Veillée

Je lis les faits joyeux du bon Pantagruel,

Je sais presque par cœur l’histoire véritable

Des quatre fils Aymon et de Robert-le-Diable.
GRANDVAL., Le Vice puni.
Lorsque le lambris craque, ébranlé sourdement,

Que de la cheminée il jaillit par moment

Des sons surnaturels, qu’avec un bruit étrange

Pétillent les tisons entourés d’une frange

D’un feu blafard et pâle, et que des vieux portraits

De bizarres lueurs font grimacer les traits,

Seul, assis, loin du bruit, du récit des merveilles

D’autrefois aimez-vous bercer vos longues veilles ?

C’est mon plaisir à moi : si, dans un vieux château,

J’ai trouvé par hasard quelque lourd in-quarto,

Sur les rayons poudreux d’une armoire gothique

Dès longtemps oublié, mais dont la marge antique,

Couverte d’ornements, de fantastiques fleurs,

Brille, comme un vitrail, des plus vives couleurs,

Je ne puis le quitter. Lais, virelais, ballades,

Légendes de béats guérissant les malades,

Les possédés du diable et les pauvres lépreux,

Par un signe de croix ; chroniques d’anciens preux,

Mes yeux dévorent tout ; c’est en vain que l’horloge

Tinte par douze fois, que le hibou déloge
En glapissant, blessé des rayons du flambeau

Qui m’éclaire ; je lis : sur la table à tombeau,

Le long du chandelier, cependant la bougie

En larges nappes coule, et la vitre rougie

Laisse voir dans le ciel, au bord de l’orient,

Le soleil qui se lève avec un front riant.

Vous Ne Connaissez Pas Les Molles Rêveries

La jeune fille rieuse. — VICTOR HUGO
Vous ne connaissez pas les molles rêveries

Où l’âme se complaît et s’arrête longtemps,

De même que l’abeille, en un soir de printemps,

Sur quelque bouton d’or, étoile des prairies ;
Vous ne connaissez pas cet inquiet désir

Qui fait rougir souvent une joue ingénue,

Ce besoin d’habiter une sphère inconnue,

D’embrasser un fantôme impossible à saisir,
Ces attendrissements, ces soupirs et ces larmes

Sans cause, qu’on voudrait, mais en vain, réprimer,

Cette vague langueur et ce doux mal d’aimer,

Pour un objet chéri ces mortelles alarmes ;
Vous ne connaissez rien, rien que folle gaîté ;

Sur votre lèvre rose un frais sourire vole ;

Votre entretien naïf, sérieux ou frivole,

Est égal et serein comme un beau jour d’été.
Sur votre main jamais votre front ne se pose,

Brûlant, chargé d’ennuis, ne pouvant soutenir

Le poids d’un douloureux et cruel souvenir ;

Votre cœur virginal eN lui-même repose.
Avenir et présent, tout rit dans vos destins ;

Vous n’avez pas encore aimé sans être aimée,

Ni, retenant à peine une larme enflammée,

Épié d’un regard les aveux incertains.
Jeune fille, vos yeux ignorent l’insomnie ;

Une pensée ardente et qui revient toujours

Ne trouble pas vos nuits tristes comme vos jours ;

Votre vie en sa fleur n’a pas été ternie.
Ainsi qu’un ruisseau clair où se mirent les cieux,

Dont le cours lentement par les prés se déroule,

Votre existence pure et limpide s’écoule,

Heureuse d’un bonheur calme et silencieux.

Voyage

Il me faut du nouveau, n’en fût-il plus au monde.

JEAN DE LA FONTAINE.
Jam mens praetrepidans avet vagari,

Jam laeti studio pedes vigescunt.

CATULLE.
Au travers de la vitre blanche

Le soleil rit, et sur les murs

Traçant de grands angles, épanche

Ses rayons splendides et purs.

Par un si beau temps, à la ville

Rester parmi la foule vile !

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, sellez vos chevaux.
Au sein d’un nuage de poudre,

Par un galop précipité,

Aussi promptement que la foudre

Comme il est doux d’être emporté !

