Pren Ceste Rose Aimable Comme Toy

Pren ceste rose aimable comme toy,

Qui sers de rose aux roses les plus belles,

Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles,

Qui sers de Muse aux Muses et à moy.
Pren ceste rose, et ensemble reçoy

Dedans ton sein mon coeur qui n’a point d’ailes :

Il vit blessé de cent playes cruelles,

Opiniastre à garder trop sa foy.
La rose et moy differons d’une chose :

Un Soleil voit naistre et mourir la rose,

Mille Soleils ont veu naistre m’amour
Qui ne se passe, et jamais ne repose.

Que pleust à Dieu que mon amour éclose,

Comme une fleur, ne m’eust duré qu’un jour.

Quand Je Te Voy Seule Assise À Par-toy

Quand je te voy seule assise à par-toy,

Toute amusée avecques ta pensée,

Un peu la teste encontre bas baissée,

Te retirant du vulgaire et de moy :
Je veux souvent pour rompre ton esmoy,

Te saluer, mais ma voix offensée,

De trop de peur se retient amassée

Dedans la bouche, et me laisse tout coy.
Souffrir ne puis les rayons de ta veuë :

Craintive au corps, mon ame tremble esmeuë :

Langue ne voix ne font leur action :
Seuls mes souspirs, seul mon triste visage

Parlent pour moy, et telle passion

De mon amour donne assez tesmoignage.

Qui Voudra Voir Comme Un Dieu Me Surmonte

Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte,

Comme il m’assaut, comme il se fait vainqueur,

Comme il renflamme et renglace mon coeur,

Comme il reçoit un honneur de ma honte,
Qui voudra voir une jeunesse prompte

A suivre en vain l’objet de son malheur,

Me vienne voir : il verra ma douleur,

Et la rigueur de l’Archer qui me dompte.
Il connaîtra combien la raison peut

Contre son arc, quand une fois il veut

Que notre coeur son esclave demeure :
Et si verra que je suis trop, heureux,

D’avoir au flanc l’aiguillon amoureux,

Plein du venin dont il faut que je meure.

Si Je Trépasse Entre Tes Bras, Madame

Si je trépasse entre tes bras, Madame,

Il me suffit, car je ne veux avoir

Plus grand honneur, sinon que de me voir

En te baisant, dans ton sein rendre l’âme.
Celui que Mars horriblement enflamme

Aille à la guerre, et manque de pouvoir,

Et jeune d’ans, s’ébatte à recevoir

En sa poitrine une Espagnole lame ;
Mais moi, plus froid, je ne requiers, sinon

Après cent ans, sans gloire, et sans renom,

Mourir oisif en ton giron, Cassandre.
Car je me trompe, ou c’est plus de bonheur,

Mourir ainsi, que d’avoir tout l’honneur,

Pour vivre peu, d’un guerrier Alexandre.

Si Mille Oeillets, Si Mille Liz J’embrasse

Si mille oeillets, si mille liz j’embrasse,

Entortillant mes bras tout à l’entour,

Plus fort qu’un cep, qui d’un amoureux tour

La branche aimée, en mille plis enlasse :
Si le soucy ne jaunist plus ma face,

Si le plaisir fait en moy son le jour,

Si j’aime mieux les Ombres que le jour ,

Songe divin, ce bien vient de ta grace.
Suyvant ton vol je volerois aux cieux :

Mais son portrait qui me trompe les yeux,

Fraude tousjours ma joye entre-rompue.
Puis tu me fuis au milieu de mon bien,

Comme un éclair qui se finist en rien,

Ou comme au vent s’évanouyt la nuë.

Si Seulement L’image De La Chose

Si seulement l’image de la chose

Fait à noz yeux la chose concevoir,

Et si mon oeil n’a puissance de voir,

Si quelqu’idole au devant ne s’oppose :
Que ne m’a fait celuy qui tout compose,

Les yeux plus grands, afin de mieux pouvoir

En leur grandeur, la grandeur recevoir

Du simulachre où ma vie est enclose ?
Certes le ciel trop ingrat de son bien,

Qui seul la fit, et qui seul vit combien

De sa beauté divine estoit l’Idée,
Comme jaloux d’un bien si precieux,

Silla le monde, et m’aveugla les yeux,

Pour de luy seul seule estre regardée.

Soit Que Son Or Se Crêpe Lentement

Soit que son or se crêpe lentement

Ou soit qu’il vague en deux glissantes ondes,

Qui çà, qui là par le sein vagabondes,

Et sur le col, nagent folâtrement ;
Ou soit qu’un noeud illustré richement

De maints rubis et maintes perles rondes,

Serre les flots de ses deux tresses blondes,

Mon coeur se plaît en son contentement.
Quel plaisir est-ce, ainçois quelle merveille,

Quand ses cheveux, troussés dessus l’oreille,

D’une Vénus imitent la façon ?
Quand d’un bonnet son chef elle adonise,

Et qu’on ne sait s’elle est fille ou garçon,

Tant sa beauté en tous deux se déguise ?

Sur Mes Vingt Ans, Pur D’offense Et De Vice

Sur mes vingt ans, pur d’offense et de vice,

Guidé, mal-caut, d’un trop aveugle oiseau,

Ayant encore le menton damoiseau,

Sain et gaillard je vins à ton service.
Mais, ô cruelle, outré de ta malice,

Je m’en retourne en une vieille peau,

En chef grison, en perte de mon beau :

Tels sont d’Amour les jeux et l’exercice.
Hélas, que dis-je ! où veux-je m’en aller ?

