Le Temps

Oh ! pourquoi de ce Temps, l’étoffe de la vie,

Ne pouvons-nous, dis-moi, jouir à notre envie,

Sans le déchirer par lambeau ?

Des trois formes qu’emprunte une essence commune,

Passé, présent, futur, l’homme n’en connaît qu’une

Du sein maternel au tombeau.

Des uns, toute la vie est dans l’instant qui passe ;

Cœurs étroits, où jamais ne saurait trouver place

Ce qui fut, ou n’est pas encore ;

Perdant toute leur pourpre en mesquines parcelles,

Tout leur foyer en étincelles,

En oboles tout leur trésor !

Avides du lointain où leur regard se plonge,

Ceux-ci laissent glisser les heures comme un songe

Qui s’efface du souvenir ;

Leur présent incompris n’est qu’une longue aurore,

Que ne suit pas le jour, que l’attente dévore ;

Ils existent dans l’avenir.

J’en sais d’autres, pour qui les biens perdus renaissent,

Et qui même, entre tous, n’aiment et ne connaissent

Que l’objet qu’ils ont dépassé :

L’avenir les effraie et le présent leur coûte,

Tandis qu’ils poursuivent leur route

Les yeux tournés vers le passé.

Mais n’est-il pas, doués d’existences complètes,

Du monde intérieur quelques rares athlètes,

Au long regard, au vaste cœur,

Qui goûtent en entier la vie à chaque haleine,

Et savourent la coupe pleine

Dans chaque goutte de liqueur ?

Pour ceux-là rien ne meurt, ni plaisir, ni souffrance ;

Tout vit, tout est réel, tout, même l’espérance !

Ainsi, sous une habile main,

La trinité du son vibre mystérieuse,

Ainsi dans Aujourd’hui leur âme harmonieuse

Sent vibrer Hier et Demain.

Le Temps Pascal

Chrétien, la cloche t’appelle,

Viens donc, viens donc,

Viens prier à la chapelle,

Viens chercher le saint pardon.

C’est pour l’Église romaine

L’instant du deuil et des pleurs,

Que cet instant qui ramène

Aux champs leurs mille couleurs ;

Là, tous les cœurs se découvrent,

Là toutes les fleurs s’entrouvrent,

Le saint temps rend à la fois

Aux autels leurs vives flammes,

Et la prière à nos âmes,

Et les feuilles à nos bois.

Chrétien, la cloche t’appelle,

Viens donc, viens donc,

Viens prier à la chapelle,

Viens chercher le saint pardon.

Aux jours où, plus pur peut-être,

Le zèle est aussi plus prompt,

J’aimais, sous la main du prêtre,

A courber mon jeune front ;

C’est qu’on s’estime à cet âge

Moins, en valant davantage.

Aujourd’hui j’ai pour ma foi

Peur d’une oreille inconnue,

Plus peur d’être seule émue

Des mots descendus sur moi !

Chrétien, la cloche t’appelle,

Viens donc, viens donc,

Viens prier à la chapelle,

Viens chercher le saint pardon.

Doux sont des jours de prière,

De calme et de liberté ;

Mais dans la profonde ornière

Quand le char est arrêté,

Quand du sable et de la boue

Il faut dégager sa roue,

Peut-il, Seigneur, vers les cieux,

Dans une tâche si dure,

Rester à ta créature

Le temps de lever les yeux !…

Chrétien, la cloche t’appelle,

Viens donc, viens donc,

Viens prier à la chapelle,

Viens chercher le saint pardon.

La bouche, qui dès l’aurore

Remplit un pieux devoir,

Muette, se ferme encore

Jusqu’à l’oraison du soir ;

Car, avec le jour qui passe,

Chaque labeur a pris place.

Puissent du moins dans leur cours

Tant de peines enchaînées

Rendre à nos vieilles années

Cette paix des premiers jours !

Chrétien, la cloche t’appelle,

Viens donc, viens donc,

Viens prier à la chapelle,

Viens chercher le saint pardon.

Les Tombeaux D’une Famille

Tous en beauté croissaient ensemble,

Sous le toit qui leur était cher ;

Cherchez quel tombeau les rassemble !

Les monts, les fleuves et la mer !

Au soir, la même et tendre mère

Suivait sous l’ombre de leurs cils

De leurs rêves l’ombre éphémère !

Hélas ! les rêveurs où sont-ils ?

Sous quelque cèdre solitaire,

Au bord de quelque noir torrent,

L’un d’eux est couché sur la terre

Que foule l’Indien errant.

L’autre dort aux belles campagnes

Où s’unit la vigne au laurier ;

Le sol belliqueux des Espagnes

Est rouge de son sang guerrier.

La mer, la mer bleue et plaintive,

Garde le plus aimé de tous,

Et, comme la perle captive,

Le cache dans son sein jaloux !

La dernière, hélas ! si jolie,

Clôt sous le myrte un œil lassé,

Et parmi les fleurs d’Italie,

Fleur elle-même, elle a passé.

Longtemps sous l’ombre hospitalière

Des mêmes arbres paternels,

Ils mêlaient la même prière

Autour des genoux maternels :

Tout entier du toit solitaire

Le groupe joyeux s’exila !

