Le Cri

Lorsque le passager, sur un vaisseau qui sombre,

Entend autour de lui les vagues retentir,

Qu’a perte de regard la mer immense et sombre

Se soulève pour l’engloutir,

Sans espoir de salut et quand le pont s’entr’ouvre,

Parmi les mâts brisés, terrifié, meurtri,

Il redresse son front hors du flot qui le couvre,

Et pousse au large un dernier cri.

Cri vain ! cri déchirant ! L’oiseau qui plane ou passe

Au delà du nuage a frissonné d’horreur,

Et les vents déchaînés hésitent dans l’espace

À l’étouffer sous leur clameur.

Comme ce voyageur, en des mers inconnues,

J’erre et vais disparaître au sein des flots hurlants ;

Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues

S’amoncellent, la foudre aux flancs.

Les ondes et les cieux autour de leur victime

Luttent d’acharnement, de bruit, d’obscurité ;

En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l’abîme

Court sans boussole et démâté.

Mais ce sont d’autres flots, c’est un bien autre orage

Qui livre des combats dans les airs ténébreux ;

La mer est plus profonde et surtout le naufrage

Plus complet et plus désastreux.

Jouet de l’ouragan qui l’emporte et le mène,

Encombré de trésors et d’agrès submergés,

Ce navire perdu, mais c’est la nef humaine,

Et nous sommes les naufragés.

L’équipage affolé manœuvre en vain dans l’ombre ;

L’Épouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil ;

Assise au gouvernail, la Fatalité sombre

Le dirige vers un écueil.

Moi, que sans mon aveu l’aveugle Destinée

Embarqua sur l’étrange et frêle bâtiment,

Je ne veux pas non plus, muette et résignée,

Subir mon engloutissement.

Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes,

Mes pâles compagnons restent silencieux,

À ma voix d’enlever ces monceaux d’anathèmes

Qui s’amassent contre les cieux.

Afin qu’elle éclatât d’un jet plus énergique,

J’ai, dans ma résistance à l’assaut des flots noirs,

De tous les cœurs en moi, comme en un centre unique,

Rassemblé tous les désespoirs.

Qu’ils vibrent donc si fort, mes accents intrépides,

Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris ;

Les airs n’ont pas besoin, ni les vagues stupides,

Pour frissonner d’avoir compris.

Ah ! c’est un cri sacré que tout cri d’agonie :

Il proteste, il accuse au moment d’expirer.

Eh bien ! ce cri d’angoisse et d’horreur infinie,

Je l’ai jeté ; je puis sombrer !

Le Déluge

Tu l’as dit : C’en est fait ; ni fuite ni refuge

Devant l’assaut prochain et furibond des flots.

Ils avancent toujours. C’est sur ce mot, Déluge,

Poète de malheur, que ton livre s’est clos.

Mais comment osa-t-il échapper à ta bouche ?

Ah ! pour le prononcer, même au dernier moment,

Il fallait ton audace et ton ardeur farouche,

Tant il est plein d’horreur et d’épouvantement.

Vous êtes avertis : c’est une fin de monde

Que ces flux, ces rumeurs, ces agitations.

Nous n’en sommes encore qu’aux menaces de l’onde,

À demain les fureurs et les destructions.

Déjà depuis longtemps, saisis de terreurs vagues,

Nous regardions la mer qui soulevait son sein,

Et nous nous demandions :  » Que veulent donc ces vagues ?

On dirait qu’elles ont quelque horrible dessein.  »

Tu viens de le trahir ce secret lamentable ;

Grâce à toi, nous savons à quoi nous en tenir.

Oui, le Déluge est là, terrible, inévitable ;

Ce n’est pas l’appeler que de le voir venir.

Pourtant, nous l’avouerons, si toutes les colères

De ce vaste océan qui s’agite et qui bout,

N’allaient qu’à renverser quelques tours séculaires

Que nous nous étonnions de voir encore debout,

Monuments que le temps désagrège ou corrode,

Et qui nous inspiraient une secrète horreur :

Obstacles au progrès, missel usé, vieux code,

Où se réfugiaient l’injustice et l’erreur,

Des autels délabrés, des trônes en décombre

Qui nous rétrécissaient à dessein l’horizon,

Et dont les débris seuls projetaient assez d’ombre

Pour retarder longtemps l’humaine floraison,

Nous aurions à la mer déjà crié :  » Courage !

Courage ! L’œuvre est bon que ton onde accomplit.  »

Mais quoi ! ne renverser qu’un môle ou qu’un barrage ?

Ce n’est pas pour si peu qu’elle sort de son lit.

Ses flots, en s’élançant par-dessus toute cime,

N’obéissent, hélas ! qu’à d’aveugles instincts.

D’ailleurs, sachez-le bien, ces enfants de l’abîme,

Pour venir de plus bas, n’en sont que plus hautains.

Rien ne satisfera leur convoitise immense.

Dire :  » Abattez ceci, mais respectez cela,  »

N’amènerait en eux qu’un surcroît de démence ;

On ne fait point sa part à cet Océan-là.

Ce qu’il lui faut, c’est tout. Le même coup de houle

Balaiera sous les yeux de l’homme épouvanté

Le phare qui s’élève et le temple qui croule,

Ce qui voilait le jour ou donnait la clarté,

L’obscure sacristie et le laboratoire,

Le droit nouveau, le droit divin et ses décrets,

Le souterrain profond et le haut promontoire

D’où nous avions déjà salué le Progrès.

Tout cela ne fera qu’une ruine unique.

Avenir et passé s’y vont amonceler.

Oui, nous le proclamons, ton Déluge est inique :

Il ne renversera qu’afin de niveler.

Si nous devons bientôt, des bas-fonds en délire,

Le voir s’avancer, fier de tant d’écroulements,

Du moins nous n’aurons pas applaudi de la lyre

Au triomphe futur d’ignobles éléments.

Nous ne trouvons en nous que des accents funèbres,

Depuis que nous savons l’affreux secret des flots.

Nous voulions la lumière, ils feront les ténèbres ;

Nous rêvions l’harmonie, et voici le chaos.

Vieux monde, abîme-toi, disparais, noble arène

Où jusqu’au bout l’Idée envoya ses lutteurs,

Où le penseur lui-même, à sa voix souveraine,

Pour combattre au besoin, descendait des hauteurs.

Tu ne méritais pas, certes, un tel cataclysme,

Toi si fertile encore, ô vieux sol enchanté !

D’où pour faire jaillir des sources d’héroïsme,

Il suffisait d’un mot, Patrie ou Liberté !

Un océan fangeux va couvrir de ses lames

Tes sillons où germaient de sublimes amours,

Terrain cher et sacré, fait d’alluvions d’âmes,

Et qui ne demandais qu’à t’exhausser toujours.

Que penseront les cieux et que diront les astres,

Quand leurs rayons en vain chercheront tes sommets,

Et qu’ils assisteront d’en haut à tes désastres,

Eux qui croyaient pouvoir te sourire à jamais ?

