Orgueil

Non, non, je ne suis pas de ces femmes qui meurent

Et rendent ce dernier service à leurs bourreaux,

Pour qu’ils vivent en paix et sans soucis demeurent.
Vois-tu, ces dévoûments sont niais s’ils sont très-beaux.

Les hommes, je le sais, se complaisent trop vite,

Le pied sur ces cercueils, à poser en héros,
Et j’ai dégoût d’ouïr la manière hypocrite

Dont ils disent toujours de ces doux êtres morts :

 » Un ange prie au ciel pour moi. Pauvre petite !  »
Tu m’as trop bien appris que l’empire est aux forts.

Mourir, c’est oublier. J’aime mieux ma misère.

Tu ne me verras pas succomber sans efforts.
Aux affres du tombeau, moi, que l’angoisse enserre,

Je ne réponds encor que par un refus ;

Car je veux qu’à défaut d’un repentir sincère,
Tu te dises un jour :  » Quel aveugle je fus !  »
Juin 18

Vivere Memento

La vie est si souvent morne et décolorée,

A l’ennui l’heure lourde est tant de fois livrée

Que le corps s’engourdit,
Et que l’âme, fuyant les épreuves amères,

S’envole et vient saisir à travers les chimères

L’idéal interdit.
On trouve ainsi l’oubli des autres, de soi-même,

On n’est plus de la terre, on plane, on rêve, on aime,

Toute chose est à vous ;
La notion du vrai si bien est renversée

Que, dans vos doigts, les fils, dont la vie est tissée,

Semblent soyeux et doux.
Sondant imprudemment ce que Dieu vous dispense,

On veut que tout travail porte sa récompense

Et tout arbre son fruit.
On repousse un devoir humble, austère ou stérile,

Et cette paix factice à la fin vous exile

De ce monde de bruit.
On meurt en peu de temps lorsqu’on vit cette vie ;

Cette ivresse d’esprit du sommeil est suivie.

On s’éveille au tombeau.
Plus charmeresse encor que la mélancolie,

Comme un souffle léger cette douce folie

Éteint votre flambeau.
Si jamais âme humaine a goûté ce vertige,

Et, semblable à la fleur arrachée à sa tige

Que soulève le vent,
Si jamais un esprit a délaissé la terre,

Ce fut moi, dans les jours où j’aimais à me taire

Pour m’en aller rêvant.
Que de fois je mentis à ma propre souffrance,

Alors que s’élançait au loin mon espérance

Fraîche et riante encor !
Que de fois ce semblant de liberté bénie

A brillé dans ma nuit obscure, indéfinie,

Avec des rayons d’or !
Et pourtant, non ! malgré sa lueur scintillante,

Son prisme éblouissant, cette flamme brillante

N’était pas la clarté.
Ce leurre décevant, qui vient et se retire,

Décuple en vous trompant le sévère martyre

De la réalité.
Car la loi de la vie est sérieuse et grave ;

Comme le temps au front met la ride et la grave

Avec son sur couteau,
Ainsi profondément dans notre âme indécise

Inscrivons ces deux mots de latin pour devise :

Vivere memento !
Oui, souviens-toi de vivre ; oui, malgré la tempête

Ne t’abandonne pas, ne courbe pas la tête,

Résiste, espère, crois !
Ne fuis pas, âme triste, aux sphères inconnues,

Mais, labarum sacré ! si tu sondes les nues,

Vois-y luire la croix !
Dieu t’a donné le corps pour prison sur la terre,

Il t’astreint à l’épreuve, à la souffrance austère,

À la misère, au deuil.
Le premier cri de l’être, arrivant en ce monde,

Est un cri de douleur, dont l’angoisse profonde

Ne finit qu’au cercueil.
La vie est un combat sans repos ni relâche.