Oh ! malheur d’aimer sur la terre,

S’il n’était plus rien au-delà !

Migrations

Dites-moi, bords féconds de l’antique Neustrie,

Voisins des flots amers,

Ce que va demander, si loin de sa patrie,

Tout ce peuple à vos mers ?

L’Alsace, dès longtemps, vaillante sentinelle

Du pays menacé,

A-t-elle tressailli d’une alarme nouvelle

Dans son poste avancé ?

Le Rhin, comme autrefois, sent-il frémir sa rive

Sous des pas ennemis.

Qu’il envoie en exil, tel que Sion plaintive,

Ses filles et ses fils ?

Ses laboureurs, peut-être, en poussant la charrue

Dans les sillons fumants,

Ont peur de voir crouler l’Europe vermoulue

Sur ses vieux fondements !

Ou, qui sait si pour eux, voyageurs que nous sommes,

L’heure ne sonne pas

Où, sur ce globe étroit, les familles des hommes

Se déplacent d’un pas,

Et, dociles jouets de ce choc qui les pousse

Vers un nouveau destin,

Subissent tour-à-tour, de secousse en secousse,

Un mouvement lointain !

Ce volcan d’orient, qu’est-ce donc qu’il prépare

Dans son cratère ardent ?

L’allons-nous voir encore d’une lave barbare

Inonder l’occident ?

Fuyez alors, et loin des humaines tempêtes

Qui brisent les états,

Tentez, enfants du Rhin, d’innocentes conquêtes

Vers de plus doux climats :

Le fer ne servira dans vos mains pacifiques,

Qu’à creuser les guérets ;

La flamme, qu’à miner les racines antiques

Des incultes forêts.

Oh ! Voyez, embarquant chariots et corbeilles,

L’un par l’autre poussé,

Ces groupes bourdonnant comme un essaim d’abeilles

A la ruche empressé !

Tout part! Ici s’endort au giron de l’aïeule

Le vagissant maillot ;

La, l’enfance, ô pitié ! S’en va, pleurante et seule,

Se confier au Ilot !

Hélas ! La pauvre mère au bruit de l’incendie

Dans la nuit allumé,

Jette au loin quelquefois, par la peur enhardie,

Un berceau bien-aimé !

Ainsi sont rejetés ces fils de la misère

De ce sol inhumain,

Où depuis trop longtemps la peine est sans salaire

Et le travail sans pain !

Le navire pressant toutes ces têtes blondes

Entre ses flancs obscurs,

Semble, après la récolte, entraîné par les ondes,

Un panier de fruits mûrs !

Fartez! Un jeune monde avec eux vous réclame,

Vous, qui gardez comme eux

En des corps fatigués quelque jeunesse d’âme,

Quelques rêves heureux !

Mais lorsqu’on a perdu le plus beau d’une vie

Effeuillée à demi,

Qu’à nos labeurs sans fruits l’espérance est ravie,

Qu’on ne fait plus d’amis ;

Quand la coupe du siècle a troublé notre tête

De sa vaine liqueur,

Quand sa fange a terni notre robe de fête,

Son souffle, notre cœur ;

A quoi bon transporter de là cette eau profonde,

Les soucis d’aujourd’hui ?

Mieux vaut rester, languir, mourir dans ce vieux monde.

Et peut-être avec lui !…

Mon Royaume

Un jour aussi je voulus être Reine :

D’ambition quel cœur n’est entaché ?

Je me suis fait un Empire caché,

Monde inconnu, hors a sa Souveraine :

Mon Trône, est humble et n’a rien d’éclatant ;

Mais nul péril aussi qu’on me le prenne :

Combien de Rois n’en diraient pas autant ?

J’ai dans ma Cour, aux autres Cours pareilles,

Des ennemis qui se font mes flatteurs,

Les vanités et les rêves menteurs ;

Mais j’ai près d’eux un Conseiller qui veille.

Que je faillisse, il me tance à l’instant ;

Rien à sa voix n’interdit mon oreille !

Combien de Rois n’en diraient pas autant ?

Ne croyez pas ma puissance exposée

A se briser dans ses vouloirs mouvants,

Comme un drapeau qui flotte au gré des vents ;

A son caprice une borne est posée.

Oui, j’obéis, non au joug qu’on me tend,

Mais à la Loi par moi-même imposée :

Combien de Rois n’en diraient pas autant ?

J’ai mon Spectacle, et souvent s’y déploie

Un drame sombre, ou fantasque, ou riant ;

Chants d’Italie et luxe d’Orient,

Fleurs et parfums, murs d’or, tapis de soie :

Fête où jamais nul ennui ne m’attend,

Où nul Impôt n’a dû payer ma joie !…

Combien de Rois n’en diraient pas autant ?

Qu’on ait vécu sous le marbre ou le chaume,

Au même but nous arrivons., hélas !

Rois et Sujets, il faut, plus ou moins las,

Tomber aux pieds de l’éternel fantôme.

Mais quels regrets me suivraient en partant,

Sûre, avec moi, d’emporter mon Royaume ?

Est-il un Roi qui puisse en dire autant ?

