Vers Dorés

L’art ne veut point de pleurs et ne transige pas,

Voilà ma poétique en deux mots : elle est faite

De beaucoup de mépris pour l’homme et de combats

Contre l’amour criard et contre l’ennui bête.
Je sais qu’il faut souffrir pour monter à ce faîte

Et que la côte est rude à regarder d’en bas.

Je le sais, et je sais aussi que maint poète

A trop étroits les reins ou les poumons trop gras.
Aussi ceux-là sont grands, en dépit de l’envie,

Qui, dans l’âpre bataille ayant vaincu la vie

Et s’étant affranchis du joug des passions,
Tandis que le rêveur végète comme un arbre

Et que s’agitent, tas plaintif, les nations,

Se recueillent dans un égoïsme de marbre.

Un Soir D’octobre

L’automne et le soleil couchant ! Je suis heureux !

Du sang sur de la pourriture !

L’incendie au zénith ! La mort dans la nature !

L’eau stagnante, l’homme fiévreux !

Oh ! c’est bien là ton heure et ta saison, poète

Au cœur vide d’illusions,

Et que rongent les dents de rats des passions,

Quel bon miroir, et quelle fête !

Que d’autres, des pédants, des niais ou des fous,

Admirent le printemps et l’aube,

Ces deux pucelles-là, plus roses que leur robe ;

Moi, je t’aime, âpre automne, et te préfère à tous

Les minois d’innocentes, d’anges,

Courtisane cruelle aux prunelles étranges.

Torquato Tasso

Le poète est un fou perdu dans l’aventure,

Qui rêve sans repos de combats anciens,

De fabuleux exploits sans nombre qu’il fait siens,

Puis chante pour soi-même et la race future.
Plus tard, indifférent aux soucis qu’il endure,

Pauvreté, gloire lente, ennuis élyséens,

Il se prend en les lacs d’amours patriciens,

Et son prénom est comme une arrhe de torture.
Mais son nom, c’est bonheur ! Ah ! qu’il souffre et jouit,

Extasié le jour, halluciné la nuit

Ou réciproquement, jusqu’à ce qu’il en meure !
Armide, Éléonore, ô songe, ô vérité !

Et voici qu’il est fou pour en mourir sur l’heure

Et pour ressusciter dans l’immortalité !

Les Dieux

Vaincus, mais non domptés, exilés, mais vivants,

Et malgré les édits de l’Homme et ses menaces,

N’ont point abdiqué, crispant leurs mains tenaces

Sur des tronçons de sceptre, et rôdent dans les vents.

Les nuages coureurs aux caprices mouvants

Sont la poudre des pieds de ces spectres rapaces

Et la foudre hurlant à travers les espaces

N’est qu’un écho lointain de leurs durs olifants.

Ils sonnent la révolte à leur tour contre l’Homme,

Leur vainqueur stupéfait encore et mal remis

D’un tel combat avec de pareils ennemis.

Du Coran, des Védas et du Deutéronome,

De tous les dogmes, pleins de rage, tous les dieux

Sont sortis en campagne : Alerte ! et veillons mieux.

La Mort

Telle qu’un moissonneur, dont l’aveugle faucille

Abat le frais bleuet, comme le dur chardon,

Telle qu’un plomb cruel qui, dans sa course, brille,

Siffle, et, fendant les airs, vous frappe sans pardon ;

Telle l’affreuse mort sur un dragon se montre,

Passant comme un tonnerre au milieu des humains,

Renversant, foudroyant tout ce qu’elle rencontre

Et tenant une faulx dans ses livides mains.

Riche, vieux, jeune, pauvre, à son lugubre empire

Tout le monde obéit ; dans le cœur des mortels

Le monstre plonge, hélas ! ses ongles de vampire !

Il s’acharne aux enfants, tout comme aux criminels :

Aigle fier et serein, quand du haut de ton aire

Tu vois sur l’univers planer ce noir vautour,

Le mépris (n’est-ce pas, plutôt que la colère)

Magnanime génie, dans ton cœur, a son tour ?

Mais, tout en dédaignant la mort et ses alarmes,

Hugo, tu t’apitoies sur les tristes vaincus ;

Tu sais, quand il le faut, répandre quelques larmes,

Quelques larmes d’amour pour ceux qui ne sont plus.

L’apollon De Pont-audemer

Un solide gaillard ! dix-huit ans : larges bras ;

Mains à vous arracher la tête de l’épaule ;

Sur un front bas et dur, cheveux roux, coupés ras.

Puis, à la danse, il a, ma foi, crâne air, le drôle !

Les enfants poussent drus aux filles qu’il enjôle,

Dans la puberté fière et fauve, le beau gas

Va, comme dans sa pourpre un roi qui sait son rôle

Et parle à voix hautaine, et marche à vastes pas.

Plus tard, soit que le sort l’épargne ou le désigne,

On le verra, bon vieux, barbe blanche, œil terni,

S’éteindre doucement, comme un jour qui finit,

Ou bien, humble héros, martyr de la consigne,

Au fond d’une tranchée obscure ou d’un talus

Rouler, le crâne ouvert par quelque éclat d’obus.

