Pour Vivre Ici

Ton rire est comme un tourbillon de feuilles mortes

Froissant l’air chaud, l’enveloppant, quand vient la pluie.
Amer, tu annules toute tragédie,

Et ton souci d’être un homme, ton rire l’emporte.
Je voudrais t’enfermer avec ta vieille peine

Abandonnée, qui te tient si bien quitte,

Entre les murs nombreux, entre les ciels nombreux

De ma tristesse et de notre raison.
Là, tu retrouverais tant d’autres hommes,

Tant d’autres vies et tant d’espoirs

Que tu serais forcé de voir

Et de te souvenir que tu as su mentir
Ton rire est comme un tourbillon de feuilles mortes.
*
Le vent passe en les branches mortes

Comme ma pensée en les livres,

Et je suis là, sans voix, sans rien,

Et ma chambre s’emplit de ma fenêtre ouverte.
En promenades, en repos, en regards

Pour de l’ombre ou de la lumière

Ma vie s’en va, avec celle des autres.
Le soir vient, sans voix, sans rien.

Je reste là, me cherchant un désir, un plaisir ;

Et, vain, je n’ai qu’à m’étonner d’avoir eu à subir

Ma douleur, comme un peu de soleil dans l’eau froide.
1918

Rondeau

Des ailes, des ailes, des ailes

Comme dans le chant de Ruckert.

Théophile Gautier.
Devant mourir, les roses sont plus belles

Et les oiseaux ont des chants bien plus vifs.

Les passions franchissent les récifs

Pour caresser les corps les plus rebelles.
Tout l’univers tient des propos lascifs

Et veut jouir des choses éternelles,

Devant mourir.
Moi je voudrais, un temps, avoir des ailes,

Mettre en mes vers tous mes pensers rétifs,

Saisir, fixer des rythmes fugitifs,

Mais je suis las et fais des ritournelles

Devant mourir.

Rondeau De La Suffisance

Des vers d’amour, j’en ai rarement fait.

Je ne sais pas murmurer :  » Je t’adore  »

En rythmes doux, qu’inspiré, l’on décore

Des mots subtils, par lesquels est parfait

Le très cher lien, qui toujours, veut éclore.
Je crois qu’un jour, Daudet vit le préfet,

Dans un grand bois, consommer le forfait

De mal rimer — je dis ce qu’on ignore —

Des vers d’amour.
Je produirais sûrement mon effet

Si j’en faisais, mais je suis satisfait

De mes succès de brillant matamore

Quand je serai le vieux beau qu’on honore,

J’ouvrerai pour un minois stupéfait

Des vers d’amour.

Sourdine

Comme il fait moins froid ce soir !

Et comme les étoiles brillent !

Il fera beau demain matin

Dessus l’avenue de Versailles.

Il fera beau

(Et l’air se perd comme une bille.)
Quand il fait beau, c’est agréable

De s’en aller de si matin,

Quand on sait que midi viendra

Avec la fin d’un long travail

(Et l’air se perd comme une bille.)
Le long de l’avenue, c’est vrai

J’ai l’illusion de la campagne.

Il y a de si belles villas.

C’est vrai, j’aime tout cela !

(Et l’air est mort, l’air est perdu.)
1914

Un Seul Être

I
A fait fondre la neige pure,

A fait naître des fleurs dans l’herbe

Et le soleil est délivré.
Ô fille des saisons variées,

Tes pieds m’attachent à la terre

Et je l’aime toute l’année.
Notre amour rit de ce printemps

Comme de toute sa beauté,

Comme de toute sa bonté.
II
Flûte et violon,

Le rythme d’une chanson claire

Enlève nos deux cœurs pareils

Et les mouettes de la mer.
Oublie nos gestes séparés,

Le rire des sons s’éparpille,

Notre rêve est réalisé.
Nous possèderons l’horizon,

La bonne terre qui nous porte

Et l’espace frais et profond,

Flûte et violon.
III
Que te dire encore, amie ?

Le matin, dans le jardin,

Le rossignol avale la fraîcheur,

Le jour s’installe en nous

Et nous va jusqu’au cœur.
Le jour s’installe en nous.

Et tous les matins, cherchant le soleil

L’oiseau s’engourdit sur les branches fines.

Et fuyant le travail, nous allons au soleil

Avec des yeux contents et des membres légers.
Tu connais le retour, amie,

C’est entre nous que l’oiseau chante,

Le ciel s’orne de son vol,

Le ciel devenu sombre

Et la verdure sombre.
IV
La mer toute entière rayonne,

La mer tout entière abandonne

La terre et son obscur fardeau.
Rêve d’un monde disparu

Dont tu conserves la vertu

Ou rêve plutôt
Que tu m’as gardé sur les flots

Que la lumière Et sous le soleil

Le vent qui s’en va de la terre immense.
1917

Mon Dernier Poème

J’ai peint des terres désolées

et les hommes sont fatigués

de la joie toujours éloignée.