Plainte

Ô monde ! ô vie ! ô temps ! fantômes, ombres vaines,

Qui lassez, à la fin, mes pas irrésolus,

Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines,

Vos regards caressants, vos promesses certaines ?

Jamais, ô jamais plus !

L’éclat du jour s’éteint aux pleurs où je me noie :

Les charmes de la nuit passent inaperçus ;

Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie ?

Mon cœur peut battre encore de peine, mais de joie

Jamais, ô jamais plus !

Prélude

Lasse enfin de courir, vagabonde pensée,

Ne reprendras-tu point ton allure passée ?

Ton pas doit-il fouler le pavé des chemins,

Et ta main, sans pudeur, toucher toutes les mains ?

N’as-tu pas regretté, dans tes labeurs profanes,

Forcée à te couvrir de grossiers vêtements,

Ce merveilleux tissu, dont les plis diaphanes

Voilaient, sans les gêner, tes chastes mouvements ?

Reviens, crois-moi, reviens, voyageuse étourdie ;

Lave tes pieds poudreux dans une onde tiédie ;

Reprends ta robe-fée, aux changeantes couleurs,

Tes joyaux de princesse et ton chapeau de fleurs.

Peut-être un ciel plus âpre et des sites plus rudes

Ont grossi les feuillets de tes cartons d’études ;

Et de vulgaires chants, à ton oreille amers,

De quelques frais motifs ont rajeuni tes airs !…

Mais, hélas! aujourd’hui la harpe est incomplète,

Et le temps a soufflé sur l’oisive palette !

Vainement j’appelle

Les mètres confus ;

Leur troupe infidèle

Fuit à tire-d’aile,

Murmure, se mêle,

Et n’obéit plus !

De même bourdonne

Un essaim mouvant ;

A flot monotone,

Ainsi tourbillonne

La feuille d’automne,

Qu’emporte le vent.

Oh ! comment réunir leurs tribus dispersées ;

Ourdir pour enchaîner les mobiles pensées,

Les sons et les couleurs ;

Comme les souples joncs, élégante merveille,

L’un à l’autre enlacés, se courbent en corbeille

Pour se remplir de fleurs ?

Sylphe, à la langue choisie,

Ange, Muse, Esprit des vers,

Doux souffle de poésie,

Qu’as-tu fait de tes concerts ?

Le pauvre oiseau qu’on enchaîne.

Tirant son grain à la peine,

A ce métier perd la voix ;

Autour de sa triste adresse

La foule avide s’empresse…

J’aimais mieux ses airs des bois !

Les voilà, les voilà, tous ces chers infidèles,

Volant au gîte en même temps ;

Ils reviennent à moi, comme un vol d’hirondelles

S’abat sur un toit au printemps !

Comment choisir ? Entre eux, flottante,

Ma main hésite à les saisir ;

Et lasse d’une longue attente,

Ma pensée encore inconstante,

Se dit tout bas : Comment choisir ?

Mais j’en vois un qui, plus près de la terre,

Marche sans pompe et non pas sans danger ;

Mètre conteur, qu’ont su se partager,

Pour l’embellir, La Fontaine et Voltaire ;

Mètre chanteur, qu’adopta Béranger.

Mais le secret de le rendre docile,

Mais ce langage à nos pensers facile,

Écho du cœur par le cœur entendu,

Verbe où se cache une magique flamme,

Charmant l’oreille afin d’atteindre à l’âme,

Ô mes amis, ne l’ai-je point perdu ?

Que Je Voudrais Te Voir

Que je voudrais te voir, quand la tardive aurore

Annonce le réveil de nos derniers beaux jours !

Ces derniers jours si doux, bien que déjà si courts,

A tes côtés, pour moi, seraient plus doux encore !

Que je voudrais te voir !

Que je voudrais te voir ! Ici le tiède automne

Déjà de pourpre et d’or teint les ombrages verts ;

Quelque feuille séchée en tombe au gré des airs,

Et j’écoute en rêvant sa chute monotone…

Que je voudrais te voir !

Que je voudrais te voir, te voir sourire encore

A ces chants imparfaits où se comptait ma voix,

Que la tienne si douce embellit quelquefois…

Tout nouveau sur ma bouche un autre vient d’éclore :

Que je voudrais te voir !

Que je voudrais te voir, et, tant que le jour dure,

Errer muets tous deux, et, la main dans la main,

Le soir sans nous quitter nous redire : A demain !

Mais seule je m’endors, et tout bas je murmure :

Que je voudrais te voir !

Ton Beau Front

Que de ses blonds anneaux ton beau front se dégage ;

Au ciel, jeune Mary, lève tes grands yeux bleus !

Vois-tu sur l’horizon monter ce blanc nuage,

Dont le soleil naissant teint les flancs onduleux ?

Celui-là dans son sein n’enferme point d’orage :

Riant comme ta vie, et pur comme tes vœux,

Il revêt les couleurs qui parent ton jeune âge,

Les roses de ta joue et l’or de tes cheveux.

Un souffle matinal le berce dans l’espace ;

Mais l’heure fuit, hélas ! Et sans laisser de trace

Il va s’évanouir dans un air attiédi !