Lutte donc vaillamment. Le désespoir est lâche :

Dieu hait la lâcheté !
Chaque jour il nous rend par un nouveau prodige

La force et la vertu, mais de nous il exige

La bonne volonté.
Il est dans sa bonté ton secours, ta ressource,

De toute chose il est la fin comme la source,

Le but & le moyen.
S’il t’a donné la vie avec devoir de vivre,

Quand le joug est trop lourd, lui-même te délivre

Et te sert de soutien.
Marche donc devant toi d’un cœur contant et brave,

Laisse aux faibles l’oubli qui restreint et déprave,

Vie et sache pourquoi !
Vis par le dévoûment, vis par le sacrifice,

Vis par la vérité, par la pure justice,

Vis aussi par la foi !
Vis par la liberté, par la joie et les larmes,

Vis par l’art créateur qui des maux fait des charmes,

Par le divin espoir ;
Vis par la charité, vis par la patience,

Par l’amour pur, vainqueur de l’âpre expérience,

Et vis par le devoir !
Vis et marche en avant, forte de la pensée

Que la vie éternelle est pour nous commencée

Dès notre premier jour,
Et que Dieu qui te voit, Dieu, le Saint et le Juste,

Promet à ton travail la récompense auguste

De son immense amour !
— Hélas ! je t’entends bien, voix chrétienne et stoïque,

Tu me montres le but idéal, héroïque,

Que mon âme comprend.
Mais la force me manque et parfois le courage ;

L’étoile disparaît derrière le nuage

Et le doute me prend.
Comme un cheval ardent couvre son mors d’écume,

En stériles efforts tristement je consume

Mon jeune sang qui bout.
Mes pieds se sont meurtris aux pierres de la route,

La bataille perdue est changée en déroute

Et je me sens à bout.
Je songe et je regarde, ô vanité bornée !

Que sont les jours de l’homme et qu’est sa destinée

Devant l’éternité ?
Ce qu’est l’herbe jetée au gouffre formidable,

Ce qu’est ce monde-ci perdu dans l’insondable

Et dans l’immensité !
Seigneur, qui restes seul immuable et paisible,

Que suis-je, atome vain de ce globe invisible

Pour m’adresser à toi ?
Hélas ! j’ai tant souffert, console-moi, mon Père ;

Viens secourir l’enfant qui ploie et désespère ;

Éternel, réponds-moi !
Octobre 18

Page Blanche

Qu’écrire ? Vierge encor la page est sous mes doigts,

Prête à tout elle attend mon caprice. — Autrefois

La chantante élégie en mon cœur murmurée,

Source qui débordait de la vasque nacrée,

S’épanchait d’elle-même en vers doux et naïfs.

Les doutes, les soupçons, les aveux, flots furtifs

Qui jasent et s’en vont aux pentes inconnues,

S’échappaient nuit et jour en strophes ingénues ;

Le rêve, interrompu la veille, reprenait,

L’accent, confus d’abord, se répétait plus net,

Une larme coulait d’un sourire effacée ;

L’espérance passait légère, et ma pensée

S’égarait aux détours charmants du souvenir.

Maintenant, je n’ai plus de pleurs à retenir.

Plus de folle espérance à qui couper les ailes,

Plus d’angoisses traînant la colère après elles,

Plus d’effroi, de souci, d’amertume, plus rien !

Autrefois, les accords du grand musicien

Amour faisaient vibrer les cordes de mon âme ;

Maintenant, le foyer triste n’a plus de flamme,

Le musicien meurt, et l’instrument forcé

Ne rend plus qu’un son mat quand chante le passé.
Août 18

Voyage

Passer tout près, passer et regarder de loin,

Et frémir sans oser continuer la route,

Et refouler, de peur d’un indiscret témoin,

Ces derniers pleurs, tout prêts à couler goutte à goutte !
De lourds nuages gris que l’éclair déchirait

Cachaient tout l’horizon, et les minutes brèves

S’envolaient, ô suprême et douloureux regret !

Sans que j’eusse entrevu le pays de mes rêves.
Soudain un coup de vent, dont j’avais frissonné,

Troua du bout de l’aile un large pan de nue,

La montagne apparut le front illuminé,

Neigeuse et rose comme une vierge ingénue.
Le voile retomba presque aussitôt, mes yeux

En sondaient vainement les replis. Dans la brume

L’impur limon d’en bas semblait gagner les cieux,

Et de nouveau mon cœur s’emplissait d’amertume.
Alors, gage éternel de l’éternel amour,

L’arc-en-ciel, cet anneau que porte au doigt la terre,

Teint pour elle par Dieu de tous les feux du jour,

A mon regard troublé découvrit le mystère :
Oui, la paix qui descend du plus fort, du plus grand,

Sur celui qui chancelle et doute ! oui, l’épreuve,

Oui, la vie et la mort, mots que nul ne comprend,

Oui, l’idéal sacré dont l’âme est toujours veuve !
Oui, le soleil dardant ses rayons éclatants,

Oui, sur le passé noir le pardon qui s’attarde,

Et, dans cet infini que nous nommons le temps,

L’humanité qui marche à Dieu qui la regarde !
Septembre 18

Pluie D’automne

I
Enfin, voici la pluie et les brumes d’automne !

