien,

Sinon que tout est laid, sinon que rien n’est bien.

Je trouve, par état, le mal dans toute chose,

Les taches du soleil, le ver de chaque rose ;

Triste infirmier, je vois l’ossement sous la peau,

La coulisse en dedans et l’envers du rideau.

Ainsi je vis. — Comment la belle Muse antique,

Droite sous les longs plis de sa blanche tunique,

Avec ses cheveux noirs en deux flots déroulés,

Comme le firmament de fleurs d’or étoilés,

Sans se blesser la plante à ces tessons de verre,

Pourrait-elle descendre auprès de moi sur terre ?

Mais les belles toujours sont puissantes sur nous :

Les lions sur leurs pieds posent leurs mufles roux.

Ce que ne ferait pas la Muse aux grandes ailes,

La Vierge aonienne aux grâces éternelles,

Avec son doux baiser et la gloire pour prix,

Vous le faites, ô reine ! et dans mon cœur surpris

Je sens germer les vers, et toute réjouie

S’ouvrir comme une fleur la rime épanouie !
1842

Un Ange Chez Moi Parfois Vient Le Soir

Un ange chez moi parfois vient le soir

Dans un domino d’Hilcampt ou Palmyre,

Robe en moire antique avec cachemire,

Voilette et chapeau faisant masque noir.
Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir,

Ni ses yeux d’azur où le ciel se mire ;

Son joli menton que l’artiste admire,

Un bouquet le cache ou bien le mouchoir.
Mon petit lit rouge à colonnes torses

Ce soir-là se change en bleu paradis ;

Un rayon d’en haut dore mon taudis.
Et quand le plaisir a brisé nos forces,

Nonchalant entr’acte à la volupté,

Nous fumons tous deux en prenant le thé.

Nativité

Au vieux palais des Tuileries,

Chargé déjà d’un grand destin,

Parmi le luxe et les féeries

Un Enfant est né ce matin.
Aux premiers rayons de l’aurore,

Dans les rougeurs de l’Orient,

Quand la ville dormait encore,

Il est venu, frais et riant,
Faisant oublier à sa mère

Les croix de la maternité,

Et réalisant la chimère

Du pouvoir et de la beauté.
Les cloches à pleines volées

Chantent aux quatre points du ciel ;

Joyeusement leurs voix ailées

Disent aux vents :  » Noël, Noël !  »
Et le canon des Invalides,

Tonnerre mêlé de rayons,

Fait partout aux foules avides

Compter ses détonations.
Au bruit du fracas insolite

Qui fait trembler son piédestal,

S’émeut le glorieux stylite

Sur son bronze monumental.
Les aigles du socle s’agitent,

Essayant de prendre leur vol,

Et leurs ailes d’airain palpitent

Comme au jour de Sébastopol.
Mais ce n’est pas une victoire

Que chantent cloches et canons ;

Sur l’Arc de Triomphe l’Histoire

Ne sait plus où graver des noms !
C’est un Jésus à tête blonde

Qui porte en sa petite main,

Pour globe bleu, la paix du monde

Et le bonheur du genre humain.
Sa crèche est faite en bois de rose,

Ses rideaux sont couleur d’azur ;

Paisible en sa conque il repose,

Car : Fluctuat nec mergitur.
Sur lui la France étend son aile ;

À son nouveau-né, pour berceau,

Délicatesse maternelle,

Paris a prêté son vaisseau.
Qu’un bonheur fidèle accompagne

L’Enfant impérial qui dort,

Blanc comme les jasmins d’Espagne,

Blond comme les abeilles d’or !
Oh ! quel avenir magnifique

Pour son enfant a préparé

Le Napoléon pacifique,

Par le vœu du peuple sacré !
Jamais les discordes civiles

N’y feront, pour des plans confus,

Sur l’inégal pavé des villes,

Des canons sonner les affûts.
Car la France, Reine avouée

Parmi les peuples, a repris

Le nom de  » France la louée,  »

Que lui donnaient les vieux écrits.
Futur César, quelles merveilles

Surprendront tes yeux éblouis,

Que cherchaient en vain dans leurs veilles

François, Henri Quatre et Louis !
À ton premier regard, le Louvre,

Profil toujours inachevé,

En perspective se découvre ;

Tu verras ce qu’on a rêvé !
Paris, l’égal des Babylones,

Dentelant le manteau des cieux

De dômes, de tours, de pylônes,

Entassement prodigieux,
Au centre d’une roue immense

De chemins de fer rayonnants,

Où tout finit et tout commence,

Mecque des peuples bourdonnants !
Civilisation géante,

Oh ! quels miracles tu feras

Dans la cité toujours béante

Avec l’acier de tes cent bras !
Isis, laissant lever ses voiles,

N’aura plus de secrets pour nous ;