De quel œil verront-ils, du fond des mers sans borne,

À la place où jadis s’étalaient tes splendeurs,

Émerger brusquement dans leur nudité morne,

Des continents nouveaux sans verdure et sans fleurs ?

Ah ! si l’attraction à la céleste voûte

Par de fermes liens ne les attachait pas,

Ils tomberaient du ciel ou changeraient de route,

Plutôt que d’éclairer un pareil ici-bas.

Nous que rien ne retient, nous, artistes qu’enivre

L’Idéal qu’ardemment poursuit notre désir,

Du moins nous n’aurons point la douleur de survivre

Au monde où nous avions espéré le saisir.

Nous serons les premiers que les vents et que l’onde

Emporteront brisés en balayant nos bords.

Dans les gouffres ouverts d’une mer furibonde,

N’ayant pu les sauver, nous suivrons nos trésors.

Après tout, quand viendra l’heure horrible et fatale,

En plein déchaînement d’aveugles appétits,

Sous ces flots gros de haine et de rage brutale,

Les moins à plaindre encore seront les engloutis.

Le Nuage

Levez les yeux ! C’est moi qui passe sur vos têtes,

Diaphane et léger, libre dans le ciel pur ;

L’aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes,

Je plonge et nage en plein azur.

Comme un mirage errant, je flotte et je voyage.

Coloré par l’aurore et le soir tour à tour,

Miroir aérien, je reflète au passage

Les sourires changeants du jour.

Le soleil me rencontre au bout de sa carrière

Couché sur l’horizon dont j’enflamme le bord ;

Dans mes flancs transparents le roi de la lumière

Lance en fuyant ses flèches d’or.

Quand la lune, écartant son cortège d’étoiles,

Jette un regard pensif sur le monde endormi,

Devant son front glacé je fais courir mes voiles,

Ou je les soulève à demi.

On croirait voir au loin une flotte qui sombre,

Quand, d’un bond furieux fendant l’air ébranlé,

L’ouragan sur ma proue inaccessible et sombre

S’assied comme un pilote ailé.

Dans les champs de l’éther je livre des batailles ;

La ruine et la mort ne sont pour moi qu’un jeu.

Je me charge de grêle, et porte en mes entrailles

La foudre et ses hydres de feu.

Sur le sol altéré je m’épanche en ondées.

La terre rit ; je tiens sa vie entre mes mains.

C’est moi qui gonfle, au sein des terres fécondées,

L’épi qui nourrit les humains.

Où j’ai passé, soudain tout verdit, tout pullule ;

Le sillon que j’enivre enfante avec ardeur.

Je suis onde et je cours, je suis sève et circule,

Caché dans la source ou la fleur.

Un fleuve me recueille, il m’emporte, et je coule

Comme une veine au cœur des continents profonds.

Sur les longs pays plats ma nappe se déroule,

Ou s’engouffre à travers les monts.

Rien ne m’arrête plus ; dans mon élan rapide

J’obéis au courant, par le désir poussé,

Et je vole à mon but comme un grand trait liquide

Qu’un bras invisible a lancé.

Océan, ô mon père ! Ouvre ton sein, j’arrive !

Tes flots tumultueux m’ont déjà répondu ;

Ils accourent ; mon onde a reculé, craintive,

Devant leur accueil éperdu.

En ton lit mugissant ton amour nous rassemble.

Autour des noirs écueils ou sur le sable fin

Nous allons, confondus, recommencer ensemble

Nos fureurs et nos jeux sans fin.

Mais le soleil, baissant vers toi son œil splendide,

M’a découvert bientôt dans tes gouffres amers.

Son rayon tout puissant baise mon front limpide :

J’ai repris le chemin des airs !

Ainsi, jamais d’arrêt. L’immortelle matière

Un seul instant encor n’a pu se reposer.

La Nature ne fait, patiente ouvrière,

Que dissoudre et recomposer.

Tout se métamorphose entre ses mains actives ;

Partout le mouvement incessant et divers,

Dans le cercle éternel des formes fugitives,

Agitant l’immense univers.

Le Positivisme

Il s’ouvre par delà toute science humaine

Un vide dont la Foi fut prompte à s’emparer.

De cet abîme obscur elle a fait son domaine ;

En s’y précipitant elle a cru l’éclairer.

Eh bien ! nous t’expulsons de tes divins royaumes,

Dominatrice ardente, et l’instant est venu :

Tu ne vas plus savoir où loger tes fantômes ;

Nous fermons l’Inconnu.

Mais ton triomphateur expiera ta défaite.

L’homme déjà se trouble, et, vainqueur éperdu,

Il se sent ruiné par sa propre conquête :

En te dépossédant nous avons tout perdu.

Nous restons sans espoir, sans recours, sans asile,

Tandis qu’obstinément le Désir qu’on exile

Revient errer autour du gouffre défendu.

Les Malheureux

La trompette a sonné. Des tombes entr’ouvertes

Les pâles habitants ont tout à coup frémi.

Ils se lèvent, laissant ces demeures désertes

Où dans l’ombre et la paix leur poussière a dormi.

Quelques morts cependant sont restés immobiles ;

Ils ont tout entendu, mais le divin clairon

Ni l’ange qui les presse à ces derniers asiles

Ne les arracheront.

 » Quoi ! renaître ! revoir le ciel et la lumière,

Ces témoins d’un malheur qui n’est point oublié,

Eux qui sur nos douleurs et sur notre misère

Ont souri sans pitié !

Non, non ! Plutôt la Nuit, la Nuit sombre, éternelle !

Fille du vieux Chaos, garde-nous sous ton aile.

Et toi, sœur du Sommeil, toi qui nous as bercés,

Mort, ne nous livre pas ; contre ton sein fidèle

Tiens-nous bien embrassés.

Ah ! l’heure où tu parus est à jamais bénie ;

Sur notre front meurtri que ton baiser fut doux !

Quand tout nous rejetait, le néant et la vie,

Tes bras compatissants, ô notre unique amie !

Se sont ouverts pour nous.

Nous arrivions à toi, venant d’un long voyage,

Battus par tous les vents, haletants, harassés.

L’Espérance elle-même, au plus fort de l’orage,

Nous avait délaissés.

Nous n’avions rencontré que désespoir et doute,

Perdus parmi les flots d’un monde indifférent ;

Où d’autres s’arrêtaient enchantés sur la route,

Nous errions en pleurant.

Près de nous la Jeunesse a passé, les mains vides,

Sans nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.

Les sources de l’amour sous nos lèvres avides,

Comme une eau fugitive, au printemps ont tari.

Dans nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte.

Si, pour aider nos pas, quelque soutien chéri

Parfois s’offrait à nous sur la route déserte,

Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient :

Tout devenait roseau quand nos cœurs s’y posaient.

Au gouffre que pour nous creusait la Destinée

Une invisible main nous poussait acharnée.

Comme un bourreau, craignant de nous voir échapper,

À nos côtés marchait le Malheur inflexible.