Le temps est presque froid. Le soleil radieux

Depuis hier au soir nous a fait ses adieux ;

Le ciel, d’un bout à l’autre, est d’un gris monotone.
Sous les arbres feuillus l’ombre se pelotonne,

Bleue et tranquille ; un jour aveuglant, odieux

Cesse de l’accabler de traits insidieux ;

Dans l’accord des couleurs pas une ne détonne.
Le regard ébloui de trop vives clartés,

Brûlé par la splendeur des rayonnants étés,

Se détend, se repose et contemple, paisible,
Les arbres estompés, les contours amollis,

Le vallon qui se creuse en mystérieux plis,

Et l’horizon rendu par la pluie invisible.
II
Quand on a l’âme sombre et le cœur angoissé,

Ces aspects adoucis, ces tons mélancoliques,

Que voilent à demi des hachures obliques

(Impalpable réseau d’un faible vent poussé),
Cette nature en deuil, ce feuillage froissé,

Ces teintes d’un vert glauque aux reflets métalliques,

Cette pluie au moment des ardeurs idylliques,

Vous conviennent bien mieux que le beau temps passé.
L’été, c’est le bonheur, la joie et la lumière,

L’épanouissement sans crainte de l’esprit

A qui tout ici-bas et dans le ciel sourit.
L’été, c’est la jeunesse en sa verdeur première,

C’est la santé robuste et l’amour insensé

Et moi, j’ai l’âme sombre et le cœur angoissé.

Pourquoi ?

Pour la première fois, quittant votre air morose,

Vous m’avez, hier soir, donné le bras. Tandis

Que j’allais près de vous ainsi, comme jadis,

J’ai senti contre moi palpiter quelque chose.
Mon visage soudain est devenu tout rose ;

Vous m’avez demandé ce que j’avais, je dis

N’importe quoi : Mon Dieu ! c’était mon paradis,

Dont la porte s’ouvrait quand je la croyais close.
J’écoutais, j’écoutais (hélas ! le saviez-vous ?)

Votre cœur, sous ma main, qui battait à grands coups,

Et je vous regardais, disant : Il ressuscite !
Mais l’effroi s’abattit alors sur moi, plus vite

Qu’une pierre qui tombe en un lac Oh ! pourquoi

Ton cœur bat-il si fort s’il ne bat pas pour moi ?
26 Juin 18

Préface

I.
Quand, au bord de chemin, vient la biche craintive,

Elle hésite un instant avant de le passer ;

Elle voudrait cacher sa course fugitive,

Redoutant le chasseur qui la pourrait blesser.
Dans ses grands yeux scintille une larme captive,

Sur sa robe soyeuse un frisson vient glisser,

L’épouvante en son cœur comme un foyer s’active,

L’effroi de l’inconnu l’empêche d’avancer.
Mais de l’autre côté la forêt est plus verte,

Le gazon plus épais, le taillis plus fourré,

L’eau murmure plus fraîche en son lit plus serré.
Quelle arène splendide à son audace offerte !

Elle regarde encore, le courage la prend,

Et, relevant la tête, elle part en courant.
II.
Je suis comme la biche indécise et tremblante

Devant le taillis vert au gazon savoureux ;

Un désir insensé prend mon cœur douloureux

D’échapper à tout prix à ma vie accablante.
Sous le lourd poids du sort je me sens chancelante ;

Mes rêves, succombant comme de vaillants preux,

Gisent là, devant moi, couchés en rangs nombreux,

Et l’espérance fuit, à revenir si lente !
Oh ! je veux m’en aller à la gloire, là-bas !

Mais pour l’atteindre, il faut aussi franchir la route

Où tous les préjugés font le guet l’arme au bras.
Je les sais sans pitié, j’ai peur, je les redoute,

Le trouble où je me vois accroît encore mon doute,

Le danger est certain.. Si je n’arrivais pas !

Prière

Aimer, c’est la moitié de croire.