Oh ! Puisse ta jeunesse, innocente et paisible,

Ne livrer, comme lui, dans sa fuite insensible ;

Qu’un azur plus serein aux ardeurs du midi !

Une Chronique D’amour

Dans le vaste manoir tout se tait ou sommeille,

Tout, hormis la fontaine au murmure argentin,

Ou le vent, messager des roses qu’il éveille,

Mêlant au bruit de l’eau quelque soupir lointain.

Il est plus de minuit. D’une huile parfumée

Les lampes, tour à tour, ont tari les flots d’or ;

Toutes, en exhalant une tiède fumée,

S’éteignent. Toutes ? non, il en reste une encore !

Une lampe d’argent, près d’une jeune femme,

Qui, de sa clarté pâle empruntant le secours,

Trace sur le vélin où s’épanche son âme,

Ces derniers mots, hélas! si cruels et si courts !

La peine confiée est, dit-on, moins amère !

S’il est vrai, c’est qu’alors la peine est éphémère ;

Ce sont des maux légers, non de pesants malheurs,

Qui passent entraînés par le torrent des pleurs :

Mais il en est parfois d’incurables, d’intimes,

Qu’on ne saurait sonder sans en être victimes :

Dard mortel et caché, qui fait longtemps souffrir,

Et qu’on ne peut du cœur arracher sans mourir !

Jeune, bien jeune encore paraît celle qui penche

Un front appesanti sur sa main frêle et blanche…

Belle, elle ne l’est point, si ce n’est par hasard,

Quand un éclair de joie anime son regard…

Belle ! Non, si ce n’est cette beauté soudaine,

Intelligent reflet de la pensée humaine…

Belle ! Non, si ce n’est au moment fugitif

Où l’âme sur les traits jette un charme furtif.

Elle l’éprouva trop ! cette âme désolée,

Jetée au sein du monde, étrangère, isolée,

N’a point connu ces noms, doux et premier lien

Où pût se reposer un cœur tel que le sien !

Trop tendre pour goûter la vaine flatterie,

Trop aimante pour voir sa jeunesse flétrie,

Dans cet isolement imposé par le sort,

Elle vit, mais la vie est pour elle un effort !

Longtemps elle nourrit dans le fond de son âme

D’innocents aliments cette inquiète flamme :

Elle invoqua les arts, l’étude, la pitié,

Qui, trompant notre cœur, le remplit à moitié !

Les doux chants du poète, et tout ce qu’à nos veilles

Le monde des romans peut offrir de merveilles.

C’est en vain, elle aima ! Elle aima! dès ce jour,

Des oiseaux et des fleurs fuit le tranquille amour ;

Le livre nonchalant sur ses genoux retombe ;

Le luth reste oublié sous l’arbre favori,

Dont les rameaux pendants comme autour d’une tombe,

Aux doux rêves du soir n’offrent plus leur abri.

Elle aima ! quel pouvoir l’en aurait pu défendre ?

C’est Lui qu’elle aime ! Lui qui voit sans y prétendre,

Tous les yeux s’animer, tous les cœurs tressaillir,

Tous les fronts se parer d’une rougeur nouvelle,

Et toute belle joue en devenir plus belle,

Hors une seule, hélas ! qui ne sait que pâlir.

Pauvre cœur ! qui, peu fait aux douloureuses crises,

Au premier battement qui t’agite, te brises !…

Pauvre fille ! qui n’as ces lèvres, ni ces yeux

Pour qui le jeune amant échangerait les cieux !…

Malheur !… tu vas subir cet amour implacable,

Cet amour sans merci pour l’âme qu’il accable ;

Qui, loin de s’apaiser du calme de la nuit,

Arrache à son repos le paisible minuit !

Qui dans la foule immense aperçoit un seul être ;

Qui de ses pas confus n’écoute qu’un seul pas ;

Qui d’un brillant concert n’aime et n’entend peut-être

Qu’un accent, qu’un soupir, qu’il répète tout bas ;

Qui ne cherche, en tournant les pages du poète,

Qu’un seul mot, qui réponde à sa douleur muette !

Malheur !.. car n’est-ce point un malheur sans retour,

Que, dans un cœur si faible, un si puissant amour ?

Que de fois, au milieu d’une fête brillante,

Seule, à l’écart, fuyant et la foule bruyante,

Et ces mille flambeaux, et leur éclat moqueur,

Qui lui semble insulter aux peines de son cœur,

Oubliée, et bientôt s’oubliant elle-même,

Elle a d’un long regard suivi celui qu’elle aime,

Comme si, pour le voir brillant et radieux,

Son âme toute entière eût passé dans ses yeux !

Mais qu’alors, au travers de la danse folâtre,

De sa propre beauté quelque belle idolâtre,

Au miroir, en passant, dérobe un prompt coup d’œil,

Elle, que blesse, hélas ! ce juste et doux orgueil,

De sa chambre à pas lents cherche l’asile sombre,

Pour y pleurer du moins dans le silence et l’ombre.

Et Lui, de ce départ s’est-il même aperçu ?

