Sainte

À la fenêtre recélant
Le santal vieux qui se dédore
De sa viole étincelant
Jadis avec flûte ou mandore,

Est la Sainte pâle, étalant
Le livre vieux qui se déplie
Du Magnificat ruisselant
Jadis selon vêpre et complie :

À ce vitrage d’ostensoir
Que frôle une harpe par l’Ange
Formée avec son vol du soir
Pour la délicate phalange

Du doigt que, sans le vieux santal
Ni le vieux livre, elle balance
Sur le plumage instrumental,
Musicienne du silence.

Salut

Rien, cette écume, vierge vers
À ne désigner que la coupe ;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l’envers.

Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers ;

Une ivresse belle m’engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut

Solitude, récif, étoile
À n’importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.

Ses Purs Ongles Très Haut

Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)

Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.

Soupir

Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur
Et vers le ciel errant de ton œil angélique
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !
— Vers l’Azur attendri d’Octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d’un long rayon.

Sur Les Bois Oubliés Quand Passe L’hiver

(Pour votre chère morte, son ami.)

—  » Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre,
Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
Hélas ! du manque seul des lourds bouquets s’encombre.

Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
Une veille t’exalte à ne pas fermer l’œil
Avant que dans les bras de l’ancien fauteuil
Le suprême tison n’ait éclairé mon Ombre.

Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
Soulève avec l’ennui d’une force défunte.

Âme au si clair foyer tremblante de m’asseoir,
Pour revivre il suffit qu’à tes lèvres j’emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir.

Le 2 novembre 1877.

Surgi De La Croupe Et Du Bond

D’une verrerie éphémère

Sans fleurir la veillée amère

Le col ignoré s’interrompt.
Je crois bien que deux bouches n’ont

Bu, ni son amant ni ma mère,

Jamais à la même Chimère,

Moi, sylphe de ce froid plafond !
Le pur vase d’aucun breuvage

Que l’inexhaustible veuvage

Agonise mais ne consent,
Naïf baiser des plus funèbres !

A rien expirer annonçant

Une rose dans les ténèbres.

Toast Funèbre

Ô de notre bonheur, toi, le fatal emblème !

Salut de la démence et libation blême,
Ne crois pas qu’au magique espoir du corridor
J’offre ma coupe vide où souffre un monstre d’or !
Ton apparition ne va pas me suffire :
Car je t’ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
Le rite est pour les mains d’éteindre le flambeau
Contre le fer épais des portes du tombeau :
Et l’on ignore mal, élu pour notre fête
Très simple de chanter l’absence du poète,
Que ce beau monument l’enferme tout entier :
Si ce n’est que la gloire ardente du métier,
Jusqu’à l’heure commune et vile de la cendre,
Par le carreau qu’allume un soir fier d’y descendre,
Retourne vers les feux du pur soleil mortel !

Magnifique, total et solitaire, tel
Tremble de s’exhaler le faux orgueil des hommes.
Cette foule hagarde ! elle annonce : Nous sommes
La triste opacité de nos spectres futurs.
Mais le blason des deuils épars sur de vains murs,
J’ai méprisé l’horreur lucide d’une larme,
Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l’alarme,
Quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet,
Hôte de son linceul vague, se transmuait
En le vierge héros de l’attente posthume.

Vaste gouffre apporté dans l’amas de la brume
Par l’irascible vent des mots qu’il n’a pas dits,
Le néant à cet Homme aboli de jadis :
 » Souvenir d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre ?  »
Hurle ce songe ; et, voix dont la clarté s’altère,
L’espace a pour jouet le cri :  » Je ne sais pas !  »

Le Maître, par un œil profond, a, sur ses pas,
Apaisé de l’éden l’inquiète merveille
Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
Pour la Rose et le Lys le mystère d’un nom.
Est-il de ce destin rien qui demeure, non ?
Ô vous tous, oubliez une croyance sombre.
Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.
Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
À qui s’évanouit, hier, dans le devoir
Idéal que nous font les jardins de cet astre,
Survivre pour l’honneur du tranquille désastre
Une agitation solennelle par l’air

De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
Que, pluie et diamant, le regard diaphane
Resté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane,
Isole parmi l’heure et le rayon du jour !

C’est de nos vrais bosquets déjà tout le séjour,
Où le poète pur a pour geste humble et large
De l’interdire au rêve, ennemi de sa charge :
Afin que le matin de son repos altier,
Quand la mort ancienne est comme pour Gautier
De n’ouvrir pas les yeux sacrés et de se taire,
Surgisse, de l’allée ornement tributaire,
Le sépulcre solide où gît tout ce qui nuit,
Et l’avare silence et la massive nuit.

Tombeau

Le noir roc courroucé que la bise le roule

Ne s’arrêtera ni sous de pieuses mains

Tâtant sa ressemblance avec les maux humains

Comme pour en bénir quelque funeste moule.
Ici presque toujours si le ramier roucoule

Cet immatériel deuil opprime de maints

Nubiles plis l’astre mûri des lendemains

Dont un scintillement argentera la foule.
Qui cherche, parcourant le solitaire bond

Tantôt extérieur de notre vagabond —

Verlaine ? Il est caché parmi l’herbe, Verlaine
À ne surprendre que naïvement d’accord

La lèvre sans y boire ou tarir son haleine

Un peu profond ruisseau calomnié la mort.

