Pourquoi ?

Pour la première fois, quittant votre air morose,

Vous m’avez, hier soir, donné le bras. Tandis

Que j’allais près de vous ainsi, comme jadis,

J’ai senti contre moi palpiter quelque chose.
Mon visage soudain est devenu tout rose ;

Vous m’avez demandé ce que j’avais, je dis

N’importe quoi : Mon Dieu ! c’était mon paradis,

Dont la porte s’ouvrait quand je la croyais close.
J’écoutais, j’écoutais (hélas ! le saviez-vous ?)

Votre cœur, sous ma main, qui battait à grands coups,

Et je vous regardais, disant : Il ressuscite !
Mais l’effroi s’abattit alors sur moi, plus vite

Qu’une pierre qui tombe en un lac Oh ! pourquoi

Ton cœur bat-il si fort s’il ne bat pas pour moi ?
26 Juin 18

Préface

I.
Quand, au bord de chemin, vient la biche craintive,

Elle hésite un instant avant de le passer ;

Elle voudrait cacher sa course fugitive,

Redoutant le chasseur qui la pourrait blesser.
Dans ses grands yeux scintille une larme captive,

Sur sa robe soyeuse un frisson vient glisser,

L’épouvante en son cœur comme un foyer s’active,

L’effroi de l’inconnu l’empêche d’avancer.
Mais de l’autre côté la forêt est plus verte,

Le gazon plus épais, le taillis plus fourré,

L’eau murmure plus fraîche en son lit plus serré.
Quelle arène splendide à son audace offerte !

Elle regarde encore, le courage la prend,

Et, relevant la tête, elle part en courant.
II.
Je suis comme la biche indécise et tremblante

Devant le taillis vert au gazon savoureux ;

Un désir insensé prend mon cœur douloureux

D’échapper à tout prix à ma vie accablante.
Sous le lourd poids du sort je me sens chancelante ;

Mes rêves, succombant comme de vaillants preux,

Gisent là, devant moi, couchés en rangs nombreux,

Et l’espérance fuit, à revenir si lente !
Oh ! je veux m’en aller à la gloire, là-bas !

Mais pour l’atteindre, il faut aussi franchir la route

Où tous les préjugés font le guet l’arme au bras.
Je les sais sans pitié, j’ai peur, je les redoute,

Le trouble où je me vois accroît encore mon doute,

Le danger est certain.. Si je n’arrivais pas !

Prière

Aimer, c’est la moitié de croire.

Victor Hugo
Les rideaux sont baissés & la porte est fermée :

Un seul rayon perdu glisse furtivement,

Et vient illuminer l’atmosphère embaumée.
Là, dans son grand fauteuil la mère simplement,

Tenant sur ses genoux la Bible de famille,

Explique à ses enfants le Nouveau Testament.
Son jouet dans les bras, la plus petite fille

Veut écouter aussi le récit merveilleux,

Comme font ses aînés dont le regard scintille.
Car il n’est pas de conte entre les contes bleus

Qui vaille cette belle & pathétique histoire,

Où Jésus est si bon pour tous les malheureux.
Les autres, qui voudraient graver dans leur mémoire

Chaque verset que lit leur mère à haute voix,

Se penchent, car aimer c’est la moitié de croire.
Et, rendus attentifs & graves, tous les trois

Comme un parfum divin aspirent la Parole

Qu’ils trouvent, disent-ils, plus belle chaque fois.
Adieu le jeu bruyant & la chanson frivole !

Ils préfèrent le Christ qui parle du devoir

Et met l’enseignement dans une parabole.
Sources pures encore où le ciel peut se voir,

Leurs cœurs vierges & neufs, enivrés de lumière,

S’ouvrent avec candeur pour la mieux recevoir.
La lecture finie, ils ont fait la prière :

 » Amen !  » dit une voix plus grave derrière eux.

C’est leur père debout & baissant la paupière.
 » Allez, allez, dit-il, mes petits bienheureux,

 » Laissez-moi seul auprès de votre bonne mère.  »

Et, poussant un soupir profond & douloureux :
 » — Ah ! devant ces enfants je sens mieux ma misère,

 » Et combien ma science est peut de chose en soi.

 » Je veux connaître aussi la chose nécessaire :
 » Toi, qui m’apprends l’amour, enseigne-moi la foi ! « 

Promenade

Mon Dieu ! n’est-il donc pas de chemin qui ramène

Au bonheur d’autrefois regretté si souvent ?

Théophile Gautier.
Il faisait un jour blanc et tout chargé d’orage,

Les oiseaux accablés se taisaient sous l’ombrage,

Les herbes se tordaient au baiser du soleil ;

Dans les champs moissonnés les pailles inégales

Abritaient des cigales,

Dont le cri troublait seul l’universel sommeil.
Par les taons tourmentée, une vache à l’étable,

Au loin, de temps en temps, mugissait, lamentable,

Puis tout redevenait calme et silencieux.

Les chines, collés au sol et la langue pendante,

Sous la chaleur ardente,

Restaient anéantis et n’ouvraient plus les yeux.
Nous n’avions rencontré personne sur la route

(Avec les animaux les gens dormaient sans doute),

Mais bravant la poussière où s’imprimaient nos pas,

Laissant notre voiture à l’abri du feuillage,

Nous vînmes au village,

Où les toits engourdis ne fumaient même pas.
Nous marchions assez vite et baissant les paupières,

Quand tout à coup surgit, derrière un tas de pierres,

Une pauvre idiote au geste menaçant,

Dont nous n’avions pas vu la tête effarouchée,

Car elle était couchée,

Et nous l’avions peut-être éveillée en passant.
Saisissant des cailloux, du fumier à poignées,

Pelotonnée en rond comme les araignées,

Elle nous regardait, et le frisson nous prit ;

En nous injuriant sa voix était terrible

Oh ! le spectacle horrible

Que celui de la brute ayant vaincu l’esprit !
Nous passâmes portant, et l’idiote immonde

Retourna se tapir dans une auge profonde

En disputant sa place aux pourceaux endormis.

Cette apparition assombrit nos pensées ;

Toutes deux oppressées,

Nous hâtâmes encor nos pas mal affermis.
Nous avions dépassé la dernière chaumière,

Et nous voyions déjà, sous la blanche lumière,

Scintiller le grand toit du rustique chalet.