La Paix, au front cerclé d’étoiles,

Bercera l’Art sur ses genoux ;
L’Ignorance, aux longues oreilles,

Bouchant ses yeux pour ne pas voir,

Devant ces splendeurs non pareilles

Se verra réduite à savoir ;
Et Toi, dans l’immensité sombre,

Avec un respect filial,

Au milieu des soleils sans nombre

Cherche au ciel l’astre impérial ;
Suis bien le sillon qu’il te marque,

Et vogue, fort du souvenir,

Dans ton berceau devenu barque

Sur l’océan de l’avenir !
16 mars 1856, midi.

Oui, Forster, J’admirais Ton Oreille Divine

Oui, Forster, j’admirais ton oreille divine ;

Tu m’avais bien compris, l’éloge se devine :

Qu’elle est charmante à voir sur les bandeaux moirés

De tes cheveux anglais si richement dorés !

Jamais Benvenuto, dieu de la ciselure,

N’a tracé sur l’argent plus fine niellure,

Ni dans l’anse d’un vase enroulé d’ornement

D’un tour plus gracieux et d’un goût plus charmant !

Épanouie au coin de ta tempe bleuâtre,

Elle semble, au milieu de ta blancheur d’albâtre,

Une fleur qui vivrait, une rose de chair,

Une coquille ôtée à l’écrin de la mer !

Comme en un marbre grec, elle est droite et petite,

Et le moule en est pris sur celle d’Aphrodite.

Bienheureux le bijou qui de ses lèvres d’or

Baise son lobe rose, — et plus heureux encor

Celui qui peut verser, ô faveur sans pareille !

Dans les contours nacrés de sa conque vermeille,

Tremblant d’émotion, pâlissant, éperdu,

Un mot mystérieux, d’elle seule entendu !
1841

Parfois Une Vénus, De Notre Sol Barbare

Parfois une Vénus, de notre sol barbare,

Jaillit, marbre divin, des siècles respecté,

Pur, comme s’il sortait, dans sa jeune beauté,

De vos veines de neige, ô Paros ! ô Carrare !
Parfois, quand le feuillage à propos se sépare,

En la source des bois luit un dos argenté,

De sa blancheur subite et de sa nudité

Diane éblouit l’œil du chasseur qui s’égare.
Dans Stamboul la jalouse, un voile bien fermé

Parfois s’ouvre, et trahit sous l’ombre diaphane

L’odalisque aux longs yeux que brunit le surmé.
Mais toi, le même soir, sur ton lit parfumé,

Tu m’as fait voir Vénus, Zoraïde et Diane,

Corps de déesse grec à tête de sultane.

Perplexité

J’ai donné ma parole. — Allez, fermez la porte ;

Attachez-moi les pieds de peur que je ne sorte,

Et dites qu’on me donne une tasse de thé.
S’il vient un créancier, — vous les devez connaître, —

Il le faut avec soin jeter par la fenêtre,

Car je veux aujourd’hui rêver en liberté.
Si quelque femme vient, petit pied, main petite,

Qu’elle s’appelle Anna, Lisette ou Marguerite,

Ouvrez : — Qui fermerait sa porte à la beauté ?
Chastes Muses, — ô vous qui savez toutes choses,

Ce qui fait l’incarnat des vierges et des roses,

Ce qui fait la pâleur des lis et des amants ;
Vous qui savez de quoi les petits enfants rêvent,

Quel sens ont les soupirs qui dans les bois s’élèvent,

Et cent mille secrets on ne peut plus charmants ;
Ô Muses ! — savez-vous ce que je m’en vais dire ?

Je n’ai ni violon, ni guitare, ni lyre,

Et n’entends pas grand’chose au style des romans ;
Et cependant il faut, car l’éditeur y compte,

Tirer de ma cervelle une ballade, un conte,

Je ne sais quoi de beau, de neuf et de galant.
Ce sont des doigts d’ivoire et de beaux ongles roses

Qui froissent ces feuillets, dans les heures moroses

Où le temps ennuyé chemine d’un pied lent.
C’est dans votre boudoir, ô lectrice adorable,

Sur un beau guéridon de citron ou d’érable,

Qu’ira ce que j’écris ; et j’y songe en tremblant,
Car vous avez le goût dédaigneux et superbe,

Et vous trouvez fort bien le chardon dans la gerbe

Au milieu des bluets et des coquelicots.
Madame, — excusez-moi, je ne suis pas poète ;

Mon nom n’est pas de ceux qu’un siècle a l’autre jette

Et qui dans tous les cœurs éveillent les échos.
Hélas ! — Je voudrais bien vous conter une histoire,