Victor Hugo
Les rideaux sont baissés & la porte est fermée :

Un seul rayon perdu glisse furtivement,

Et vient illuminer l’atmosphère embaumée.
Là, dans son grand fauteuil la mère simplement,

Tenant sur ses genoux la Bible de famille,

Explique à ses enfants le Nouveau Testament.
Son jouet dans les bras, la plus petite fille

Veut écouter aussi le récit merveilleux,

Comme font ses aînés dont le regard scintille.
Car il n’est pas de conte entre les contes bleus

Qui vaille cette belle & pathétique histoire,

Où Jésus est si bon pour tous les malheureux.
Les autres, qui voudraient graver dans leur mémoire

Chaque verset que lit leur mère à haute voix,

Se penchent, car aimer c’est la moitié de croire.
Et, rendus attentifs & graves, tous les trois

Comme un parfum divin aspirent la Parole

Qu’ils trouvent, disent-ils, plus belle chaque fois.
Adieu le jeu bruyant & la chanson frivole !

Ils préfèrent le Christ qui parle du devoir

Et met l’enseignement dans une parabole.
Sources pures encore où le ciel peut se voir,

Leurs cœurs vierges & neufs, enivrés de lumière,

S’ouvrent avec candeur pour la mieux recevoir.
La lecture finie, ils ont fait la prière :

 » Amen !  » dit une voix plus grave derrière eux.

C’est leur père debout & baissant la paupière.
 » Allez, allez, dit-il, mes petits bienheureux,

 » Laissez-moi seul auprès de votre bonne mère.  »

Et, poussant un soupir profond & douloureux :
 » — Ah ! devant ces enfants je sens mieux ma misère,

 » Et combien ma science est peut de chose en soi.

 » Je veux connaître aussi la chose nécessaire :
 » Toi, qui m’apprends l’amour, enseigne-moi la foi ! « 

Promenade

Mon Dieu ! n’est-il donc pas de chemin qui ramène

Au bonheur d’autrefois regretté si souvent ?

Théophile Gautier.
Il faisait un jour blanc et tout chargé d’orage,

Les oiseaux accablés se taisaient sous l’ombrage,

Les herbes se tordaient au baiser du soleil ;

Dans les champs moissonnés les pailles inégales

Abritaient des cigales,

Dont le cri troublait seul l’universel sommeil.
Par les taons tourmentée, une vache à l’étable,

Au loin, de temps en temps, mugissait, lamentable,

Puis tout redevenait calme et silencieux.

Les chines, collés au sol et la langue pendante,

Sous la chaleur ardente,

Restaient anéantis et n’ouvraient plus les yeux.
Nous n’avions rencontré personne sur la route

(Avec les animaux les gens dormaient sans doute),

Mais bravant la poussière où s’imprimaient nos pas,

Laissant notre voiture à l’abri du feuillage,

Nous vînmes au village,

Où les toits engourdis ne fumaient même pas.
Nous marchions assez vite et baissant les paupières,

Quand tout à coup surgit, derrière un tas de pierres,

Une pauvre idiote au geste menaçant,

Dont nous n’avions pas vu la tête effarouchée,

Car elle était couchée,

Et nous l’avions peut-être éveillée en passant.
Saisissant des cailloux, du fumier à poignées,

Pelotonnée en rond comme les araignées,

Elle nous regardait, et le frisson nous prit ;

En nous injuriant sa voix était terrible

Oh ! le spectacle horrible

Que celui de la brute ayant vaincu l’esprit !
Nous passâmes portant, et l’idiote immonde

Retourna se tapir dans une auge profonde

En disputant sa place aux pourceaux endormis.

Cette apparition assombrit nos pensées ;

Toutes deux oppressées,

Nous hâtâmes encor nos pas mal affermis.
Nous avions dépassé la dernière chaumière,

Et nous voyions déjà, sous la blanche lumière,

Scintiller le grand toit du rustique chalet.

Nous entrâmes bientôt dans la courte avenue,

Où tout, à ma venue,

De mon beau jour d’automne à la fois me parlait.
Je resongeai soudain à la barrière verte,

Une honnête barrière en bois, toujours ouverte,

A laquelle une allée étroite aboutissait,

Et qu’embaumaient alors d’humbles et bonnes roses,

Dont les fleurs demi-closes

S’effeuillaient doucement quand la brise passait.
J’aimais cet abandon, j’aimais cette barrière ;

C’était mon paradis qui commençait derrière,

Mon Éden, mon espoir, mon songe caressé

Oh ! je croyais déjà sentir l’odeur des roses

Et revoir toutes choses

Dans leur simplicité, comme je les laissai.
Encore un pas à faire, encore deux secondes,

La sueur à mon front forme des gouttes rondes,

Que m’importe ? avançons ! L’ombre de mon passé,

L’ombre de mon bonheur, au détour de la haie,

M’attend, menteuse ou vraie,

Et son seul souvenir charme mon cœur blessé.
Enfin ! mais qu’est-ce donc ? l’entrée est interdite,

Un cadenas de fer, une grille maudite,

Des pins tout desséchés au lieu des rosiers frais !