Le sable bruit sous la roue,

Le vent autour de vous se joue ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Les arbres qui bordent la route

Paraissent fuir rapidement,

Leur forme obscure dont l’œil doute

Ne se dessine qu’un moment ;

Le ciel, tel qu’une banderole,

Par-dessus les bois roule et vole ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Chaumières, fermes isolées,

Vieux châteaux que flanque une tour,

Monts arides, fraîches vallées,

Forêts, se suivent tour à tour ;

Parfois au milieu d’une brume,

Un ruisseau dont la chute écume ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Puis une hirondelle qui passe,

Rasant la grève au sable d’or,

Puis semés dans un large espace.

Les moutons d’un berger qui dort,

De grandes perspectives bleues,

Larges et longues de vingt lieues ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Une montagne : l’on enraye

Au bord du rapide penchant

D’un mont dont la hauteur effraye ;

Les chevaux glissent en marchant,

L’essieu grince, le pavé fume,

Et la roue un instant s’allume ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
La côte raide est descendue.

Recouverte de sable fin,

La route, à chaque instant perdue,

S’étend comme un ruban sans fin.

Que cette plaine est monotone !

On dirait un matin d’automne ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux.
Une viïle d’un aspect sombre,

Avec ses tours et ses clochers

Qui montent dans les airs, sans nombre,

Comme des mâts ou des rochers,

Où mille lumières flamboient

Au sein des ombres qui la noient ;

Je veux voir des sites nouveaux :

Postillons, pressez vos chevaux !
Mais ils sont las, et leurs narines,

Rouges de sang, soufflent du feu ;

L’écume inonde leurs poitrines,

Il faut nous arrêter un peu.

Halte ! demain, plus vite encore,

Aussitôt que poindra l’aurore,

Postillons, pressez vos chevaux,

Je veux voir des sites nouveaux.

Un Vers De Wordsworth

Spires whose silent finger points to heaven.
Je n’ai jamais rien lu de Wordsworth, le poète

Dont parle lord Byron d’un ton si plein de fiel,

Qu’un seul vers ; le voici, car je l’ai dans la tête :

— Clochers silencieux montrant du doigt le ciel. —
Il servait d’épigraphe, et c’était bien étrange,

Au chapitre premier d’un roman : — Louisa, —

Les douleurs d’une fille, œuvre toute de fange

Qu’un pseudonyme auteur dans L’Ane mort puisa.
Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume

De lubriques amours, me fit du bien à voir :

C’était comme une fleur des champs, comme une plume

De colombe, tombée au cœur d’un bourbier noir.
Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite,

Que Prospéro n’est pas obéi d’Ariel,

Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite,

Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.

Une Âme

Son âme avait brisé son corps.

VICTOR HUGO.
Diex por amer l’avoit faicte.

LE CHASTELAIN DE COUCY.
C’était une âme neuve, une âme de créole,

Toute de feu, cachant à ce monde frivole

Ce qui fait le poète, un inquiet désir

De gloire aventureuse et de profond loisir,

Et capable d’aimer comme aimerait un ange ;

Ne trouvant en chemin que des âmes de fange ;

Peu comprise, blessée au vif à tout moment,

Mais n’osant pas s’en plaindre, et, sans épanchement,

Sans consolation, traversant cette vie ;

Aux entraves du corps à regret asservie ;

Esquif infortuné que d’un baiser vermeil

Dans sa course jamais n’a doré le soleil,

Triste jouet du vent et des ondes ; au reste,

Résignée à l’oubli, nécessité funeste

D’une existence vague et manquée ; ici-bas

Ne connaissant qu’amers et douloureux combats

Dans un corps abattu sous le chagrin, et frêle

Comme un épi courbé par la pluie ou la grêle ;

Encore si la foi, l’espérance, mais non,

Elle ne croyait pas, et Dieu n’était qu’un nom
Pour cette âme ulcérée Enfin au cimetière,

Un soir d’automne sombre et grisâtre, une bière

Fut apportée : un être à la terre manqua ;

Et cette absence, à peine un cœur la remarqua.

Serment

L’on ne seust en nule terre

Nul plus bel cors de fame querre.

Roman de la Rose.
Par tes yeux si beaux sous les voiles

De leurs franges de longs cils noirs,

Soleils jumeaux, doubles étoiles,

D’un cœur ardent ardents miroirs ;
Par ton front aux pâleurs d’albâtre,

Que couronnent des cheveux bruns,

Où l’haleine du vent folâtre

Parmi la soie et les parfums ;
Par tes lèvres, fraîche églantine,

Grenade en fleur, riant corail

D’où sort une voix argentine

À travers la nacre et l’émail ;
Par ton sein rétif qui s’agite

Et bat sa prison de satin,

Par ta main étroite et petite,

Par l’éclat vermeil de ton teint ;
Par ton doux accent d’Espagnole,

Par l’aube de tes dix-sept ans,

Je t’aimerai, ma jeune folle,

Un peu plus que toujours, — longtemps !