Comme vous les aimez, — bien terrible et bien noire, —

Avec enlèvements, duels et quiproquos ;
— Une intrigue d’amour, charmante et romanesque,

Où j’aurais, nuançant ma phrase pittoresque,

Pris sa pourpre à la rose et leur azur aux cieux,
Au marbre de Paros sa candeur virginale,

Leur neige aux Apennins, son reflet à l’opale,

À l’ambre son parfum faible et délicieux ;
Où j’aurais, pour parer ma frêle créature,

Prodiguement vidé l’écrin de la nature

Et créé deux soleils pour lui faire des yeux.
Je ne sais pas d’histoire et n’ai pas de maîtresse,

— Pas même un conte bleu, — pas méme une duchesse,

Je n’ai pas voyagé, — que vous dirai-je donc ?
Si le diable venait, en vérité, madame,

Pour un conte inédit je lui vendrais mon âme :

Ma faute est, je l’avoue, indigne de pardon.
Eh quoi ? pas un seul mot ! — pas une seule phrase !

Par l’eau de Castalie et l’aile de Pégase,

Clio, tu me paîras un si lâche abandon !
Le menton dans la main, les talons dans la braise,

Je suis là, l’œil en l’air, renversé sur ma chaise ;

J’ai bien tout ce qu’il faut, — la plume et le papier, —
Il ne me manque rien, — presque rien, — une idée ! —

Mon brouillon, de dessins, a la marge brodée :

Ariel aujourd’hui se fait longtemps prier.
Ainsi qu’au bord d’un puits un pigeon qui veut boire,

Ma Muse tord son col aux beaux reflets de moire,

Et n’ose pas tremper son bec dans l’encrier.
— Je n’imagine rien de sublinie et de rare,

Sinon : — c’est une femme avec une guitare,

Et puis un cavalier penché sur un fauteuil.
Vous le voyez fort bien sans que je vous le dise : —

Quand on a regardé, quel besoin qu’on me lise ?

Au burin du graveur je soumets mon orgueil.
Mais peut-être — après tout — me faut-il rendre grâce ;

Car j’aurais pu, suivant nos auteurs à la trace,

De galantes horreurs tacher ce frais recueil.
Songez-y ! — j’aurais pu faire avec jalousie

Très convenablement rimer Andalousie,

Et vous cribler le cœur à grands coups de stylet ;
J’aurais pu vous mener à Venise en gondole ;

Depuis le masque noir jusqu’à la barcarolle,

Déployer à vos yeux le bagage complet,
Et les jurons du temps, et la couleur locale ;

Je vous épargne tout : — ô faveur sans égale ! —

Sur ce, je vous salue, et suis votre valet.
1838

Prière

Comme un ange gardien prenez-moi sous votre aile ;

Tendez, en souriant et daignant vous pencher,

À ma petite main votre main maternelle,

Pour soutenir mes pas et me faire marcher !
Car Jésus le doux maître, aux célestes tendresses,

Permettait aux enfants de s’approcher de lui ;

Comme un père indulgent il souffrait leurs caresses,

Et jouait avec eux sans témoigner d’ennui.
Ô vous qui ressemblez à ces tableaux d’église

Où l’on voit, sur fond d’or, l’auguste Charité

Préservant de la faim, préservant de la bise

Un groupe frais et blond dans sa robe abrité ;
Comme le nourrisson de la Mère divine,

Par pitié, laissez-moi monter sur vos genoux,

Moi pauvre jeune fille, isolée, orpheline,

Qui n’ai d’espoir qu’en Dieu, qui n’ai d’espoir qu’en vous !

Promenade Hors Des Murs

D’APRÈS UNE EAU-FORTE DE LEYS

Une ville gothique, avec tout son détail,

Pignons, clochers et tours, forme la perspective ;

Par les portes s’élance une foule hâtive,

Car déjà le printemps des prés verdit l’émail.
Le bourgeois s’endimanche et quitte son travail ;

L’amoureux par le doigt tient l’amante craintive,

D’une grâce un peu raide, ainsi que sous l’ogive

Une sainte en prison dans le plomb d’un vitrail.
Quittant, par ce beau jour, bouquins, matras, cornues,

Le docteur Faust, avec son famulus Wagner,

S’est assis sur un banc et jouit du bon air.
Il vous semble revoir des figures connues :

Wohgemuth et Cranach les gravèrent sur bois,

Et Leys les fait revivre une seconde fois.
25 octobre 1868.