Nous entrâmes bientôt dans la courte avenue,

Où tout, à ma venue,

De mon beau jour d’automne à la fois me parlait.
Je resongeai soudain à la barrière verte,

Une honnête barrière en bois, toujours ouverte,

A laquelle une allée étroite aboutissait,

Et qu’embaumaient alors d’humbles et bonnes roses,

Dont les fleurs demi-closes

S’effeuillaient doucement quand la brise passait.
J’aimais cet abandon, j’aimais cette barrière ;

C’était mon paradis qui commençait derrière,

Mon Éden, mon espoir, mon songe caressé

Oh ! je croyais déjà sentir l’odeur des roses

Et revoir toutes choses

Dans leur simplicité, comme je les laissai.
Encore un pas à faire, encore deux secondes,

La sueur à mon front forme des gouttes rondes,

Que m’importe ? avançons ! L’ombre de mon passé,

L’ombre de mon bonheur, au détour de la haie,

M’attend, menteuse ou vraie,

Et son seul souvenir charme mon cœur blessé.
Enfin ! mais qu’est-ce donc ? l’entrée est interdite,

Un cadenas de fer, une grille maudite,

Des pins tout desséchés au lieu des rosiers frais !

Quoi ! même ici tout change ! et ma triste pensée,

De partout repoussée.

N’aura donc plus d’asile où cacher ses regrets !
Entre les verts talus fleuris de marjolaine,

Nous suivîmes à droite une sorte de traîne,

Qu’on n’avait pas encor tenté de corriger.

Puis, après quelques pas sur les mousses moelleuses,

Telles que deux voleuses,

Nous entrâmes soudain par le bas du verger.
En glissant maintes fois sur cette herbe pelée,

Rare, fauve, menue et du soleil brûlée,

Où chancellent des pieds plus fermes que le mien,

J’arrivais cependant à la charmille ombreuse.

J’en étais presque heureuse,

Tant on jouit de peu, quand le cœur n’a plus rien.
Il faisait à cette heure une chaleur atroce.

Le ciel dardait d’aplomb un jour mat et féroce.

Cigales et grillons, pâmés de volupté,

Rougissaient au soleil leur brune carapace ;

Seul, perdu dans l’espace,

Un grand aigle planait, roi de l’immensité !
Ma mère était assise et bordait en silence,

Et moi, le front penché, toute à mon indolence,

Étendue à demi sur le chauve gazon,

Je regardais flotter des vallons à la plaine

La vapeur, blanche haleine

Des monts géants, couchés au bord de l’horizon.
Nous restâmes longtemps ainsi sans causeries,

Le cœur pris toutes deux aux mêmes rêveries :

 » Maman, lui dis-je enfin, je vais faire un bouquet,

 » Prête-moi tes ciseaux.  » Et courant, tête nue,

À la porte connue

Du jardin, je l’ouvris en poussant le loquet.
J’entrai : mon espérance ici n’était pas vaine.

C’étaient bien les rosiers, le jasmin, la verveine,

Le grenadier chargé de boutons entr’ouverts.

Je les retrouvai tous, ces amis sympathiques,

Dans leurs charmes rustiques,

Oui, tous, jusqu’au grand buis aux rameaux toujours verts.
Qu’aviez-vous ce jour-là, fleurs dans l’abandon nées,

Que toutes vous étiez tristement inclinées,

Comme demandant grâce à ce soleil de feu ?

Vous, si fraîches un jour d’octobre, vous, si belles,

Pourquoi donc vos ombelles

Semblaient-elles tout bas murmurer un adieu ?
Je formai néanmoins de ces plantes mourantes

Un énorme bouquet aux senteurs enivrantes.

À peine des deux mains le pouvais-je tenir !

J’avais joint seulement à mes fleurs préférées

Quelques gerbes nacrées

D’orangers et de lys purs comme un souvenir.
Puis, montant l’escalier aux marches un peu hautes,

Que nous avions jadis gravi comme des hôtes

Sous le regard ami de la mère et du fils,

Je tentai de heurter la serrure rouillée :

La porte verrouillée

Ne branla même pas aux efforts que je fis.
Je voulais revenir sur cette galerie,

Où j’avais entendu, la voix presque attendrie,

Le ton presque amoureux, mon bien-aimé causer

Mais, comme la plupart des choses de la vie,

Hélas ! mon humble envie

N’était pas de ces vœux qu’on peut réaliser.
Oh ! pourtant, si jamais mon amour de son âme

Fut compris, ce fut là, sous les rayons de flamme

Que jetait le soleil, dans ce lieu, dans ce coin,

Où s’épanouissaient ces fleurs et mes chimères,

Tandis que nous deux mères

Souriaient, nous montrant l’une à l’autre de loin !
Or, depuis que j’errais de pensée en pensée,

Sans que j’y prisse garde, une heure était passée ;

Je dus suivre ma mère et partir. Seulement,

Je n’avais à marcher ni courage ni zèle ;

Je venais après elle,

Triste et le cœur serré d’un noir pressentiment.
Mes fleurs, mises dans l’eau, relevèrent la tête,

Me charmèrent huit jours de leur senteur discrète,

Puis séchèrent encor pour ne plus se rouvrir.

Mais mes chers souvenirs, fleurs, bouquet de mon âme,

Sans que rien les entame,

En moi vivent toujours et ne sauraient mourir.
Hélas ! j’avais volé cette heure de délices

L’an passé J’ai vidé depuis d’amers calices,

Je ne vais plus là-bas — Savez-vous cependant

Ce que pensent ou font mes fleurs abandonnées,

Et dans tant de journées,

Ce qu’aux roses les lys ont dit en m’attendant ?

Août 18

Quand Même

Deux hommes sont en lui, deux hommes bien distincts,

L’homme des préjugés et celui des instincts :

L’un fantasque, inquiet, irritable, sceptique,

Volontaire, dur même et quelquefois cynique ;

L’autre tout dévoûment et générosité,

Patience, douceur, délicate bonté,

Esprit étincelant, charme, attachante grâce,

Tout ce qui prend le cœur et pour jamais l’enlace.