Nous portions une plaie à chaque endroit sensible,

Et l’aveugle Hasard savait où nous frapper.

Peut-être aurions-nous droit aux célestes délices ;

Non ! ce n’est point à nous de redouter l’enfer,

Car nos fautes n’ont pas mérité de supplices :

Si nous avons failli, nous avons tant souffert !

Eh bien, nous renonçons même à cette espérance

D’entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs,

Seigneur ! nous refusons jusqu’à ta récompense,

Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.

Nous le savons, tu peux donner encor des ailes

Aux âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd ;

Tu peux, lorsqu’il te plaît, loin des sphères mortelles,

Les élever à toi dans la grâce et l’amour ;

Tu peux, parmi les chœurs qui chantent tes louanges,

À tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,

Nous faire couronner par la main de tes anges,

Nous revêtir de gloire en nous transfigurant.

Tu peux nous pénétrer d’une vigueur nouvelle,

Nous rendre le désir que nous avions perdu…

Oui, mais le Souvenir, cette ronce immortelle

Attachée à nos cœurs, l’en arracheras-tu ?

Quand de tes chérubins la phalange sacrée

Nous saluerait élus en ouvrant les saints lieux,

Nous leur crierions bientôt d’une voix éplorée :

 » Nous élus ? nous heureux ? Mais regardez nos yeux !

Les pleurs y sont encor, pleurs amers, pleurs sans nombre.

Ah ! quoi que vous fassiez, ce voile épais et sombre

Nous obscurcit vos cieux.  »

Contre leur gré pourquoi ranimer nos poussières ?

Que t’en reviendra-t-il ? et que t’ont-elles fait ?

Tes dons mêmes, après tant d’horribles misères,

Ne sont plus un bienfait.

Ah ! tu frappas trop fort en ta fureur cruelle.

Tu l’entends, tu le vois ! la Souffrance a vaincu.

Dans un sommeil sans fin, ô puissance éternelle !

Laisse-nous oublier que nous avons vécu. « 

L’homme

Jeté par le hasard sur un vieux globe infime,

A l’abandon, perdu comme en un océan,

Je surnage un moment et flotte à fleur d’abîme,

Épave du néant.

Et pourtant, c’est à moi, quand sur des mers sans rive

Un naufrage éternel semblait me menacer,

Qu’une voix a crié du fond de l’Être :  » Arrive !

Je t’attends pour penser.  »

L’Inconscience encor sur la nature entière

Étendait tristement son voile épais et lourd.

J’apparus ; aussitôt à travers la matière

L’Esprit se faisait jour.

Secouant ma torpeur et tout étonné d’être,

J’ai surmonté mon trouble et mon premier émoi.

Plongé dans le grand Tout, j’ai su m’y reconnaître ;

Je m’affirme et dis :  » Moi !  »

Bien que la chair impure encor m’assujettisse,

Des aveugles instincts j’ai rompu le réseau ;

J’ai créé la Pudeur, j’ai conçu la Justice :

Mon cœur fut leur berceau.

Seul je m’enquiers des fins et je remonte aux causes.

À mes yeux l’univers n’est qu’un spectacle vain.

Dussé-je m’abuser, au mirage des choses

Je prête un sens divin.

Je défie à mon gré la mort et la souffrance.

Nature impitoyable, en vain tu me démens,

Je n’en crois que mes vœux et fais de l’espérance

Même avec mes tourments.

Pour combler le néant, ce gouffre vide et morne,

S’il suffit d’aspirer un instant, me voilà !

Fi de cet ici-bas ! Tout m’y cerne et m’y borne ;

Il me faut l’au-delà !

Je veux de l’éternel, moi qui suis l’éphémère.

Quand le réel me presse, impérieux, brutal,

Pour refuge au besoin n’ai-je pas la chimère

Qui s’appelle Idéal ?

Je puis avec orgueil, au sein des nuits profondes,

De l’éther étoilé contempler la splendeur.

Gardez votre infini, cieux lointains, vastes mondes.

J’ai le mien dans mon cœur !

L’homme À La Nature

Eh bien ! reprends-le donc ce peu de fange obscure

Qui pour quelques instants s’anima sous ta main ;

Dans ton dédain superbe, implacable Nature,

Brise à jamais le moule humain.

De ces tristes débris quand tu verrais, ravie,

D’autres créations éclore à grands essaims,

Ton Idée éclater en des formes de vie

Plus dociles à tes desseins,

Est-ce à dire que Lui, ton espoir, ta chimère,

Parce qu’il fut rêvé, puisse un jour exister ?

Tu crois avoir conçu, tu voudrais être mère ;

À l’œuvre ! il s’agit d’enfanter.

Change en réalité ton attente sublime.

Mais quoi ! pour les franchir, malgré tous tes élans,

La distance est trop grande et trop profond l’abîme

Entre ta pensée et tes flancs.

La mort est le seul fruit qu’en tes crises futures

Il te sera donné d’atteindre et de cueillir ;

Toujours nouveaux débris, toujours des créatures

Que tu devras ensevelir.

Car sur ta route en vain l’âge à l’âge succède ;

Les tombes, les berceaux ont beau s’accumuler,

L’Idéal qui te fuit, l’Idéal qui t’obsède,

À l’infini pour reculer.

L’objet de ta poursuite éternelle et sans trêve

Demeure un but trompeur à ton vol impuissant

Et, sous le nimbe ardent du désir et du rêve,

N’est qu’un fantôme éblouissant.

Il resplendit de loin, mais reste inaccessible.

Prodigue de travaux, de luttes, de trépas,

Ta main me sacrifie à ce fils impossible ;

Je meurs, et Lui ne naîtra pas.

Pourtant je suis ton fils aussi ; réel, vivace,

Je sortis de tes bras dès les siècles lointains ;

Je porte dans mon cœur, je porte sur ma face,

Le signe empreint des hauts destins.

Un avenir sans fin s’ouvrait ; dans la carrière

Le Progrès sur ses pas me pressait d’avancer ;

Tu n’aurais même encor qu’à lever la barrière :

Je suis là, prêt à m’élancer.

Je serais ton sillon ou ton foyer intense ;

Tu peux selon ton gré m’ouvrir ou m’allumer.

Une unique étincelle, ô mère ! une semence !

Tout s’enflamme ou tout va germer.

Ne suis-je point encor seul à te trouver belle ?

J’ai compté tes trésors, j’atteste ton pouvoir,

Et mon intelligence, ô Nature éternelle !

T’a tendu ton premier miroir.

En retour je n’obtiens que dédain et qu’offense.

Oui, toujours au péril et dans les vains combats !

Éperdu sur ton sein, sans recours ni défense,

Je m’exaspère et me débats.

Ah ! si du moins ma force eût égalé ma rage,

Je l’aurais déchiré ce sein dur et muet :

Se rendant aux assauts de mon ardeur sauvage,

Il m’aurait livré son secret.