Quatrains

I

IMPROVISÉ SUR UN PORTRAIT DE Mlle SIONA-LÉVY
Enfant, doublement applaudie,

Tu chantes et tu fais des vers ;

Et ton masque de tragédie

Est couronné de lauriers verts.
1851.
II
IMPROVISÉ SUR UN PORTRAIT DE Mme MADELEINE BROHAN
Type charmant et pur dont le ciel est avare,

Et que d’un fin crayon l’artiste copia,

Scribe salue en vous sa reine de Navarre,

Musset sa Marianne, et Belloy sa Pia.
1857.
III
IMPROVISÉ ET PLACÉ EN TÉTE D’UN EXEMPLAIRE DE  » ÉMAUX ET CAMÉES  »
À CLAUDIUS POPELIN, MAITRE ÉMAILLEUR
Ce livre, où j’ai mis des Camées

Sculptés dans l’agate des mots,

Pour voir ses pages acclamées

Eût eu besoin de tes Émaux !
Août 1863.
IV
IMPROVISÉ SUR UNE ROBE ROSE À POIS NOIRS
Dans le ciel l’étoile dorée

Ne luit que par l’ombre du soir ;

Ta robe, de rose éclairée,

Change l’étoile en astre noir !
V

AU VICOMTE DE S. L.
Moderne est le palais ; mais le blason ancien,

Peint par Van Eyck au coin des portraits de famille

Rangés en ex-voto sur le vieil or qui brille,

Le jeune hôte du lieu le revendique sien.
Octobre 1872.
Ces quatre vers sont les derniers qu’ait écrits Théophile Gautier. Ils devaient être le premier quatrain d’un sonnet que le poète n’a pas eu la force d’achever

L’impassible

La Satiété dort au fond de vos grands yeux ;

En eux, plus de désirs, plus d’amour, plus d’envie ;

Ils ont bu la lumière, ils ont tari la vie,

Comme une mer profonde où s’absorbent les cieux.
Sous leur bleu sombre on lit le vaste ennui des Dieux,

Pour qui toute chimère est d’avance assouvie,

Et qui, sachant l’effet dont la cause est suivie,

Mélangent au présent l’avenir déjà vieux.
L’infini s’est fondu dans vos larges prunelles,

Et devant ce miroir qui ne réfléchit rien

L’Amour découragé s’assoit, fermant ses ailes.
Vous, cependant, avec un calme olympien,

Comme la Mnémosyne à son socle accoudée,

Vous poursuivez, rêveuse, une impossible idée.
1866

L’odalisque À Paris

À MADAME RIMSKI KORSAKOW
Est-ce un rêve ? Le harem s’ouvre,

Bagdad se transporte à Paris,

Un monde nouveau se découvre

Et brille à mes regards surpris.
Pardonnez mon luxe barbare,

Bariolé d’argent et d’or ;

J’ignorais tout, un maître avare

M’enfouissait comme un trésor.
À l’Orient mon élégance

Laissant son antique oripeau,

Saura bientôt faire une ganse

Et mettre un semblant de chapeau.
À tout retour je suis rebelle :

Qu’Osman cherche une autre houri !

Il est ennuyeux d’être belle,

Incognito, pour son mari !
1867

L’ondine Et Le Pêcheur

Tous les jours, écartant les roseaux et les branches,

Près du fleuve où j’habite un pêcheur vient s’asseoir

— Car sous l’onde il a vu glisser des formes blanches —

Et reste là, rêveur, du matin jusqu’au soir.
L’air frémit, l’eau soupire et semble avoir une âme,

Un œil bleu s’ouvre et brille au cœur des nénufars,

Un poisson se transforme et prend un corps de femme,

Et des bras amoureux, et de charmants regards.
 » Pêcheur, suis-moi ; je t’aime.

Tu seras roi des eaux,

Avec un diadème

D’iris et de roseaux !
 » Perçant, sous l’eau dormante,

Des joncs la verte mante,

Auprès de ton amante

Plonge sans t’effrayer :
 » À l’autel de rocailles,

Prêt pour nos fiançailles,

Un prêtre à mains d’écailles

Viendra nous marier.
 » Pêcheur, suis-moi ; je t’aime.

Tu seras roi des eaux,

Avec un diadème

D’iris et de roseaux !  »
Et déjà le pêcheur a mis le pied dans l’onde

Pour suivre le fantôme au regard fascinant :

L’eau murmure, bouillonne et devient plus profonde,

Et sur lui se ferme en tournant
 » De ma bouche bleuâtre,

Viens, je veux t’embrasser,

Et de mes bras d’albâtre

T’enlacer,

Te bercer,

Te presser !
 » Sous les eaux, de sa flamme

L’amour sait m’embraser.

Je veux, buvant ton âme,

D’un baiser

M’apaiser,

T’épuiser !  »
1841