Autant le premier blesse, autant l’autre séduit.

Contraste inexpliqué ! C’est le jour et la nuit,

C’est la compassion avec l’indifférence,

C’est le faux et la vrai sous la même apparence,

La défiance unie à la naïveté,

La volonté tenace à l’instabilité,

Labyrinthe, dédale, âme pleine d’abîme,

Qui plaît sans le vouloir et fait mourir sans crime,

Qui répond à chacun par un rire moqueur.

Voilà pourtant celui qui m’a touché le cœur !
Ah ! si Dieu m’eût permis d’avoir part à sa vie,

Je n’avais d’autre but, je n’avais d’autre envie

(Et j’en atteste ici mon invincible amour !)

Que d’épurer sans cesse et d’amener au jour

Tout ce que cet enfant gâté de la nature

Au jour de sa naissance a reçu sans mesure ;

Tout ce qu’en son erreur il écarte aujourd’hui

Et tout ce qu’il étouffe ou fera taire en lui,

Jusqu’à l’heure prévue où son âme lassée

N’aura pour le combat ni force ni pensée.

Oh ! d’un sommeil mortel le voir là s’endormir

Sans pouvoir rien de plus que prier et gémir !

Mon Dieu ! qu’ai-je donc fait pour qu’il m’ait condamnée

A ce supplice affreux qui grandit chaque année ?
Dans l’exaltation de ma propre douleur,

Peut-être, malgré moi, lui portai-je malheur ?

Peut-être ai-je hâté la crise inévitable

En frappant sur ce cœur qu’il veut invulnérable

Et qui devait pour moi s’ouvrir ou se fermer !
Hélas ! il s’est fermé pour se garder d’aimer,

Fermé dans le silence et dans la solitude !

Ma tendresse absolue et ma sollicitude

Ont éveillé son doute au lieu de l’entraîner,

Et comme il ne voulait jamais s’abandonner

A ces pensers du ciel, à ces rêves d’aurore,

Qu’il avait peur de lui, de moi, que sais-je encore ?

Voyageur éperdu qui frappe dans la nuit

La main qui le guidait, il me repousse et fuit.

C’est en vain que je souffre, en vain que je supplie,

En vain que je me meurs, il veut que je l’oublie.

– Oublier ! il l’a dit ce mot du désespoir,

Il l’a dit en parlant de vertu, de devoir ;

Il l’a dit froidement, avec insouciance,

Au nom de la raison et de l’expérience ;

Et lui, dont j’ai connu la sensibilité,

Lui, qui voit la pâleur de mon front révolté,

Lui, qui sait les tourments d’une douleur si vraie,

Lui, dont une parole aurait guéri ma plaie,

Lui, quand j’ai crié grâce à ce mot redouté,

Lui, qui voit et sait tout, il me l’a répété !
Juste ciel ! est-ce là tout ce qu’apprend la vie ?

Est-ce là cette énigme ardemment poursuivie

Qui nous dira le grand secret ?
Est-ce le sort fatal ? Est-ce la loi suprême ?

L’amour par qui je vis et ma souffrance même,

Tout, dans l’oubli, s’abîmerait ?
Oh ! s’il en est ainsi de la sagesse humaine,

Si l’on doit, de sa vie, écarter toute peine

Comme une perte de son temps,
Si l’on doit mesurer ses plus amères larmes,

Si l’on doit, pour garder une paix sans alarmes,

Compter au chagrin ses instants ;
Si l’on doit mépriser comme un bruit misérable

Tout ce que le passé, de sa voix adorable,

A votre oreille vient crier ;
Si toute grandeur pure à la raison se brise,

Si l’égoïsme seul sur vous doit avoir prise,

Si le cœur doit se renier ;
S’il n’a plus sa fierté constante qui le venge,

Si, pareil au polype inerte, il faut qu’il change

Selon le sort inattendu

Qui l’ampute au hasard et lui fait mille entailles ;
Si la sagesse n’est, après tant de batailles,

Qu’un intérêt bien entendu ;
Oui, s’il en est ainsi, je hais et je méprise

Le bonheur, la raison, la vertu, que l’on prise

Sur toute autre chose ici-bas.
Je n’aurai jamais trop de dédain et de rage,

D’horreur et de dégoût, de vengeance et d’outrage

Pour ces calculs lâches et plats !
Et je saurai souffrir, et je dirai que j’aime,

Et je ceindrai mon front comme d’un diadème

De ma couronne de douleurs ;
Et rien n’empêchera ma passion candide

De monter jusqu’au ciel, radieuse, splendide,

Embellie encor par ses pleurs !
Septembre 18

Regard Mouillé

Quand tu constates les ravages

Du mal qu’autrefois tu m’as fait

Devant cette mer sans rivages,

Tu sembles rester stupéfait.
Et de tes paupières baissées,

Sur moi tombe un regard sans prix,

Ainsi se croisent nos pensées :

Tu soupires, moi je souris !
6 Juillet 18

Rêverie

Laine blanche, crochet, roulés entre mes doigts,

Combien vous ai-je dit de secrets autrefois ?

Combien avez-vous vu de doux rêves éclore ?

Vous en souvenez-vous ? Hélas ! j’en tremble encore.
Quand mon cœur palpitait d’espérance et d’orgueil,

Nous épiions un bruit de pas à notre seuil,

Un coup rapide et sec derrière notre porte,

Tandis qu’en même temps une voix claire et forte

Vibrait et demandait si l’on pouvait entrer.

La rougeur du bonheur me venait colorer,

Je relevais soudain mon front ému pour dire :

Bonjour ! ou bien : bonsoir ! avec un doux sourire,

Et vous, je vous laissais tomber sur mes genoux.

J’en tremble encore Hélas ! vous en souvenez-vous ?
Il arrivait parfois que j’étais trop troublée

Pour pouvoir m’exprimer. La causerie ailée

Nous effleurait alors, passant comme un oiseau

Qui voltige léger et prompt. Votre réseau

Était couleur de neige et moi couleur de rose.

Oh ! comme en ce temps-là la plus petite chose

Me faisait vous quitter, vous prendre tour à tour !

J’avais eu beau souffrir tout le reste du jour,

Comme j’oubliais tout quand l’heure était venue !