Quoi ! même ici tout change ! et ma triste pensée,

De partout repoussée.

N’aura donc plus d’asile où cacher ses regrets !
Entre les verts talus fleuris de marjolaine,

Nous suivîmes à droite une sorte de traîne,

Qu’on n’avait pas encor tenté de corriger.

Puis, après quelques pas sur les mousses moelleuses,

Telles que deux voleuses,

Nous entrâmes soudain par le bas du verger.
En glissant maintes fois sur cette herbe pelée,

Rare, fauve, menue et du soleil brûlée,

Où chancellent des pieds plus fermes que le mien,

J’arrivais cependant à la charmille ombreuse.

J’en étais presque heureuse,

Tant on jouit de peu, quand le cœur n’a plus rien.
Il faisait à cette heure une chaleur atroce.

Le ciel dardait d’aplomb un jour mat et féroce.

Cigales et grillons, pâmés de volupté,

Rougissaient au soleil leur brune carapace ;

Seul, perdu dans l’espace,

Un grand aigle planait, roi de l’immensité !
Ma mère était assise et bordait en silence,

Et moi, le front penché, toute à mon indolence,

Étendue à demi sur le chauve gazon,

Je regardais flotter des vallons à la plaine

La vapeur, blanche haleine

Des monts géants, couchés au bord de l’horizon.
Nous restâmes longtemps ainsi sans causeries,

Le cœur pris toutes deux aux mêmes rêveries :

 » Maman, lui dis-je enfin, je vais faire un bouquet,

 » Prête-moi tes ciseaux.  » Et courant, tête nue,

À la porte connue

Du jardin, je l’ouvris en poussant le loquet.
J’entrai : mon espérance ici n’était pas vaine.

C’étaient bien les rosiers, le jasmin, la verveine,

Le grenadier chargé de boutons entr’ouverts.

Je les retrouvai tous, ces amis sympathiques,

Dans leurs charmes rustiques,

Oui, tous, jusqu’au grand buis aux rameaux toujours verts.
Qu’aviez-vous ce jour-là, fleurs dans l’abandon nées,

Que toutes vous étiez tristement inclinées,

Comme demandant grâce à ce soleil de feu ?

Vous, si fraîches un jour d’octobre, vous, si belles,

Pourquoi donc vos ombelles

Semblaient-elles tout bas murmurer un adieu ?
Je formai néanmoins de ces plantes mourantes

Un énorme bouquet aux senteurs enivrantes.

À peine des deux mains le pouvais-je tenir !

J’avais joint seulement à mes fleurs préférées

Quelques gerbes nacrées

D’orangers et de lys purs comme un souvenir.
Puis, montant l’escalier aux marches un peu hautes,

Que nous avions jadis gravi comme des hôtes

Sous le regard ami de la mère et du fils,

Je tentai de heurter la serrure rouillée :

La porte verrouillée

Ne branla même pas aux efforts que je fis.
Je voulais revenir sur cette galerie,

Où j’avais entendu, la voix presque attendrie,

Le ton presque amoureux, mon bien-aimé causer

Mais, comme la plupart des choses de la vie,

Hélas ! mon humble envie

N’était pas de ces vœux qu’on peut réaliser.
Oh ! pourtant, si jamais mon amour de son âme

Fut compris, ce fut là, sous les rayons de flamme

Que jetait le soleil, dans ce lieu, dans ce coin,

Où s’épanouissaient ces fleurs et mes chimères,

Tandis que nous deux mères

Souriaient, nous montrant l’une à l’autre de loin !
Or, depuis que j’errais de pensée en pensée,

Sans que j’y prisse garde, une heure était passée ;

Je dus suivre ma mère et partir. Seulement,

Je n’avais à marcher ni courage ni zèle ;

Je venais après elle,

Triste et le cœur serré d’un noir pressentiment.
Mes fleurs, mises dans l’eau, relevèrent la tête,

Me charmèrent huit jours de leur senteur discrète,

Puis séchèrent encor pour ne plus se rouvrir.