Soleil Couchant

Notre-Dame

Que c’est beau !

Victor HUGO
En passant sur le pont de la Tournelle, un soir,

Je me suis arrêté quelques instants pour voir

Le soleil se coucher derrière Notre-Dame.

Un nuage splendide à l’horizon de flamme,

Tel qu’un oiseau géant qui va prendre l’essor,

D’un bout du ciel à l’autre ouvrait ses ailes d’or,

– Et c’était des clartés à baisser la paupière.

Les tours au front orné de dentelles de pierre,

Le drapeau que le vent fouette, les minarets

Qui s’élèvent pareils aux sapins des forêts,

Les pignons tailladés que surmontent des anges

Aux corps roides et longs, aux figures étranges,

D’un fond clair ressortaient en noir ; l’Archevêché,

Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché,

Se dessinait au pied de l’église, dont l’ombre

S’allongeait à l’entour mystérieuse et sombre.

– Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux

D’une maison du quai ; l’air était doux ; les eaux

Se plaignaient contre l’arche à doux bruit, et la vague

De la vieille cité berçait l’image vague ;

Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas

Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.

Sonnet : Aux Vitraux Diaprés

Aux seuls ressouvenirs

Nos rapides pensers volent dans les étoiles.

THÉOPHILE.
Aux vitraux diaprés des sombres basiliques,

Les flammes du couchant s’éteignent tour à tour ;

D’un âge qui n’est plus précieuses reliques,

Leurs dômes dans l’azur tracent un noir contour ;
Et la lune paraît, de ses rayons obliques

Argentant à demi l’aiguille de la tour

Et les derniers rameaux des pins mélancoliques

Dont l’ombre se balance et s’étend alentour.
Alors les vibrements de la cloche qui tinte

D’un monde aérien semblent la voix éteinte

Qui, par le vent portée, en ce monde parvient ;
Et le poète, assis près des flots, sur la grève,

Écoute ces accents fugitifs comme un rêve,

Lève les yeux au ciel et, triste, se souvient.

Sonnet : Avant Cet Heureux Jour

Merci à toi, à toi merci.

TÉRÉSA.

Avant cet heureux jour, j’étais sombre et farouche,

Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux,

Ainsi qu’une vipère en fureur, et mes yeux

Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.
Un sourire infernal crispait ma pâle bouche.

À cet âge candide où tout est pour le mieux,

Je méprisais le monde et reniais les cieux,

Disant tout haut :  » Où donc est-il ? que je le touche !  »
Et mon ange gardien à son front blanc et pur

Ramenait en pleurant ses deux ailes d’azur,

Et n’osait au Seigneur porter de tels blasphèmes.
Aux saints épanchements mon cœur était fermé,

— Car je ne savais pas alors combien tu m’aimes ;

Et comment croire en Dieu quand on n’est pas aimé !

Sonnet : Avec Ce Siècle Infâme

Liberté de juillet ! Femme au buste divin,

Et dont le corps finit en queue !

G. DE NERVAL.
E la lor cieca vita è tanto bassa

Ch’invidiosi son d’ogn’altra sorte.

Inferno, canto III.
Avec ce siècle infâme il est temps que l’on rompe ;

Car à son front damné le doigt fatal a mis

Comme aux portes d’enfer : Plus d’espérance ! — Amis,

Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.
Un budget éléphant boit notre or par sa trompe ;

Dans leurs trônes d’hier encor mal affermis,

De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis

La main prompte à s’ouvrir et la royale pompe.
Cependant en juillet, sous le ciel indigo,

Sur les pavés mouvants, ils ont fait des promesses

Autant que Charles dix avait ouï de messes !
Seule, la poésie incarnée en Hugo

Ne nous a pas décus, et de palmes divines,

Vers l’avenir tournée, ombrage nos ruines.

Sonnet : Lorsque Je Vous Dépeins

Oh ! la paresseuse fille.