Voyez comme ma main devient blanche et menue,

Dans mes doigts amaigris à peine je vous tiens :

Vous tremblez maintenant et moi, je me souviens !
Août 18

Soleil Couchant

Car ils savent qu’ils vont au rivage éternel.

Sainte-Beuve.
Chancelants & courbés sous le poids des années,

Par l’ouragan d’hiver plantes déracinées,

Ils sont vieux tous les deux. L’un près de l’autre assis

Ils écoutent au loin des chansons & des rondes,

Et regardent sauter des fraîches têtes blondes

Sur les grands tas de foin par le soleil roussis.

Les enfants sont en joie & la nature en fête.

Baignés d’ombre à leurs pieds, de rayons à leur faîte,

Les arbres du verger contemplent, eux aussi,

Ces générations nouvellement écloses,

Et calculent tout bas combien de lèvres roses

Ils ont entendu rire ainsi.
Ah ! le temps s’en va vite en son cours monotone !

Voici bientôt venir le cinquantième automne,

Le jour anniversaire où jadis ces époux

Se sont promis de vivre & de mourir ensemble.

Elle était svelte alors ainsi qu’un jeune tremble,

Lui rieur, éloquent, à la fois fier & doux.

Ils sont seuls maintenant à se donner encore

Les noms de leur jeunesse (ô vieux reflet d’aurore !),

A se remémorer les faits des temps passés,

Disant :  » T’en souvient-il ?  » ou bien :  » Je me rappelle »

Car tous ceux qu’ils aimaient & que leur voix appelle

Se sont peu à peu dispersés.
Hélas ! & chaque ride à leur tempe imprimée

Est comme le tombeau d’une mémoire aimée.

Mères, parents, amis, par la mort emportés,

Sont tombés autour d’eux. Comme aux forêts prochaines

Reste parfois debout un seul groupe de chênes

Surgissant au milieu des troncs décapités,

Ou bien comme l’on voit au soir d’une bataille

Deux compagnons, portant au sein plus d’une entaille,

S’appuyer l’un sur l’autre & s’entre-soutenir,

Ils attendent, exempts de crainte & de murmure,

De descendre au caveau que l’Éternité mure

Pour le sommeil sans souvenir.
Car ils ont maintenant tous les deux conscience,

Elle, par sa tendresse, & lui, par sa science,

D’avoir accompli l’œuvre où Dieu les appelait.

Et les fils de leurs fils, les filles de leurs filles,

Fondant pour le Seigneur de nouvelles familles

Dont les fronts inégaux forment un chapelet

Où la perle sans tache est d’une autre suivie,

S’avancent à leur tour au chemin de la vie.

Les vieux peuvent partir calmes & triomphants :

Leur nom, qu’à cause d’eux toute la contrée aime,

Est porté dignement & le sera de même

Par les enfants de leurs enfants.
C’est une chose auguste & vraiment solennelle

De voir ces vieillards blancs de la neige éternelle

Garder encor leur doux sourire d’autrefois.

On dirait le rayon de pourpre lumineuse

Que le soleil couchant de l’automne vineuse

Jette aux glaciers sereins sous leurs cieux déjà froids.

L’amour, qui les unit voici cinquante années,

Avec la chaste odeur qu’ont les roses fanées,

S’exhale de leur cœur comme un souffle enchanté ;

Et la foi, qui soutint leurs âmes éprouvées,

Qui raffermit leurs mains vers le Seigneur levées,

Les baigne d’immortalité.
Graves des maux soufferts & des peines passées,

Confondant leurs regards, leurs soupirs, leurs pensées,

Tels ils sont à présent, tels ils furent toujours.

Leur jeunesse de cœur survit à la tempête

Qui fait trembler leurs pas ou s’incliner leur tête ;

Et si le temps n’a plus que des moments bien courts

A leur prêter encor, comme dans la vallée

D’un feu d’herbes des champs monte une flamme ailée

Qui jette au vent du soir un parfum pour adieu,

Lorsque l’heure viendra de leurs deux agonies,

Ils s’en iront ensemble, âmes toujours unies,

Soleil D’hiver

Hélas ! hier encor sur mon front, sur ma lèvre,

Sont venus se poser la joie et le plaisir,

J’ai ri comme une folle aujourd’hui j’ai la fièvre,

Car ma porte est fermée et j’en ai le loisir.
O pauvre humanité ! J’ai pitié de moi-même

Quand mon masque s’en va décollé par mes pleurs

Et qu’apparaît, meurtri, costumé, maigre, blême,

Mon visage, dont tous admiraient les couleurs.
— Nous sommes en janvier : le ciel, d’un azur tendre,

Réfléchit sa splendeur dans les flots clapotants ;

Le vent est si léger qu’à peine on peut l’entendre,

Le soleil est si doux qu’on dirait le printemps.
Mais, comme ces rayons à la nature morte

Se prodiguent en vain et ne fécondent rien,

Dans mon âme la peine est aussi la plus forte :

Mon rire est un mensonge, et l’amour le sait bien !
Janvier 18

Solitude

Vous qui me plaignez, ne me plaignez plus,

Vous qui m’enviez, n’ayez pas d’envie,

Mon destin est tel que je le voulus,

Et Dieu fit sans moi mon cœur et ma vie.
J’ai su découvrir la sérénité

Dans le triste fond des plus tristes choses,

Et me rapprocher de la vérité

Assez près pour voir l’effet et les causes.
Maintenant je vais, le front haut et fier,

Les deux bras croisés sur mon cœur qui saigne,

Sans plus redouter aujourd’hui qu’hier

Les fatals secrets que la vie enseigne.
Vous qui me plaignez, vos plus grands plaisirs

N’ont pour moi qu’ennui, vide et lassitude ;

Vous qui m’enviez, vos plus chers désirs

Sont-ils tous bornés à la solitude ?

Septembre 18

Marchand D’habit

I. MARCHAND D’HABIT !
Ce petit homme grisonnant

S’en venait encore à l’automne,

Le regard vif, l’air avenant,

En poussant son cri monotone.
Mais qu’il est changé maintenant !