Cause de tant de pleurs versés à son insu,

Quand seule elle gémit, Lui, Lui sa noble idole,

Que fait-il au milieu de ce monde frivole ?

Il promène au hasard, rayonnant de gaîté,

Cet œil d’aigle planant sous un soleil d’été,

Et ces anneaux flottants et noirs, dont avec peine

Le vent capricieux quitte l’ombre d’ébène,

Et ce sourire fier, et cependant si doux,

Que tous il les appelle, et les efface tous :

Ce sourire qu’elle aime, et qui n’est pas pour elle

Oh! ne l’accablez point d’une raison cruelle !

Le cœur à votre gré se peut-il arrêter ?

Quelle voix lui dira : Cesse de palpiter ?

C’était trop de tourments !… Lasse de sa misère,

Elle avait imploré la paix d’un monastère,

Sa cellule est choisie, et demain est le jour

Qui doit ensevelir sa vie et son amour…

Mais pauvre enfant ! l’amour vit de pleurs, de prière :

Tu ne l’endormiras qu’avec toi sous la pierre !

C’est sa dernière nuit ! Autour d’elle, au hasard,

La jeune fille encore jette un dernier regard.

Eh ! comment sans effort quitter cette demeure ?

Il avait été là… L’heure passe après l’heure ;

Un triste enchantement semble arrêter ses pas ;

Au ciel sa lèvre pâle adresse encore tout bas

Quelques vœux de bonheur… hélas ! non pas pour elle !

Mais quel soudain espoir à ses yeux étincelle,

Comme l’éclair lointain dans un noir horizon ?

Elle aperçoit, couvert d’un antique blason,

Un vieux livre entr’ouvert, dont les pages gothiques

Racontaient aux lecteurs d’amoureuses chroniques :

Sur l’un des blancs feuillets, pour les jours à venir,

Ne peut-elle du moins laisser un souvenir ?

Ne peut-elle invoquer un regret, une plainte,

Qui la consolerait dans sa retraite sainte,

Et, dans un dernier mot, exhaler son amour ?…

La guirlande de fleurs, quittée avec le jour,

Que flétrit lentement le crépuscule sombre,

Par un dernier parfum se révèle dans l’ombre ;

Et le chant qui finit, mais qu’on écoute encore,

Nous jette pour adieu quelque dernier accord !

Elle saisit la plume, et soudain la rejette :

— Quoi ! sa douleur timide et si longtemps muette

Exposée au dédain !… Et cette ombre d’affront

D’une pourpre rapide a coloré son front.

Bientôt, à flots pressés inondant sa paupière,

Entre ses doigts tremblants tomba la pluie amère ;

Et, devançant des vœux peut-être irrésolus,

Sa main ferma le livre et ne le rouvrit plus…

Voici le jour, voici que dans la vaste salle

Tombent les premiers feux de l’heure matinale,

Qui, d’une humide haleine ouvrant toutes les fleurs,

Semble dans son éclat réfléchir leurs couleurs.

Autour de la fenêtre un doux oiseau se joue ;

Il chante un chant joyeux ; du jasmin qu’il secoue

Les blanches fleurs, cédant à ce choc passager,

Pénètrent dans la chambre en nuage léger.

Ce fut là qu’on trouva la jeune infortunée !

On voulut relever cette tête inclinée

Que de ses noirs cheveux le voile épais couvrait :

Elle était morte !… morte en gardant son secret !

La Marinière

Je veux me fier

A cette galère,

Et d’un marinier

Etre marinière.

Il faut, ô ma mère,

Pour ne pas rester,

Que de te quitter

L’amour me requière !

Cet enfant altier

Me tient prisonnière,

Et d’un marinier

Me fait marinière.

Adieu donc la terre,

Pour ce pont flottant ;

C’est là qu’il m’attend !

Adieu donc, ma mère.

J’ai dû me plier

A sa vie entière :

Il est marinier,

Je suis marinière.

Si dans sa colère

Gronde un vent jaloux,

Si l’onde en courroux

Franchit sa barrière,

Tu viendras prier

Sous la croix de pierre,

Pour le marinier

Et la marinière.

La Mer (2)

Laissez, ne troublez pas l’heure qui m’est donnée ;

Que je puisse au bonheur reprendre un peu de foi !

Innombrables liens dont ma vie est gênée,

Pensers de chaque instant, soins de chaque journée,

Laissez, ô laissez-moi !

Je veux oublier tout, oui, tout pour cette rive

Où la mer vient briser sa majesté plaintive.

Je veux suivre de l’œil ses souples mouvements ;

Tendre une oreille avide à ses mugissements ;

Et mêler sur le bord de l’humide étendue,

A son souffle puissant une haleine perdue.

Mais quoi ! De l’Océan ce n’est là qu’un lambeau,

Qu’un des pans azurés de son large manteau !

Il faut le voir, aux lieux où la France féconde

Sent contre son flanc nu battre toute son onde :

Pourquoi pas ?… Demandez à l’invisible main,

Qui de mes vœux sans cesse a barré le chemin ;

Demandez à ce joug qui fait ployer ma tête,

Quand à se redresser il la sent toujours prête,

Demandez au fardeau qui ralentit mes pas

Faits pour atteindre un but qu’ils ne toucheront pas !