Imité De Catulle

I

QUEL délicieux repas

Tu feras

(Si les dieux te prêtent vie)

Chez moi, pourvu toutefoi

Qu’avec toi

Tu portes, toute servie,

Une table, avec bons vins,

Mets divins,

Sainte couronne de roses,

Quel délicieux repas

Tu feras…

Moyennant toutes ces choses.

C’est, vois-tu, mon doux ami,

Qu’à demi

Ma bourse n’est ruinée

Et qu’au fond du sac de ton

Apollon

Fait sa toile l’araignée.

Moi, je dirai les atours

Des Amours

Et des Grâces sadinettes

Et ferai naître en ton coeur

Le bonheur

En te sonnant mes sornettes.

Dame, je n’ai point de nard

Mais mon art

À ta narine altérée,

Ami, fera monter un

Doux parfum

Que m’a donné Cythérée.

Ce festin sera, gourmand,

Si charmant

Et cette odeur si divine

Que, toute pudeur en bas,

Tu voudras

N’être plus qu’une narine.

II

O Sirnium, cap au gazon fleuri,

Enfin, c’est toi, je te revois encore

Et les rayons consolants de l’aurore

M’ont révélé ton visage chéri.

J’ai peine encore à croire l’évidence

Que j’ai quitté les bords Bithyniens,

Ces flots, ô cap Sirnium, sont les tiens,

Je puis enfin te voir en assurance.

Ah ! qu’il est bon au retour, le foyer,

Et qu’il est doux, le vieux lit de noyer,

Quand on s’y couche après un long voyage.

Aussi, salut, cap Sirnium et toi, son

Bleu miroir, lac qu’une forêt ombrage.

Gai ! que la joie emplisse la maison.

Imité De Cicéron

Un serpent, s’élançant du tronc creux d’un vieux chêne

Darde son noir venin sur l’aigle ami des dieux.

Le noble oiseau s’abaisse et sa serre hautaine

A bientôt châtié le reptile odieux.

La bête, qui tordait ses anneaux avec gloire,

A son tour est blessée au flanc et le bec d’or

Du roi des airs, tout rouge encor de sa victoire,

Déchire en vingt tronçons son adversaire mort.

Ayant bien satisfait ses vengeances sublimes

Et bien rassasié son ail de sang vermeil,

L’aigle alors jette au loin ses dépouilles opimes

Et, l’aile ouverte au vent, vole vers le soleil.

Fadaises

Daignez souffrir qu’à vos genoux, Madame,

Mon pauvre cœur vous explique sa flamme.

Je vous adore autant et plus que Dieu,

Et rien jamais n’éteindra ce beau feu.

Votre regard, profond et rempli d’ombre,

Me fait joyeux, s’il brille, et sinon, sombre.

Quand vous passez, je baise le chemin,

Et vous tenez mon cœur dans votre main.

Seule, en son nid, pleure la tourterelle.

Las, je suis seul et je pleure comme elle.

L’aube, au matin ressuscite les fleurs,

Et votre vue apaise les douleurs.

Disparaissez, toute floraison cesse,

Et, loin de vous, s’établit la tristesse.

Apparaissez, la verdure et les fleurs

Aux prés, aux bois, diaprent leurs couleurs.

Si vous voulez, Madame et bien-aimée,

Si tu voulais, sous la verte ramée,

Nous en aller, bras dessus, bras dessous,

Dieu ! Quels baisers ! Et quels propos de fous !

Mais non ! Toujours vous vous montrez revêche,

Et cependant je brûle et me dessèche,

Et le désir me talonne et me mord,

Car je vous aime, ô Madame la Mort !

Des Morts

Ô Cloître Saint-Merry funèbre ! sombres rues !

Je ne foule jamais votre morne pavé

Sans frissonner devant les affres apparues.

Toujours ton mur en vain recrépit et lavé,

Ô maison Transnonain, coin maudit, angle infâme,

Saignera, monstrueux, dans mon coeur soulevé.

Quelques-uns d’entre ceux de Juillet, que le blâme

De leurs frères repus ne décourage point,

Trouvent bon de montrer la candeur de leur âme.

Alors dupes ? – Eh bien ! ils l’étaient à ce point

De mourir pour leur oeuvre incomplète et trahie.

Ils moururent contents, le drapeau rouge au poing.

Mort grotesque d’ailleurs, car la tourbe ébahie

Et pâle des bourgeois, leurs vainqueurs étonnés,

Ne comprit rien du tout à leur cause haïe.

C’était des jeunes gens francs qui riaient au nez

De tout intrigant comme au nez de tout despote,

Et de tout compromis désillusionnés.

Ils ne redoutaient pas pour la France la botte

Et l’éperon d’un Czar absolu, beaucoup plus

Que la molette d’un monarque en redingote.

Ils voulaient le devoir et le droit absolus,

Ils voulaient  » la cavale indomptée et rebelle « ,

Le soleil sans couchant, l’Océan sans reflux.