Le regard est noir, l’air atone ;

Et, sur les syllabes traînant,

Sa voix chevrotante détonne.
A peine un hiver passé

Et le revoilà si cassé,

Qu’à l’entendre mon cœur se serre
Poursuivant un maigre débit,

Oh ! quel poëme de misère

Dans ce seul cri : Marchand d’habit !
II. PETITE SŒUR.
Près de la ronde inattentive

Qui poussait d’éclatants hourras,

Je la voyais passer, furtive,

Ayant son petit frère aux bras.
Elle avait huit ans, et, chétive,

Elle pliait à chaque pas ;

Sa démarche était si craintive

Qu’on eût dit qu’elle n’osait pas.
Aux cris de bande mutine

Elle serrait sur sa poitrine

Son pauvre cher petit bébé,
Et déjà son grand œil plombé

Avait, sous les larmes amères,

Le long regard des pauvres mères.
III. PETIT ENFANT.
Dans les beaux rayons de soleil

L’enfant joyeux se roule et joue.

De sa pauvre petite joue,

Le teint pâle devient vermeil.
Il court, saute, donne l’éveil

Aux pigeons blancs qui font la roue.

Il chante tant, qu’il s’en enroue,

Le chant qui berça son sommeil.
Autour de lui tout est splendide :

En vain le dénûment sordide

L’étreint, morne et silencieux ;
Il est naïf ; il est candide ;

Et lorsqu’il regarde les cieux,

Il rit en ouvrant de grands yeux.
Avril 18

Souvenirs D’enfance

Plus ne suis ce que j’ai été.

Marot.
Il me semble parfois que ma plaie est guérie :

Et, souriant encore, je regarde au miroir

Revenir doucement mon enfance fleurie.
Je ne sais pas comment, mais je crois la revoir

Ce qu’elle était hier, toute rose et paisible,

Avec son ignorance, avec son fol espoir.
Une ride aujourd’hui court, à peine sensible,

De l’une à l’autre tempe en fugitif sillon,

Et rien n’effacera cette ligne invisible.
Non, rien : la vie en vain perdrait son aiguillon,

J’échapperais en vain au tourment qui m’accable,

Comme devant l’oiseau s’enfuit le papillon ;
Ni l’oubli, ni la paix, ni l’amour ineffable

Ne combleront ce pli fait en quelques instants.

J’aurai toujours présent ce témoin implacable.
Et, cependant, mon Dieu ! je n’ai que dix-huit ans !

Qui le croirait, à voir des larmes sur ma joue

Et cette ride au front creusée avant le temps ?
Ah ! je me ressouviens de la méchante moue

Que je faisais jadis au seul mot d’obéir.

— N’était-ce pas hier ? je m’y perds, je l’avoue.
Tout enfant, dans ce coin je venais me blottir,

A petits pas, sans bruit, serrant fort ma poupée

Contre moi ; je pensais qu’elle eût pu me trahir.
Et j’y restais longtemps toute préoccupée,

Écoutant, retenant, commentant au hasard

Tout ce dont mon oreille avait été frappée.
Et lorsqu’en ma cachette il venait un regard,

Furieuse, enrageant d’avoir été surprise,

Je m’enfuyais avec mon dépit à l’écart.
Plus tard je me retrouve, au souffle de la brise,

Laissant mes blonds cheveux flotter sur mon cou nu,

Courant, criant, chantant, toujours en entreprise,
M’enivrant de la vie & du charme inconnu

De bondir comme un faon sur la verte prairie.

— Hélas ! beau temps joyeux, qu’es-tu donc devenu ?
Et puis, sur les genoux de ma mère chérie

Je venais tout à coup jeter mon front ardent,

Tandis qu’elle disait :  » Calme-toi je t’en prie !  »
Mais lorsqu’elle ajoutait tout bas, me regardant,

Sa main sur mes cheveux :  » Ma petite lionne !  »

Je sentais croître encore mon orgueil débordant.
Je me rappelle aussi les lectures d’automne

Que ma mère faisait le soir à haute voix,

Pendant que gémissait la bise monotone
Dans les arbres jaunis, comme un cerf aux abois

Qui pleure et qui se plaint de sa course forcée

Lorsqu’il est pourchassé des chiens au fond des bois.
C’était, je m’en souviens, l’immortelle odyssée

Du grand Chasseur-de-daims, du Gros-serpent altier,

D’Uncas le cerf agile à la taille élancée.
Livre simple et puissant, qui gardes tout entier

Le sauvage parfum des forêts primitives

Et le chant de l’oiseau perdu dans le sentier,
Oh ! comme tu plaisais à nos âmes naïves !

Quelles émotions nous causaient tes combats !

Comme nous les aimions tes belles fugitives !
Et quand l’heure arrivait de prendre nos ébats,

Transformés tout à coup en guerriers fantastiques,

Poussant des cris affreux ou nous parlant tout bas,
Nous poursuivions, avec les sauvages tactiques,

Des Hurons, si peureux qu’on ne les vit jamais.

Quels rires nous avions ! quels hourras frénétiques
Nous poussions à l’aspect des bizarres plumets,

Que notre fantaisie arborait sur l’oreille !

O joie aux grands éclats, toi qui nous animais,
Où donc es-tu ? dors-tu ? faut-il qu’on te réveille ?

Reviendras-tu bientôt ? as-tu fui pour toujours,

Douce fée enfantine à la lèvre vermeille ?
Un jour vint toutefois après ces anciens jours

Où la nature fut à mes yeux comme vide,

Il fallait la peupler de vivantes amours.
Alors j’ouvris un livre inconnu, puis, avide,

Je le lus et relus pendant près de trois ans.

Qu’était la blonde Alice auprès de Zobéide ?
Et combien j’étais loin des rouges Mohicans,

Habitants des forêts, chasseurs de chevelures !