C’en est fait, je succombe, et quand tu dis :  » J’aspire !  »

Je te réponds :  » Je souffre !  » infirme, ensanglanté ;

Et par tout ce qui naît, par tout ce qui respire,

Ce cri terrible est répété.

Oui, je souffre ! et c’est toi, mère, qui m’extermines,

Tantôt frappant mes flancs, tantôt blessant mon cœur ;

Mon être tout entier, par toutes ses racines,

Plonge sans fond dans la douleur.

J’offre sous le soleil un lugubre spectacle.

Ne naissant, ne vivant que pour agoniser.

L’abîme s’ouvre ici, là se dresse l’obstacle :

Ou m’engloutir, ou me briser !

Mais, jusque sous le coup du désastre suprême,

Moi, l’homme, je t’accuse à la face des cieux.

Créatrice, en plein front reçois donc l’anathème

De cet atome audacieux.

Sois maudite, ô marâtre ! en tes œuvres immenses,

Oui, maudite à ta source et dans tes éléments,

Pour tous tes abandons, tes oublis, tes démences,

Aussi pour tes avortements !

Que la Force en ton sein s’épuise perte à perte !

Que la Matière, à bout de nerf et de ressort,

Reste sans mouvement, et se refuse, inerte,

À te suivre dans ton essor !

Qu’envahissant les cieux, I’Immobilité morne

Sous un voile funèbre éteigne tout flambeau,

Puisque d’un univers magnifique et sans borne

Tu n’as su faire qu’un tombeau !

Mon Livre

Je ne vous offre plus pour toutes mélodies

Que des cris de révolte et des rimes hardies.

Oui ! Mais en m’écoutant si vous alliez pâlir ?

Si, surpris des éclats de ma verve imprudente,

Vous maudissiez la voix énergique et stridente

Qui vous aura fait tressaillir ?

Pourtant, quand je m’élève à des notes pareilles,

Je ne prétends blesser les cœurs ni les oreilles.

Même les plus craintifs n’ont point à s’alarmer ;

L’accent désespéré sans doute ici domine,

Mais je n’ai pas tiré ces sons de ma poitrine

Pour le plaisir de blasphémer.

Comment ? la Liberté déchaîne ses colères ;

Partout, contre l’effort des erreurs séculaires ;

La Vérité combat pour s’ouvrir un chemin ;

Et je ne prendrais pas parti de ce grand drame ?

Quoi ! ce cœur qui bat là, pour être un cœur de femme,

En est-il moins un cœur humain ?

Est-ce ma faute à moi si dans ces jours de fièvre

D’ardentes questions se pressent sur ma lèvre ?

Si votre Dieu surtout m’inspire des soupçons ?

Si la Nature aussi prend des teintes funèbres,

Et si j’ai de mon temps, le long de mes vertèbres,

Senti courir tous les frissons ?

Jouet depuis longtemps des vents et de la houle,

Mon bâtiment fait eau de toutes parts ; il coule.

La foudre seule encore à ses signaux répond.

Le voyant en péril et loin de toute escale,

Au lieu de m’enfermer tremblante à fond de cale,

J’ai voulu monter sur le pont.

À l’écart, mais debout, là, dans leur lit immense

J’ai contemplé le jeu des vagues en démence.

Puis, prévoyant bientôt le naufrage et la mort,

Au risque d’encourir l’anathème ou le blâme,

À deux mains j’ai saisi ce livre de mon âme,

Et l’ai lancé par-dessus bord.

C’est mon trésor unique, amassé page à page.

À le laisser au fond d’une mer sans rivage

Disparaître avec moi je n’ai pu consentir.

En dépit du courant qui l’emporte ou l’entrave,

Qu’il se soutienne donc et surnage en épave

Sur ces flots qui vont m’engloutir !

Ô Nature

Ô Nature ! bientôt, sous le nom d’industrie,

Tu vas tout envahir, tu vas tout absorber.

Le poète navré s’indigne et se récrie :

 » Quoi ! sous ce joug brutal il faudra nous courber ?

Non, tant que la beauté dominera l’argile,

Dans le conflit sacré, c’est nous qui l’emportons.

Comme le bras, la voix a sa tâche virile ;

À chacun son essor : travaillez ! nous chantons. « 

Paroles D’un Amant

Au courant de l’amour lorsque je m’abandonne,

Dans le torrent divin quand je plonge enivré,

Et presse éperdument sur mon sein qui frissonne

Un être idolâtré.

Je sais que je n’étreins qu’une forme fragile,

Qu’elle peut à l’instant se glacer sous ma main,

Que ce cœur tout à moi, fait de flamme et d’argile,

Sera cendre demain ;

Qu’il n’en sortira rien, rien, pas une étincelle

Qui s’élance et remonte à son foyer lointain :

Un peu de terre en hâte, une pierre qu’on scelle,

Et tout est bien éteint.

Et l’on viendrait serein, à cette heure dernière,

Quand des restes humains le souffle a déserté,

Devant ces froids débris, devant cette poussière

Parler d’éternité !

L’éternité ! Quelle est cette étrange menace ?

À l’amant qui gémit, sous son deuil écrasé,

Pourquoi jeter ce mot qui terrifie et glace

Un cœur déjà brisé ?

Quoi ! le ciel, en dépit de la fosse profonde,

S’ouvrirait à l’objet de mon amour jaloux ?

C’est assez d’un tombeau, je ne veux pas d’un monde

Se dressant entre nous.

On me répond en vain pour calmer mes alarmes :

 » L’être dont sans pitié la mort te sépara,

Ce ciel que tu maudis, dans le trouble et les larmes,

Le ciel te le rendra.  »

Me le rendre, grand Dieu ! mais ceint d’une auréole,

Rempli d’autres pensers, brûlant d’une autre ardeur,

N’ayant plus rien en soi de cette chère idole

Qui vivait sur mon cœur !

Ah ! j’aime mieux cent fois que tout meure avec elle,

Ne pas la retrouver, ne jamais la revoir ;

La douleur qui me navre est certes moins cruelle

Que votre affreux espoir.

Tant que je sens encor, sous ma moindre caresse,

Un sein vivant frémir et battre à coups pressés,

Qu’au-dessus du néant un même flot d’ivresse

Nous soulève enlacés,

Sans regret inutile et sans plaintes amères,

Par la réalité je me laisse ravir.

Non, mon cœur ne s’est pas jeté sur des chimères :

Il sait où s’assouvir.

Qu’ai-je affaire vraiment de votre là-haut morne,

Moi qui ne suis qu’élan, que tendresse et transports ?

Mon ciel est ici-bas, grand ouvert et sans borne ;

Je m’y lance, âme et corps.

Durer n’est rien. Nature, ô créatrice, ô mère !

Quand sous ton œil divin un couple s’est uni,

Qu’importe à leur amour qu’il se sache éphémère

S’il se sent infini ?

C’est une volupté, mais terrible et sublime,

De jeter dans le vide un regard éperdu,

Et l’on s’étreint plus fort lorsque sur un abîme

On se voit suspendu.