Vous qui vibrez encore dans mon âme oppressée,

Bruits tonnants de Juillet, qu’elle traîne après soi,

Du sang de nos martyrs, trace à peine effacée,

Laissez, au gré des flots, s’endormir ma pensée,

Laissez, ô laissez-moi !

Je veux oublier tout, oui tout pour la soirée

Où monte de l’été la plus haute marée.

Entendez-vous des sons étranges, inconnus,

Du profond de l’abîme à la terre venus ?

C’est elle, c’est la mer, qui toute frémissante,

Semble toucher les cieux de sa hauteur croissante.

Écoutez sur le roc ses coups égaux et sourds,

Pareils aux coups lointains du canon des trois jours.

Qui ne la connaît pas, la dirait en colère :

Tel menace et rugit l’océan populaire !

Mais sans frein apparent, ce courroux solennel,

A son heure marquée et son but éternel !

Cependant, pauvre barque, il té brise au passage,

Et charrie en jouant tes débris sur la plage !…

Humble fortune, hélas ! Détruite en peu de coups,

Sans même avoir valu l’effort de son courroux !…

Insupportables cris des intérêts serviles,

S’arrachant les lambeaux de l’éternelle loi ;

Vains débats des partis, bruits oiseux de nos villes,

Écho toujours grondant des discordes civiles,

Laissez, ô laissez-moi !

Je veux oublier tout, oui tout, pour le navire

Que laisse au sein du port le flot qui se retire.

Je veux voir décharger, aux lueurs du matin,

Tous les dons parfumés de l’orient lointain ;

Puis, le soir, contempler ces voiles repliées,

Ces cordages, ces nœuds, ces lignes déliées,

Qui se croisent dans l’air, et semblent sur l’azur,

Le travail délicat d’un pinceau ferme et pur.

Salut au pavillon qui joue entre ces toiles,

Et porte en un champ bleu treize blanches étoiles !

C’est pour notre triomphe aujourd’hui que tu viens !

Le tien fut nôtre un jour, ô sœur ! Tu t’en souviens :

Salut ! Et vous, Anglais, qui nos rivaux naguères

A voix haute aujourd’hui vous proclamez nos frères,

Comme des bras amis nos ports vous sont ouverts,

Venez !… Mais quelle proue a sillonné les mers ?

Oh ! Voyez ! On dirait, sur les vagues fidèles,

Un oiseau qui revient au nid à tire-d’ailes !

Mes yeux me trompent-ils ? Sur nos bords, en plein jour,

Les bannis d’Holy-Rood seraient-ils de retour ?

Ce navire, à la fois, porte-t-il à la France

Leur bannière vieillie et leur jeune espérance ?

Non : s’il a pour parrain l’héritier des vieux rois,

C’est que le temps va vite, et que depuis dix mois,

De vers le pôle austral, harponnant la baleine,

Il n’a rien vu, rien su : de la grande semaine,

Rien ; d’un roi nouveau, rien !… et le voilà cinglant

Avec son nom proscrit et son pavillon blanc !

Ô ce nom ! Ce drapeau ! Qui tous deux en partage

Ont la honte et le sang, effroyable héritage,

Et sont pourtant tous deux innocents des malheurs

Que l’Europe avait cru l’aube de jours meilleurs !…

Arrachés par le fer, exhalés dans les chaînes,

Derniers soupirs de ceux qui meurent pour leur foi,

Que pousse le midi de ses tièdes haleines,

Que le souffle du nord apporte de ses plaines,

Laissez, ô laissez-moi !

Je veux oublier tout, oui tout, pour cette brise

Qui laboure à grand bruit la mer houleuse et grise,

Pour ces vagues soupirs, tristement modulés,

Pareils aux longs échos des orgues ébranlés :

On dirait quelquefois un concert d’hymnes saintes,

Puis un murmure sourd de reproche et de plaintes ;

Ah ! Dans ton vol vengeur, messagère du nord,

On te verra bientôt nous rapporter la mort !

La mort! Non cette mort éclatante et parée,

Qui dort sur un drapeau, de palmes entourée,

Et nous laisse tomber sous un glaive vainqueur,

Un espoir à la bouche, une foi dans le cœur :

La mort ! Mais sans écho, muette, inattendue,

En subtiles vapeurs dans les airs répandue,

Qui fondra sur ce monde à de vils soins livré,

Sans y frapper un coup digne d’être pleuré !

Son souffle fanera, vous qui vivez de fêtes,

Les couleurs de vos fronts et les fleurs de vos têtes ;

Vous, qui tendez le verre aux vins étincelants,

Elle y viendra verser ses poisons à pas lents ;

Voyez-la se dresser, gens d’argent ou d’intrigues,

Entre vous et votre or, entre vous et vos brigues !

Et vous, parleurs sans fin, fabricateurs de lois

Occupés à compter et recompter vos voix

Du haut de la tribune, entre des fronts livides

Vous pourrez sur vos bancs compter les places vides !