J’ai peint des terres désolées

où les hommes ont leurs palais.
J’ai peint des cieux toujours pareils,

la mer qui a tous les bateaux,

la neige, le vent et la pluie.

J’ai peint des cieux toujours pareils

Où les hommes ont leurs palais.
J’ai usé les jours et les jours

de mon travail, de mon repos.

Je n’ai rien troublé. Bienheureux,

ne demandez rien et j’irai

frapper à la porte du feu.
1917

La Petite Chérie

La petite chérie arrive à Paris.

Paris fait du bruit. Paris fait du bruit
La petite chérie traverse la rue.

La bruit tombe en pluie. La bruit tombe en pluie
La petite chérie est sur le trottoir

Où de gros messieurs cossus et tout noirs
Empêchent son cœur de faire trop de bruit.
1915

Le Fou Parle

C’est ma mère, monsieur, avec ma fiancée

Elles passent là-bas, l’une à l’autre pressée.

La jeune m’a giflé, la vieille m’a fessé.
Je vous jure pourtant que je les aimais bien ;

Mais, constamment, j’avais le besoin bénin

D’exiger trop d’amour : ses larmes et son sein.
Je vous jure, monsieur, qu’elles m’ont bien aimé.

Ça n’est certes pas leur faute à toutes les deux

Si sans cesse je voulais être plus heureux.
C’est ma mère, monsieur, avec ma fiancée.
Pour moi, elles ne sont qu’un même être et leurs charmes

Sont égaux ayant fait verser les mêmes larmes :

Ma mère a pleuré sur moi, qui sanglotais
Pour l’autre, refusant d’être à moi tout à fait ;

Je ne sais pas lequel de nous trois fut blessé

C’est ma mère, monsieur, avec ma fiancée.

Rêve

Sonnet
Je ne puis m’endormir, je rêve, au bercement

De l’averse emplissant la nuit et le silence.

Tout dort, aime, boit, joue, oh! par la terre immense,

Qui songe à moi, dans la nuit noire, en ce moment ?
Le Témoin éternel qui trône au firmament,

Me voit-il ? m’entend-il ? oh! savoir ce qu’il pense!

Comme la vie est triste à quoi bon l’Existence?

– Si ce globe endormi mourait subitement!
Si rien ne s’éveillait demain! oh! quel grand rêve!

Plus qu’un bloc sans mémoire et sans cœur et sans sève

Qui sent confusément le Soleil et le suit
– Les siècles passent, nul n’est là; plus d’autre bruit

Que la plainte du vent et du flot sur la grève,

Rien qu’un cercueil perdu qui roule par la Nuit.

Soleil Couchant (l’astre Calme)

L’astre calme descend vers l’horizon en feu.

Aux vieux monts du Soudan qui, dans le crépuscule

Et le poudroiement d’or, s’estompent peu à peu,

– Amas de blocs géants où le fauve circule –

Là-haut, sur un talus voûtant un gouffre noir,

De ses pas veloutés foulant à peine l’herbe,

Secouant sa crinière à la fraîcheur du soir,

Lentement, un lion vient se camper, superbe!

De sa queue au poil roux il se fouette les flancs;

Sous les taons, par moments, son pelage frissonne;

Ses naseaux dans l’air frais soufflant deux jets brûlants.

Fier, solitaire, alors, songeant à sa lionne,

Dans sa cage à Paris exposée aux badauds

Et qu’un bourgeois taquine avec son parapluie,

Il bâille et jette aux monts roulant leurs longs échos

Son vaste miaulement de vieux roi qui s’ennuie!

Soleil Couchant (le Soleil S’est Couché)

Le soleil s’est couché, cocarde de l’azur!

C’est l’heure où le fellah, près de sa fellahine,

Accroupi sur sa natte, avec son doigt impur,

De son nombril squameux épluche la vermine.
Dans la barbe d’argent du crasseux pèlerin

Dont le chauve camail est orné de coquilles,

Ivre et fou de printemps, le pou chante un refrain,

Plus heureux que le roi de toutes les Castilles.
Sur les rives du Nil, le goitreux pélican

Songe à la vanité morne de toutes choses

Avec des airs bourrus, comme Monsieur Renan;

Sur une patte, auprès, rêvent les flamants roses.
Déjà sortent du fleuve, étincelant miroir,

Les crocodiles bruns, Sur les berges vaseuses

Ils viennent aspirer, dans la fraîcheur du soir,

Les souffles d’air chargés de senteurs capiteuses.
Cependant qu’à Paris, sur sa porte arrêté,