Sara la Baigneuse.
Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange,

Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux,

Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous,

Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange,
Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange,

Rien n’allume en vos yeux un éclair de courroux ;

Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux,

Votre paleur nacrée en incarnat se change.
Il est vrai, — dans la mienne, en la forçant un peu,

Je puis emprisonner votre main blanche et frêle,

Et baiser votre front si pur sous la dentelle :
Mais — ce n’est pas assez pour un amour de feu ;

Non, ce n’est pas assez de souffrir qu’on vous aime,

Ma belle paresseuse ! il faut aimer vous-même.

Sonnet : Ne Vous Détournez Pas

Amour tant vous hai servit

Senz pecas et senz failhimen,

Et vous sabez quant petit

Hai avut de jauzimen.

PEYROLS.
Ne sais-tu pas que je n’eus onc

D’elle plaisir ni un seul bien ?

MAROT.
Ne vous détournez pas, car ce n’est point d’amour

Que je veux vous parler ; que le passé, madame,

Soit pour nous comme un songe envolé sans retour,

Oubliez une erreur que moi-même je blâme.
Mais vous êtes si belle, et sous le fin contour

De vos sourcils arqués luit un regard de flamme

Si perçant, qu’on ne peut vous avoir vue un jour

Sans porter à jamais votre image en son âme.
Moi, mes traits soucieux sont couverts de pâleur :

Car, dès mes premiers ans souffrant et solitaire,

Dans mon cœur je nourris une pensée austère,
Et mon front avant l’âge a perdu cette fleur

Qui s’entr’ouvre vermeille au printemps de la vie,

Et qui ne revient plus alors qu’elle est ravie.

Sonnet : Quelquefois, Au Milieu De La Folâtre Orgie

L’homme n’est rien qu’un mort qui traîne sa carcasse.

DU MAY.
Fronti nulla fides.

Quelquefois, au milieu de la folâtre orgie,

Lorsque son verre est plein, qu’une jeune beauté

Endort son désespoir amer par la magie

D’un regard enchanteur où luit la volupté,
L’âme du malheureux sort de sa léthargie ;

Son front pâle retrouve un rayon de gaîté,

Sa prunelle mourante, un reste d’énergie ;

Il sourit, oublieux de la réalité.
Mais toute cette joie est comme le lierre

Qui d’une vieille tour, guirlande irrégulière,

Embrasse en les cachant les pans démantelés ;
Au dehors on ne voit que riante verdure,

Au dedans, que poussière infecte et noire ordure,

Et qu’ossements jaunis aux décombres mêlés.

Sonnet : Qu’est-ce Que Ce Bonheur Dont On Parle

C’est mon plaisir ; chacun querre le sien.
P.-L. JACOB, bibliophile.
Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste l’adultère, le tabac de Maryland, et le papel español por cigaritos.
PETRUS BOREL, Le Lycanthrope.
Où trouver le bonheur ?
MÉRY ET BARTHÉLÉMY.
Qu’est-ce que ce bonheur dont on parle ? — L’avare

Au fond d’un coffre-fort empile des ducats,

Des piastres, des doublons, et plus d’or qu’aux Incas

Jadis avec leur sang n’en fit suer Pizarre.
Il ne voit rien de plus. — Le far-niente, un cigare,

Voilà pour l’indolent. — Le songeur ne fait cas

Que d’un coin retiré du monde et du fracas,

Où l’on puisse à loisir suivre un rêve bizarre.
L’ambitieux le met dans un titre à la cour,

Le vieux dans le confort, le jeune dans l’amour,

— Les uns à pérorer, les autres à se taire.
Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal ;

Car le bonheur est fait de trois choses sur terre,

Qui sont : — Un beau soleil, une femme, un cheval.
1831.

Souvenir

Deux estions et n’avions qu’ung cœur.

Le Lay de maistre Ytier Marchant.
Hélas ! Il n’estoit pas saison

Si tôt de son département.

La Complainte de Valentin Granson.
D’elle que reste-t-il aujourd’hui ? Ce qui reste,

Au réveil d’un beau rêve, illusion céleste ;

Ce qui reste l’hiver des parfums du printemps,

De l’émail velouté du gazon ; au beau temps,

Des frimas de l’hiver et des neiges fondues ;

Ce qui reste le soir des larmes répandues

Le matin par l’enfant, des chansons de l’oiseau,

Du murmure léger des ondes du ruisseau,

Des soupirs argentins de la cloche, et des ombres

Quand l’aube de la nuit perce les voiles sombres.