Quand la Mort serait là, quand l’attache invisible

Soudain se délierait qui nous retient encor,

Et quand je sentirais dans une angoisse horrible

M’échapper mon trésor,

Je ne faiblirais pas. Fort de ma douleur même,

Tout entier à l’adieu qui va nous séparer,

J’aurais assez d’amour en cet instant suprême

Pour ne rien espérer.

Pascal

À Ernest Havet.

…………………………………….

xxDERNIER MOT.

Un dernier mot, Pascal ! À ton tour de m’entendre
Pousser aussi ma plainte et mon cri de fureur.
Je vais faire d’horreur frémir ta noble cendre,
Mais du moins j’aurai dit ce que j’ai sur le coeur.

À plaisir sous nos yeux lorsque ta main déroule
Le tableau désolant des humaines douleurs,
Nous montrant qu’en ce monde où tout s’effondre et croule
L’homme lui-même n’est qu’une ruine en pleurs,
Ou lorsque, nous traînant de sommets en abîmes,
Entre deux infinis tu nous tiens suspendus,
Que ta voix, pénétrant en leurs fibres intimes,
Frappe à cris redoublés sur nos coeurs éperdus,
Tu crois que tu n’as plus dans ton ardeur fébrile,
Tant déjà tu nous crois ébranlés, abêtis,
Qu’à dévoiler la Foi, monstrueuse et stérile,
Pour nous voir sur son sein tomber anéantis.
À quoi bon le nier ? dans tes sombres peintures,
Oui, tout est vrai, Pascal, nous le reconnaissons :
Voilà nos désespoirs, nos doutes, nos tortures,
Et devant l’Infini ce sont là nos frissons.
Mais parce qu’ici-bas par des maux incurables,
Jusqu’en nos profondeurs, nous nous sentons atteints,
Et que nous succombons, faibles et misérables,
Sous le poids accablant d’effroyables destins,
Il ne nous resterait, dans l’angoisse où nous sommes,
Qu’à courir embrasser cette Croix que tu tiens ?
Ah ! nous ne pouvons point nous défendre d’être hommes,
Mais nous nous refusons à devenir chrétiens.
Quand de son Golgotha, saignant sous l’auréole,
Ton Christ viendrait à nous, tendant ses bras sacrés,
Et quand il laisserait sa divine parole
Tomber pour les guérir en nos coeurs ulcérés ;
Quand il ferait jaillir devant notre âme avide
Des sources d’espérance et des flots de clarté,
Et qu’il nous montrerait dans son beau ciel splendide
Nos trônes préparés de toute éternité,
Nous nous détournerions du Tentateur céleste
Qui nous offre son sang, mais veut notre raison.
Pour repousser l’échange inégal et funeste
Notre bouche jamais n’aurait assez de Non !
Non à la Croix sinistre et qui fit de son ombre
Une nuit où faillit périr l’esprit humain,
Qui, devant le Progrès se dressant haute et sombre,
Au vrai libérateur a barré le chemin ;
Non à cet instrument d’un infâme supplice
Où nous voyons, auprès du divin Innocent
Et sous les mêmes coups, expirer la justice ;
Non à notre salut s’il a coûté du sang ;
Puisque l’Amour ne peut nous dérober ce crime,
Tout en l’enveloppant d’un voile séducteur,
Malgré son dévouement, Non ! même à la Victime,
Et Non par-dessus tout au Sacrificateur !
Qu’importe qu’il soit Dieu si son oeuvre est impie ?
Quoi ! c’est son propre fils qu’il a crucifié ?
Il pouvait pardonner, mais il veut qu’on expie ;
Il immole, et cela s’appelle avoir pitié !

Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais :  » Mon Père.  »
Son odieux forfait ne t’a point révolté ;
Bien plus, tu l’adorais sous le nom de mystère,
Tant le problème humain t’avait épouvanté.
Lorsque tu te courbais sous la Croix qui t’accable,
Tu ne voulais, hélas ! qu’endormir ton tourment,
Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable,
Plus que la vérité, c’était l’apaisement,
Car ta Foi n’était pas la certitude encore ;
Aurais-tu tant gémi si tu n’avais douté ?
Pour avoir reculé devant ce mot : J’ignore,
Dans quel gouffre d’erreurs tu t’es précipité !
Nous, nous restons au bord. Aucune perspective,
Soit Enfer, soit Néant, ne fait pâlir nos fronts,
Et s’il faut accepter ta sombre alternative,
Croire ou désespérer, nous désespérerons.
Aussi bien, jamais heure à ce point triste et morne
Sous le soleil des cieux n’avait encor sonné ;
Jamais l’homme, au milieu de l’univers sans borne,
Ne s’est senti plus seul et plus abandonné.
Déjà son désespoir se transforme en furie ;
Il se traîne au combat sur ses genoux sanglants,
Et se sachant voué d’avance à la tuerie,
Pour s’achever plus vite ouvre ses propres flancs.

Aux applaudissements de la plèbe romaine
Quand le cirque jadis se remplissait de sang,
Au-dessus des horreurs de la douleur humaine,
Le regard découvrait un César tout puissant.
Il était là, trônant dans sa grandeur sereine,
Tout entier au plaisir de regarder souffrir,
Et le gladiateur, en marchant vers l’arène,
Savait qui saluer quand il allait mourir.
Nous, qui saluerons-nous ? à nos luttes brutales
Qui donc préside, armé d’un sinistre pouvoir ?
Ah ! seules, si des Lois aveugles et fatales
Au carnage éternel nous livraient sans nous voir,
D’un geste résigné nous saluerions nos reines.
Enfermé dans un cirque impossible à franchir,
L’on pourrait néanmoins devant ces souveraines,
Tout roseau que l’on est, s’incliner sans fléchir.
Oui, mais si c’est un Dieu, maître et tyran suprême,
Qui nous contemple ainsi nous entre-déchirer,
Ce n’est plus un salut, non ! c’est un anathème
Que nous lui lancerons avant que d’expirer.
Comment ! ne disposer de la Force infinie
Que pour se procurer des spectacles navrants,
Imposer le massacre, infliger l’agonie,
Ne vouloir sous ses yeux que morts et que mourants !
Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes
Notre indignation vaincra toute terreur ;
Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes,
Non sans désir secret d’exciter sa fureur.
Qui sait ? nous trouverons peut-être quelque injure
Qui l’irrite à ce point que, d’un bras forcené,
Il arrache des cieux notre planète obscure,
Et brise en mille éclats ce globe infortuné.
Notre audace du moins vous sauverait de naître,
Vous qui dormez encore au fond de l’avenir,
Et nous triompherions d’avoir, en cessant d’être,
Avec l’Humanité forcé Dieu d’en finir.
Ah ! quelle immense joie après tant de souffrance !
À travers les débris, par-dessus les charniers,
Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :
 » Plus d’hommes sous le ciel, nous sommes les derniers ! « 

Prométhée

Frappe encor, Jupiter, accable-moi, mutile

L’ennemi terrassé que tu sais impuissant !