Le ventre en bonne humeur, mon gros propriétaire

Ricane du bohème au jabot non lesté,

Tourne béatement ses pouces et digère,

Solutions D’automne

Tout, paysage affligé de tuberculose,

Bâillonné de glaçons au rire des écluses,

Et la bise soufflant de sa pécore emphase

Sur le soleil qui s’agonise

En fichue braise
Or, maint vent d’arpéger par bémols et par dièzes,

Tantôt en plainte d’un nerf qui se cicatrise,

Soudain en bafouillement fol à court de phrases,

Et puis en sourdines de ruse

Aux portes closes.
– Yeux de hasard, pleurez-vous ces ciels de turquoise

Ruisselant leurs midis aux nuques des faneuses,

Et le linge séchant en damiers aux pelouses,

Et les stagnantes grêles phrases

Des cornemuses?
La chatte file son chapelet de recluse,

Voilant les lunes d’or de ses vieilles topazes;

Que ton Delta de deuil m’emballe en ses ventouses!

Ah! là, je m’y volatilise

Par les muqueuses!
Puis ça s’apaise

Et s’apprivoise,

En larmes niaises,

Bien sans cause

Spleen Et Printemps

Avril met aux buissons leurs robes de printemps,

Des essaims de baisers frissonnent dans les branches,

La mouche d’eau zigzague aux moires de l’étang,

Les boutons d’or ont mis leurs collerettes blanches

– Dans mon cœur souffle encor l’hiver et ses autans.
Aux baisers du soleil partout le bourgeon crève

Et devient un calice où, se grisant de sève,

Bourdonnent et l’abeille et les frelons goulus.

Partout du renouveau l’homme joyeux s’élève

– Seul mon cœur desséché ne refleurira plus.
Le liseron s’enroule étoilé de clochettes

Aux volets peints en vert des blanches maisonnettes

Le réséda, l’œillet et le muguet aussi

Embaument la fenêtre étroite des grisettes

– Au jardin de mon cœur ne vient que le souci.
Et la main dans la main, par les sentiers ombreux,

Deux à deux, les amants roucoulent langoureux.

Tout aime et tout convie aux amoureuses fièvres,

Tout rit, tout est content de vivre sous les cieux

– Moi, j’erre à travers tout, le dégoût sur les lèvres
Et les couples bourgeois promènent leurs marmots

A la culotte large et fendue au derrière ;

Le soir ils s’uniront à l’heure du loto

Pour chercher le rébus du dernier numéro

– Moi je n’ai que des soifs folles à satisfaire.
Le soir rythmant leur rêve en gais dactyles d’or,

Les poètes croient voir flotter de blanches fées

Déchirant aux buissons leurs robes de buées,

La nuit, dans la clairière aux brises étouffées

– Moi je ne sais rimer que visions de mort.
Là-bas dorment les morts. Moi, dans la farce humaine,

J’ai fait mon rôle aussi. Je voudrais m’en aller.

Hélas ! J’attends encor l’heure lente et sereine

Où pour la grande nuit, dans un coffre de chêne,

Le Destin ce farceur voudra bien m’emballer.

Trop Tard

Ah que n’ai je vécu dans ces temps d’innocence,

Lendemain de l’An mil, où l’on croyait encore!

Où Fiesole peignait loin des bruits de Florence

Ses anges délicats souriants sur fond d’or.
Ô cloîtres d’autrefois! Jardins d’âmes pensives,

Corridors pleins d’échos, bruits de pas, longs murs blancs,

Où la lune le soir découpait des ogives,

Où les jours s’écoulaient monotones et lents.
Dans un couvent perdu de la pieuse Ombrie,

Ayant aux vanités dit un suprême adieu,

Chaste et le front rasé, j’aurais passé ma vie

Mort à la chair et mort au monde, tout à Dieu!
J’aurais peint d’une main tremblante ces figures

Dont l’oeil pur n’a jamais réfléchi que les cieux!

Au vélin des missels fleuris d’enluminures,

Et mon âme eut été pure comme leurs yeux.
J’aurais brodé la nef de quelque cathédrale,

Ses chapelles d’ivoire et ses roses à jour.

J’aurais donné mon âme à sa flèche finale,

Qu’elle criât vers Dieu tous mes sanglots d’amour!
J’aurais percé ses murs pavoisés d’oriflammes,

De ces vitraux d’azur peuplés d’anges ravis

Qui semblent dans l’encens et les cantiques d’âmes

Des portails lumineux s’ouvrant au paradis!
J’aurais constellé d’or de rubis et d’opales

La châsse où la Madone en habits précieux

Tenant un lis d’argent dans ses fines mains pâles,

Si douloureusement lève ses regards bleus!
J’aurais aux angélus si doux du crépuscule

Senti fondre mon coeur vaguement consolé

J’aurais poussé le soir du fond de ma cellule

Vers les étoiles d’or un sanglot d’exilé!
Et consumant mes nuits en d’austères pensées