Tout Orgueil Fume-t-il Du Soir

Tout orgueil fume-t-il du soir,

Torche dans un branle étouffée

Sans que l’immortelle bouffée

Ne puisse à l’abandon surseoir !
La chambre ancienne de l’hoir

De maint riche mais chu trophée

Ne serait pas même chauffée

S’il survenait par le couloir.
Affres du passé nécessaires

Agrippant comme avec des serres

Le sépulcre de désaveu,
Sous un marbre lourd qu’elle isole

Ne s’allume pas d’autre feu

Que la fulgurante console.

Toute Aurore Même Gourde

Toute Aurore même gourde
A crisper un poing obscur
Contre des clairons d’azur
Embouchés par cette sourde

A le pâtre avec la gourde
Jointe au bâton frappant dur
Le long de son pas futur
Tant que la source ample sourde

Par avance ainsi tu vis
Ô solitaire Puvis
De Chavannes jamais seul

De conduire le temps boire
À la nymphe sans linceul
Que lui découvre ta Gloire.

Toute L’âme Résumée

Toute l’âme résumée
Quand lente nous l’expirons
Dans plusieurs ronds de fumée
Abolis en autres ronds

Atteste quelque cigare
Brûlant savamment pour peu
Que la cendre se sépare
De son clair baiser de feu

Ainsi le chœur des romances
A la lèvre vole-t-il
Exclus-en si tu commences
Le réel parce que vil

Le sens trop précis rature
Ta vague littérature.

Prose

(pour des Esseintes)
Hyperbole ! de ma mémoire

Triomphalement ne sais-tu

Te lever, aujourd’hui grimoire

Dans un livre de fer vêtu :
Car j’installe, par la science,

L’hymne des coeurs spirituels

En l’oeuvre de ma patience,

Atlas, herbiers et rituels.
Nous promenions notre visage

(Nous fûmes deux, je le maintiens)

Sur maints charmes de paysage,

Ô soeur, y comparant les tiens.
L’ère d’autorité se trouble

Lorsque, sans nul motif, on dit

De ce midi que notre double

Inconscience approfondit
Que, sol des cent iris, son site,

Ils savent s’il a bien été,

Ne porte pas de nom que cite

L’or de la trompette d’Eté.
Oui, dans une île que l’air charge

De vue et non de visions

Toute fleur s’étalait plus large

Sans que nous en devisions.
Telles, immenses, que chacune

Ordinairement se para

D’un lucide contour, lacune

Qui des jardins la sépara.
Gloire du long désir, Idées

Tout en moi s’exaltait de voir

La famille des iridées

Surgir à ce nouveau devoir,
Mais cette soeur sensée et tendre

Ne porta son regard plus loin

Que sourire et, comme à l’entendre

J’occupe mon antique soin.
Oh ! sache l’Esprit de litige,

A cette heure où nous nous taisons,

Que de lis multiples la tige

Grandissait trop pour nos raisons
Et non comme pleure la rive,

Quand son jeu monotone ment

A vouloir que l’ampleur arrive

Parmi mon jeune étonnement
D’ouïr tout le ciel et la carte

Sans fin attestés sur mes pas,

Par le flot même qui s’écarte,

Que ce pays n’exista pas.
L’enfant abdique son extase

Et docte déjà par chemins

Elle dit le mot : Anastase !

Né pour d’éternels parchemins,
Avant qu’un sépulcre ne rie

Sous aucun climat, son aïeul,

De porter ce nom : Pulchérie!

Caché par le trop grand glaïeul.

Tristesse D’été

Le soleil, sur le sable, ô lutteuse endormie,

En l’or de tes cheveux chauffe un bain langoureux

Et, consumant l’encens sur ta joue ennemie,

Il mêle avec les pleurs un breuvage amoureux.
De ce blanc flamboiement l’immuable accalmie

T’a fait dire, attristée, ô mes baisers peureux

  » Nous ne serons jamais une seule momie

Sous l’antique désert et les palmiers heureux !   »
Mais la chevelure est une rivière tiède,

Où noyer sans frissons l’âme qui nous obsède

Et trouver ce Néant que tu ne connais pas.
Je goûterai le fard pleuré par tes paupières,

Pour voir s’il sait donner au coeur que tu frappas

L’insensibilité de l’azur et des pierres.

Quelconque Une Solitude

Petit air.
I.

Quelconque une solitude
Sans le cygne ni le quai
Mire sa désuétude
Au regard que j’abdiquai

Ici de la gloriole
Haute à ne la pas toucher
Dont maint ciel se bariole
Avec les ors de coucher

Mais langoureusement longe
Comme de blanc linge ôté
Tel fugace oiseau si plonge
Exultatrice à côté

Dans l’onde toi devenue
Ta jubilation nue

II.

Indomptablement a dû
Comme mon espoir s’y lance
Éclater là-haut perdu
Avec furie et silence,

Voix étrangère au bosquet
Ou par nul écho suivie,
L’oiseau qu’on n’ouït jamais
Une autre fois en la vie.

Le hagard musicien,
Cela dans le doute expire
Si de mon sein pas du sien
A jailli le sanglot pire

Déchiré va-t-il entier
Rester sur quelque sentier !

Une Dentelle S’abolit

Une dentelle s’abolit
Dans le doute du Jeu suprême
À n’entr’ouvrir comme un blasphème
Qu’absence éternelle de lit.

Cet unanime blanc conflit
D’une guirlande avec la même,
Enfui contre la vitre blême
Flotte plus qu’il n’ensevelit.

Mais chez qui du rêve se dore
Tristement dort une mandore
Au creux néant musicien

Telle que vers quelque fenêtre
Selon nul ventre que le sien,
Filial on aurait pu naître.