Mais mes chers souvenirs, fleurs, bouquet de mon âme,

Sans que rien les entame,

En moi vivent toujours et ne sauraient mourir.
Hélas ! j’avais volé cette heure de délices

L’an passé J’ai vidé depuis d’amers calices,

Je ne vais plus là-bas — Savez-vous cependant

Ce que pensent ou font mes fleurs abandonnées,

Et dans tant de journées,

Ce qu’aux roses les lys ont dit en m’attendant ?

Août 18

Quand Même

Deux hommes sont en lui, deux hommes bien distincts,

L’homme des préjugés et celui des instincts :

L’un fantasque, inquiet, irritable, sceptique,

Volontaire, dur même et quelquefois cynique ;

L’autre tout dévoûment et générosité,

Patience, douceur, délicate bonté,

Esprit étincelant, charme, attachante grâce,

Tout ce qui prend le cœur et pour jamais l’enlace.

Autant le premier blesse, autant l’autre séduit.

Contraste inexpliqué ! C’est le jour et la nuit,

C’est la compassion avec l’indifférence,

C’est le faux et la vrai sous la même apparence,

La défiance unie à la naïveté,

La volonté tenace à l’instabilité,

Labyrinthe, dédale, âme pleine d’abîme,

Qui plaît sans le vouloir et fait mourir sans crime,

Qui répond à chacun par un rire moqueur.

Voilà pourtant celui qui m’a touché le cœur !
Ah ! si Dieu m’eût permis d’avoir part à sa vie,

Je n’avais d’autre but, je n’avais d’autre envie

(Et j’en atteste ici mon invincible amour !)

Que d’épurer sans cesse et d’amener au jour

Tout ce que cet enfant gâté de la nature

Au jour de sa naissance a reçu sans mesure ;

Tout ce qu’en son erreur il écarte aujourd’hui

Et tout ce qu’il étouffe ou fera taire en lui,

Jusqu’à l’heure prévue où son âme lassée

N’aura pour le combat ni force ni pensée.

Oh ! d’un sommeil mortel le voir là s’endormir

Sans pouvoir rien de plus que prier et gémir !

Mon Dieu ! qu’ai-je donc fait pour qu’il m’ait condamnée

A ce supplice affreux qui grandit chaque année ?
Dans l’exaltation de ma propre douleur,

Peut-être, malgré moi, lui portai-je malheur ?

Peut-être ai-je hâté la crise inévitable

En frappant sur ce cœur qu’il veut invulnérable

Et qui devait pour moi s’ouvrir ou se fermer !
Hélas ! il s’est fermé pour se garder d’aimer,

Fermé dans le silence et dans la solitude !

Ma tendresse absolue et ma sollicitude

Ont éveillé son doute au lieu de l’entraîner,

Et comme il ne voulait jamais s’abandonner

A ces pensers du ciel, à ces rêves d’aurore,

Qu’il avait peur de lui, de moi, que sais-je encore ?

Voyageur éperdu qui frappe dans la nuit

La main qui le guidait, il me repousse et fuit.

C’est en vain que je souffre, en vain que je supplie,

En vain que je me meurs, il veut que je l’oublie.

– Oublier ! il l’a dit ce mot du désespoir,

Il l’a dit en parlant de vertu, de devoir ;

Il l’a dit froidement, avec insouciance,

Au nom de la raison et de l’expérience ;

Et lui, dont j’ai connu la sensibilité,

Lui, qui voit la pâleur de mon front révolté,

Lui, qui sait les tourments d’une douleur si vraie,

Lui, dont une parole aurait guéri ma plaie,

Lui, quand j’ai crié grâce à ce mot redouté,

Lui, qui voit et sait tout, il me l’a répété !
Juste ciel ! est-ce là tout ce qu’apprend la vie ?

Est-ce là cette énigme ardemment poursuivie

Qui nous dira le grand secret ?
Est-ce le sort fatal ? Est-ce la loi suprême ?