Près d’un crâne terreux riant sur mon cercueil,

Frappant mon front brûlant sur les dalles glacées,

Sous les clous de la haire écrasant mon orgueil,
Jeûnant et méditant dans ma foi solitaire,

J’aurais, brisant mon âme aux élans du saint lieu,

Et, macérant la chair qui l’attache á la terre,

Avancé chaque jour sa délivrance en Dieu.
Alors, alors, un soir dans le vaste silence

De ma cellule étroite, á genoux, muet, seul,

Sentant, morte á mon corps, que mon âme s’élance

Et veut monter, laissant sa dépouille au linceul,
Entendant éclater les orgues d’allégresse,

Et voyant s’enfoncer autour de moi le mur,

Et les anges de feu d’où la foule se presse,

Gravir vers l’Eternel les escaliers d’azur
Et des anges plus doux que des communiantes

Et moi faisant tourner au seuil du firmament

Sur leurs gonds de clarté les portes flamboyantes,

J’aurai pris mon essor, ivre ! éternellement –
Trop tard, trop tard. Ah oui ! croire á l’heure suprême

Que l’on entre au torrent des extases sans fin,

C’eût été tout pour moi ! le bonheur, l’amour même

Pourquoi m’as-tu fait naître dans ce siècle, ô Destin
Certes ce siècle est grand quand on songe á la bête

De l’âge du silex, cela confond parfois

De voir ce qu’elle a fait de sa pauvre planète

Contre tout, en domptant une à une les Lois.
Le télescope au loin fouille les Nébuleuses,

Le microscope atteint l’infiniment petit,

Un fil nerveux qui court sous les mers populeuses,

Unit deux continents dans l’éclair de l’esprit ;
Des peuples de démons qui vivent dans la terre,

En extraient le granit, la houille et les métaux,

Et des cités de bois monte au ciel un tonnerre

De fourneaux haletants, de sifflets, de marteaux ;
Les ballons vont rêver aux solitudes bleues,

Un moteur met en branle une usine d’enfer,

Les trains et les vapeurs hurlent mangeant les lieues,

On perce des tunnels dans les monts, sous la mer.
Nous avons les parfums, les tissus, l’eau-de-vie,

Les fusils compliqués, les obusiers ventrus,

Les livres, l’art, le gaz, et la photographie,

Nous sommes libres, fiers, nous vivons mieux et plus.
Le labarum divin qui brille sur les âmes

Au-dessus des cités tend vainement les bras,

L’orgueil des temps nouveaux a chassé ses fantômes

Et ceux qui croient encor doutent parfois tout bas.
Et pourtant nous pleurons ! Nous pleurons et la Terre

Meurt de se voir seule ainsi par l’lnfini,

Et renonçant á tout depuis qu’elle est sans Père

Hurle éternellement lamasabacktani !
Ah ! l’homme n’a qu’un jour ! Que lui font la science

La santé, le bien-être et les arts superflus,

Si l’au-delà suprême est clos á l’espérance?

Qu’a-t-il besoin de vivre, hélas ! s’il ne croit plus?
Ne valait-il pas mieux lui laisser l’esclavage,

La terreur, l’ignorance, et la peste et la faim

Sous le ciel bas et lourd du sombre Moyen-Age

Avec l’espoir dernier de l’aurore sans fin !
Ah ! Qu’est-ce que la vie et ses douleurs sacrées

Quand on est sûr d’entrer après ce mauvais jour

Dans la grande douceur où, toujours altérées,

Les âmes se fondront de douleur et d’amour !

On Les Voit Chaque Jour

La société peut se diviser en gens qui ont plus de dîners que d’appétits et en gens qui ont plus d’appétits que de dîners.

Chamfort.
On les voit chaque jour, filles-mères, souillons,

Béquillards mendiant aux porches des églises,

Gueux qui vont se vêtir à la halle aux haillons,

Crispant leurs pieds bleuis aux morsures des bises ;

Mômes pieds nus, morveux, bohèmes loqueteux,

Peintres crottés, ratés, rêveurs humanitaires

Aux coffres secoués de râles caverneux,

Dans leur immense amour oubliant leurs misères ;

Les rouleurs d’hôpitaux, de souffrance abrutis,

Les petits vieux cassés aux jambes grelottantes

Dont le soleil jamais n’égaye les taudis,

Clignant des yeux éteints aux paupières sanglantes

Et traînant un soulier qui renifle aux ruisseaux;

– Tous, vaincus d’ici-bas, quand Paris s’illumine,

On les voit se chauffer devant les soupiraux,

Humer joyeusement les odeurs de cuisine,

Et le passant qui court à ses plaisirs du soir

Lit dans ces yeux noyés de lueurs extatiques

Brûlant de pleurs de sang un morceau de pain noir :

Oh! les parfums dorés montant des lèchefrites!