Car c’était le pays où sont les talismans,
Les palais merveilleux aux splendides tentures,

Les immenses jardins aux bosquets verdoyants,

Les eaux, les fleurs, les chants, les fines ciselures,
Les étoffes de soie aux reflets flamboyants,

Les coupes, les cristaux, les riches pierreries,

Les poignards incrustés, niellés, chatoyants,
Les habits somptueux chargés de broderies,

Les cierges parfumés confondant leur senteur

Avec celle des nuits pleines de rêveries !
Tout ce qu’on peut créer de grand ou d’enchanteur,

Toutes les visions sublimes ou sereines,

Tous les songes fleuris d’un paradis menteur ;
Et les beaux jeunes gens épris des nobles reines,

Sacrifiant leur vie au bonheur d’un moment,

Offrant en holocauste aux pieds de ces sirènes
Leur cœur brave & loyal pour un regard aimant ;

Et les femmes, péris idéales, dont l’âme

Exhale en un soupir le plus pur dévoûment !
Êtres charmants, formés de rayons et de flamme,

Sœurs des lotus sacrés qu’arrose l’eau du Nil,

Vous que la terre tue et que le ciel réclame,
Vous étiez sûrement des houris en exil,

Et vous aviez perdu vos ailes azurées,

Filles de la rosée et du soleil d’avril !
Puis, comme repoussoir aux vierges éthérées,

Que défendaient si mal, dans leur pompeux sérail,

Les esclaves armés et les grilles dorées,
Je me souviens encor de l’étrange attirail

Du grand calife Haroun-al-Raschid si fantasque,

Toujours accompagné comme un épouvantail
De l’eunuque Mesrour à la chair noire et flasque,

Ridicule, peureux, bavard, sot, impudent,

Grimaçant comme un singe & laid comme un vieux masque ;
Et du cher Giaffar, le raisonneur prudent,

Le donneur de conseils au bon sens inflexible,

Aussi ferme vizir que souple confident.
Enfin je lus Homère : Achille l’irascible,

Beau comme un Apollon avec ses cheveux d’or,

Et ses compagnons d’arme à l’ardeur invincible,
Patrocle, Diomède, Ajax, le vieux Nestor,

Devinrent les héros de nouvelles chimères.

J’en rêvais nuit et jour. Et que dirai-je encor ?
Ce fut le tour d’Eschyle aux puissantes colères,

Prométhée inspiré découvrant le vrai Dieu

Par delà les débris des idoles grossières.
Sans que j’en susse rien cependant, au milieu

De ce bizarre amas de songes & d’histoires,

La lumière, pour moi, se faisait peu à peu.
Les grandes vérités rayonnantes ou noires,

Les mondes inconnus, le passé submergé,

Remplacèrent ainsi les contes illusoires.
Le menton dans la main et le regard plongé

Dans les rangs infinis de confuses images,

Que de jours j’ai perdus sans en avoir congé !
Tout alors devenait tableau : les trois rois mages,

Que la légende amène aux pieds du Christ enfant,

M’apparaissaient vêtus de robes à ramages
J’assistais au retour de Rhamsès triomphant.

Thèbes m’était connue ainsi qu’Éléphantine :

J’avais vécu là-bas sous leur ciel étouffant.
Je savais les sentiers des monts de Palestine,

Le Jourdain, le Liban, le rocher de Sion

Et l’Arche, qu’au salut du monde Dieu destine.
Je voyais chaque peuple et chaque nation,

L’antiquité vivait, pensait, luttait encore

Ivre de liberté jusqu’à la passion.
Quand l’orient rougit aux clartés de l’aurore,

Je venais avec Ruth glaner aux champs de blé :

Les épis ondoyaient au soleil qui les dore ;
Dans son manteau royal de rosée emperlé,

Le grand lis, plus paré que Salomon le sage,

Tendait au rossignol son calice emmiellé ;
La rose de Sâron au purpurin corsage

Enivrait les rameaux d’une douce senteur,

Et saluait le vent d’un parfum au passage ;
Tandis que les grands bœufs, traînant avec lenteur

Les chariot criards chargés de lourdes gerbes,

Par bouffée aspirant ce vent réparateur,
Ou laissant un rayon lustrer leurs flancs superbes,

L’œil humide et perdu dans l’espace éthéré,

A leurs pieds gravement arrachaient quelques herbes.
Le cri d’un scarabée, au corselet doré,

Vibrait à l’unisson des soupirs de la brise,

Qui disait, elle aussi, son cantique sacré.
Tout chantait, tout priait dans la nature éprise,

Chaque voix à son tour, pour louer le Seigneur,

Montait du vallon vert et de la roche grise.
Et l’homme alors, qu’il fût berger ou moissonneur,

Bénissait dans son cœur l’Auteur puissant et tendre

De toute cette paix et de tout ce bonheur.
Puis la scène changeait : il me semblait entendre

Le bourdonnement sourd d’une grande cité ;

Sous mes yeux je voyais Jérusalem s’étendre.
Le temple était ici grave dans sa beauté,

Le Golgotha là-bas avec sa tête chauve,

Gethsémani plus loin, Hébron de ce côté.
Dans la rue escarpée et sous le soleil fauve,

Passaient et repassaient entre les murs étroits

Les prêtres parfumés d’hyacinthe et de mauve.
Tout à coup surgissaient, inflexibles et droits,

Les prophètes, ces gueux sublimes, ces poëtes,

Secouant leurs haillons à la face des rois.
Je voyais onduler les masses inquiètes

Du peuple, soulevé comme une vaste mer

Par la terrible voix de ces tribuns ascètes.
Sans défense, debout, le regard triste et fier,

La barbe et les cheveux tout souillés de poussière,

Comme ceux-là qui vont menant un deuil amer,
Pieds nus, à peine ceints d’une toile grossière,

Hâves, maigres, mais plains de sombre majesté,

Le front illuminé d’une étrange lumière,
Le geste rare et grand dans son austérité,

C’étaient Osée, Amos, Jérémie, Isaïe,

Ces soldats du Très-Haut et de la vérité.
Ils allaient, dénonçant sous la pourpre haïe

Les rois dégénérés soumis à l’étranger,

Par qui la loi divine était toujours trahie.
Ils venaient provoquer Israël à venger

Le culte de justice et de beauté morale

Que tous, dans leur fureur, ne cessaient d’outrager.
Et je considérais cette lutte inégale

Pleine d’ombre et de jour, d’audace et de grandeur,

Entre l’esprit de vie et la force brutale.
Le texte, tout grondant d’une orageuse ardeur,

D’éclairs inattendus illuminait la page

Qui me brûlait les yeux de leur rouge splendeur.
Soudain, comme l’oiseau lassé d’un long voyage

Qu’emportent çà et là les vents impétueux,

Ma pensée abordait une nouvelle plage.
C’était le soir, bien loin des bruits tumultueux ;

Les pâles oliviers, tout baignés d’ombres bleues,

Étendaient vers le ciel leurs grands bras tortueux.
Les alcyons, frôlant les vagues de leurs queues,

Se balançaient gaîment par troupes dans les airs

En franchissant d’un seul coup d’aile plusieurs lieues.
Tout était pur et calme, et sur les flots déserts,

Aux limpides clartés dont Phébé les inonde,

De gracieux dauphins laissaient voir leurs dos verts.
C’était un pan du ciel de la Grèce féconde,

Un des sites sacrés chers à l’humanité ;

C’était le cap Sunium plongeant dans la mer blonde.
Charme mystérieux de la toute beauté !