De privilèges point, elle se prend à tout ;

D’asile, de remparts, point, elle entre partout ;

Dépeuplant sans pitié les obscures mansardes,

Elle franchit les seuils environnés de gardes

Sans respect : des palais le royal escalier

A son pied redoutable est déjà familier !…

Et pourtant pas un cœur prêt à la voir paraître !

Moi-même, moi, qui sait ? Je l’attendrai peut-être,

Murmurant à voix basse un chant frivole ou vain,

Sur ma lèvre entr’ouverte interrompu soudain !…

Hélas ! M’enviez-vous l’heure qui m’est donnée,

Souvenirs pleins de trouble, avenir plein d’effroi ?

Au fond de cette coupe, à ma soif destinée,

Laissez donc retomber la lie empoisonnée,

Laissez, ô laissez-moi !

La Neige

Si peu nombreux encore, tes jours coulent bien sombres,

Jeune année, et ton front est enveloppé d’ombres.

De ces nuages noirs, qui déguisent les cieux,

Descendant les frimas à flots silencieux.

Comme le froid chagrin sur une âme oppressée,

La neige sur le sol tombe lente et glacée.

Dans mes yeux abattus je sens rouler des pleurs !

Hélas! mon cher pays, qu’as-tu fait de tes fleurs ?

Quel sinistre pouvoir a flétri ta parure ?

En vain mon cœur gémit et ma bouche murmure ;

Demain, hélas! demain, de ses blancs tourbillons

La neige aura comblé tes fertiles sillons ;

Les oiseaux, que la bise atteint dans leurs retraites,

Demain s’exileront de tes forêts muettes ;

Demain ces flots nombreux qui, dans leur liberté.

Te vont porter la vie et la fécondité,

S’arrêteront captifs, et ce réseau de glace

Comme un voile de mort couvrira ta surface !

Mais ce linceul pesant, sous sa morne pâleur,

Double en la comprimant la féconde chaleur :

Telle, dans nos hameaux la couveuse fidèle

Cache un germe inconnu sous l’ombre de son aile,

Et peut-être, trompée en son aveugle amour,

S’étonnera des fruits qui vont éclore au jour.

Déjà dans sa puissance où la terre se fie

Fermente sourdement le principe de vie ;

Déjà la sève errante en ses mille canaux

Promet aux troncs vieillis des rejetons nouveaux,

Et sur le froid sommeil de la nature entière

Plane un songe d’espoir, de joie et de lumière.

Pour hâter le moment d’un glorieux réveil,

France, que te faut-il ? Un rayon du soleil !

Le soleil, il est là, brillant sous ce nuage,

Comme la vérité, dont son astre est l’image :

Comme elle aussi, couvert d’un voile passager,

Qui l’obscurcit un jour, mais ne peut le changer.

Ah ! si l’ombre est rapide et lui seul immuable,

S’il faut subir du temps le cours inexorable,

Si le plus long hiver est suivi d’un printemps,

Il vient ! l’hiver s’enfuit ; le temps vole !… j’attends !

La Passion

De force, au chemin qui nous coule,

Pourquoi, Seigneur, nous pousser tous ?

Si le Christ a fraye la route,

Il savait ! Et que savons-nous ?

Il souffrait pour sauver le monde,

Pour laver la tache profonde

De péchés longtemps amassés !

Mais traîner, victime inutile,

De ses douleurs le faix stérile !…

C’est assez, mon Dieu, c’est assez !

Cependant l’amitié sommeille ;

L’âme triste jusqu’à la mort,

Dans sa nuit d’angoisse et de veille,

Pressent la crise de son sort.

Brisés dans cette lutte étrange,

Il nous faudrait la main d’un ange

Pour essuyer nos fronts glacés ;

Ne prolongez pas le supplice,

Détournez de nous ce calice :

C’est assez, mon Dieu, c’est assez !

Va incluent notre voix supplie,

Soit qu’on l’ait ou non accepté,

Il faut boire jusqu’à la lie,

Car telle est votre volonté ;

Mais laissez-nous la solitude ;

Ne rendez pas la multitude

Témoin de tant de pleurs versés,

Ou si quelque traître la guide,

Sauvez-nous du baiser perfide !…

C’est assez, mon Dieu, c’est assez !

Paix ! Fils de l’homme, voici l’heure

Où, vendu pour quelques deniers,

Pas un ami ne te demeure :

Les plus chers ont fui les premiers !

Quand ceux qui nous aiment trahissent,

Que feront ceux qui nous haïssent ?

Des cris de mort qu’ils ont poussés

Le juge se fait le complice !…

L’abandon, l’oubli, l’injustice !…

C’est assez, mon Dieu, c’est assez !

Devant moi s’ils courbent la tête,

Leur feint respect est un affront ;

De la couronne qu’ils m’ont faite

L’épine ensanglante mon front ;

Mon sceptre est un sceptre illusoire,

C’est une pourpre dérisoire

Qui couvre mes membres blessés ;

Que celte royale ironie,

Plaise à vous, soit bientôt finie !…

C’est assez, mon Dieu, c’est assez !

Seigneur, jusqu’au lieu de torture

Faut-il encore traîner sa croix ?

Elle est trop pesante et trop dure,

Mon corps succombe sous le poids.