L’amour par qui je vis et ma souffrance même,

Tout, dans l’oubli, s’abîmerait ?
Oh ! s’il en est ainsi de la sagesse humaine,

Si l’on doit, de sa vie, écarter toute peine

Comme une perte de son temps,
Si l’on doit mesurer ses plus amères larmes,

Si l’on doit, pour garder une paix sans alarmes,

Compter au chagrin ses instants ;
Si l’on doit mépriser comme un bruit misérable

Tout ce que le passé, de sa voix adorable,

A votre oreille vient crier ;
Si toute grandeur pure à la raison se brise,

Si l’égoïsme seul sur vous doit avoir prise,

Si le cœur doit se renier ;
S’il n’a plus sa fierté constante qui le venge,

Si, pareil au polype inerte, il faut qu’il change

Selon le sort inattendu

Qui l’ampute au hasard et lui fait mille entailles ;
Si la sagesse n’est, après tant de batailles,

Qu’un intérêt bien entendu ;
Oui, s’il en est ainsi, je hais et je méprise

Le bonheur, la raison, la vertu, que l’on prise

Sur toute autre chose ici-bas.
Je n’aurai jamais trop de dédain et de rage,

D’horreur et de dégoût, de vengeance et d’outrage

Pour ces calculs lâches et plats !
Et je saurai souffrir, et je dirai que j’aime,

Et je ceindrai mon front comme d’un diadème

De ma couronne de douleurs ;
Et rien n’empêchera ma passion candide

De monter jusqu’au ciel, radieuse, splendide,

Embellie encor par ses pleurs !
Septembre 18

Regard Mouillé

Quand tu constates les ravages

Du mal qu’autrefois tu m’as fait

Devant cette mer sans rivages,

Tu sembles rester stupéfait.
Et de tes paupières baissées,

Sur moi tombe un regard sans prix,

Ainsi se croisent nos pensées :

Tu soupires, moi je souris !
6 Juillet 18

Rêverie

Laine blanche, crochet, roulés entre mes doigts,

Combien vous ai-je dit de secrets autrefois ?

Combien avez-vous vu de doux rêves éclore ?

Vous en souvenez-vous ? Hélas ! j’en tremble encore.
Quand mon cœur palpitait d’espérance et d’orgueil,

Nous épiions un bruit de pas à notre seuil,

Un coup rapide et sec derrière notre porte,

Tandis qu’en même temps une voix claire et forte

Vibrait et demandait si l’on pouvait entrer.

La rougeur du bonheur me venait colorer,

Je relevais soudain mon front ému pour dire :

Bonjour ! ou bien : bonsoir ! avec un doux sourire,

Et vous, je vous laissais tomber sur mes genoux.

J’en tremble encore Hélas ! vous en souvenez-vous ?
Il arrivait parfois que j’étais trop troublée

Pour pouvoir m’exprimer. La causerie ailée

Nous effleurait alors, passant comme un oiseau

Qui voltige léger et prompt. Votre réseau

Était couleur de neige et moi couleur de rose.

Oh ! comme en ce temps-là la plus petite chose

Me faisait vous quitter, vous prendre tour à tour !

J’avais eu beau souffrir tout le reste du jour,

Comme j’oubliais tout quand l’heure était venue !

Voyez comme ma main devient blanche et menue,

Dans mes doigts amaigris à peine je vous tiens :

Vous tremblez maintenant et moi, je me souviens !
Août 18

Soleil Couchant

Car ils savent qu’ils vont au rivage éternel.

Sainte-Beuve.
Chancelants & courbés sous le poids des années,

Par l’ouragan d’hiver plantes déracinées,

Ils sont vieux tous les deux. L’un près de l’autre assis

Ils écoutent au loin des chansons & des rondes,

Et regardent sauter des fraîches têtes blondes

Sur les grands tas de foin par le soleil roussis.

Les enfants sont en joie & la nature en fête.

Baignés d’ombre à leurs pieds, de rayons à leur faîte,

Les arbres du verger contemplent, eux aussi,

Ces générations nouvellement écloses,

Et calculent tout bas combien de lèvres roses

Ils ont entendu rire ainsi.
Ah ! le temps s’en va vite en son cours monotone !

Voici bientôt venir le cinquantième automne,

Le jour anniversaire où jadis ces époux

Se sont promis de vivre & de mourir ensemble.

Elle était svelte alors ainsi qu’un jeune tremble,

Lui rieur, éloquent, à la fois fier & doux.

Ils sont seuls maintenant à se donner encore

Les noms de leur jeunesse (ô vieux reflet d’aurore !),

A se remémorer les faits des temps passés,

Disant :  » T’en souvient-il ?  » ou bien :  » Je me rappelle »

Car tous ceux qu’ils aimaient & que leur voix appelle

Se sont peu à peu dispersés.
Hélas ! & chaque ride à leur tempe imprimée

Est comme le tombeau d’une mémoire aimée.