La République, ils la voulaient terrible et belle,

Rouge et non tricolore, et devenaient très froids

Quant à la liberté constitutionnelle…

Aussi, d’entre ceux de juillet, que le blâme

Ils étaient peu nombreux, tout au plus deux ou trois

Centaines d’écoliers, ayant maîtresse et mère,

Ils savaient qu’ils allaient mourir pour leur chimère,

Et n’avaient pas l’espoir de vaincre, c’est pourquoi

Un orgueil douloureux crispait leur lèvre amère ;

Et c’est pourquoi leurs yeux réverbéraient la foi

Calme ironiquement des martyres stériles,

Quand ils tombèrent sous les balles et la loi.

Et tous, comme à Pharsale et comme aux Thermopyles,

Vendirent cher leur vie et tinrent en échec

Par deux fois les courroux des généraux habiles.

Aussi, quand sous le nombre ils fléchirent, avec

Quelle rage les bons bourgeois de la milice

Tuèrent les blessés indomptés à l’oeil sec !

Et dans le sang sacré des morts où le pied glisse,

Barbotèrent, sauveurs tardifs et nasillards

Du nouveau Capitole et du Roi, leur complice.

— Jeunes morts, qui seriez aujourd’hui des vieillards,

Nous envions, hélas ! nous vos fils, nous la France,

Jusqu’au deuil qui suivit vos humbles corbillards.

Votre mort, en dépit des serments d’allégeance,

Fut-elle pas pleurée, admirée et plus tard

Vengée, et vos vengeurs sont-ils pas sans vengeance ?

Ils gisent, vos vengeurs, à Montmartre, à Clamart,

Ou sont devenus fous au soleil de Cayenne,

Ou vivent affamés et pauvres, à l’écart.

Oh ! oui, nous envions la fin stoïcienne

De ces calmes héros, et surtout jalousons

Leurs yeux clos, à propos, en une époque ancienne.

Car leurs yeux contemplant de lointains horizons

Se fermèrent parmi des visions sublimes,

Vierges de lâcheté comme de trahison,

Et ne virent jamais, jamais, ce que nous vîmes.

Aspiration

Cette vallée est triste et grise : un froid brouillard

Pèse sur elle ;

L’horizon est ridé comme un front de vieillard ;

Oiseau, gazelle,

Prêtez-moi votre vol ; éclair, emporte-moi !

Vite, bien vite,

Vers ces plaines du ciel où le printemps est roi,

Et nous invite

À la fête éternelle, au concert éclatant

Qui toujours vibre,

Et dont l’écho lointain, de mon cœur palpitant

Trouble la fibre.

Là, rayonnent, sous l’oeil de Dieu qui les bénit,

Des fleurs étranges,

Là, sont des arbres où gazouillent comme un nid

Des milliers d’anges ;

Là, tous les sons rêves, là, toutes les splendeurs

Inabordables

Forment, par un hymen miraculeux, des chœurs

Inénarrables !

Là, des vaisseaux sans nombre, aux cordages de feu

Fendent les ondes

D’un lac de diamant où se peint le ciel bleu

Avec les mondes ;

Là, dans les airs charmés, volèrent des odeurs

Enchanteresses,

Enivrant à la fois les cerveaux et les cœurs

De leurs caresses.

Des vierges, à la chair phosphorescente, aux yeux

Dont l’orbe austère

Contient l’immensité sidérale des cieux

Et du mystère,

Y baisent chastement, comme il sied aux péris,

Le saint poète,

Qui voit tourbillonner des légions d’esprits

Dessus sa tête.

L’âme, dans cet Éden, boit à flots l’idéal,

Torrent splendide,

Qui tombe des hauts lieux et roule son cristal

Sans une ride.

Ah ! pour me transporter dans ce septième ciel,

Moi, pauvre hère,

Moi, frêle fils d’Adam, cœur tout matériel,

Loin de la terre,

Loin de ce monde impur où le fait chaque jour

Détruit le rêve,

Où l’or remplace tout, la beauté, l’art, l’amour,

Où ne se lève

Aucune gloire un peu pure que les siffleurs

Ne la déflorent,

Où les artistes pour désarmer les railleurs

Se déshonorent,

Loin de ce bagne où, hors le débauché qui dort,

Tous sont infâmes,

Loin de tout ce qui vit, loin des hommes, encor

Plus loin des femmes,

Aigle, au rêveur hardi, pour l’enlever du sol,

Ouvre ton aile !

Éclair, emporte-moi ! Prêtez-moi votre vol,

Oiseau, gazelle !

À Don Quichotte

Ô Don Quichotte, vieux paladin, grand Bohème,

En vain la foule absurde et vile rit de toi :

Ta mort fut un martyre et ta vie un poème,

Et les moulins à vent avaient tort, ô mon roi !

Va toujours, va toujours, protégé par ta foi,

Monté sur ton coursier fantastique que j’aime.

Glaneur sublime, va ! ― les oublis de la loi

Sont plus nombreux, plus grands qu’au temps jadis lui-même.

Hurrah ! nous te suivons, nous, les poètes saints

Aux cheveux de folie et de verveine ceints.

Conduis-nous à l’assaut des hautes fantaisies,

Et bientôt, en dépit de toute trahison,

Flottera l’étendard ailé des Poésies

Sur le crâne chenu de l’inepte raison !