Mon âme respirait dans ce doux paysage

Le sain apaisement de la sérénité.
Et puis c’était saint Paul devant l’aréopage,

Aux neveux de Platon révélant l’Inconnu,

Le Dieu saint, juste et bon, tout-puissant et tout sage.
Plus loin encore, c’était esclave, vieux et nu,

Épictète mourant prêchant le stoïcisme

Au monde, dont le jour fatal était venu.
Rayons éblouissants d’un seul et même prisme,

Prophète d’Israël, philosophe ou chrétien,

J’ai senti, j’ai compris votre austère héroïsme.
Oui, vous me servirez d’exemple et de soutien,

Je vous suivrai. Déjà votre voix m’encourage ;

Avec vous, grâce à vous, je ne regrette rien.
Ma foi reste debout et défiera l’orage !
Avril 18

Marguerite

C’était un soir de juin paisible. Du midi

Le vent soufflait chargé d’un parfum attiédi,

Et les deux vieilles tours massives et carrées

D’un rayon de soleil couchant étaient dorées.

Le ciel d’un bleu d’opale avait des tons charmants ;

Les arbres et les fleurs tressaillaient par moments ;

Partout les foins coupés dormaient sur les prairies.

On eût dit la nature en proie aux rêveries ;

Nous étions réunis tous au bout du jardin ;

Personne ne troublait le silence serein

Qui, du ciel calme et pur, tombait sur toutes choses

Et venait rafraîchir les hommes et les roses.

Moi, j’étais à l’écart, tenant sur mes genoux

Ma petite cousine aux grands yeux si doux :

C’est une ravissante enfant que Marguerite

Avec ses cheveux blonds, sa bouche si petite

Et son teint transparent. Amour ou chérubin,

Dont rien n’altère encor le sourire divin !

Elle avait tant joué qu’elle était un peu lasse,

Et, comme on voit la fleur sous la brise qui passe

S’incliner, la mignonne avait fermé les yeux,

En appuyant sur moi son front pur et joyeux.

Enlacée à mes bras, elle était immobile ;

La lumière baignait son visage tranquille ;

Elle ne dormait pas, elle semblait rêver.

Et je la regardais se perdre et s’élever

Dans ce cher pays bleu, splendide, et solitaire,

Où depuis si longtemps, je vis loin de la terre.

Tout à coup quelqu’un dit en nous montrant ainsi :

 » ? Vraiment, c’est un tableau tout à fait réussi.

 » Et comme la petite à la grande ressemble !  »

 » Nul n’y pensait avant qu’elles fussent ensemble.

 » On dirait, n’est-ce pas ? à les regarder bien,

 » Les deux sœurs, ou la mère et l’enfant.  » L’entretien

Alors se renoua, sérieux ou frivole.

Autour de moi, chacun, ayant pris la parole,

Sur ce premier avis voulut donner le sien.

Mais, je n’écoutais plus, je n’entendais plus rien,

Non, plus rien que l’haleine égale et reposée

Qui sortait doucement de la lèvre rosée.

Mon cœur seul parlait haut sans craindre de témoin ;

Un mot avait suffi pour l’emporter bien loin,

Et je berçais toujours ma petite cousine

Tandis qu’un long soupir soulevait ma poitrine :

-Les deux sœurs, me disais-je, oh ! non, dans sa douceur

Je la connais bien, moi, l’amitié d’une sœur ;

Je sais ce qu’elle vaut et combien elle est sûre.

Sa tendresse est habile à panser la blessure

Profonde que l’amour nous fait ; son dévouement

Est, jusqu’en ses détails, sympathique et charmant ;

Sa force est patiente et son ardeur fidèle.

Ma sœur, puissent mes jours s’écouler auprès d’elle !

Puisse Dieu lui donner ce qu’il m’ôte ici-bas !

Ma sœur est mon amie et ne changera pas.

Marguerite est trop jeune. Oh ! si c’était ma fille,

Si j’avais une enfant tête blonde et gentille,

Fragile créature en qui je revivrais,

Rose et candide avec de grands yeux indiscrets,

Sans cesse demandant des chansons, des caresses

Et de tendres baisers, quelles folles ivresses

Me causeraient sa voix, son parler hésitant

Ou le timbre joyeux de son rire éclatant !
Pour elle, être à mon tour ce qu’est pour moi ma mère,

Et, comme par un souffle, en cette vie amère,

Sentir les maux guéris et les pleurs essuyés

Par le bruit de l’enfant qui jouerait à mes pieds ;

Etre le but, la vie et l’âme de cette âme,

L’instruire de ma foi, l’échauffer de ma flamme

Et rien demander que sa joie en retour,

Quel rêve, encor plus doux que celui de l’amour !

Des larmes sourdent presque au bord de ma paupière

Quand je pense à l’enfant qui me rendrait si fière,

Et que je n’aurai pas, que je n’aurai jamais ;

Car l’avenir, cruel en celui que j’aimais,

De cette enfant aussi veut que je désespère.

Pourtant elle eut porté le nom de mon grand-père,

Je l’aurais appelée Olympe comme lui.