Écraser n’est pas vaincre, et ta foudre inutile

S’éteindra dans mon sang,

Avant d’avoir dompté l’héroïque pensée

Qui fait du vieux Titan un révolté divin ;

C’est elle qui te brave, et ta rage insensée

N’a cloué sur ces monts qu’un simulacre vain.

Tes coups n’auront porté que sur un peu d’argile ;

Libre dans les liens de cette chair fragile,

L’âme de Prométhée échappe à ta fureur.

Sous l’ongle du vautour qui sans fin me dévore,

Un invisible amour fait palpiter encore

Les lambeaux de mon cœur.

Si ces pics désolés que la tempête assiège

Ont vu couler parfois sur leur manteau de neige

Des larmes que mes yeux ne pouvaient retenir,

Vous le savez, rochers, immuables murailles

Que d’horreur cependant je sentais tressaillir,

La source de mes pleurs était dans mes entrailles ;

C’est la compassion qui les a fait jaillir.

Ce n’était point assez de mon propre martyre ;

Ces flancs ouverts, ce sein qu’un bras divin déchire

Est rempli de pitié pour d’autres malheureux.

Je les vois engager une lutte éternelle ;

L’image horrible est là ; j’ai devant la prunelle

La vision des maux qui vont fondre sur eux.

Ce spectacle navrant m’obsède et m’exaspère.

Supplice intolérable et toujours renaissant,

Mon vrai, mon seul vautour, c’est la pensée amère

Que rien n’arrachera ces germes de misère

Que ta haine a semés dans leur chair et leur sang.

Pourtant, ô Jupiter, l’homme est ta créature ;

C’est toi qui l’as conçu, c’est toi qui l’as formé,

Cet être déplorable, infirme, désarmé,

Pour qui tout est danger, épouvante, torture,

Qui, dans le cercle étroit de ses jours enfermé,

Étouffe et se débat, se blesse et se lamente.

Ah ! quand tu le jetas sur la terre inclémente,

Tu savais quels fléaux l’y devaient assaillir,

Qu’on lui disputerait sa place et sa pâture,

Qu’un souffle l’abattrait, que l’aveugle Nature

Dans son indifférence allait l’ensevelir.

Je l’ai trouvé blotti sous quelque roche humide,

Ou rampant dans les bois, spectre hâve et timide

Qui n’entendait partout que gronder et rugir,

Seul affamé, seul triste au grand banquet des êtres,

Du fond des eaux, du sein des profondeurs champêtres

Tremblant toujours de voir un ennemi surgir.

Mais quoi ! sur cet objet de ta haine immortelle,

Imprudent que j’étais, je me suis attendri ;

J’allumai la pensée et jetai l’étincelle

Dans cet obscur limon dont tu l’avais pétri.

Il n’était qu’ébauché, j’achevai ton ouvrage.

Plein d’espoir et d’audace, en mes vastes desseins

J’aurais sans hésiter mis les cieux au pillage,

Pour le doter après du fruit de mes larcins.

Je t’ai ravi le feu ; de conquête en conquête

J’arrachais de tes mains ton sceptre révéré.

Grand Dieu ! ta foudre à temps éclata sur ma tête ;

Encore un attentat, l’homme était délivré !

La voici donc ma faute, exécrable et sublime.

Compatir, quel forfait ! Se dévouer, quel crime !

Quoi ! j’aurais, impuni, défiant tes rigueurs,

Ouvert aux opprimés mes bras libérateurs ?

Insensé ! m’être ému quand la pitié s’expie !

Pourtant c’est Prométhée, oui, c’est ce même impie

Qui naguère t’aidait à vaincre les Titans.

J’étais à tes côtés dans l’ardente mêlée ;

Tandis que mes conseils guidaient les combattants,

Mes coups faisaient trembler la demeure étoilée.

Il s’agissait pour moi du sort de l’univers :

Je voulais en finir avec les dieux pervers.

Ton règne allait m’ouvrir cette ère pacifique

Que mon cœur transporté saluait de ses vœux.

En son cours éthéré le soleil magnifique

N’aurait plus éclairé que des êtres heureux.

La Terreur s’enfuyait en écartant les ombres

Qui voilaient ton sourire ineffable et clément,

Et le réseau d’airain des Nécessités sombres

Se brisait de lui-même aux pieds d’un maître aimant.

Tout était joie, amour, essor, efflorescence ;

Lui-même Dieu n’était que le rayonnement

De la toute-bonté dans la toute-puissance.

Ô mes désirs trompés ! Ô songe évanoui !

Des splendeurs d’un tel rêve, encor l’œil ébloui,

Me retrouver devant l’iniquité céleste.

Devant un Dieu jaloux qui frappe et qui déteste,

Et dans mon désespoir me dire avec horreur :

 » Celui qui pouvait tout a voulu la douleur !  »

Mais ne t’abuse point ! Sur ce roc solitaire

Tu ne me verras pas succomber en entier.

Un esprit de révolte a transformé la terre,

Et j’ai dès aujourd’hui choisi mon héritier.

Il poursuivra mon œuvre en marchant sur ma trace,

Né qu’il est comme moi pour tenter et souffrir.

Aux humains affranchis je lègue mon audace,

Héritage sacré qui ne peut plus périr.

La raison s’affermit, le doute est prêt à naître.

Enhardis à ce point d’interroger leur maître,

Des mortels devant eux oseront te citer :

Pourquoi leurs maux ? Pourquoi ton caprice et ta haine ?

Oui, ton juge t’attend, — la conscience humaine ;

Elle ne peut t’absoudre et va te rejeter.

Le voilà, ce vengeur promis à ma détresse !

Ah ! quel souffle épuré d’amour et d’allégresse

En traversant le monde enivrera mon cœur

Le jour où, moins hardie encor que magnanime,

Au lieu de l’accuser, ton auguste victime

Niera son oppresseur !

Délivré de la Foi comme d’un mauvais rêve,

L’homme répudiera les tyrans immortels,

Et n’ira plus, en proie à des terreurs sans trêve,

Se courber lâchement au pied de tes autels.

Las de le trouver sourd, il croira le ciel vide.

Jetant sur toi son voile éternel et splendide,

La Nature déjà te cache à son regard ;

Il ne découvrira dans l’univers sans borne,

Pour tout Dieu désormais, qu’un couple aveugle et morne,

La Force et le Hasard.

Montre-toi, Jupiter, éclate alors, fulmine,

Contre ce fugitif à ton joug échappé !

Refusant dans ses maux de voir ta main divine,

Par un pouvoir fatal il se dira frappé.

Il tombera sans peur, sans plainte, sans prière ;

Et quand tu donnerais ton aigle et ton tonnerre

Pour l’entendre pousser, au fort de son tourment,

Un seul cri qui t’atteste, une injure, un blasphème,

Il restera muet : ce silence suprême

Sera ton châtiment.

Tu n’auras plus que moi dans ton immense empire

Pour croire encore en toi, funeste Déité.