Hélas ! Nulle main charitable,

Aux plis du voile secourable

Ne garde mes traits effacés ;

Grâce, au moins, du calvaire infâme !

La honte est de trop pour mon âme :

C’est assez, mon Dieu, c’est assez !

Mais déjà ma lèvre altérée

A bu le vinaigre et le fiel ;

La lumière s’est retirée

Quand mes yeux ont cherché le ciel ;

Au sort, mes vêtements se tirent,

Des clous aigus qui les déchirent

Mes pieds et mes mains sont percés ;

Du coup de lance mon flanc saigne ;

Que faut-il encore que je craigne ?…

C’est assez, mon Dieu, c’est assez !

La Pauvreté

La voilà, dites-vous ? Quoi ! c’est la jeune fille,

Dont j’admirai naguère, au sein de sa famille,

Dans leur pure fraîcheur les attraits séduisants ?

Se peut-il que déjà cette fleur soit fanée,

Et qu’en passant dix fois, l’année

Ait vieilli ce front de seize ans ?

D’ordinaire à nous fuir la jeunesse est plus lente :

Quel vent funeste a donc touché la frêle plante ?

Quel froid hâtif surprit son feuillage mouillé,

Pour voir sitôt, privés de leur grâce infinie,

Sa feuille crispée et jaunie,

Et son calice dépouillé ?…

La pauvreté ! Vous tous qui, chers à la fortune,

N’avez subi jamais sa visite importune ;

Son image pour vous est un rêve imparfait ;

Mais nos foyers éteints, mais nos tables désertes,

Nos demeures aux vents ouvertes,

Sont les moindres maux qu’elle fait !

La pauvreté ! Tout meurt sous sa serre cruelle !

Cet esprit lumineux, dont la vive étincelle

Pétillait à vos yeux comme l’âtre en hiver,

S’obscurcit tout à coup, et vous laisse dans l’ombre :

Savez-vous quel nuage sombre

Amortit ce lucide éclair ?…

La pauvreté ! Ce cœur, dont l’altière noblesse

Resplendit si long temps, sans tache et sans faiblesse,

Dément-il aujourd’hui ce qu’il était hier ?

Cherchez bien le secret d’une chute si prompte,

Et quel joug de plomb, ou de honte,

A courbé cet honneur si fier !…

La pauvreté !… Ce mot, qui de vous sait l’entendre ?

Manquer à tous les biens, qu’on avait droit d’attendre ;

Vivre jeune sans joie , aimante sans époux,

Tandis que jour et nuit l’âpre travail dévore

Un éclat, que longtemps encore

Eût épargné le temps jaloux ;

Porter incessamment tout le faix de la vie ;

A ses nécessités, sans relâche asservie,

Passer de l’une à l’autre, y pourvoir tour à tour,

Comme le passereau, grain à grain, goutte à goutte,

N’avoir pas d’heure qui ne coûte,

De jour, qu’on n’ait payé d’un jour ;

Obéir, sans jamais disposer de soi-même,

Au sourd bourdonnement de cette voix suprême,

Qui trouble le silence ou domine le bruit ;

Et soit qu’on ait cherché la retraite ou la foule,

Sentir le moment qui s’écoule,

Gâté par le moment qui suit ;

Aux chances du malheur, las enfin d’être en butte,

Invoquer à regret, trop faible dans la lutte,

Des appuis, dont peut-être on se fût tenu loin ;

Et, pour dernier fardeau, portant son propre blâme,

Apprendre que l’orgueil de l’âme

Fléchit sous le poids du besoin,

Cela, c’est être pauvre ! — Où donc est ta justice,

Seigneur ?… Qu’à tant de maux ton pouvoir compatisse !

Ou, voyant inféconds les dons de la beauté,

Ceux de l’esprit perdus, ceux de l’âme inutiles,

Nous dirons vaines et futiles

Nos croyances en ta bonté.

Est-ce donc qu’à nos yeux la suprême puissance

Témoigne, en prodiguant, de sa magnificence ?

De hautains courtisans, nobles voluptueux,

Ainsi de leurs manteaux secouaient sur l’arène,

Les perles, qu’aux yeux d’une reine,

Semait leur dédain fastueux !

Mais toi, Seigneur, par qui tout s’enchaine et se classe ;

Qui dus marquer à tout son lot, sa fin, sa place ;

L’ordre est ta gloire à toi, comme tous dons parfaits :

Qui donc impunément dérangea ton ouvrage ?

Quel pouvoir malfaisant t’outrage

En paralysant tes bienfaits ?

Pourquoi, parmi nos voix, tant de voix rejetées ?

Pour un fruit qui mûrit, tant de fleurs avortées ?

Tant de grains échappés à l’épi du glaneur ?

D’où vient que sans profit tout ce bien s’éparpille,

Et que la main du sort gaspille

Tant de bonheurs pour un bonheur ?

L’âme demande en vain, rebelle et curieuse,

Quelle est de cette loi la clé mystérieuse :

Nul effort jusque-là n’est encore parvenu :

Toujours il faut souffrir dans un but qu’on ignore,

Vieillir en le cherchant encore,

Et mourir sans l’avoir connu !…