Mères, parents, amis, par la mort emportés,

Sont tombés autour d’eux. Comme aux forêts prochaines

Reste parfois debout un seul groupe de chênes

Surgissant au milieu des troncs décapités,

Ou bien comme l’on voit au soir d’une bataille

Deux compagnons, portant au sein plus d’une entaille,

S’appuyer l’un sur l’autre & s’entre-soutenir,

Ils attendent, exempts de crainte & de murmure,

De descendre au caveau que l’Éternité mure

Pour le sommeil sans souvenir.
Car ils ont maintenant tous les deux conscience,

Elle, par sa tendresse, & lui, par sa science,

D’avoir accompli l’œuvre où Dieu les appelait.

Et les fils de leurs fils, les filles de leurs filles,

Fondant pour le Seigneur de nouvelles familles

Dont les fronts inégaux forment un chapelet

Où la perle sans tache est d’une autre suivie,

S’avancent à leur tour au chemin de la vie.

Les vieux peuvent partir calmes & triomphants :

Leur nom, qu’à cause d’eux toute la contrée aime,

Est porté dignement & le sera de même

Par les enfants de leurs enfants.
C’est une chose auguste & vraiment solennelle

De voir ces vieillards blancs de la neige éternelle

Garder encor leur doux sourire d’autrefois.

On dirait le rayon de pourpre lumineuse

Que le soleil couchant de l’automne vineuse

Jette aux glaciers sereins sous leurs cieux déjà froids.

L’amour, qui les unit voici cinquante années,

Avec la chaste odeur qu’ont les roses fanées,

S’exhale de leur cœur comme un souffle enchanté ;

Et la foi, qui soutint leurs âmes éprouvées,

Qui raffermit leurs mains vers le Seigneur levées,

Les baigne d’immortalité.
Graves des maux soufferts & des peines passées,

Confondant leurs regards, leurs soupirs, leurs pensées,

Tels ils sont à présent, tels ils furent toujours.

Leur jeunesse de cœur survit à la tempête

Qui fait trembler leurs pas ou s’incliner leur tête ;

Et si le temps n’a plus que des moments bien courts

A leur prêter encor, comme dans la vallée

D’un feu d’herbes des champs monte une flamme ailée

Qui jette au vent du soir un parfum pour adieu,

Lorsque l’heure viendra de leurs deux agonies,

Ils s’en iront ensemble, âmes toujours unies,

Soleil D’hiver

Hélas ! hier encor sur mon front, sur ma lèvre,

Sont venus se poser la joie et le plaisir,

J’ai ri comme une folle aujourd’hui j’ai la fièvre,

Car ma porte est fermée et j’en ai le loisir.
O pauvre humanité ! J’ai pitié de moi-même

Quand mon masque s’en va décollé par mes pleurs

Et qu’apparaît, meurtri, costumé, maigre, blême,

Mon visage, dont tous admiraient les couleurs.
— Nous sommes en janvier : le ciel, d’un azur tendre,

Réfléchit sa splendeur dans les flots clapotants ;

Le vent est si léger qu’à peine on peut l’entendre,

Le soleil est si doux qu’on dirait le printemps.
Mais, comme ces rayons à la nature morte

Se prodiguent en vain et ne fécondent rien,

Dans mon âme la peine est aussi la plus forte :

Mon rire est un mensonge, et l’amour le sait bien !
Janvier 18

Solitude

Vous qui me plaignez, ne me plaignez plus,

Vous qui m’enviez, n’ayez pas d’envie,

Mon destin est tel que je le voulus,

Et Dieu fit sans moi mon cœur et ma vie.
J’ai su découvrir la sérénité

Dans le triste fond des plus tristes choses,

Et me rapprocher de la vérité

Assez près pour voir l’effet et les causes.
Maintenant je vais, le front haut et fier,

Les deux bras croisés sur mon cœur qui saigne,

Sans plus redouter aujourd’hui qu’hier

Les fatals secrets que la vie enseigne.
Vous qui me plaignez, vos plus grands plaisirs

N’ont pour moi qu’ennui, vide et lassitude ;

Vous qui m’enviez, vos plus chers désirs

Sont-ils tous bornés à la solitude ?

Septembre 18