Plutôt nier le jour ou l’air que je respire

Que ta puissance inique et que ta cruauté.

Perdu dans cet azur, sur ces hauteurs sublimes,

Ah ! j’ai vu de trop près tes fureurs et tes crimes ;

J’ai sous tes coups déjà trop souffert, trop saigné ;

Le doute est impossible à mon cœur indigné.

Oui ! tandis que du Mal, œuvre de ta colère,

Renonçant désormais à sonder le mystère,

L’esprit humain ailleurs portera son flambeau,

Seul je saurai le mot de cette énigme obscure,

Et j’aurai reconnu, pour comble de torture,

Un Dieu dans mon bourreau.

Satan

Nous voilà donc encore une fois en présence,

Lui le tyran divin, moi le vieux révolté.

Or je suis la Justice, il n’est que la Puissance ;

À qui va, de nous deux, rester l’Humanité ?

Ah ! tu comptais sans moi, Divinité funeste,

Lorsque tu façonnais le premier couple humain,

Et que dans ton Éden, sous ton regard céleste,

Tu l’enfermas jadis au sortir de ta main.

Je n’eus qu’à le voir là, languissant et stupide,

Comme un simple animal errer et végéter,

Pour concevoir soudain dans mon âme intrépide

L’audacieux dessein de te le disputer.

Quoi ! je l’aurais laissée, au sein de la nature,

Sans espoir à jamais s’engourdir en ce lieu ?

Je l’aimais trop déjà, la faible créature,

Et je ne pouvais pas l’abandonner à Dieu.

Contre ta volonté, c’est moi qui l’ai fait naître,

Le désir de savoir en cet être ébauché ;

Puisque pour s’achever, pour penser, pour connaître,

Il fallait qu’il péchât, eh bien ! il a péché.

Il le prit de ma main, ce fruit de délivrance,

Qu’il n’eût osé tout seul ni cueillir ni goûter :

Sortir du fond obscur d’une étroite ignorance,

Ce n’était point déchoir, non, non ! c’était monter.

Le premier pas est fait, l’ascension commence ;

Ton Paradis, tu peux le fermer à ton gré :

Quand tu l’eusses rouvert en un jour de clémence,

Le noble fugitif n’y fût jamais rentré.

Ah ! plutôt le désert, plutôt la roche humide,

Que ce jardin de fleurs et d’azur couronné !

C’en est fait pour toujours du pauvre Adam timide ;

Voici qu’un nouvel être a surgi : l’Homme est né !

L’Homme, mon œuvre, à moi, car j’y mis tout moi-même :

Il ne saurait tromper mes vœux ni mon dessein.

Défiant ton courroux, par un effort suprême

J’éveillai la raison qui dormait en son sein.

Cet éclair faible encor, cette lueur première

Que deviendra le jour, c’est de moi qu’il ta tient.

Nous avons tous les deux créé notre lumière,

Oui, mais mon Fiat lux l’emporte sur le tien !

Il a du premier coup levé bien d’autres voiles

Que ceux du vieux chaos où se jouait ta main.

Toi, tu n’as que ton ciel pour semer tes étoiles ;

Pour lancer mon soleil, moi, j’ai l’esprit humain !

La Guerre

I

Du fer, du feu, du sang ! C’est elle ! c’est la Guerre

Debout, le bras levé, superbe en sa colère,

Animant le combat d’un geste souverain.

Aux éclats de sa voix s’ébranlent les armées ;

Autour d’elle traçant des lignes enflammées,

Les canons ont ouvert leurs entrailles d’airain.

Partout chars, cavaliers, chevaux, masse mouvante !

En ce flux et reflux, sur cette mer vivante,

À son appel ardent l’épouvante s’abat.

Sous sa main qui frémit, en ses desseins féroces,

Pour aider et fournir aux massacres atroces

Toute matière est arme, et tout homme soldat.

Puis, quand elle a repu ses yeux et ses oreilles

De spectacles navrants, de rumeurs sans pareilles,

Quand un peuple agonise en son tombeau couché,

Pâle sous ses lauriers, l’âme d’orgueil remplie,

Devant l’œuvre achevée et la tâche accomplie,

Triomphante elle crie à la Mort :  » Bien fauché !  »

Oui, bien fauché ! Vraiment la récolte est superbe ;

Pas un sillon qui n’ait des cadavres pour gerbe !

Les plus beaux, les plus forts sont les premiers frappés.

Sur son sein dévasté qui saigne et qui frissonne

L’Humanité, semblable au champ que l’on moissonne,

Contemple avec douleur tous ces épis coupés.

Hélas ! au gré du vent et sous sa douce haleine

Ils ondulaient au loin, des coteaux à la plaine,

Sur la tige encor verte attendant leur saison.

Le soleil leur versait ses rayons magnifiques ;

Riches de leur trésor, sous les cieux pacifiques,

Ils auraient pu mûrir pour une autre moisson.

II

Si vivre c’est lutter, à l’humaine énergie

Pourquoi n’ouvrir jamais qu’une arène rougie ?

Pour un prix moins sanglant que les morts que voilà

L’homme ne pourrait-il concourir et combattre ?

Manque-t-il d’ennemis qu’il serait beau d’abattre ?

Le malheureux ! il cherche, et la Misère est là !

Qu’il lui crie :  » À nous deux !  » et que sa main virile

S’acharne sans merci contre ce flanc stérile

Qu’il s’agit avant tout d’atteindre et de percer.

À leur tour, le front haut, l’Ignorance et le Vice,

L’un sur l’autre appuyé, l’attendent dans la lice :

Qu’il y descende donc, et pour les terrasser.

À la lutte entraînez les nations entières.

Délivrance partout ! effaçant les frontières,

Unissez vos élans et tendez-vous la main.

Dans les rangs ennemis et vers un but unique,

Pour faire avec succès sa trouée héroïque,

Certes ce n’est pas trop de tout l’effort humain.

L’heure semblait propice, et le penseur candide

Croyait, dans le lointain d’une aurore splendide,

Voir de la Paix déjà poindre le front tremblant.

On respirait. Soudain, la trompette à la bouche,

Guerre, tu reparais, plus âpre, plus farouche,

Écrasant le progrès sous ton talon sanglant.

C’est à qui le premier, aveuglé de furie,

Se précipitera vers l’immense tuerie.

À mort ! point de quartier ! L’emporter ou périr !

Cet inconnu qui vient des champs ou de la forge

Est un frère ; il fallait l’embrasser, — on l’égorge.

Quoi ! lever pour frapper des bras faits pour s’ouvrir !

Les hameaux, les cités s’écroulent dans les flammes.

Les pierres ont souffert ; mais que dire des âmes ?

Près des pères les fils gisent inanimés.

Le Deuil sombre est assis devant les foyers vides,

Car ces monceaux de morts, inertes et livides,

Étaient des cœurs aimants et des êtres aimés.

Affaiblis et ployant sous la tâche infinie,

Recommence, Travail ! rallume-toi, Génie !