Doux et brillant reflet du rayon qui m’a lui

Dans les jours d’autrefois, les jours de mon enfance,

Ce nom, porté par elle, à sa fraîche innocence

Se serait rajeuni de nouveau pour longtemps ;

Écho de la vieillesse et chanson du printemps,

Fleur nouvelle naissant de la plante brisée,

Matin tout emperlé des pleurs de la rosée,

Prestige du passé, rêve de l’avenir,

Vie et mort, jour et nuit, espoir et souvenir !

Mais pourquoi tant choyer cette folle chimère ?

Jamais on ne dira de moi : C’est une mère !

Et jamais un enfant ne me dira : Maman !

C’en est fini pour moi du céleste roman

Que toute jeune fille à mon âge imagine.

Du bouquet effeuillé je n’ai plus que l’épine,

La brise s’est changée en ouragan glacé :

Ma vie à dix-huit ans comprend tout un passé.

Tristesse

Rentrez dans vos cartons, robe, rubans, résille !

Rentrez, je ne suis plus l’heureuse jeune fille

Que vous avez connue en de plus anciens jours.

Je ne suis plus coquette, ô mes pauvres atours !

Laissez-moi ma cornette et ma robe de chambre,

Laissez-moi les porter jusqu’au mois de décembre ;

Leur timide couleur n’offense point mes yeux :

C’est comme un deuil bien humble et bien silencieux,

Qui m’adoucit un peu les réalités dures.

Allez-vous-en au loin, allez-vous-en, parures !

Avec vous je sens trop qu’il ne reviendra plus,

Celui pour qui j’ai pris tant de soins superflus !

Quand vous et mon miroir voulez me rendre fière,

Retenant mal les pleurs qui mouillent ma paupière,

Sentant mon cœur mourir et l’appeler tout bas,

Je répète :  » À quoi bon, Il ne me verra pas !  »

Je pouvais autrefois, avant de le connaître,

Au temps où je rêvais en me disant :  » Peut-être !  »

Je pouvais écouter votre frivolité,

Placer dans mes cheveux les roses de l’été,

Nouer un ruban bleu sur une robe blanche,

Et, comme un arbrisseau qui sur l’onde se penche,

Contempler mollement mes quinze ans ingénus.

(Songes, songes charmants, qu’êtes-vous devenus ?)

Je le cherchais alors et j’attendais la vie.

Mais aujourd’hui, comme me feriez-vous envie ?

Le soleil n’a pour moi ni chaleur ni clarté.

Tout venait de lui seul dans ce temps enchanté,

L’amour comme l’espoir, l’air comme la lumière

J’ai perdu, j’ai perdu mon aurore première ;

Celle qui rit pour rire et chante pour chanter,

Un souffle d’épouvante est venu l’emporter.

Tout est noir, tout est mort et je me sens glacée.

Oh ! ne m’arrachez plus à ma sombre pensée,

Rien sur ce flot amer ne peut me retenir,

Et l’ombre du passé s’étend sur l’avenir !

Septembre 18

Morte !

Morte ! oh ! serait-il vrai ? Morte, pleine de vie !

A son calme avenir quel mal l’a donc ravie ?

Qui donc l’a pu frapper avant qu’elle eût vingt ans ?

Dans la fraîche candeur de ses premiers printemps,

Quand elle n’était pas au tiers de sa journée,

Quel souffle, pauvre fleur ! l’a si vite fanée ?

O malheureuse enfant ! le secret bien-aimé

Qu’à tous les yeux son cœur a tenu renfermé,

Son secret, je le sais ; sa douleur, je la sonde.

Je puis dire combien sa plaie était profonde

Et ce qu’elle a souffert pour en périr ainsi :

Celui que j’aime tant, elle l’aimait aussi.

Hélas ! mais sans secours, toute seule, éperdue,

Comme un oiseau qui fuit dans l’immense étendue,

Ne trouvant nulle part de pitié ni d’appui,
Elle aima mieux mourir que de vivre sans lui ;

Et quand, le mois dernier, sa mère et sa famille,

Ignorant que l’amour tue une jeune fille,

Ont enfin obtenu de sa soumission

Qu’elle abjurât son rêve et son illusion,

Son âme douce, faible et de fraude incapable,

S’en est allée à Dieu pour n’être pas coupable.

Ces tristes jours pourtant n’avaient pas emporté

Son parfum d’innocence et de virginité :

Son voile nuptial se transforme en suaire ;

Et, toute fraîche encor sur son lit mortuaire,

Sa couronne de fleurs semble dire aujourd’hui :

Elle aima mieux mourir que de vivre sans lui !
O toi, que nous aimions avec tant de tendresse !

O toi, dont la froideur si féconde en ivresse

Nous force à te bénir en nous tordant les bras !

O toi, qui l’as tuée et qui me briseras,

Toi, qui n’eus pu choisir entre nous deux sans crime,

Quelle est cette puissance infernale ou sublime,

Ce don mystérieux, ce charme souverain

Qui prend, pour les broyer contre ton cœur d’airain,

Nos cœurs passionnés et jusqu’en ces supplices

Nous verse un poison sûr aux mortelles délices ?
Comment n’as-tu pas vu qu’elle t’aimait aussi ?

Nous, qui n’avions que toi pour unique souci,

Nous nous étions, hélas ! elle et moi, devinées,

Sans prévoir toutefois combien nos destinées

Devaient se ressembler en malheurs, en regrets.

— Qui nous eût dit alors que je lui survivrais ?

Qu’avant moi, sous nos yeux, elle serait frappée ?

Et peut-être en effet que la mort s’est trompée,

Qu’elle devait rester, que je devais partir,

Et, sans lutte, laisser l’oubli m’anéantir ?
C’est fini maintenant, elle s’est endormie.

Sa profonde douleur m’a faite son amie.

Le passé disparaît. J’effeuille, avec des pleurs,

Sur son morne tombeau, ces vers, comme des fleurs.

La mort apaise tout : jalousie et colère !

Voici, le pardon vient et l’horizon s’éclaire ;

Plus d’ombre ou de terreur, plus de mal ou d’orgueil !

Je vois dans l’infini, qui s’ouvre à ce grand deuil,

Son front transfiguré par son amour fidèle ;

Je me rappelle enfin que tu fus aimé d’elle,

Et je dis, le cœur plein d’un sympathique effroi :

Elle aima mieux mourir que de vivre sans toi !
Novembre 18