D’un autre bien je ne me puis soûler.

Comme la caille, Amour, tu me fais être,
Qui de poison s’engraisse et se repaît.

D’un autre bien je ne me veux repaître,

Ni vivre ailleurs, tant ta poison me plaît.

Une Beauté De Quinze Ans Enfantine

Une beauté de quinze ans enfantine,

Un or frisé de maint crêpe anelet,

Un front de rose, un teint damoiselet,

Un ris qui l’âme aux Astres achemine ;
Une vertu de telles beautés digne,

Un col de neige, une gorge de lait,

Un coeur jà mûr en un sein verdelet,

En Dame humaine une beauté divine ;
Un oeil puissant de faire jours les nuits,

Une main douce à forcer les ennuis,

Qui tient ma vie en ses doigts enfermée
Avec un chant découpé doucement

Ore d’un ris, or’ d’un gémissement,

De tels sorciers ma raison fut charmée.

Par Un Destin Dedans Mon Coeur Demeure

Par un destin dedans mon coeur demeure,

L’oeil, et la main, et le crin délié

Qui m’ont si fort brûlé, serré, lié,

Qu’ars, pris, lassé, par eux faut que je meure.
Le feu, la prise, et le rets à toute heure,

Ardant, pressant, nouant mon amitié,

En m’immolant aux pieds de ma moitié,

Font par la mort, ma vie être meilleure.
Oeil, main et crin, qui flammez et gênez,

Et r’enlacez mon coeur que vous tenez

Au labyrint’ de votre crêpe voie.
Hé que ne suis-je Ovide bien disant !

Oeil tu serais un bel Astre luisant,

Main un beau lis, crin un beau rets de soie.

Petit Nombril, Que Mon Penser Adore

Petit nombril, que mon penser adore,

Et non mon oeil qui n’eut onques le bien

De te voir nu, et qui mérites bien

Que quelque ville on te bâtisse encore ;
Signe amoureux, duquel Amour s’honore,

Représentant l’Androgyne lien,

Combien et toi, mon mignon, et combien

Tes flancs jumeaux folâtrement j’honore !
Ni ce beau chef, ni ces yeux, ni ce front,

Ni ce doux ris ; ni cette main qui fond

Mon coeur en source, et de pleurs me fait riche,
Ne me sauraient de leur beau contenter,

Sans espérer quelquefois de tâter

Ton paradis, où mon plaisir se niche.

Plus Mille Fois Que Nul Or Terrien

Plus mille fois que nul or terrien,

J’aime ce front où mon tyran se joue

Et le vermeil de cette belle joue,

Qui fait honteux le pourpre Tyrien.
Toutes beautés à mes yeux ne sont rien,

Au prix du sein qui lentement secoue

Son gorgerin, sous qui doucement noue

Un petit flot que Vénus dirait sien.
Ne plus, ne moins, que Jupiter est aise,

Quand de son chant une Muse l’apaise,

Ainsi je suis de ses chansons épris,
Lorsqu’à son luth ses doigts elle embesogne,

Et qu’elle dit le branle de Bourgogne,

Qu’elle disait, le jour que je fus pris.

Plût-il À Dieu N’avoir Jamais Tâté

Plût-il à Dieu n’avoir jamais tâté

Si follement le tétin de m’amie !

Sans lui vraiment l’autre plus grande envie,

Hélas ! ne m’eût, ne m’eût jamais tenté.
Comme un poisson, pour s’être trop hâté,

Par un appât, suit la fin de sa vie,

Ainsi je vois où la mort me convie,

D’un beau tétin doucement apâté.
Qui eût pensé, que le cruel destin

Eût enfermé sous un si beau tétin

Un si grand feu, pour m’en faire la proie ?
Avisez donc, quel serait le coucher

Entre ses bras, puisqu’un simple toucher

De mille morts, innocent, me froudroie.

Mon Dieu, Que J’aime À Baiser Les Beaux Yeux

Mon Dieu, que j’aime à baiser les beaux yeux

De ma maîtresse, et à tordre en ma bouche

De ses cheveux l’or fin qui s’escarmouche

Si gaiement dessus deux petits cieux !
C’est à mon gré le meilleur de son mieux

Que ce bel oeil, qui jusqu’au coeur me touche,

Dont le beau noeud d’un Scythe plus farouche

Rendrait le coeur courtois et gracieux.
Son beau poil d’or, et ses sourcils encore

De leurs beautés font vergogner l’Aurore,

Quand au matin elle embellit le jour.
Dedans son oeil une vertu demeure,

Qui va jurant par les flèches d’Amour

De me guérir ; mais je ne m’en assure.

Ni De Son Chef Le Trésor Crépelu

Ni de son chef le trésor crépelu,

Ni de son ris l’une et l’autre fossette,

Ni l’embonpoint de sa gorge grassette,

Ni son menton rondement fosselu,
Ni son bel oeil que les miens ont voulu

Choisir pour prince à mon âme sujette,

Ni son beau sein dont l’Archerot me jette

Le plus aigu de son trait émoulu,
Ni son beau corps, le logis des Charites,

Ni ses beautés en mille coeurs écrites,

N’ont esclavé ma libre affection.
Seul son esprit, où tout le ciel abonde,

Et les torrents de sa douce faconde,

Me font mourir pour sa perfection.