Le fruit de vos labeurs est broyé, dispersé.

Mais quoi ! tous ces trésors ne formaient qu’un domaine ;

C’était le bien commun de la famille humaine.

Se ruiner soi-même, ah ! c’est être insensé !

Guerre, au seul souvenir des maux que tu déchaînes,

Fermente au fond des cœurs le vieux levain des haines ;

Dans le limon laissé par tes flots ravageurs

Des germes sont semés de rancune et de rage,

Et le vaincu n’a plus, dévorant son outrage,

Qu’un désir, qu’un espoir : enfanter des vengeurs.

Ainsi le genre humain, à force de revanches,

Arbre découronné, verra mourir ses branches,

Adieu, printemps futurs ! Adieu, soleils nouveaux !

En ce tronc mutilé la sève est impossible.

Plus d’ombre, plus de fleurs ! et ta hache inflexible,

Pour mieux frapper les fruits, a tranché les rameaux.

III

Non, ce n’est point à nous, penseur et chantre austère,

De nier les grandeurs de la mort volontaire ;

D’un élan généreux il est beau d’y courir.

Philosophes, savants, explorateurs, apôtres,

Soldats de l’Idéal, ces héros sont les nôtres :

Guerre ! ils sauront sans toi trouver pour qui mourir.

Mais à ce fier brutal qui frappe et qui mutile,

Aux exploits destructeurs, au trépas inutile,

Ferme dans mon horreur, toujours je dirai :  » Non !  »

Ô vous que l’Art enivre ou quelque noble envie,

Qui, débordant d’amour, fleurissez pour la vie,

On ose vous jeter en pâture au canon !

Liberté, Droit, Justice, affaire de mitraille !

Pour un lambeau d’État, pour un pan de muraille,

Sans pitié, sans remords, un peuple est massacré.

— Mais il est innocent ! — Qu’importe ? On l’extermine.

Pourtant la vie humaine est de source divine :

N’y touchez pas, arrière ! Un homme, c’est sacré !

Sous des vapeurs de poudre et de sang, quand les astres

Pâlissent indignés parmi tant de désastres,

Moi-même à la fureur me laissant emporter,

Je ne distingue plus les bourreaux des victimes ;

Mon âme se soulève, et devant de tels crimes

Je voudrais être foudre et pouvoir éclater.

Du moins te poursuivant jusqu’en pleine victoire,

À travers tes lauriers, dans les bras de l’Histoire

Qui, séduite, pourrait t’absoudre et te sacrer,

Ô Guerre, Guerre impie, assassin qu’on encense,

Je resterai, navrée et dans mon impuissance,

Bouche pour te maudire, et cœur pour t’exécrer !

La Nature À L’homme

Dans tout l’enivrement d’un orgueil sans mesure,

Ébloui des lueurs de ton esprit borné,

Homme, tu m’as crié :  » Repose-toi, Nature !

Ton œuvre est close : je suis né !  »

Quoi ! lorsqu’elle a l’espace et le temps devant elle,

Quand la matière est là sous son doigt créateur,

Elle s’arrêterait, l’ouvrière immortelle,

Dans l’ivresse de son labeur ?

Et c’est toi qui serais mes limites dernières ?

L’atome humain pourrait entraver mon essor ?

C’est à cet abrégé de toutes les misères

Qu’aurait tendu mon long effort ?

Non, tu n’es pas mon but, non, tu n’es pas ma borne

À te franchir déjà je songe en te créant ;

Je ne viens pas du fond de l’éternité morne.

Pour n’aboutir qu’à ton néant.

Ne me vois-tu donc pas, sans fatigue et sans trêve,

Remplir l’immensité des œuvres de mes mains ?

Vers un terme inconnu, mon espoir et mon rêve,

M’élancer par mille chemins,

Appelant, tour à tour patiente ou pressée,

Et jusqu’en mes écarts poursuivant mon dessein,

À la forme, à la vie et même à la pensée

La matière éparse en mon sein ?

J’aspire ! C’est mon cri, fatal, irrésistible.

Pour créer l’univers je n’eus qu’à le jeter ;

L’atome s’en émut dans sa sphère invisible,

L’astre se mit à graviter.

L’éternel mouvement n’est que l’élan des choses

Vers l’idéal sacré qu’entrevoit mon désir ;

Dans le cours ascendant de mes métamorphoses

Je le poursuis sans le saisir ;

Je le demande aux cieux, à l’onde, à l’air fluide,

Aux éléments confus, aux soleils éclatants ;

S’il m’échappe ou résiste à mon étreinte avide,

Je le prendrai des mains du Temps.

Quand j’entasse à la fois naissances, funérailles,

Quand je crée ou détruis avec acharnement,

Que fais-je donc, sinon préparer mes entrailles

Pour ce suprême enfantement ?

Point d’arrêt à mes pas, point de trêve à ma tâche !

Toujours recommencer et toujours repartir.

Mais je n’engendre pas sans fin et sans relâche

Pour le plaisir d’anéantir.

J’ai déjà trop longtemps fait œuvre de marâtre,

J’ai trop enseveli, j’ai trop exterminé,

Moi qui ne suis au fond que la mère idolâtre

D’un seul enfant qui n’est pas né.

Quand donc pourrai-je enfin, émue et palpitante,

Après tant de travaux et tant d’essais ingrats,

À ce fils de mes vœux et de ma longue attente

Ouvrir éperdument les bras ?

De toute éternité, certitude sublime !

Il est conçu ; mes flancs l’ont senti s’agiter.

L’amour qui couve en moi, l’amour que je comprime

N’attend que Lui pour éclater.

Qu’il apparaisse au jour, et, nourrice en délire,

Je laisse dans mon sein ses regards pénétrer.

— Mais un voile te cache. — Eh bien ! je le déchire :

Me découvrir c’est me livrer.

Surprise dans ses jeux, la Force est asservie.

Il met les Lois au joug. À sa voix, à son gré,

Découvertes enfin, les sources de la Vie

Vont épancher leur flot sacré.

Dans son élan superbe il t’échappe, ô Matière !

Fatalité, sa main rompt tes anneaux d’airain !

Et je verrai planer dans sa propre lumière

Un être libre et souverain.

Où serez-vous alors, vous qui venez de naître,

Ou qui naîtrez encore, ô multitude, essaim,

Qui, saisis tout à coup du vertige de l’être,

Sortiez en foule de mon sein ?

Dans la mort, dans l’oubli. Sous leurs vagues obscures

Les âges vous auront confondus et roulés,

Ayant fait un berceau pour les races futures

De vos limons accumulés.

Toi-même qui te crois la couronne et le faîte

Du monument divin qui n’est point achevé,

Homme, qui n’es au fond que l’ébauche imparfaite

Du chef-d’œuvre que j’ai rêvé,

À ton tour, à ton heure, il faut que tu périsses.

Ah ! ton orgueil a beau s’indigner et souffrir,

Tu ne seras jamais dans mes mains créatrices

Que de l’argile à repétrir.